Chapitre 3

    Dès son entrée dans l’entreprise, Homère remarqua que des hommes en bleu de travail étaient en train de s’affairer dans la petite salle adjacente, le fumoir où se retrouvait ordinairement le personnel lors des pauses dédiées à la cigarette et à la consommation de café ; ces personnages extérieurs à Corel mais présents au quotidien, aussi anonymes que l’étaient la plupart des employés entre eux, étaient indispensables au bon déroulement de la société, et en retour ils étaient ceux que l’on ne saluait que d’un regard hautain dressé vers le fond du couloir d’où ils venaient. Ils discutaient entre eux d’une grosse voix incompréhensible, et en passant à hauteur de la porte d’entrée qui se trouvait juste à côté de l’accès aux escaliers, Homère remarqua qu’ils avaient posé leur boîte à outil sur l’une des tables du petit salon, et qu’au lieu de se détendre à leur tour, ils étaient en train de fouiller dans les entrailles de la machine à café, ce qui signifiait que celle-ci était en panne et que par conséquent la journée allait être mauvaise pour la plupart des employés. En montant à son étage, Homère se répéta autant de fois qu’il y avait de marches à gravir, qu’il était bien chanceux parmi ses collègues, de ne pas avoir développé d’addiction à la caféine, bien qu’il ne fût pas non plus le plus enjoué à se rendre au travail.

    La plupart de ses voisins de machine se trouvaient déjà à leurs emplacements lorsqu’il arriva dans la grande salle encore toute fraîche de l’air de la nuit qui s’en retirait lentement, et le grondement des claviers que l’on actionnait déjà à toute vitesse, ne paraissait pas encore tout à fait éveillé, aussi Homère entreprit-t-il de ne pas se presser lorsqu’il s’assit face à son ordinateur que l’on avait déjà mis sous tension. Désormais, les chiffres se succédaient au rythme qu’il leur donnait, rien ne débordait encore de son poste de travail, et en dehors de cette bruissante activité qui ne le pénétrait pas encore tout à fait, tout baignait dans une étrange sérénité, comme si la journée attendait l’énervement et la lassitude pour s’accélérer, et qu’au contraire tout continuerait à bien se passer tant que chacun des employés présents dans l’étage, gardait son calme et ne se laissait pas emporter dans le tourbillon des chiffres qui en demandaient toujours plus à mesure que l‘on maintenait le rythme de leur traitement.

    Ce stress était contagieux, et lorsqu’au bout d’une heure et demi en général les premiers employés commençaient à accélérer la cadence de leur clavier, il suffisait ensuite d’une trentaine de minutes pour que ce rythme se propageât, inconsciemment, à l’ensemble des postes de travail, simplement par communication sonore, c‘était un phénomène instinctif et imparable que les pauses café ne parvenaient jamais qu‘à retarder de quelques minutes supplémentaires. Un rapide regard par-dessus la fine cloison qui le séparait de l’allée centrale, permit à Homère d’apercevoir le visage angoissé de Chemise blanche et Raie sur le côté, l’accroc à la caféine qui allait au travail avec la promesse de terminer sa journée sur le bord des nerfs. Ces gens lui inspiraient de la pitié et un peu de mépris, et il lui serait même arrivé de se sentir humilié de travailler au côté de pareils personnages si lui-même n’avait pas eu toutes sortes de choses à se reprocher et de vices à confesser, c‘était la raison pour laquelle il en restait à ce statu quo qui lui permettait de rester éveillé et de ne jamais se trahir auprès de qui que ce fût.

    Homère lui-même se surprit à se presser pour augmenter la cadence de ses chiffres, comme si cette misérable adhésion à la loi du chaos qui régissait l’ordre d’apparition des suites, avait pu le rapprocher de la fin de la journée, si bien qu’au bout de deux heures à ne penser qu’à ces lignes insensées, parfois entrecoupées d’une réminiscence d‘Élise, il terminait déjà de remplir un rapport qu’il s’apprêtait à compresser de façon à l’envoyer vers le serveur de l’entreprise, lorsqu’il se rappela le problème de connexion qui était survenu la veille ; d’un rapide coup d’œil dans le coin de son écran il s’assura que la connexion était toujours activée sur son pote, puis il démarra le téléchargement.

