Partie 3

Si la plupart des employés arrivaient suffisamment tôt à l’entreprise pour pouvoir saluer Phi, il était en revanche bien plus rare de lui souhaiter une bonne soirée avant de repartir, car la cadre était systématiquement des dernières personnes à s’en aller. Si elle en avait fini avec la quantité de travail qu’elle s’était elle-même assignée, il lui arrivait de longuement rester parler avec Monsieur Shtift des relations humaines de son entreprise, car bien qu‘il n‘ignorait pas le singulier échange de regard qui avait lieu entre ses employés et sa cadre préférée, le directeur la considérait comme un observatoire d‘autant plus passionnant de ce qui avait quotidiennement lieu à Intraviolet, qu‘elle commentait toujours avec cynisme et pertinence le comportement de personnes dont elle ignorait même le nom, mais dont elle saisissait la personnalité et les faiblesses avec une aisance remarquable.

 

Monsieur Shtift était un homme trapu qui aurait pu par bien des aspects se distinguer du commun des mortels, mais c’était bien pour ses qualités de courtoisie, de savoir-faire et de scepticisme, que les gens de son entourage l’admiraient et l’encourageaient, entreprenant comme il était. Malgré sa petite taille, sa chevelure rare et grisonnante, ses traits ridés et son âge qui faisait remonter les origines de sa famille à la première révolution industrielle, Monsieur Shtift avait la carrure d’un cheminot du siècle passé et l’on eut dit qu’il aurait travaillé quelques décennies durant dans les mines de charbon ou au devant des dernières lignes de trains à vapeur avant d’ouvrir sa propre entreprise qui lui rapporterait argent, sérénité et reconnaissance, mais il n’en n’était rien, car c’était sa formation en ingénierie optique et son patrimoine familial en cran qui lui avaient permis de monter « Intraviolet » pour la diffusion d’équipements oculaires et le financement de la recherche optique. « Voir plus loin en ce qui est proche de soi » était devenu au fil des ans un slogan pour l’entreprise, un adage pour ses employés, et puis une réalité pour le jour où l’on s’était aperçu qu’Intraviolet était devenue une personne morale qui générait de l’argent comme quiconque, et que la plupart des employés qui la faisaient tourner n’avaient jamais eu la moindre notion en optique. Intraviolet consistait désormais en un laboratoire de recherche en Rhénanie et en le siège social aux hautes strates duquel avait été nommée Phi.

 

Depuis que celle-ci était arrivée, le directeur, que l’on ne voyait auparavant que rarement sortir du bureau où il passait la journée au téléphone avec un anglais approximatif et dans l’odeur du tabac qu’y déversaient ses adjoints, était soudainement réapparu auprès des salariés auxquels il vouait une attention toute particulière comme le projet du restaurant de l’entreprise qui avait vu le jour. Il semblait que c’était Phi, et les rapports informels en relations humaines que Monsieur Shtift l’envoyait régulièrement mettre à jour, qui lui avait désigné une nouvelle façon de vivre la direction de son entreprise, et il lui en était si reconnaissant que les occasions ne manquaient pas pour la cadre de se faire distinguer des autres employés. Mais même auprès du directeur, l’indifférence de Phi laissait perplexe lorsqu’il ne se trouvait guère plus de reconnaissance dans ses « Non, merci. » que dans les bulletins de salaire qu’expédiait mensuellement le département des finances. Pour les employés, Phi était un monstre humain, et pour la direction, c’était une ingrate.

 

