Partie 1

Tout ce qu’il y avait de plus ardu, de plus chevronné et même de moins prestigieux à faire, tout ce à quoi personne ne tenait à se consacrer, les employés d’Intraviolet avaient pour habitude de le laisser à Phi. Jamais leur intention n’avait été de la surcharger d’un travail encombrant le temps qu’ils auraient dédié à autre chose qui répondrait davantage à ce qu’exigeaient d’eux leurs spécialités, mais depuis que Phi était apparue spontanément à quelques échelons sous le directeur, Monsieur Shtift, celle-ci déclarait avec un pragmatisme et une concision laissant parfois paraître le subtil enthousiasme qu’elle investissait dans ses tâches, et sans la moindre ironie que quelque employé eût cru un jour y déceler, qu’elle était prête à répondre à tous les besoins de l’entreprise. Phi disparaissait alors derrière la porte de son bureau au deuxième étage, portant sous son bras un dossier dont on avait longuement cherché un rapport entre la couleur et le labeur qu’il renfermait, ou des centaines de colonnes de chiffres dont l’opération était à confirmer, voire des bulletins à remplir. Certains, de la gente masculine plus généralement, commettaient par sincérité ou par mégarde, l’erreur d’insuffler de la pitié dans la façon qu’ils avaient de proposer à la cadre de la décharger d’une seule tâche. Ses yeux à l’ordinaire si sombres et concentrés dans les cernes qui plissaient l’ovale de son visage s’allumaient alors d’un éclat d’ébène ouvrant par là même la profondeur insuspectée de son esprit qu‘elle ne fixait jamais sur le regard d‘autrui, mais ce n’était que pour mieux surprendre le dépositaire de la requête qui s’était cru durant un instant le bénéficiaire d’une conversation informelle ou d’un remerciement pour son désintérêt, et pour le prier de ne pas s‘attarder davantage, les pauses n’étant ni extensible, ni moment de répartir un emploi du temps qui avait déjà été pensé dans l’intérêt de chacun.

 

Phi et ses réactions dont la plupart des employés avait saisi les rouages, n’étaient pas parvenus, malgré leur relative originalité, à surprendre beaucoup de monde car, dans cet univers fermé et codifié à l’extrême où la présence d’une plante verte dérangeait entre deux bureaux asonorisés avec vue sur la rue et les couloirs à la moquette imbibée de l’odeur du café, les gens sibyllins et froidement acharnés comme Phi étaient légion. Moins par compassion qu’à cause d’un certain mimétisme que forçait l‘angoissante perspective d‘un complexe d‘infériorité, les employés qui la sollicitaient pour se voir attribuer un peu plus de travail espéraient surtout régler le problème de conscience que cette personne avait jeté sur l’entreprise lors de son arrivée, et qui consistait à leur montrer qu’il était humainement possible de cumuler autant de fonctions différentes, de s’approprier sans demander et briser le sceau de tout ce qui éloignait encore la fin de la journée, sans jamais défaillir et déléguer à autrui les responsabilités que l’on avait investies dans une cause lucrative qui profiterait de toute façon toujours plus aux actionnaires qu’à la quête individuelle du bonheur. Et Phi ne montrait jamais le moindre signe de faiblesse ; elle n’avait pas fait que se vendre à Intraviolet, ses qualités d’or avaient été achetées avec du charbon, mais nul ne comprenait qu’une personne de son rang eût pu se faire arnaquer sur sa propre valeur.

 

Dès lors, il était apparu d’une part que Monsieur Shtift était un arnaqueur spécialisé dans le trafic des ressources humaines, et d’autre part que Phi avait quelque chose d’inhumain. Il ne s’agissait pas d’un fait syndicalement avéré par consentement de tous les autres employés, mais bien d’un sentiment mêlé de crainte et qui avait gagné jusque quelques minutes de sommeil chez tous ceux que Phi dévisageait avec une sorte de dédaigneuse consternation qu’elle dissimulait magistralement, lors d’interrogations de politesse ou de conversations qui n’avaient pas pour objet les affaires internes de l’entreprise ; un rite d’autant plus troublant que la cadre paraissait prendre, comme lorsqu’elle s’adonnait à une tâche qu’elle s’était arbitrairement assignée, un certain plaisir à dépenser de précieuses minutes en civilités qui, invariablement, ne satisfaisaient aucun des interlocuteurs. Certains essayaient en effet de soustraire l’apparente cordialité de Phi en une complicité qui aurait permis de faire un début de sa connaissance, mais plus que son silence, les froides réponses d’un machiavélique cynisme qu’elle jetait rappelaient rapidement aux employés qu’eux, aussi bien qu’elle, ils étaient des automates au service de la productivité, et non de quelque perspective d’attachement qu’aurait satisfaite la curiosité.