    Ce ne fut qu’en arrivant sur la plage d’accueil de la base de données de Corel, qu’Homère aperçut dans le même recoin de son écran, dissimulée par l’habitude qu’il avait toujours eue de ne rien voir à cet emplacement, une icône qui indiquait qu’il était connecté à Internet. Intrigué par cet infime détail auquel il n’avait jamais face auparavant, Homère essaya de comprendre comment il se faisait que cette connexion se fût établie, et de la sorte il se rappela rapidement le moment où Phi Daumer l’avait aidé à résoudre son problème la veille ; les paramètres qu’elle lui avait fournis à partir de sa clef devaient désormais lui permettre d’accéder à Internet, et en effet lorsqu’il ouvrit une page du navigateur Internet, Homère se retrouva sur un portail en ligne avec du texte des images, tout ce qui était nécessaire pour penser à autre chose que des chiffres.

    Les quelques minutes que durait ordinairement le téléchargement des fichiers compressés vers le serveur, et qui étaient habituellement consacrées à un passage par les toilettes, furent exceptionnellement dédiées à une rapide visite virtuelle de curiosité. Rapidement, Homère se retourna dans tous les sens et s’assura que tous les employés autour de lui étaient en train de taper leurs chiffres, et qu’aucun cadre n’était sur le point de passer par l’allée centrale, car les circonstances faisaient désormais de lui la seule personne de l’étage, à l’exception des cadres, à avoir accès à Internet, et à ne pas être contraint à se servir de son ordinateur dans le seul but de rentrer des chiffres ; étendre le réseau de l’entreprise à une ouverture sur Internet, cela revenait à lever leurs œillères aux employés, à leur laisser une discrète échappatoire qui aurait été susceptible d’attiser les convoitises ou même la jalousie, voire la dénonciation, si Homère venait à laisser paraître cette anomalie qui lui laissait un genre de privilège involontaire.

    Comme le téléchargement des fichiers compressés tardait toujours et qu’au dehors personne ne semblait encore en position de remarquer ce qu’il était en train de faire, Homère s’empara de la souris de son ordinateur et commença à divaguer sur les sites Internet que lui inspiraient sa fantaisie, mais surtout cela faisait de nombreux mois qu’il ne s’était pas autorisé à se servir d’un ordinateur pour naviguer librement, aussi la première chose à laquelle il pensa, fut-elle de consulter sa boîte à lettres électronique, dont la réception était saturée par une raisonnable centaine de messages. Sous ses yeux encore à moitié inquiétés par la probable arrivée d’un œil étranger sur son écran, les lignes se succédaient en détaillant toutes les personnes, réelles ou virtuelles, qui avaient essayé de rentrer en contact avec lui depuis la dernière fois qu’il s’était rendu sur cette page, et cela allait des nombreuses fois où Élise lui avait écrit pour lui envoyer des nouvelles de Prague ou de Rio de Janeiro, aux sites clandestins proposant du viagra ou des contrefaçons de montres de luxe ; la diversité de ce avec quoi l’on pouvait être en contact sur le réseau mondial était faramineuse et préoccupante, et même si les modestes compétences dont il disposait en informatique ne lui permettaient pas toujours de comprendre ce qui se passait dans sa machine, Homère s’amusait à imaginer que d’autres internautes, plus naïfs que lui, eussent pu considérer ces montagnes de publicités et d’illusions interactives, comme autant de réalités qui les auraient attendus au terme d’un simple clic.

    Si Homère avait eu cette regrettable tendance à progressivement se déconnecter des réseaux mondiaux depuis quelques mois, alors que sa curiosité et son intérêt n’avaient au contraire fait que l’appâter vers ces paysages virtuels et imaginaires dont les possibilités continuaient à se multiplier entre elles à chaque jour qui passait dans la réalité, c’était parce que son ordinateur personnel, celui qu’il avait possédé chez lui, dans son appartement, dans son bureau, et pour lequel il avait souscrit un abonnement à Internet pendant plusieurs années, avait fini par tomber en panne pour être jugé irrécupérable par un informaticien qui l’avait fait jeter à la décharge en le jugeant trop dépassé par les technologies les plus récentes, pour avoir quelque utilité pertinente que ce fût. Trop occupé par son travail, trop préoccupé par ce qu’il avait alors eu dans son esprit, Homère avait décidé de ne pas investir dans un nouvel ordinateur, et avait laissé pour un hypothétique avenir le jour où il serait retourné sur un poste qui lui aurait appartenu, où il serait retourné sur la toile.

