Partie 2

 

Le jour où Gregory revint de son voyage d’affaire de quatre mois en Inde, la saison des pluies touchait à sa fin en Europe occidentale, mais lorsqu’il se réveilla de bonne heure pour retrouver son lieu de travail qui se trouvait à une demi-heure de bus de chez lui, la matinée était encore grise et des trombes d’eau tombaient déjà du toit des immeubles. Il se fit quelque peu remarquer parmi la foule, moins parce que son absence prolongée s’était faite ressentir par les personnes qui avaient l’inébranlable habitude de prendre les mêmes lignes aux mêmes heures, qu’à cause de son costume cravaté. Voir un homme aller ainsi vêtu à travers les rues venteuses et débordantes de bruyants ruisseaux, donnait à certains passants l’impression qu’enfin quelqu’un s’était identifié aux grisâtres dédales qui s’élevaient dans le béton, et que celui-là s‘y était même fondu. Il avançait d’un pas lourd et résigné en évitant à peine les flaques écumantes qui gorgeaient les aspérités du trottoir, resserrant sa veste d’une main, et tenant de l’autre une lourde mallette. Ce ne fut qu’une fois arrivé au pied du bâtiment anodin, au milieu du brouillard d’humidité et des couloirs bétonnés d‘où se soulevait la fraîcheur de l‘air, sur la façade duquel une enseigne de plastique surmontait la porte d’entrée de verre en disant : « Intraviolet, société anonyme », que Gregory releva les yeux pour voir plus loin que la visière de son chapeau, avant de franchir la porte avec un certain empressement. La secrétaire qui était celle, inhabituelle, d’un âge moyennement avancée, feignit de ne pas avoir remarqué son arrivée, et ce ne fut que lorsqu’il passa devant elle après être resté regarder la pluie tomber dans le monde de la rue en attendant que ses vêtements cessent de dégouliner, qu’elle lui demanda comment s’était passé son voyage, sans jamais cesser de balader ses doigts sur son clavier au rythme des gouttes d’eau.

 

« Très instructeur », répondit Grégory avant de disparaître dans l’ascenseur que les hautes plantes vertes masquaient partiellement à quiconque entrait pour la première fois dans le petit hall du bâtiment qui trouvait la grandeur de ses locaux dans sa profondeur. 

 

Il faisait si sombre à cause des nuages qui encombraient le ciel sali de la lointaine lumière du soleil, que les plafonds étaient restés allumés dans les couloirs où les nettoyeurs s’activaient encore à astiquer les lieux avant l’arrivée des employés. Le silence dissimulant encore le lointain vrombissement de la ventilation suggéra au jeune homme qu’il était arrivé excessivement tôt, ce qui n’était pourtant pas particulièrement symptomatique d’un quelconque empressement. Il avança dans la direction de son bureau, mais rapidement, la forte odeur de café qui profitait de l’étroitesse des lieux pour se suspendre dans l’air jamais renouvelé à longueur de semaine, surprit Grégory et l’étourdit pendant quelques secondes. Malgré le temps depuis lequel il n’était plus passé par là, il avait l’impression de ne pas s’être absenté plus d’une semaine, et la lassitude qu’il ressentait déjà à aller machinalement d’un point à un autre ne laissait aucune place à la redécouverte de son lieu de travail. Une fois devant la porte de son bureau qu’il n’avait pas revu depuis son départ, il sortit de sa poche un trousseau de clef et pendant qu’il cherchait celle dont il avait besoin, le claquement singulier de talons aiguilles pénétra le couloir et se rapprocha de lui. Tout en déverrouillant sa porte, Grégory se retourna vers Phi qui passait alors, marchant imperturbablement dans la direction de son bureau, les bras encore vides de dossiers et de fichiers administratifs. La seule chose qu’il nota de différent en elle fut la discrète paire de lunettes qui était venue orner son visage inchangé depuis la dernière fois qu‘il l‘avait vue, légèrement ridé sous les yeux et au-dessus des sourcils, et aux traits rigoureusement dessinés sous la courte coiffure peu féminine de ses cheveux noirs. Comme la porte venait de s’ouvrir devant lui, Gregory se dit qu’il aurait été malpoli de se dérober devant une femme comme pour la fuir, aussi resta-t-il sur le seuil de son bureau et attendit qu’elle passe devant lui.

 

« -Bonjour, fit-elle sans lever le regard ni s‘arrêter, comment s’est passé votre voyage ?

