Chapitre 2

« Homère, tu n’es pas là ? C’est Élise à l’appareil. J’aimerais bien que tu me rappelles s’il te plait, c’est urgent. Je viens d’avoir un nouveau contrat juste à côté de chez toi, et ça commence la semaine prochaine. Il faut que je sache rapidement si je peux compter sur toi pour m’héberger, ou si je dois prendre un hôtel. Merci, je compte sur toi, à très vite ! »

 

Je fronçai les sourcils, et avant de rouvrir les yeux je sentais avec une troublante intensité l’air tiède de mon appartement couler entre mes vêtements de la veille et ma peau encore moite tandis que les derniers échos de la voix mécanique d’Élise finissaient de se répandre dans l’obscurité ambiante. Tout autour de moi paraissait encore baigné dans une sensuelle pénombre pleine d’odeurs étrangères et d’idées confuses, entrouvertes de quelques rais d’une lumière qui s’écoulait silencieusement par les interstices des persiennes, faisant reluire sur leur passage le relief de quelque masse indéfinie ; l’arrête d’un meuble, les volutes d’une plante qui avait un peu vacillé dans son pot, ou une pile de livres dont une partie s’était effondrée sur le sol tâché d’un peu de liquide luisant, et clairsemé de feuilles de papier hygiénique. Je finis par me plier douloureusement de façon à me retrouver assis pendant quelques instants sur mon lit entièrement défait, et comme je me passais alors une main sur la tête afin de dissiper cette fatigue qui me retenait prisonnier de ma couette, un rapide regard sur mon réveil me permit de réaliser avec un certain soulagement que je n’étais pas encore en retard pour me rendre au travail, mais lorsque j’essayai d’allumer la lumière à ma lampe de chevet, ma main ne trouva que le fil d’une lanterne qui était tombée sur le plancher, et arborait une fêlure à la vue de laquelle je poussai un soupir d‘agacement.

 

Après m’être levé en me changeant rapidement sur le seuil de la penderie plongée dans le noir, je refis mon lit en rassemblant les draps qui avaient été malmenés dans tous les sens, et ce fut avec toujours cette main dans les cheveux pour essayer de me recoiffer sommairement, que je rejoignis la salle de bain en évitant de marcher sur les détritus qui jonchaient ponctuellement le sol ; des morceaux d’emballage plastique, la télécommande de la télévision, des bris de verre, quelques peaux de fruits, ou même des papiers que j’avais dû arracher un peu trop précipitamment à mon portefeuille. Ce ne fut qu’une fois ressorti de la salle de bain avec ma brosse à dents dans la bouche, que je pus me pencher pour déplacer ce désordre vers les placards et la poubelle que j’avais déjà remplie de toutes sortes de choses, mais je me rendis aussi rapidement compte que l’agitation de cette nuit-là avait été excessive, et que quelque part je ressentais de la culpabilité pour ce chaos dont j’allais encore devoir m’occuper à mon retour du travail, car pour le moment, le plus urgent était de rappeler Élise.

 

Une fois que je me fus chaussé, mais alors qu’il me restait encore à lasser mes chaussures et à nouer ma cravate, je pris le téléphone pour appuyer sur une touche, puis je cherchai mes clefs dans un tiroir du vestibule tandis que dans mon oreille les angoissantes tonalités me mettaient en communication avec Élise ; à chaque fois que ce son inhumain me pénétrait, c’était pour tourmenter mon âme en l’interrogeant sur ce qui était susceptible de se passer lorsque quelqu’un répondrait à l’autre bout du fil.

