Chapitre 1

Chemise blanche et Veste noire avait son bureau juste à côté de la grande baie vitrée qui ouvrait l’étage sur la rue en contrebas, et il lui semblait qu’à travers cette paroi de verre il aurait pu entendre le fourmillement des passants, l’intensité de leurs discussions ainsi que leurs tourments quotidiens, si à longueur de journée son environnement sonore n’avait pas été saturé par le grondement qui émanait de tous les autres bureaux lorsque les employés tapaient à l’ordinateur. Le fracas des doigt s’abattant sur les claviers n’avait certes pas d’égal dans l’étendue des bruits qu’il avait rencontrés tout au long de son existence, mais celui-ci avait cela de particulier qu’il était à la fois suffisamment inintéressant et cacophonique pour se laisser oublier comme un bruit de fond auquel il était possible de ne plus faire attention au bout de quelques heures, et à la fois strident d’intensités et de variétés, de caractères et de particularités acoustiques dont la distinction était un véritable délice pour l’imagination ; ainsi, une fois l’oreille exercée à reconnaître la présence d’un collègue derrière chaque palette des gammes sonores qui se promenaient dans l’air de l‘étage, le vacarme chaotique des touches de plastique que l’on actionnait aussi rapidement que possible, devenait une authentique symphonie pleine du lyrisme des employés lorsque ceux-ci laissaient paraître sur la façon dont ils tapaient tantôt leur rage tantôt leur douceur, et avec comme seul solfège la productivité de chacun de ces individus, et le bruit que faisaient les cadres en arpentant régulièrement les allées pour se déplacer d’un bureau à l’autre, un métronome qui conservait son rythme soutenu et ne s‘épuisait qu‘une fois le soir venu.

 

Après être revenu des toilettes où il était simplement allé se laver les mains et profiter de son passage dans l’allée centrale pour brièvement surveiller ce qui apparaissait sur les écrans de ses collègues, Homère revint à son bureau qui consistait davantage en un bloc délimité par trois cloisons et demi qui se dressaient à une hauteur permettant juste de voir le visage de celui qui passait dans l’allée, et il s’y trouvait les cinq confortables mètres carrés qui étaient suffisants à son confort, car en dehors de son fauteuil, du bureau de son ordinateur et de la plante verte qu’il avait installée dans un recoin de son box, il lui semblait que seule la longue baie vitrée qui devenait une fenêtre à son échelle, était indispensable à l’écoulement de ses journées ; il lui arrivait souvent de penser aux employés qui se trouvaient de l’autre côté de l‘étage, ceux dont le bureau était bloqué contre un infranchissable mur, et il n’estimait que difficilement le point auquel il était heureux de s’être un jour vu allouer cet emplacement sur le bord du monde.

 

Les bureaux étaient en effet divisés en deux rangées, et sur chacune de celles-ci il se trouvait une dizaine d’emplacements qui avaient tous la même taille et à peu près la même disposition, en fonction de la fantaisie peu développée des gens que l’on mettait à l’intérieur, et en vérité il importait peu de savoir qui ils étaient, car le seul nom qu’ils portaient était celui de l’ordinateur à partir duquel ils envoyaient les informations à l’étage supérieur, celui de la comptabilité. Lorsque l’un de ces employés de bureau disparaissait, celui qui prenait sa place par la suite reprenait son numéro et faisait le même travail ; lorsqu’il avait été muté à cet endroit six mois auparavant, Homère avait entendu dire que celui qui s’était trouvé à cet emplacement avant lui, avait fini d’une étrange façon. Quelque peu dérangé à l’idée qu’un fantôme aussi inconvenant vînt hanter son lieu de travail, Homère s’était dépêché d’agrémenter cet espace d’une plante verte qui avait lentement grandi en s‘abreuvant des rayons de soleil qu‘elle recevait au travers de la fenêtre, car il n’y avait rien de tel qu’un peu de vie pour repousser l’idée de la mort, et surtout cela comptait comme un peu de présence à ses côtés. Les autres employés n’étaient effectivement pas le genre de personne avec lequel il était facile d’entamer une discussion sur les heures de travail, et même si cela ne faisait aucun doute qu’ils auraient tous été très aimables sur bien des sujets dont il se sentait le plus grand des profanes, Homère ne désirait pas les connaître au-delà de ce dont il avait besoin.