-Très bien Madame, les Indiens ont été conquis par nos contrats, vous pourrez assister à mon compte-rendu cet après-midi pour en avoir un résumé plus exact et précis, ajouta-t-il d‘un ton aussi monotone qu‘il le pouvait en croyant que si Phi venait de s‘arrêter, c‘était parce qu‘elle accordait une soudaine attention à ce qu‘il avait à lui dire.

-Mademoiselle, rectifia-t-elle simplement avant de reprendre sa marche répétitive. »

 

Comme elle venait de disparaître au tournant du couloir en ne laissant d’elle que le claquement de ses talons, Gregory rentra dans son bureau où il suspendit sa veste encore trempée à un cintre, insensible à la vexe que semblait s‘être appliquée à lui infliger la cadre. La première chose qu’il fit avant même d’allumer la lampe de son bureau pour dissiper les ténèbres infestées de la puanteur du renfermé, fut de lever les stores de sa fenêtre. Un peu de lumière éclaira alors son visage anguleux à la peau burinée, mais l’image que lui rendait son reflet sur la glace était trop fortement troublée par l’écran de la pluie ruisselante pour qu’il puisse s’y reconnaître, et à mesure qu‘il y réfléchissait, cela faisait longtemps, peut-être des années, qu‘il ne s‘était pas regardé dans autre chose que la pluie. Aussitôt que la lampe fut allumée, le reflet disparut derrière le voile de la lumière tamisée, et ce fut en regardant les premiers passants du matin aller et venir en silence dans la rue, que Gregory s‘installa à son bureau pour ouvrir sa mallette et mettre sous tension l‘ordinateur qu‘il en sortit. Tandis que le vrombissement du petit ventilateur s’élevait progressivement, le jeune homme retrouvant le cadre de ses habitudes sans hâte ni conscience du manque qui s’était créé en lui durant ce voyage, se sentait retrouver son existence de carton trempé dont s’accommodait la plupart des gens qui franchissaient à la même heure que lui la porte d’un bâtiment gris et ignoré de tous, surmonté d’une enseigne vitreuse. La disposition de la barre d’immeubles qui faisait face à sa fenêtre de l’autre côté de la rue n’ouvrait le ciel à la lumière directe du soleil que dans une tranche de trois quart d’heure par jour, qui se situait généralement sur le temps qu’il passait au restaurant de l’entreprise pour le déjeuner.

 

Grégory avait passé la matinée à la disposition des dernières diapositives numériques présentant son voyage d’affaire lorsqu’il retrouva Amandine et Vincent au milieu de quelques dizaines d’autres collègues dont il reconnut certains qui simulèrent courtoisement l’agréable surprise que suscitait son retour d’Inde. Le réfectoire était une pièce un peu trop vaste pour le personnel de l’entreprise qui ne comptait qu’une centaine et demi d’employés ; il en résultait que l’endroit était d’une exceptionnelle luminosité que les jours de pluie comme celui-là remplissaient d’ombres qui semblaient couler sur le carrelage écarlate, au rythme des gouttes suintant sur les grandes vitres au travers desquelles se laissait voir sans la moindre pudeur le spectacle de la rue et de ses automobiles projetant des gerbes d‘eau sale sur les trottoirs. Celle qui se trouvait dans les pichets disposés de façon régulière sur les tables ne comptant jamais plus de six places, étincelait d’une singulière façon, et ses reflets chatoyants se projetaient sur la surface des plateaux représentant une carte culinaire de la région de la Franche-Comté, ainsi que sur les visages dont le regard se croisait parfois, lors des diverses conversations qui se tenaient à l‘occasion de ces repas. Bien que rien de ce qui était à longueur de journée observable dans les relations qu’ils entretenaient au sein de l’entreprise, Vincent, qui appartenait à l’équipe de sécurité et dont le poste était menacé par un plan de restructuration, était l’époux d’Amandine, du département des exportations. C’était pour cette raison précise que Gregory le connaissait, et il avait été une surprise pour lui d’apprendre que cet homme long et fin, à l’apparence extrêmement soignée le confondant à la plupart des employés qui l’entouraient, mais étrangement méchante, était le conjoint de sa collègue de travail. Au cours de ses conversations avec lui, il avait appris que le travail de ce chargé de la sécurité consistait essentiellement à archiver, organiser, et au besoin analyser les milliers d’heures qu’enregistraient les caméras de surveillance du bâtiment. Ce n’était qu’à l’occasion de remplacements ponctuels, lorsque Vincent faisait le vigile aux abords du hall ou du parking, qu’ils avaient pu se rencontrer. C’était davantage avec Amandine que Gregory était resté en contact lors de son voyage durant les trois mois duquel il lui avait envoyé une demi dizaine de courriers électroniques, complétés par quelques photos des lieux les plus touristiques par lesquels il avait pu passer, pour lui dire que « -Monsieur Shyamalan fut enchanté d’accepter les services que lui proposaient Intraviolet.