    Il en était même rendu à regretter de ne pas être revenu sur cette décision par la suite, porté par le flot des pensées sauvages que réveillait en lui cette consultation des messages qu’il avait ratés durant tous ces mois d’absence virtuelle, lorsqu’un courrier en particulier retint son attention, daté de cinq semaines auparavant, et dont l’intitulé disait : « None is a forecaster. »

    Après s’être brièvement retourné pour s’assurer que le grincement suspect qu’il venait d’entendre n’était rien d’autre que le bruit laissé par un cadre qui était en train de retourner à son bureau, Homère se pencha attentivement vers son écran et lut le court message qu’on lui avait envoyé en anonyme : « Random.net, a website for each of your needs, wants, and necessity for a society. »

    Les connaissances d’Homère étaient suffisantes en anglais pour lui faire comprendre qu’il s’agissait probablement d’un nouveau réseau social dont il n’avait encore jamais entendu parler, mais qui n’attira pas davantage sa curiosité, puisque aucune des tentatives de socialisation virtuelle qui avaient percé la toile à sa connaissance, n’avait véritablement valu la peine qu’il s’y inscrivît. Toutefois, comme personne autour de lui ne paraissait avoir remarqué qu’il était en train de naviguer sur Internet au lieu de se consacrer à ses chiffres, et comme le téléchargement de son fichier de compression n’était pas terminé depuis si longtemps, il se hasarda à cliquer sur le lien de ce mystérieux site, seul moyen dont il disposait encore pour réellement repousser l’échéance à laquelle il retournerait à son travail. Une page s’ouvrit alors au milieu de son écran, et si subitement qu’un grand coup lui frappa le creux de la poitrine dans la crainte que ce si violent contraste appelât l’attention de quelqu’un autour de lui ; pour la première fois depuis que s’était déclarée l’anomalie de sa connexion, il réalisait que ce qu’il était en train de faire allait à l’encontre de la charte de l’entreprise, et cela avait quelque chose de vicieusement exaltant.

    Contrairement à tous les autres réseaux sociaux qui étaient alors à la mode à cause de l‘étendue de leurs possibilités et la multiplication de leurs fonctionnalités, le site de Random.net ne consistait qu’en une seule et simple page devant laquelle Homère resta intrigué, perplexe même, car il mit plusieurs secondes à comprendre ce dont il s’agissait ; sur la moitié gauche de l’écran, deux grands carrés noirs occupaient toute la hauteur de la page, et sur la moitié droite c’était une boîte de dialogue surmontée de deux boutons qui portaient respectivement l‘indication « Start », et « Next ». Après avoir coupé le son en craignant que l’activation de la page fît un bruit qui aurait été susceptible de trahir son glissement lent mais certain vers une distraction où il se trouvait certainement plus de curiosité que d’intérêt, Homère vit apparaître dans le carré supérieur le visage d’un parfait inconnu qui le regardait au travers des pixels. Stupéfait, il resta plusieurs secondes devant son écran, la main sur la souris prête à fermer la page en cas d’urgence précipitée, à observer le regard avachi de l’individu qui restait voûté sur le clavier de son ordinateur, de l’autre côté de sa caméra numérique. Deux ou trois secondes plus tard, l’homme disparut, et son carré redevint noir, tandis que dans la boîte de dialogue un mot s’était inscrit automatiquement : « Disconnected. »

     C’était cela, se dit Homère en regardant cette fois le carré noir du bas de la page, et qui était désormais orné de l’indication « No source », ce site mettait en relation deux individus chacun équipé d’une caméra numérique, et grâce à la boîte de dialogue il devait être possible d‘entamer une discussion avec quiconque d‘autre était connecté au même moment ; l’ordinateur de son bureau ne disposait cependant d’aucune caméra, et pour pouvoir communiquer avec un inconnu il lui semblait que l’image était indispensable.

    Homère ferma soudainement la page dans une grande panique ; de l’autre côté de la paroi de son emplacement, Veste grise et Cravate noire, un cadre peu amical, s’affairait à introduire son regard dans chacun des postes de ses employés, et il s’en était fallu de peu pour qu’Homère fût pris la main dans le sac ; l‘autre passa à sa hauteur simplement en poussant un soupir qui contenait toute la suspicion nécessaire à dissuader la seule idée de se permettre un nouvel écart sur l‘un des ordinateurs de l‘entreprise. Homère se sentait comme infiniment soulagé lorsqu’il se remit à entrer les chiffres dans le programme de son poste, et la lenteur avec laquelle s’écoulèrent les heures de cette journée, fut pour lui une douce couverture dont le tissu l’aurait tendrement étranglé.