 

Bien mal lui prit de restreindre ses relations à cette conduite, car ce jour-là Homère ne put compter sur l’aide d’aucun de ses voisins de bureau, lesquels paraissaient tous extrêmement affairés à en juger la densité des lignes qui se reflétaient sur le verre de leurs lunettes, lorsqu’une fenêtre d’erreur s’ouvrit en plein milieu de l’écran de son ordinateur, le bloquant sèchement dans la progression de son travail, car aussi longtemps qu’il se pencha sur le problème, à parcourir des montagnes de dossiers virtuels et à inspecter les complexes paramètres de sa machine, la solution semblait se trouver à un niveau de sécurité qui ne relevait pas des autorisations attribuées à son statut d’employé. Comme cette avarie technique commençait à lui prendre beaucoup de temps et l’empêcher même d’envoyer son rapport à la comptabilité, il n’eut d’autre choix que de s’adresser à la cadre qui passait alors dans l’allée ; il en reconnut le singulier martèlement des talons sur la moquette bleue de mauvaise qualité qui recouvrait le sol de l’étage tout entier. Homère sortit de son box en voyant Tailleur rouge et Lunettes noires s’approcher avec ses dossiers multicolores sous le bras, et celle-ci ne s’arrêta de marcher que lorsque l‘autre arriva à sa hauteur, si bien qu’elle dut baisser les yeux les yeux vers le badge qu’il portait sur le côté droit de la poitrine, pour lui demander :

 

« -Monsieur Teq, est-ce que vous avez un problème ?

-Oui Madame Daumer, répondit-il gravement, depuis ce matin, le filtre de sécurité de ma connexion me refuse l’accès au réseau interne, et je ne peux plus envoyer mes fichiers à la comptabilité, je voulais savoir si vous pouviez vous pencher quelques instants sur mon problème.

-Mademoiselle, dit-elle sèchement mais d’un ton ni trop froid ni trop embarrassé, je suis à vous dans un instant. »

 

Homère s’écarta de l’allée de façon à laisser la cadre rejoindre son bureau tout au fond de l’étage, puis il regagna son emplacement en soupirant, déboutonna sa veste de façon à se poser une main sur le ventre en pensant à la demi-heure qui le séparait encore de la pause de midi, et lorsqu’il reprit la souris de son ordinateur, ce fut pour cliquer une vingtaine de fois sur le message d’erreur qui réapparaissait à chaque fois qu’il essayait de se connecter au réseau sans fil de l’entreprise, signe de dépit et d’impuissance qu’il était rare d’entendre parmi le bruissement des claviers, et qu’il émettait pour la première fois depuis qu’il était posté là. Il se rappelait avoir déjà dû faire appel au support informatique de l’entreprise le jour où son logiciel de traduction automatique était tombé en panne, alors qu’il avait été affecté pendant deux ans au services des exportations. Comme il lui était impossible de continuer son travail en l’absence de toute réception de nouvelles données, et que cinq minutes plus tard Tailleur rouge et Lunettes noires ne reparaissait toujours pas, Homère se retourna discrètement vers le bureau de son voisin de droite, Chemise grise et Cravate bleue, pour s’assurer qu’il n’était pas surveillé, et il ouvrit une nouvelle fenêtre de son ordinateur pour commencer une partie de démineur.