-L’Inde est un marché aussi profitable que la Chine, commenta aussitôt Amandine, l’époque du bébé tigre et de Bollywood est révolue, ou le sera bientôt.

-Celle des ateliers à main d’œuvre avantageuse également, compléta Vincent avec une pointe de cynisme qui fit dévier son regard vers l’extérieur. »

 

Plus personne ne parla alors, comme si la réplique de ce dernier avait jeté un froid et que personne n’osait poursuivre l’exposition de son point de vue, mais en vérité cela les ennuyait profondément. L’exposition de ces faits mondialement reconnus par où commençait la définition de leur travail ne les intéressait plus, et dans le cadre restreint qu’imposait la nature de leur relation à leurs conversations, il n’y avait rien qu’ils n’eussent pu se dire sans se répéter ou paraître outrecuidant. Ils mangèrent donc silencieusement, dans le grondement du réfectoire qui s’élevait au fur et à mesure que d’autres employés franchissaient la porte coupe-feu à l’entrée, et s’asseyaient autour d’eux en les saluant parfois du regard. En observant le discret couple qui lui faisait face, Gregory imagina que cette situation devait être particulièrement gênante pour eux deux, mais comme il n’en paraissait absolument rien, il s’imagina qu’ils n’étaient certainement plus conjoints que pour la forme, et que le futur licenciement de Vincent serait même pour eux un certain soulagement, prétexte à cet expert de la vidéosurveillance et des nouvelles technologies optiques, pour aspirer à un emploi plus gratifiant et peut-être même une nouvelle vie.

 

Cependant, comme elle venait de soulever le pichet avec l’intention de remplir son verre d’eau, Amandine parcourut ses convives du regard et leur demanda si quelqu’un désirait se désaltérer. Son compagnon qui était occupé à mastiquer se contenta de lever la main pour manifester son refus, et comme Gregory ne voulait pas réprimer cette attention sans l’honorer, il tendit son petit verre que la jeune femme remplit promptement avant de se servir elle-même. Il se rappela alors que durant toute la durée de son séjour en Inde, il n’avait fait que boire exclusivement du thé, l’eau étant essentiellement celle qui tombait inlassablement du ciel, et tandis qu’il portait le bord de son verre à ses lèvres, la voix de Vincent s’était élevée pour lui demander avec gravité quelle était la vision que les indiens avaient du travail. Gregory ingurgita alors rapidement avant de répondre avec son sensuel accent britannique :

 

« -Les salaires ont bien entendu beaucoup évolué dans la dernière décennie, mais pas suffisamment pour faire de l’emploi une raison d’avoir les moyens de vivre. Plus que cela, je crois que c’est avant tout une raison à part entière de vivre pour eux, une forme transcendante de réussite et de reconnaissance sociale.

-Des travailleurs comme eux sont l’aubaine du capitalisme de demain, affirma Vincent en gardant les yeux rivés sur son assiette désormais vide, le quatrième pôle d’une Triade qui n’aurait plus beaucoup de sens.

-L’Inde est surtout l’une des rares colonies à avoir reçu de ses exploiteurs l’art de s’en sortir, ajouta Amandine, c’est une méritocratie qui ne s’est pas fondée sur l’argent, il faut croire que les Anglais ont fait mieux que les Français en Indochine, puisqu’il n’y a même pas eu de guerre pour l’indépendance.

-Amandine, s’apitoya aussitôt Vincent, comment peux…pouvez-vous qualifier ainsi une organisation politique reposant encore sur le système de caste ? Des gens meurent encore dans des fosses sceptiques entre des vaches qui ont tous les droits là-bas. N’est-ce pas vrai, Gregory ?

-Oui ça l‘est, mais je n’ai pas pu le voir de mes propres yeux, les gens des castes que j’ai pu fréquenter ayant occupé la totalité du temps que je ne passais pas en affaires.

-Dans ce cas je pense que vous n’avez pas pu voir non plus les étudiants contraints à la réussite par une société qui n’a en fait pas besoin d’eux, et qui se jettent du toit de leur immeuble.

-Vincent je vous en prie, fit discrètement Amandine en s’essuyant les lèvres, soyez correct.