Pourtant, beaucoup des collègues, connaissances et amis d’Amandine et Vincent furent surpris de la voir se présenter le jour de l’enterrement de la première. Amandine était morte d’une rupture d’anévrisme à trente-cinq ans et sans douleur selon le médecin qui était venu constater le décès. Vincent n’avait vu que quelques fois sa femme discuter avec la cadre, Phi, qui avait eu du mal à se faire reconnaître comme elle-même ce funeste jour, dans sa robe de velours noirs et sous sa chevelure qui semblait s’être éclaircie sous le soleil du printemps. Elle fut vue comme une étrangère qui s’était invitée sans plus d’intérêt que l’exhibition de sa propre et suffisante personne, et elle en parut aussi consciente que les oiseaux qui pépiaient en voltigeant au-dessus du cortège endeuillé dérangeaient quelque chose ; on ne savait ni ce qu’elle fredonnait au plus profond de son esprit, ni ce qui lui avait pris d’apparaître de façon aussi inattendue alors qu’elle avait profité des mois précédents pour se faire oublier. La famille de la défunte remercia certes les nombreuses personnes du département des exportations qui étaient venues lui adresser un dernier au revoir, mais comme personne ne sut quelle aurait été la réaction d’Amandine en découvrant une aussi impersonnelle connaissance le jour de son départ, tout le monde se contenta avec Phi d’une simple poignée de main, flasque, mais polie. Il s’agissait d’une drôle d’heure pour un enterrement dans les yeux de tous ces gens en peine dont pas un seul ne s’était doté de l’orthodoxe parapluie noir ; l’après-midi était gonflé des éblouissants rayons de soleil que chargeait de chaleur le feuillage des cyprès. Autour du tombeau sur lequel quelques roses se laissaient déjà ensevelir sous la terre que rabattaient les deux fossoyeurs, les pierres tombales d’autres malheureux qui gisaient là étincelaient de blanc, et de l’autre côté des murs, la nature ensoleillée s’était couverte de bourgeons. Il faisait si doux qu’il était difficile de pleurer, alors la vingtaine de personnes qui étaient restées pour l’insoutenable spectacle de l’inhumation se contentaient d’observer avec sur le visage une expression à chaque fois si semblable de perplexité et de compassion pour l’avenir qui avait de moins en moins les moyens de faire des cadeaux, que l’on aurait dit des frères et des sœurs.

 

« -C’est un drôle d’âge pour mourir, résuma Phi en expirant la fumée de sa cigarette. 

-Je crois qu’elle avait eu des enfants extrêmement tôt, ajouta l’homme à la cravate, qui sont partis désormais. Heureusement qu’ils sont à un âge où elle ne leur manquera pas.

-Oui. »

 

A la table du petit restaurant de quartier où la famille avait donné rendez-vous pour rendre un dernier hommage gustatif à Amandine, chacun mangeait autant que ce que lui inspirait le goût de la mort, et dans tout ce qui rendait l’atmosphère détestablement hermétique et vieillie, dont la décoration kitch de la salle à base de bois qui paraissait pourri, les plantes que l’on oubliait d’arroser régulièrement, et la nourriture qui faisait inconsciemment penser au goût de la chair du cadavre, c’était l’odeur de fumée anciennement imprégnée dans les murs de chaux, qui avait donné envie à Phi d’allumer la cigarette que lui avait donnée un convive. Tous réunis sur une partie de la table nappée de blanc à l’opposé de la famille dont les consolations et les conversations n’arrivaient que brouillés par l’incessant murmure d’inconnus à la moustache grise et au costume empestant le renfermé, les quelques employés d’Intraviolet qui étaient restés dévisageaient la cadre en tentant de se convaincre que ce n’était pas la première fois qu’elle se laissait voir avec une cigarette entre les lèvres. Pour la plupart, c’était même la première fois qu’ils l’apercevaient en dehors du travail. Si Vincent n’avait pas tant été en peine et ne s’était pas autant fait solliciter par sa famille qui le protégeait des occurrences extérieures par une véritable barricade de souvenirs et de compassion, Phi aurait certainement engagé une longue conversation avec lui, qui aurait révélé au petit jour que face à la mort, elle aussi était un être humain comme les autres. « Mais, se dit-elle, l’opportunité ne se présentera pas, alors je vais continuer d’être, inlassablement. » C’était ainsi que des employés des départements des exportations, et des ressources humaines, s’étaient retrouvés à discuter avec plus ou moins de conscience autour du thème central d’Amandine. Phi avait retiré ses lunettes, pour ne pas que le soleil s’y reflétât ou que le tabac qu’elle expirait s’y déposât, et ses yeux, à la grande surprise de tous ceux qui l’entouraient, étaient exactement les mêmes qu’à Intraviolet. C’était pourquoi une certaine crainte vis-à-vis d’elle, déjà sous-jacente au travail, s’était installée et que chacune des paroles qu’elle exprimait de sa voix grave et légèrement disgracieuse, était écoutée avec une grande attention.

 

« -C’est vrai ça, répondit-elle songeuse en paraissant soudain une autre femme…Depuis quand est-ce que je fume ? Je ne me souviens pas. Cela fait longtemps que je ne l’avais pas fait en tous cas.