 

Gratuit et puéril, juste drôle comme il fallait pour se détacher de sa tâche pendant quelques instants, et en même temps universel pour ne pas se sentir dégradé par rapport à un autre qui aurait pu avoir la même faiblesse, le jeu informatique était l’outil idéal pour passer les temps morts que réservaient invariablement les avaries techniques de ce genre, ou les retards que l’on subissait. Homère en était rendu à sa quatrième partie lorsque la cadre se présenta à son bureau et rentra juste après avoir signalé sa présence, comme devait le prévoir la charte de l’entreprise, et lorsqu’elle essaya de se connecter à plusieurs reprises après avoir écouté le rapport aussi technique et précis que ce dont l’employé était capable, le message d’erreur réapparaissait quant à lui invariablement en plein milieu de l’écran avec l’exclamation particulièrement agaçante que laissaient échapper les enceintes de l’ordinateur à chaque fois que se produisait quelque chose. Comme sa supérieure se baissait juste à côté de lui de façon à manipuler la souris et le clavier pendant quelques minutes, Léandre avait les yeux juste à hauteur de son décolleté qui n’avait rien de très sensuel à découvrir, aussi son regard ne se porta-t-il que sur l’étrange collier que cette femme portait à son coup un peu trop long, puis sur le badge qui se suspendait au repli de sa veste, avec le logo de Corel, et son nom complet : Phi Daumer.

 

Aussi étrange que cela pût lui paraître, Homère n’avait jamais su quel était le prénom de cette personne avant de le lire à quelques centimètres de ses yeux, alors qu’il pouvait en deviner les diverses notes du parfum et même entendre le rythme très rigoureux sur lequel elle respirait, comme si elle avait été pareillement appliquée et professionnelle dans le moindre des faits et gestes qui faisaient sa vie, et même s‘il ne la connaissait que très peu, car ce service mineur auquel il avait été affecté n‘était que sous le contrôle indirect de quelques cadres, il se doutait qu‘il s‘agissait d‘une femme intraitable et parfois méchante, qu‘il valait mieux ne jamais perturber. Elle fronçait les yeux d’un air sévère, comme si elle avait été en train de réfléchir à un blâme pour cette machine récalcitrante, et après s’être assurée qu’aucun des protocoles d’identification qu’elle connaissait ne permettait effectivement de se connecter, elle se résolut à mettre la main à la poche de son chemisier pour en sortir une clef de stockage de données qu’elle introduisit aussitôt dans un lecteur du poste d’Homère, tandis que ce dernier paraissait convié à rester en dehors de cette transaction ; même si cela avait l’air d’être le cas tandis qu’elle commandait le dépôt d’un fichier sur l’ordinateur du simple employé, Phi Daumer n’était pas du genre à faire quelque chose que n’aurait pas prévu la charte de l’entreprise, simplement devait-elle trouver gênant de ne pas avoir d’autre choix que de connecter sa clef de stockage à une machine qui n’était pas la sienne.

 

Quelques secondes lui suffirent pour copier le fichier vers un dossier de l’ordinateur qu’elle avait ouvert dans le gestionnaire des réseaux, et une fois qu’elle eut déconnecté sa clef de stockage, elle montra à Homère qui avait regagné sa place en face de l’écran, la clef qu’elle venait d’installer et qui fournissait à l’assistant virtuel de connexion de nouveaux paramètres pour un compte d’employé d’une autre section, et tous deux restèrent dans le bureau pendant encore quelques minutes, le temps de vérifier que l’accès au réseau de l’entreprise était effectivement rétabli, et qu’il était possible de déposer des fichiers sur la plate-forme de la comptabilité. Ce n’était pas exactement à ce genre de tâche qu’était dévolue la fonction de cadre, mais de toute façon Phi Daumer était bien obligée de rendre service aux employés pour maintenir leur productivité, et puis c‘était avec le sentiment du devoir sciemment accompli qu‘elle retournait alors à son bureau, lequel avait le privilège de consister en une pièce à part entière, et doté d‘une porte à laquelle il fallait frapper pour demander à y entrer.