 

Aussi s’était-on rendu compte que Phi était simplement quelqu’un à qui ne pas s’adresser ; la seule parole qui devait induire un échange avec elle devait être la sienne, et la contrarier était un jeu étrange auquel le gagnant était celui qui en avait compris les règles. Pire que de les ignorer, Phi dédaignait les employés de son patron, leur présence à ses côtés ne relevant nullement de sa volonté, et ne se permettait de leur faire confiance que lorsque cela relevait des obligations stipulées par ce qu’on lui demandait de faire. Bien que c’était de ce mépris lui procurant un évident sentiment de supériorité que paraissait découler le plaisir du travail qu‘elle ressentait, Phi n’était ni un tyran ni une stagiaire égarée ; elle savait ce qu’elle faisait mais le peu de passion qu’elle y investissait et le fait que jamais l’idée de s’en plaindre ne semblait lui avoir jamais traversé l’esprit, avaient achevé de convaincre les autres employés que son indifférence à leur égard n’était pas de la modestie ou encore du mysticisme égocentrique, mais du flegme, et qu’ils l’ennuyaient, qu‘ils l‘indisposaient par leur bassesse.

 

Plus comme une vérité communément admise au dépend des salariés d’Intraviolet que comme une rumeur de couloir, ce sentiment avait fini par contenter tous ceux qui s’étaient un jour penchés sur les interrogations qui entouraient le personnage de Phi, si bien que le mystère qui l’avait enrobée durant le semestre de son arrivée intrigua de moins en moins de monde, et que la voir travailler avec la cadence et l’efficacité d’un département entier, tout en gardant un œil acerbe et circonspect sur l’ensemble des employés, était devenu un spectacle quotidien dont chacun s’accommodait dès qu’un simple « bonjour » lui était adressé le matin. Seul le directeur en parlait encore, lorsqu’il se félicitait de la qualité du travail de cette cadre, ne regrettant manifestement pas d’avoir recruté cette prometteuse étudiante sortie à un âge relativement avancé d’une école de commerce, et sous-entendant qu’il n’y avait pas de raison pour que chacun y mît autant d’ardeur qu’elle, ce qu’il souligna en récompensant Phi d’une prime exceptionnelle, faisant de lui-même la première personne de l’entreprise à avoir réussi à lui arracher une réponse affirmative. Alors les regards sur la cadre avaient changé, et ce qu’il y avait désormais à voir en elle, c’était une créature typiquement humaine qui n’avait rien à recevoir des gens qu’elle surpassait, n’acceptant de faveur uniquement de la part de ses supérieurs.

 

Phi était devenue pour les employés la Stakhanov de l’entreprise, tandis que Monsieur Shtift pouvait y voir une valeur sûre pour la continuité de sa direction. Pour le département de la comptabilité, c’était le superordinateur que rémunérait Intraviolet au dépend du département des finances pour lequel elle était une série de chiffres étonnante, et elle était également régulièrement sollicitée par l’exportation, car pour des raisons qu’ignoraient les ressources humaines pour lesquelles son curriculum vitae était la fenêtre d’une âme impénétrable et infaillible longuement recherchée, Phi avait une parfaite maîtrise de la langue de Goethe. C’était une autre de ses compétences notoires dont elle n’appréciait pas de se vanter, car malgré l’arrogance et la fierté qu’elle paraissait retenir dans chacune de ses paroles, elle se faisait particulièrement humble lorsqu’il était question pour elle de rendre service, et alors ses talents étaient juste à la hauteur de ce qu’on lui demandait. Elle était capable d’à peu près tout faire.

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