Chapitre 3 - Inventer le chemin

Après s’être résigné à l’idée que ce ne serait pas dans l‘immédiat qu‘il pourrait l‘emmener au commissariat, Ingmar se résolut à expliquer à Adeline qu’il allait falloir patienter jusqu’au lendemain matin pour pouvoir prendre un bus, et qu’en attendant ce moment ils seraient coincés dans cette grande forêt. Comme ce qu’il avait redouté, elle n’en parut pas le moins du monde incommodée malgré son remarquable effroi de chaque instant, et ses yeux continuèrent de divaguer devant elle, trouvant dans sa lassitude et sa patience éternelles la force de lui demander ce qu’ils allaient faire en attendant.

 

« -Je ne sais pas, répondit Ingmar.

-Nous pourrions toujours rejoindre l‘aubette, suggéra Adeline, pour être sûrs de pouvoir prendre le premier bus. »

 

Ingmar acquiesça, puis il la mena le long d’un chemin un peu plus grand, qui entourait une colline couverte de sapins dont les aiguilles argentées apportaient un peu de clarté aux sous-bois, et tandis que ses pieds crissaient sur les petits cailloux blancs et gris qui recouvraient le sol, la forêt reprenait lentement le cours de ses murmures oniriques. Bien que son guide, auquel elle donnait toujours le bras, arpentait avec assurance les décors dont il repoussait les ombres à mesure qu’il rejoignait des sentiers qu’il connaissait de mieux en mieux, Adeline ne paraissait absolument pas rassurée, et comme ses pieds tremblaient sur les cailloux qui roulaient en menaçant de lui tordre la cheville, elle se retenait avec effroi au bras qui lui était dédié. Pourtant elle ne voyait pas comme lui le sombre précipice qui s’ouvrait sur les lugubres sous-bois sur le bord du chemin, ni les épaisses branches brisées par les tempêtes d’automne qui pendaient des vieux chênes grinçant, ou encore les yeux globuleux des rapaces qui transperçaient la nuit dans leur sillage.

 

« -Est-ce que tu as retrouvé notre chemin ? Demanda-t-elle d’un voix aigüe et chevrotante.

-Oui, je reconnais ces endroits, rassura Ingmar en inspectant les arbres qui encombraient l‘obscurité.

-Tu viens souvent te promener par ici ?

-Quelques fois, oui.

-Il y a quelque chose que je ne comprends pas…

-De quoi s’agit-il ?

-Comment se fait-il que tu te trouvais à cet endroit si tu me dis que c’est la nuit, et qu’il n’y a personne nulle part.

-Eh bien, hésita-t-il, j’avais rendez-vous.

-Tu mens, affirma aussitôt Adeline en déchirant le silence qui se fit subitement autour d’eux.

-Qu’en sais-tu ? Osa interroger Ingmar.

-Ce n’est qu’une histoire de mots.

-Des mots ?

-Oui, des mots, tu n’as jamais entendu parler de cette histoire ? Fais-moi penser à te la raconter lorsque nous aurons retrouvé notre chemin… »

 

Ils s’étaient désormais arrêtés au milieu du chemin, car celui-ci s’étendait sur une distance bien plus longue que ce qu’avait pensé trouver Ingmar, et la nuit était lourdement retombée sur son silence que venaient seulement troubler de lointains hululements se répondant par échos. Il avait cru que cette voie contournait la colline qui surplombait le vallon des brumes et puis qu’elle recoupait la route principale qu’ils n’auraient eue à remonter que sur deux kilomètres pour arriver à l’arrêt de bus par lequel il était arrivé, à moins que par bonheur une voiture les eût rencontrés. Mais en observant attentivement autour de lui, il devait s’avouer que la disposition des collines et la grandeur des arbres lui étaient d’autant plus étrangères qu’un ruisseau aurait également dû courir à proximité de cet endroit qu’il connaissait. Cette route sur laquelle ils se trouvaient, croyait-il se souvenir en sentant la panique faire pression sur ses veines, se trouvait en réalité de l’autre côté de la forêt, mais également très éloignée du pont, si bien qu’il doutait du fait qu’ils eurent pu parcourir autant de distance en marchant dans la nuit. L’air se refroidissait à mesure que dans le ciel, le voile des nuages se faisait un peu plus translucide et permettait à la lumière argentée de la lune de fondre sa clarté diffuse sur les bois et les horizons, si bien qu‘Ingmar put regarder la montre qu‘il cachait sous la manche de sa chemise. Les aiguilles indiquaient qu’il était vingt-trois heures, trente-deux minutes et quarante secondes, mais quelques instants plus tard, Ingmar fronçait le sourcil et tapotait le cadran du bout du doigt, car la trotteuse s’était arrêtée de tourner et l’heure qui lui était indiquée restait désespérément figée, l’empêchant de savoir à quel moment de la nuit ils se trouvaient, et dans combien de temps il faudrait qu’ils se trouvent à l’arrêt de bus. Cela n’était en effet peut-être plus qu’une question de quelques heures, mais à côté de lui, Adeline paraissait soudainement sereine et dissipée ; son regard vaquait partout autour d’elle avec curiosité, comme si elle avait été en train d’essayer de fixer quelque chose qui lui aurait tourné autour.