 

Le box d’Homère était principalement occupé par le bureau informatique contre la paroi de gauche, et par une armoire remplie de dossiers contre la paroi de droite, et il avait fait en sorte de garder la fenêtre entièrement dégagée de façon à ce que l’endroit fût aussi lumineux que possible, et imprégné de la présence de la plante verte qu’il prenait quotidiennement soin d’arroser. Sur son bureau, à côté du clavier qui ne se tenait jamais droit en face de l’écran plat jetant toujours une vague bleutée sur les reflets du plastique de la table entièrement lisse, quelques gobelets de café avaient oublié de tomber dans la corbeille qui trônait à quelques centimètres de la chaise à roulettes, et en tout endroit, que ce fût sous les boutons de l’écran ou sur les touches du clavier, on devinait la fantomatique usure laissée par les doigts qui passaient par là à longueur de journée, et ces traces s’étaient déjà trouvées là partout autour de lui lorsque Homère avait pris ses quartiers dans cet emplacement ; il n’avait eu qu’à en changer la disposition pour dissoudre la présence de son prédécesseur. A l’intérieur du tiroir qui s’ouvrait à droite de l’écran, un fouillis de feuilles jetées et entassées là dans le désordre, confondait des prises de notes, des relevés bâclés, des papiers qui attendaient d’être jetés à la poubelle, et des tickets de loto par centaines,et de l’autre côté de l’écran, entre les fils qui s’entremêlaient dans la poussière, il se trouvait un téléphone dont la veilleuse éclairait mystérieusement ce recoin d’ombre du bureau, mais qui ne servait absolument jamais ; simplement s’agissait-il d’une obligation que se fixait encore l’entreprise, d’équiper du téléphone le bureau de chacun de ses employés, comme un reliquat de la période où elle ne s’était pas encore convertie à la communication informatique.

 

L’étage s’était déjà pratiquement vidé lorsque la cadre fut de retour dans son bureau et que les fichiers d’Homère furent mis en ligne sur le serveur de l‘entreprise, car c’était la pause de midi qui commençait alors, et il ne restait plus dans leur box que les mauvais employés qui avaient fini par s’endormir sur leur poste, ou ceux qui pâtissaient d’une nouvelle lenteur du serveur informatique et ne parvenaient à mettre leur travail en ligne. La plupart du temps, la tâche de ces employés de bureau ne consistait qu’à recevoir des informations téléchargées depuis les bases de données de l’entreprise, et à les traiter par le biais d’un logiciel spécifique qui les convertissait en une série de chiffres qu’il fallait ensuite rentrer dans des fichiers de compression appelés rapport, et destinés à être à nouveau envoyés sur les serveurs de l’entreprise, de sorte à ce que le service de la comptabilité se servît à son tour de ces données qui ne signifiaient rien de concret pour un petit maillon de la chaîne comme Homère. Essayer de deviner ou d’inventer ce à quoi pouvaient servir ces suites de chiffres, était à la fois dangereux pour la raison et stimulant pour l’imagination qui pouvait voir là toutes sortes de rapports et d’arithmétiques dont l’interprétation véritable aurait été du ressort des employés de la comptabilité, des gens à l’esprit différemment formé, mais qui avaient pourtant le même salaire qu’eux ; travailler pour Corel sur un poste à responsabilité plus ou moins élevé relevait moins d‘une ambition salariale, que d‘un choix de vie basé sur des considérations individuelles.