-Amandine aussi elle fumait, depuis le lycée. Je me demande d’ailleurs ce que lui trouvait Vincent.

-S’il vous plait, ayez du respect pour les morts.

-J’aurai le même âge qu’elle à l’automne, réfléchit soudainement Phi à voix haute, c’est terrible de pouvoir mourir à cet âge-là.

-Auriez-vous peur de mourir, interrogea une demoiselle à robe rouge et à boucles blondes du département de la comptabilité ?

-C’est plus des gens que je retrouverai en mourrant que j’ai peur.

-Vraiment, renchérit l’homme à la cravate avec une ironie qui fit frémir ses voisins, vous avez des ennemis ?

-Je crois qu’on ne se fait pas que des amis en arrivant à un certain niveau d’études.

-Et des gens que vous laisserez après vous, demanda l’homme à frange du département des exportations, vous n’avez pas peur d’eux ?

-Les gens que je laisserai après moi, hésita-t-elle…Oh, bien sûr !

-Le Christ, lui, a laissé tout le peuple derrière lui, intervint l’homme aux lunettes du département de la sécurité, moi j’ai éprouvé de la culpabilité lorsque nous étions dans l’église.

-Vraiment, vous êtes croyant ?

-Ce n’est pas facile à cause de l’entreprise et du travail, mais oui, je crois…Je ne suis pas très bon pratiquant.

-Et vous Madame Daumer, reprit la demoiselle à la robe rouge, que croyez-vous ?

-Je crois qu’il faudrait déjà savoir que prier avant de croire en quelque chose.

-Agnostique ?

-Sceptique. Le bonheur réside en ce que ce genre de choses ne figure pas dans vos curriculum vitae, sinon je vous aurais demandé d’implorer les pouvoirs du Christ pour multiplier les capitaux.

-Amandine disait que la seule croyance qui pouvait rendre riche était celle de sa propre réussite.

-Elle disait cela en sortant d’un entretien avec le directeur, précisa Phi, on ne croit que ce qui nous arrange, encore plus lorsque c’est déjà fait. »

 

L’homme à la cravate fut le premier à constater l’absence de Gregory, qui était pourtant l’un des plus proches employés d’Amandine. Ce fut Phi qui lui apprit que celui-ci n’était pas venu au travail depuis une semaine, accusant la fatigue due à son voyage, et que les cruelles circonstances avaient fait que personne ne lui avait appris le décès de sa collègue. « Personne n’aime jouer le porteur de mauvaises nouvelles. » Lorsque quelqu’un dans le cercle posa l’inéluctable interrogation de qui irait lui annoncer cela une fois qu’il serait de retour, les employés d’Intraviolet observèrent un profond silence endolori, puis le regard de Phi se posa sur Vincent, qui débutait son veuvage en buvant le verre dans lequel l’un de ses parents venait de verser un peu d’un mauvais vin rouge. Partout dans la salle du restaurant, le murmure et l’assourdissant claquement des couverts semblaient avoir trouvé une certaine harmonie qui rendait un peu plus digeste la dérangeante impression d’être là uniquement pour ne pas déshonorer l’invitation de la famille, mais déjà les garçons passaient dans leur costume noir et blanc à cravate en nœud papillon, et ils commençaient à débarrasser les assiettes en souhaitant une bonne fin de journée à tous les clients. Comme autour d’elle les employés d’Intraviolet sortaient tous en rythme leur portefeuilles pour s’acquitter du montant de leur part auprès des parents d’Amandine, Phi écrasa sa cigarette dans le cendrier qui était arrivé en face d’elle, puis elle se leva et partit dans la direction des toilettes avant de quitter la salle du restaurant et de sortir dans la rue.

 

L’air frais du soir lui emplit soudainement les poumons, et le silence qu’imposait le coucher du soleil, mystérieux derrière les barres d’immeubles qui laissaient parfois résonner le vrombissement des voitures, la rassura à un point tel qu’elle s’avança sur le trottoir où discutaient quelques motards dans l’attente de rentrer à l’intérieur du bar où ils passeraient probablement la nuit, puis elle traversa le passage piéton pour rejoindre un banc entouré de deux vieux platanes, et qui était tourné vers un rond-point fleuri au bout de la rue. Phi jeta alors un regard sur sa montre en soupirant légèrement, et se réjouit de n’être que samedi, car cela représentait d’autant moins de temps perdu pour reprendre le travail auquel elle avait hâte. Elle s’autorisa cependant quelques minutes à rester le visage tourné vers le ciel, les yeux fermés, car elle devait s’avouer fatiguée par toutes ces émotions, et voulait s’assurer de disposer de toutes ses capacités pour conduire jusque chez elle.