 

« -Est-ce que nous avons trouvé le chemin ? Demanda Adeline visiblement préoccupée à l’idée de rester trop longtemps à l’arrêt.

-Oui, je pensais juste être égaré, dit Ingmar en regardant dans la direction que suivait le chemin, mais je viens de me rappeler.

-Tant mieux. Je te fais confiance. »

 

Ingmar reprit alors Adeline par le bras et ils continuèrent de marcher ainsi jusqu’à ce que plus haut sur le chemin, ils rencontrent un autre sentier qui déviait en s’enfonçant dans l’obscurité de la colline. Tout en y guidant les pas de la jeune fille au travers de la brousse, Ingmar lui expliqua qu’ils allaient se rendre à un promontoire d’où il pourrait voir toute la forêt et repérer l’endroit où se trouvait l’arrêt de bus. Elle en parut rassurée, mais demanda tout de même comment il était possible qu’il vît quelque chose alors qu’il faisait nuit ; elle ne pouvait comprendre de quelle façon les regards s‘accommodaient à l‘obscurité sans jamais pouvoir regarder droit en face quand ils avaient pris confiance en la nuit. Le vent soufflait un peu plus fort à mesure qu’ils approchaient de la couronne de la colline où les arbres se faisaient plus rares, si bien que le chemin s’ouvrit sur une petite clairière à l’intérieur de laquelle l’herbe trempée de rosée reflétait le ciel ouvert au point culminant. Ingmar lâcha le bras de la jeune fille afin de se serrer lui-même, car il avait froid, mais il scruta toutefois l’horizon qui se dévoilait sous la masse grondante des nuages avec au loin, de l‘autre côté des collines qui se perdaient dans le rideau opaque de la pluie, les vagues lumières de la ville. Ils ne se trouvaient en réalité à aucun endroit auquel aurait pensé Ingmar, car les parties de la forêt qu’il voyait autour de lui n’étaient que celles au-delà desquelles il n’avait jamais cru possible d’aller, et la colline où il était arrivé, il lui semblait ne jamais l’avoir remarquée. Il reconnut néanmoins à une certaine distance le vallon embrumé, et si la nuit n’avait pas empêché son regard de se porter de façon plus précise sur ce qu’il voyait, il aurait même pu voir le pont depuis lequel il avait marché, avec un peu de hasard au début, lorsqu’il s’était encore trouvé très confus d’avoir rencontré cette personne, et c’était ainsi qu’il s’était retrouvé sur les chemins qu’il ne connaissait pas. D’autre part, vers l’est, la forêt laissait place à une vaste lande dont Ingmar avait une image précise pour être souvent aller s’y promener, et le vent qui soufflait là était chargé des embruns de la mer ; la surface de l’eau qui paraissait infinie depuis l’orée des bois, se fondait si bien dans l’horizon sur lequel avaient déjà fondu les masses célestes dégoulinantes de pluie, qu’il ne paraissait plus y avoir de frontière entre la mer d’encre et le ciel de plomb.

 

Sans même avoir cherché à retrouver la direction de la route de bitume dont ils n’avaient en fait pas cessé de s’éloigner depuis qu’ils avaient cru s’en rapprocher, Ingmar décida que c’était sur la plage grise qui longeait le littoral qu’il amènerait Adeline, car c’était en rejoignant la jetée qui s‘y trouvait qu‘ils allaient rejoindre la grande route et y attendre l‘arrivée du premier bus. Sur le flanc de la colline par lequel ils descendirent, se trouvait un grand pâturage à l’intérieur duquel se dressaient les ombres de quelques animaux qui furent effrayés par leur passage, mais la route de tracteur qui s’y rendait ne paraissait nullement fréquentée, si bien que ce furent les ornières creusées par les engins qui avaient dû passer par là plusieurs années auparavant afin de déboiser, qui les menèrent jusqu’à une très vaste plaine déserte où les chemins se perdaient en sillonnant entre les marécages. Seules les silhouettes de quelques arbres qui avaient mystérieusement été épargnés par les machines venues creuser des tranchées au travers de la lande, se dressaient dans le lugubre désert auquel le vent arrachait de longues plaintes qu’Adeline semblait écouter avec une fascination de tous les instants. Ce territoire rasé et couvert de plaies, Ingmar ne l’avait jamais arpenté de nuit, et il ne l’avait jamais imaginé aussi grand et inquiétant, car c’était désormais l’aveugle dont l’étreinte du bras se faisait de plus en plus incertaine, qui allait de l’avant avec le plus de conviction, car le mugissement du vent semblait constituer pour elle un véritable appel qui la guidait vers la plage, encore mieux qu’Ingmar.