 

Homère connaissait un petit restaurant convivial à quelques rues de l’entreprise, où il aimait se rendre parfois pour déjeuner, mais ce n’était qu’à de rares occasions qu’il pouvait y rencontrer quelqu’un avec qui s’asseoir pour partager ce moment de détente et entretenir une discussion, car ces gens qui faisaient partie de ses connaissances les plus proches par les lois de la coïncidence, alors qu’il n’en connaissait le nom que de façon incertaine, ne venaient pas souvent manger à cet endroit, et la plupart du temps c’était seul qu’il s’attablait pour prendre le menu du jour, le menu le moins cher, en s’efforçant de ne pas penser à ce qu’il pourrait faire avec tous les chiffres qu’il lisait sur la carte qui lui faisait face ; l’habitude qu’il avait prise d’imaginer toutes sortes de calculs à partir des chiffres qui défilaient sous ses yeux à toutes occasions, avait effectivement pris cette étrange habitude de déborder toutes les choses du quotidien et réveillait souvent en lui quelque nervosité qu’il avait hâte de retourner assouvir sur les touches de son clavier, quitte à y aller trop vite et trop fort et à rentrer quelques erreurs dans ses suites de chiffres. La table qu’il prenait habituellement était plus proche du pilier qui se dressait au milieu du salon plein de bruissements, que de la baie vitrée dans l’ombre de laquelle paraissait la silhouette de quelques passants dont certains s’arrêtaient bien en appétit devant les étalages de produit frais que faisait le restaurant au travers de la vitrine. Le tintement des verres qui s’entrechoquaient de l’autre côté du comptoir, les allers et les venues des garçons en uniforme d’une table à l’autre, et les conversations des tables alentours, constituaient la musique propre à ce lieu relativement inconsistant lorsque Homère s’y trouvait seul, et dans ce cas il décidait généralement de n’y rester que quelques minutes, juste le temps de terminer son repas avant de retourner dans la rue où il reprenait le chemin de l‘entreprise.

 

Souvent, avant de retourner à son bureau, lorsqu’il y était permis par le temps que lui avait laissé l’absence de conversation avec les inconnus du restaurant, Homère faisait un détour par le bureau de tabac de la rue perpendiculaire, et il y jouait alors une grille de loto dont il ne cochait les cases que par le même hasard que celui qui avait déterminé l’ordre des jours où il lui arrivait d’avoir de la compagnie pour déjeuner ; à plusieurs reprises il avait songé à jouer des numéros extraits des listes qu’il rentrait dans son ordinateur durant la journée, comme si ce choix avait pu donner un genre de sens à ces messages indéchiffrables, mais il avait toujours préféré continuer à jouer de cette façon plutôt que de se laisser vaincre par les lois du chaos. Il gardait le bulletin de sa partie dans une poche de sa veste, et l’enfouissait ensuite dans le tiroir de son bureau en attendant de regarder brièvement les résultats du tirage sur le premier journal à passer entre ses mains, mais ce n’était que très irrégulièrement que ces papiers se retrouvaient ensuite à la poubelle, une fois tous les deux ou trois mois.

 

Rentrer dans un programme des chiffres qui défilaient sur une animation dont il était impossible de copier les données, requérait juste ce qu’il fallait de concentration pour interdire aux employés de parler entre eux, et comme cela se remarquait rapidement lorsque l’un de ceux-ci ne faisait pas la même chose que les autres, le fond sonore, strident et monotone, ne laissait assurément que peu de place aux distractions. Même si les journées passaient rapidement à ce rythme-là, il n’était pas non plus possible de voir dans cette folle activité une entière aliénation par le travail insensé, car en dehors de l’entreprise et des horaires, dès qu’ils se retrouvaient dans le couloir de l’étage pour descendre dans la direction du parc de stationnement en enfilant un manteau, les employés semblaient être de tout autres hommes qui se découvraient subitement et se réjouissaient de se retrouver, comme si cela avait quotidiennement été une surprise et qu’aucun ne s’était rendu compte de qui s’était trouvé dans son entourage depuis le matin. C’était dans ces surprenants moments de réconciliation avec l’inconnu, dont il était difficile de distinguer ce qui relevait des sentiments sincères ou d’une triviale camaraderie d’entreprise, que les gens s’invitaient mutuellement à manger pour le soir d’une prochaine fin de semaine, une pratique dont Homère avait essayé de se rapprocher à quelques reprises, avant de se rendre compte que cela ne lui plaisait simplement pas, et c‘était pour cette raison que désormais il évitait de croiser le chemin de ces gens à la sortie de l‘entreprise, désirant avant tout s‘épargner l‘incorrection que cela représentait de décliner une invitation.