-L’Inde regorge de talents qui doivent être exploités de façon industrielle tant ils sont nombreux, et la menace qu’elle représente pour notre économie n’est plus la prévision de quelques géographes taxés d’auteurs de science-fiction.

-Oui évidemment, nous leur avons appris beaucoup de choses par le passé et c’est désormais à nous de trouver en leurs compétences un modèle pour l’entreprise dans le cadre de la mondialisation, conclut rapidement Gregory de peur que le ton haussât à son insu. »

 

Les deux conjoints se turent alors, et si la pluie s’était arrêtée de tomber de l’autre côté des vitres grisâtres, l’atmosphère, elle, s’était gravement alourdie, si bien que le jeune homme essaya de s’empresser de terminer son dessert au chocolat sans que sa gêne ne se fasse trop saillante. Lorsqu’il eut presque fini, Gregory fut intrigué par le bruit de talons aiguilles qui se rapprochaient, et releva le regard pour voir Phi passer à côté de leur table, avant de s’asseoir quelques rangées plus loin, toute seule. Lors de son séjour en Inde, il avait fini par oublier que la cadre existait ainsi, et que la voir enlever la veste de son tailleur noir et blanc, parfois rose, pour se mettre à manger à la façon d’un être humain qui avait des besoins, était un fait bien trop rare pour ne pas être commenté, quel que fût le degré auquel il avait été décidé d’ignorer ce personnage moralisateur par sa seule présence.

 

« -Depuis quand Madame Daumer mange-t-elle au restaurant, interrogea Amandine en avançant son visage jusqu’au milieu de la table ?

-Tu as raison, elle avait l’habitude de rentrer chez elle, affirma Vincent en chuchotant.

-De qui parlez-vous ?

-Phi Daumer, l’avez-vous oubliée ? Ou bien sont-ils tous comme elle en Inde ?

-Oh, fit Gregory, c’est Mademoiselle Daumer dans ce cas.

-Mademoiselle, s’étonna Amandine ? Je ne crois pas me souvenir de ce détail lorsque j’étais tombée sur son curriculum vitae aux ressources humaines.

-Cela n’a rien à voir, protesta Vincent, si c’est du fait qu’elle ne soit pas accompagnée que tu t’étonnes, détrompe-toi ; ce titre n’a plus aucune valeur.

-Et bien, vu le temps que tu passes devant les écrans de surveillance, tu aurais pu l’apercevoir au moins une fois s’il existait, non ?

-Mon travail ne consiste pas à espionner les employés enfin, s’écria Vincent scandalisé tandis que Gregory s’excusait en prenant congé d’eux, passant totalement inaperçu. »

 

En se dirigeant vers la sortie où il allait déposer son plateau avant de rejoindre les locaux de l‘entreprise, il s’arrêta pendant quelques secondes au milieu de l’allée pour regarder Phi qui s’était assise aussi loin que possible des vitres contre lesquelles la pluie s’était remise à tambouriner, et qui déversait toute son attention sur les pages d’un grand journal ouvert devant elle, ne l‘empêchant nullement de manger à une cadence écoeurante. Affecté par cette nouvelle ignorance dont il avait perdu l’habitude ou atteint par l’appel du travail, Gregory s’empressa soudainement de disparaître, et aussitôt après avoir déposé son plateau sur le tapis roulant prévu à cet effet, il s’en alla de l’autre côté des portes coupe-feu.

 