 

A partir de cet endroit, les dunes sablonneuses jonchées d‘herbes hautes s’étendaient sur une centaine de mètres de largeur à la lisière des plaines déboisées, et en marchant encore un peu, Ingmar et Adeline atteignirent le bord de la mer bercé par le fredonnement des vagues, avec la longue plage de sable terne à laquelle la marée, venant de se retirer, avait abandonné tout le terrain marécageux où se dispersaient de sombres rochers ainsi que quelques bateaux échoués dans la vase, au loin. L’air était étrangement plus doux du haut de la dune, et comme vers le nord il apercevait déjà la jetée qui rejoignait la route principale, Ingmar dit à Adeline que c’était là qu’ils allaient attendre le lever du jour. Les deux clandestins de cette nuit qui déversait silencieusement ses eaux noires dans l’horizon, s’assirent alors l’un à côté de l’autre, mais comme la petite brise qui soulevait un voile de sable scintillant leur apportait également un peu de la fraîcheur nocturne qui perlait déjà sur les hautes herbes, Adeline entoura ses jambes de ses bras chétifs et pencha de nouveau ses yeux vers le sol en grimaçant légèrement. Ingmar, lui, enfouit sa main dans la poche de sa veste avec l’intention d’en sortir sa cravate pour la serrer autour de son cou, mais il se rendit compte qu’elle ne s’y trouvait plus ; il avait dû la perdre après l’y avoir rangé alors qu’il était encore en route pour le pont. Malgré les ténèbres qu’ils avaient affrontées, il avait finalement retrouvé la vue, mais cela n’était évidement pas le cas pour sa compagnonne d’infortune qui devait se sentir tous les matins animée du même espoir de comprendre ce que signifiait voir quelque chose. Celle-ci paraissait être toujours en train de contempler le paysage, l’autre côté de la mer où se dessinait une côte clairsemée des lueurs de plusieurs autres villages, et ce fut en voyant la brillance qui s’était installée dans ces yeux en même temps que le sourire qu’elle offrait eût repoussé le froid qui les menaçait, qu’Ingmar comprit qu’Adeline voyait peut-être plus de choses que lui-même dans le monde obscur où tous déambulaient avec plus ou moins de certitudes. Elle était si étrange, singulière et voluptueuse dans cet univers où elle était reine, qu’elle semblait bien être une sorte de triste ange qui se laissait aisément imaginer, mais le petit être avait vu si peu de choses au cours de son existence qu’il ne pouvait savoir si tous les aveugles étaient aussi surprenants ; il n’osait pas le lui demander.

 

Aucun des deux ne semblait avoir envie de dormir après l’étrange nuit qu’ils venaient d’entamer, alors ils levèrent les yeux au ciel, avec lassitude pour Adeline qui était depuis l’éternité plongée dans cette nuit qu‘elle connaissait par cœur, et avec chagrin pour Ingmar dont les étoiles étaient tristement absentes. Le souffle de la mer vint les effleurer et chacun frissonna ; la nuit était en réalité plus fraîche que dans les bois.

 

« -A quoi ressembles-tu ? Questionna spontanément Adeline.

-Je ne sais pas exactement ; je ne me vois pas très souvent. Il paraît que je suis laid.

-Je suis aveugle de naissance et ma cécité est certainement éternelle. Je n’ai jamais rien vu, je n’ai aucune idée des formes et des couleurs et encore moins de ce à quoi ressemble quelque chose…Qu’est-ce qui est beau, qu’est-ce qui est laid ? Qu’est-ce qu’une chose ?

-Eh bien à la base, ce jugement ne repose que sur l’impression de plaisir que nous procure quelque chose. Moi je suis aussi grand, ou petit, que toi, mes cheveux ne font que quelques centimètres de long, ils sont de la même couleur que l’écorce des arbres, mes yeux…

-Je n’en ai rien à faire, interrompit Adeline, je ne te verrai jamais. A quoi ressembles-tu de l’intérieur ?

-Je ne sais pas, hésita alors Ingmar, il n’existe pas de miroir pour ce genre de choses.

-Alors vous ne voyez que des miroirs ; ce qui est à voir ?

-Le fait est que cela fait un moment que je ne veux plus voir personne. Tu sais, on dit que ce sont les autres qui sont le reflet de nous-même.

-Et moi cela fait tout une vie que je veux voir quelque chose, commenta la jeune fille, c’est pour ça que je t’ai trouvé en plein cœur d’une forêt au milieu de la nuit ?

-Je crois, oui. Tu as de la chance que je sois là pour te parler.

-Et alors, en quoi est-ce que tu crois ?

-Ce en quoi je crois…Je ne me suis jamais posé la question en fait…

-Il n’est jamais bien difficile de répondre à cette question, affirma Adeline en se levant sans prévenir. »

 

 

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