 

C’était à deux stations de métropolitain qu’il habitait, dans un petit appartement qui avait vue sur l’avenue où le silence se faisait facilement une fois la nuit tombée, et à longueur de journée, s’il restait chez lui durant le samedi et le dimanche, il pouvait regarder les vagues de gens sortir à intervalles régulières de la station toute proche, tandis que d’autres arrivaient des recoins des rues adjacentes pour descendre ces escaliers qui disparaissaient sous de grandes arabesques de fer délimitant les trottoirs ; ils avaient l’air d’être happés et recrachés par la créature des ténèbres qui vivait dans ces souterrains, et dont le souffle aurait donné vie à la ville toute entière. Tout dans l’entourage d’Homère n’était cependant pas que solitude et morosité, car lorsqu’il faisait beau il lui suffisait de se pencher à cette fenêtre qui donnait sur l’avenue, pour voir les rues égayées par les rustres sonorités de l’accordéon de quelque mendiant, tandis qu’à l’intersection du fleuriste un kiosque ouvrait de bonne heure et déployait les couvertures de centaines de magasines dont chacun faisait l’objet de la curiosité d’une meute se passants qui se désagrégeait lentement dans un surprenant défile de couleurs. Les vitrines du fleuriste déclinaient également toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et dans l’ombre de son rustique auvent de tissu bleu, c’étaient des dizaines de dames à chapeaux et à robes qui défilaient comme si elles étaient immédiatement sorties d’un autre siècle, alors que c’était simplement des quartiers bourgeois, à quelques rues au-delà de l’avenue, qu’elles venaient en hâte dès le petit matin.

 

Plus rarement, un voyant clignotait lentement sur son poste téléphonique lorsqu‘il rentrait du tavail, ce qui signifiait que son répondeur avait reçu un message en son absence, et il s’agissait alors la plupart du temps de Lena qui avait essayé de l’appeler pour avoir de ses nouvelles ou pour lui demander un service, et il ne la rappelait que lorsqu’il estimait cela nécessaire, ou pour répondre à une urgence. Choisir que manger, allumer la télévision pour suivre les actualités, s’interroger sur ce qu’il ferait à l’occasion de ses prochains congés, n’étaient pas des choses compliquées à décider lorsqu’il était seul à y penser, et ce n’était que vers minuit qu’il allait se coucher en laissant les volets de sa fenêtre ouverts sur la lueur du lampadaire dont le halo prenait sa source juste un étage en dessous. S’il n’avait pas un peu somnolé auparavant, il passait alors une demi-heure de plus dans la nuit, à promener son regard sur le plafond en se figurant des colonnes et des lignes de chiffres qu’il fallait reconstituer, sentir voyager depuis son âme jusqu’au bout de ses doigts, et exécuter sur une machine qui devenait son sixième sens. Les chiffres le connaissaient ; il était pour eux un filtre humain qui les traitaient, les analysaient, les inspectaient sous toutes leurs coutures, mais jamais Homère n’avait le moindre pouvoir sur leur cadence, sur leur réalité, car depuis qu’il occupait ce poste il se sentait comme un chiffre supplémentaire et inconnu, mais indispensable au bon ordre du monde, et qui se serait égaré entre le 9 et le 0, un chiffre mystérieux qu’il cherchait durant des soirées entières parmi les figures qui se dessinaient entre son imagination et le plafond.

 

Morphée devait l’enlacer de ces suites numériques pour le mettre en veille, et le défilé de ces lignes de codes s’interrompait alors pour quelques heures.

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site