De retour dans son bureau, il n’eut qu’à faire quelques derniers réglages sur ses diapositives dont il vérifia les animations à l’aide d’une petite télécommande, avant de refermer son ordinateur et de rejoindre le troisième étage et la salle de réunion où il brancha son appareil au rétroprojecteur qui se suspendait au plafond. Deux plantes vertes exposées chacune dans un coin différent de la salle encadraient une grande fenêtre qui surplombait le bulbe des lampadaires courbés au-dessus de la rue, et comme seul mobilier il y avait la grande table de bois brillant entourée d‘une quinzaine de fauteuils, munis de microphones qui n‘avaient que très rarement servis, et au mur un écran rétractable sur lequel se succéderaient bientôt les photographies des cadres indiens et les illustrations des grandes nouvelles lignes de l‘entreprise. Profitant de la vacuité de la pièce qu’il remplirait bientôt de sa propre voix, Gregory se laissa tomber dans l’un des fauteuils qui tournaient le dos à la fenêtre, et il se rappela la question de Vincent qui rapprochait le comportement de Phi à la productivité des travailleurs indiens. Ce qu‘il se demandait, ce n‘était pas si Phi était comme les Indiens ou s‘ils étaient comme elle, mais s‘il existait chez elle une raison à ce comportement égocentrique, tout à fait hermétique et probablement exténuant. Convaincu après son voyage que les raisons de la cadre ne pouvaient être les mêmes que les Indiens, le jeune homme chercha si longuement quel était le regard neuf qu’il portait désormais sur elle, que l’heure du rendez-vous arriva sans qu’il n’ait eu le temps de réviser son discours, et parmi l’assemblée des cinq cadres que présidait Monsieur Shtift, se trouvait Phi Daumer dont l‘activité se résumerait à une intensive prise de notes et une silencieuse attention forcée au locuteur. Durant son discours, Gregory se rendit même compte que les rares fois où elle daignait lui révéler son visage, ce n’était que pour faire semblant de le regarder à travers ses lunettes, car jamais leurs regards ne parvenaient à se croiser. Cela l’indisposa si fortement que certaines de ses phrases ne parvinrent à trouver de fin et se perdaient dans des confusions qui le mettaient si mal à l’aise qu‘il fut incapable de prononcer correctement le nom de Shyamalan, et qu’il prit l’initiative de ne plus regarder dans la direction de la cadre. Il n’y avait plus que le directeur dont la sympathie du visage au large front amplifié par la calvitie n’avait pas été altéré par l’âge, qui lui inspirait confiance.

 

Lorsqu’il sortit de la salle de réunion accompagné de ce dernier, Gregory n’entendait plus rien de ce qu’on lui disait, se contentant d’acquiescer et de formuler des réponses évasives basées sur les derniers mots qu’il avait compris, tant il était désespéré et révulsé par l’attitude de Phi qui persévérait dans son arrogante suffisance, alors que lui, il avait sacrifié la qualité de son discours et un peu de son temps afin de s’inquiéter pour elle. Bien que durant une partie du reste de la journée il essaya de la rencontrer au hasard des couloirs et des pauses pour la surveiller et déceler en elle quelque indice d’un malaise passager ou d’un regret qui aurait expliqué son irritant manque d’attention, Gregory en vint à la même conclusion que celle des autres employés qui avaient continué à la fréquenter alors que lui était en voyage ; Phi n’était finalement digne d’aucune attention, et ignorer l’existence qu’elle avait au-delà du bonjour qu’on se devait de lui adresser en arrivant le matin, était la meilleure des solutions pour satisfaire autant l’expression de l’aigreur dont était atteinte la plupart des employés, que le besoin de la cadre de se sentir supérieure. Aveuglé par sa lassitude prématurée ou gracié par les circonstances, Gregory vit bientôt arriver l’heure à laquelle il n’avait plus rien à faire de la journée sans avoir jamais pu retrouver Phil ; il délaissa alors le travail du lendemain sur lequel il avait toujours eu l’habitude de prendre un peu d’avance, et il redescendit au rez-de-chaussée que de toute la journée il n’avait foulé que pour se rendre au restaurant de l’entreprise, avant de retourner dans la rue qui commençait à sécher dans la pâle lueur du soir. Il disparut au coin de la rue dans la direction de l‘arrêt de bus où il attendrait probablement une dizaine de minutes avant de se retrouver sur la route de son domicile, sous les yeux curieux de Phi qui avait depuis la fenêtre de son bureau une vue lui permettant de surveiller les allées et venues des employés, mais c‘était davantage afin d‘observer les glissements imprévisibles de la foule à toute heure de la journée qu‘elle promenait son regard de l’écran de son ordinateur à la fenêtre entrouverte, à quelques rares occasions, lorsqu‘une parole à l‘extérieur s‘élevait plus haut que les autres ou que le vrombissement d‘un moteur se mettait subitement à gronder. Pour elle, rien n’avait changé depuis ces derniers mois, et le retour de Gregory était un détail aussi insignifiant que la pluie qui tombait de l’autre côté de la vitre. Seule face à sa fenêtre troublée par les gouttes qui suintaient à sa surface en attendant de disparaître dans les rayons du soleil, Phi, en voyant le jeune homme s’éloigner dans les brumes humides, sentait l’inquiétude que celui-là avait eue à son égard, mais elle y était profondément indifférente, aussi retourna-t-elle s’asseoir en espérant qu’il prendrait quelques jours de repos pour ne pas contaminer l’entreprise de ses pressentiments.

 

 

 

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