 

« Bonjour Élise, je viens de recevoir ton message…Oui, merci et toi…Écoute, je viens de me lever et le ménage n’est pas encore fait, mais tu peux venir quand tu veux, cela ne pose pas de problème…Dès ce soir ? Je ne sais pas, peut-être pas trop tôt alors, il faut que je finisse de ranger…Ah oui, ton train, c’est embêtant…Tu ne peux pas venir un autre jour non plus j’imagine…Non bien sûr tu ne peux pas prendre de risque, tu peux venir quand tu veux dans ce cas…Oui, tu pourras m’attendre dans le hall alors…Non, c’est vraiment le désordre, je t’aurai prévenu…D’accord, fais attention à toi surtout…Je t’embrasse, à ce soir. »

 

Même si cela faisait un certain temps qu’elle m’était en partie redevable, il n’y avait rien que je pouvais refuser à Élise, non par la faute de quelque sentiment que je sentais parfois palpiter en moi lorsque je la retrouvais, mais plutôt parce que je la savais en grand danger si personne n’était là pour veiller sur elle, or j’étais celui que l’avenir avait le mieux disposé à cela ; assurément, personne au monde ne la connaissait mieux que moi, et nous étions un peu comme un frère et une soeur. Officiellement, Élise travaillait pour une galerie d’art dans la capitale, et elle était presque tout le temps en voyage d’affaire dans d’autres villes du monde, mais il ne s’agissait que d’une couverture pour dissimuler les meurtres qu’elle perpétrait pour le compte de fantômes de la pègre avec lesquels elle n’avait jamais été en contact que par le biais de courriels et de coups de téléphone, pour passer ce qu‘elle appelait des contrats. Les gens qui pouvaient vivre avec de tels secrets étaient bien peu nombreux, et Élise faisait partie de ceux, encore plus rares, qui étaient parvenus à concilier cette situation avec une vie privée qui n’avait certes pas eu de place pour s’épanouir autant qu’elle l’aurait désirée, mais assez pour s’assurer la confiance de certaines personnes dont le silence était un soutien indispensable à son courage.

 

Comme je faisais partie de ces gens à partager un peu de sa vie réelle, je n’avais jamais pensé à trahir Élise, et j’étais au contraire toujours prêt à faire ce dont j’étais capable pour l’aider sans poser la moindre question, sans jamais m’interroger sur les conséquences que cela aurait pu avoir sur moi-même, si un jour l’un de ses contrats se passait mal. Même si elle savait que tout devenait envisageable à chaque fois qu’elle apposait sa signature en bas d’une feuille qui portait le nom de la personne qu’elle devait assassiner, Élise continuait de travailler ainsi, se promettant toujours plus fort qu’un jour elle arrêterait, car fatalement, plus le temps le passait, et plus la probabilité était grande pour qu’elle se fît arrêter par les autorités, ou abattre par quelqu’un de plus fort qu’elle. C’était là quelque chose que je m’interdisais de concevoir, car Élise n’était pour moi que cette femme admirable dont je me sentais toujours si proche malgré le temps qui était passé, et même s’il devait arriver malheur au personnage qu’elle devenait dans l’ombre de ses agissements secrets, celle que je connaissais resterait toujours inchangée.

 

J’hésitai à me mettre en retard au travail pour finir de ranger mon appartement et m’assurer qu’Élise ne le trouverait pas dans cet état-là, mais lorsque je vis que j’avais même fait tomber une étagère à côté de la porte du vestibule, probablement en m’y heurtant alors que j’étais rentré dans le noir et sûrement un peu grisé, je réalisai que je n’en aurais pas eu le temps et qu’il valait mieux oublier ce souci afin de mieux me concentrer sur la journée qui commençait tout juste de l’autre côté des volets. Je finis rapidement de lasser mes chaussures, je rassemblai les papiers que j’avais fait tomber de mon portefeuille et fourrai ce dernier dans une poche de ma veste que je finis d’enfiler dans la cage d’escalier, après avoir refermé la porte de mon appartement. A mesure que je redescendais vers la rue en sentait l’air frais se rapprocher de mon visage, j’appréhendais le moment où j’allais me fondre à la foule que je voyais déjà gronder aux abords de la station de métropolitain, de l’autre côté de l’avenue déjà parcourue par de nombreuses automobiles. La main sur la poignée de la porte, je restai respirer quelques instants dans le hall de l’immeuble, profitant de ce dernier moment de solitude, et ensuite seulement je sortis, comme si c’était à ce moment précis que je cessais de penser.

 

 

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