    Il n’y eut ainsi qu’au déjeuner dans son restaurant favori, qu’il eut l’occasion de parler avec ses vagues amis qui se posaient alors le problème de savoir quel était l’ordinateur le plus rentable sur le marché de ce moment, car de ce qu’Homère savait d’eux, ces gens n’étaient pas de simples employés, mais surtout de fins techniciens en informatique ; la nature de leur travail, et tout ce qui s’en rapprochait en règle général, était un sujet tabou qui n’avait rien à faire dans un moment de plaisir où des inconnus sympathisaient entre eux sans plus de raison que de s’être rencontrés là par hasard.

    Parmi eux, il se trouvait un homme démesurément grand qui portait toujours de fines lunettes et un col roulé sous sa veste grise, et il annonçait l’arrivée sur le marché pour les prochains mois d’un Roll 4.5 dont les capacités avaient été étendues par rapport à son prédécesseur, car il semblait capable de traiter autant de sources et d’informations qu’en auraient fait plusieurs autres à la fois, mais plusieurs articles spécialisés en disaient déjà qu’il était imparfait, bâclé, et que les ingénieurs de la firme songeaient déjà à la version ultérieure. A côté de lui, un homme plus petit, propre sur lui mais ne portant pas la cravate, se disait ingénieur dans une filiale de la firme qui concevait les ordinateurs concurrents, et selon lui il devenait de plus en plus difficile d’assurer la compétitivité de ses machines sur le plan des innovations alors que les Roll avaient pratiquement le monopole du marché. Homère se sentit bien petit alors que lui-même ne possédait plus d’ordinateur, et il n’osa pas non plus interrompre leurs conversations d’experts pour leur demander s’ils avaient déjà entendu parler de Random.net, ce site mystérieux auquel il ne pouvait plus s’empêcher de penser.

    Il lui semblait en effet que non seulement il lui était arrivé de rentrer quelques erreurs dans ses lignes de chiffres, et qu’en plus il venait de découvrir l’importance pour lui de retrouver l’usage d’Internet dans son appartement ; ce n‘était plus de la simple curiosité, mais l‘obsédante sensation d‘avoir mis le doigt dans un engrenage dont il ne pouvait plus se défaire, et qui l‘amusait. De plus, il pourrait répondre à Élise plus régulièrement de la sorte. En vérité il n’entendit que très peu de choses de ce qui se disait à sa table, car en plus de manger en se remémorant cet étrange instant qu’il avait passé en la compagnie d’un inconnu de l’autre côté d’un écran, et dont il s’était senti plus proche que ces ingénieurs qu’il fréquentait pourtant régulièrement, Homère se rendait compte que c’était en fait son retour vers une connexion au monde, qu’annonçait cet attrait singulier vers quelque chose qui émanait du réseau, et qui l’intéressait. Désormais qu’il venait d’apercevoir ce qu’avait été Internet durant son absence virtuelle, il était plus décidé que jamais à se procurer un ordinateur personnel, avec lequel il aurait pu faire ce que bon lui semblait, sans avoir à s’inquiéter d’un regard dénonciateur, il aurait pu consulter régulièrement ses messages et répondre à Élise lorsque celle-ci s’inquiétait, et il en avait même oublié Random.net lorsqu‘il se leva de table en saluant ses amis qu‘il promettait de revoir bientôt.

    Il pensa brièvement que cela aurait peut-être été une bonne idée de leur demander conseil en matière d’achat d’ordinateur, mais il avait déjà refermé la porte derrière lui, et c’était en remontant la rue dans la direction de Corel, qu’il inspectait les vitrines des magasins autour de lui, les gens sur les bancs publics qui tapaient sur leur ordinateur portable, les bruits de clavier que l’on entendait au travers des fenêtres donnant sur le trottoir, les jeunes adultes qui parlaient dans une oreillette, comme si tous ces bruissements avaient fait partie du beau temps qui égayait la vie citadine et l’éclatante clarté du jour, mais ce qu’Homère vit surtout, c’était que désormais il n’y avait pratiquement personne en dehors de lui à s’être déconnecté de cette modernité ; l‘impression d‘avoir manqué tout un glissement du monde n‘en était que plus douloureuse, et il passerait même le reste de la journée à se demander comment il avait été possible de rater tant de choses.

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