 

Ce ne fut qu’une fois rendue sur le parc de stationnement où étaient garés tous ceux qui avaient pris part à l’enterrement, et qui s’en allaient en silence ou en discutant tout bas comme des fantômes, comme pour ne pas troubler une dernière fois l’âme d’Amandine qui flottait encore dans le sillage du vent, que Phi se souvint qu’elle n’était pas venue en voiture puisque celle-ci se trouvait au garage de son quartier depuis qu’elle s’était laissée surprendre par une priorité à droite. Troublée de ne pas s’être souvenue de ce détail plus tôt, elle se retira de cette aire bétonnée au-delà de laquelle les cimes d’un parc étaient étouffées par une barre d’immeubles qui jetait une ombre massive sur les dizaines de voitures qui étaient stationnées là. La nuit étrangement douce commençait à tomber derrière le soir habillant de ses reflets pleins de pourpre les nuages étoilés, et puis Vincent apparut au tournant de la rue où se trouvait le restaurant qui dépêchait désormais les convives endeuillés de s’en aller. Comme elle se sentait lasse de discuter avec tous ces employés qui n’avaient cessé de renforcer ce qu’elle pensait d’eux en l’assommant de questions qui avaient été jusqu’à la gêner, Phi hésita à changer de trottoir pour éviter de croiser son chemin et de retarder encore davantage l’heure de son retour, mais comme il s’agissait d’une humble personne peinée, et qu’une voiture venait de s’engager dans la rue, interdisant de la traverser, elle redressa le regard et trouva les yeux légèrement éteints de Vincent qu’elle voulut remplir d’un enthousiasme nouveau qui lui permettrait de se rétablir promptement.

 

« -Merci d’être venue Madame Daumer, fit Vincent lorsqu’ils se croisèrent.

-Il n’y a pas de quoi, répondit-elle aussitôt, Madame Kaufmannt était une personne distinguée, et s’en aller aussi jeune tient de l’injustice.

-Dites-vous cela parce que vous auriez souhaité qu’elle travaille plus longtemps à Intraviolet ?

-Je dis cela parce que je souhaiterais que chacun meurt à l’âge auquel il aurait accompli sa raison de vivre.

-Vous savez, Amandine n’avait plus grand-chose à faire je crois. Elle était heureuse.

-L’était-elle ? Je veux dire, pour les gens comme Amandine, le bonheur ne constitue que rarement le but fixé à une existence.

-Je crois qu’Amandine était de ceux-là, même si je me savais de plus en plus inutile à cette fin-là. C’est ainsi. »

 

Tous deux baissèrent le regard en même temps, les mains de Phi, qui venaient d’oublier son impatience en entendant le vrombissement de son bus passer dans la rue transversale, se joignirent alors sur son sac à main tandis que Vincent poussait un soupir. Elle lui demanda alors s’il était pressé de rentrer chez lui, ce à quoi il répondit en haussant les épaules, que seules quelques photographies gorgées de l’odeur du tabac et de noirs souvenirs l’attendaient. Ils traversèrent donc le parc de stationnement et en franchirent l’enceinte gardée par un mendiant silencieux, pour pénétrer à l’intérieur du parc qui retenait la fraîcheur du soir dans les ramures bourgeonneuses en dessous desquelles le sentier de graviers était clairsemé de profondes flaques d’ombre et de lumières incertaines. Une fois qu’ils eurent avancé de quelques dizaines de mètres et que le grondement de la ville ne fut plus qu’un lointain écho, les deux employés virent autour d’eux émaner des buissons la fantasmagorique brillance des vers luisants, accompagnés des derniers grillons solitaires qui continuaient de frotter leurs ailettes, comme pour maintenir éloignée la nuit qui engouffrait une obscure brume de chaleur dans les bancs jalonnant le sentier. Tout paraissait si calme et lointain dans l’esprit de Vincent qui se remplissait progressivement d’une imperceptible insouciance, que celui-ci dut se masser énergiquement les yeux pour s’investir de la gêne qu’il ressentait à se retrouver seul avec une cadre qu’il ne connaissait qu’à peine et qui habituellement ne l’appréciait guère sur son lieu de travail, lequel paraissait désormais fort éloigné. La sirène d’une ambulance retentit quelque part dans un quartier de la ville où la nuit était déjà complètement tombée, et le crissement des talons de Phi glissant sur les graviers s’éleva plus haut que celui des grillons. Enthousiasmé par les merveilles du manteau de nuit se refermant aussi délicatement, ou embarrassé par la présence inconvenante d’un collègue de travail inconnu qui ne représentait qu’une piètre consolation au chagrin, aucun des deux ne s’était aventuré à abandonner à l’autre la moindre parole, car il apparaissait que ni l’un ni l’autre n’avait quelque chose à dire. Alors Phi lança sans prévenir :

 

« -Avez-vous peur de la mort, Monsieur Kaufmannt ?

-Non.

-Je n’ai aucun doute quant au fait qu’Amandine soit heureuse en ce cas. »

 

Stupéfait, Vincent se sentit légèrement indigné face à Phi qui, s’il avait d’abord cru qu’elle s’efforçait de jouer un rôle d’amabilité imposée par les circonstances, s’avérait en fait être pareille à elle-même ; incontournable centre décisionnel, imprévisible et insensible à autrui, qui prétendait pouvoir deviner ce qu’il en était d’une personne qu’elle avait à peine connue alors que lui, c’était vingt ans qu’il avait passés avec Amandine. Il se sentit cependant trop abattu pour répondre pertinemment, aussi se contenta-t-il d’acquiescer discrètement. Comme Phi se rendait compte de la soudaine faiblesse de l’homme veuf, elle lui proposa de s’arrêter à un banc. Tous deux s’assirent, et Vincent se mit alors à trembler comme s’il lui prenait l’envie de pleurer ; Amandine commençait à lui manquer et il désirait rentrer chez lui bien qu’aucune fatigue ne lui en intimait le besoin. Il faisait nuit désormais, et ce tremblement était devenu imperceptible, alors quand elle le parcourut de bas en haut du regard, avec la même dureté que n’appuyait plus l’opacité de ses yeux à cause de l’obscurité, Phi ne vit qu’un homme bien triste ne se rendant pas réellement encore compte de ce qui était en train de lui arriver, car si mourir à la sortie d’une boîte de nuit permettait à l’amant de se reconstruire après le deuil, et que succomber naturellement d’une douce et vieille mort gratifiait l’être aimé d’une digne attente de l’heure dernière, partir à trente-six ans, c’était abandonner le monde entier en plein milieu d’un long et douloureux chemin. Phi avait toujours considéré que s’en aller avant d’être en âge de le faire relevait de la volonté elle-même, et donc de la lâcheté. Amandine était peut-être heureuse, mais uniquement parce qu’elle éprouvait de la pitié pour ce jeune veuf, la cadre ne lui dirait pas qu’ainsi, Amandine avait surtout oublié les siens.

 

« -Je vous demandais si souhaitiez qu’Amandine continue de travailler car je me demande un peu quel genre de personne vous êtes.

-Je fais mon travail.

-Pourtant venir à l’enterrement d’Amandine n’était pas votre travail aujourd’hui.

-Si en quelque sorte. Je me dois de m’assurer que vous et votre entourage allez bien.

-C’est drôle ; je vous croyais inhumaine.

-Ne redites plus cela s’il vous plait, il ne me serait guère ravissant d’en faire un rapport. »

 

Vincent acquiesça de nouveau avec un air penaud qui répondait plus à sa tristesse qu’à la remarque de sa supérieure, puis cette dernière se leva et regarda vers le bout du chemin qui disparaissait derrière un tournant complètement avalé par l’obscurité. Lorsque le jeune veuf l’eût imitée, Phi se retourna vers lui et lui serra la main en lui souhaitant une bonne fin de soirée ainsi qu’un deuil ressourçant, en guise de séparation. Vincent lui répondit simplement par un « Merci, à bientôt. » avant de rebrousser chemin dans la direction du parking tandis que Phi était déjà en route pour l’arrêt de bus qui se trouvait de l’autre côté du parc. Amandine semblait avoir existé une dernière fois, mais désormais, la nuit l’avait happée à tout jamais.

 

 

 

 

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