Chapitre 2 - Le Fantôme rouge

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un doute se fraya un chemin jusqu

au cœur dIngmar, qui restait alerte devant ce quil nétait justement plus sûr de reconnaître, car dans linstant tout à fait inattendu quil était en train de vivre, la seule idée quil aurait pu ne plus être en vie pour voir cela, lui paraissait inconcevable. En effet, comme il se trouvait au cœur de bois si éloignés de la ville dont la lointaine aurore dorée sélevait péniblement vers le ciel obscur, dans la nuit noire dun désert silencieux et impénétrable, trouver de la même façon quun animal égaré une petite fille apeurée et suppliante, aux vêtements déchirés et aux airs catastrophés, lui aurait semblé bien plus naturel que de rencontrer la jeune personne qui se trouvait désormais en train de lui faire face au travers des ténèbres. Celle-ci, au lieu de disparaître dans lobscurité des sous-bois qui lavait abritée tandis quIngmar était arrivé, se fondait dans la pénombre, et elle en paraissait dautant moins réelle que son grand manteau de toile rouge faisait surgir son image de la nuit à la façon dune bête aussi incontrôlable quévanescente. Pourtant, la jeune fille demeurait figée dans la nuit qui lenlaçait tendrement, et son regard intimidé par tant de gravité semblait irrésistiblement attiré vers le bas. Tracassé par cette apparition aussi inopportune que dérangeante détrangeté, Ingmar se résolut à séloigner du muret en pensant que le ton incertain et presque suppliant sur lequel lavait appelé la jeune inconnue, recelait peut-être davantage d

énigme que les raisons pour lesquelles lui-même se trouvait là.

 

« -Je peux vous aider ?

-Je ne sais pas, fit la petite inconnue en se tordant nerveusement les poignets, visiblement anxieuse, je crois que je suis perdue. »

 

Ingmar sentit son cœur se serrer brutalement, non pas à cause de quelque attendrissement ou pitié qu

aurait suscité en lui la désespérante situation de la jeune fille, mais bien du fait que cette dernière lavait surpris dans la réalisation de ses plus secrets desseins, et quil sen sentait alors le clandestin dune réalité sur laquelle il avait déjà pensé ne plus avoir de prises depuis longtemps. Insignifiante et fantomatique, cette personne qui naurait transparu daucune façon dans la réalité des hommes, se trouvait gigantesque et regorgeant de mystères dans la profonde nuit qui ne se rassasiait plus de sa silhouette, et elle semblait même divine et inquisitrice à Ingmar, qui la regardait partagé entre crainte et réconfort, dans lattente des solennelles paroles qui auraient alors perlé sur ses lèvres pâles. Pourtant, son visage restait plongé dans lombre et le seul murmure quelle émettait, consistait en une plainte inaudible, saccadée par ses soubresauts de froid. En réalité, tous deux étaient désormais liés et ne pouvait imaginer poursuivre cette soirée l’un sans l’autre. Il la regarda confusément, nétant cependant toujours sûr de son existence que par les paroles quelle avait déjà prononcées, mais il lui apparut bientôt que contrairement à lui, il ny avait probablement pas de raison pour elle de se trouver dans un pareil endroit à un moment aussi improbable, et qu

elle était donc bien perdue. En faisant quelques pas dans sa direction, Ingmar essaya de prendre un ton rassurant, presque paternel, malgré sa voix qui tremblait, mais non pas de peur :

 

« -Allons, vous n

avez plus rien à craindre maintenant. Comment vous appelez-vous ?

-Je suis Adeline. »

 

Alors qu

il se trouvait au milieu du pont, au bout de lombre des arbres portée par la sourde brillance de la nuit, Ingmar sarrêta de marcher pour regarder Adeline ; elle portait sous son manteau rouge une longue et fort élégante robe de dentelles moirées de noir, qui ne portait pas les multiples éraflures quaurait souffert un vêtement après avoir erré dinterminables heures dans la forêt, la nuit, et son visage un peu livide paraissait désespérément vide et inexpressif , presque désolé dans le drame avec lequel son regard fixait le bout de ses bottes de cuir. Effectivement, sa présence était si anormale quelle avait lair dun personnage de théâtre oublié dans la distribution de sa pièce. Ingmar chercha alors à comprendre ce que signifiait pareille attitude endeuillée, mais il fut frappé par un insondable rempart dinterdits qui emmurait cette personne dans de terrifiants secrets, lesquels avaient eu lair de laliéner profondément avant qu‘elle n‘en arrive à demander de l‘aide. Quelque chose nallait pas avec cette personne, se disait Ingmar jusquà ce qu

il reprenne sur un ton précautionneux :

 

« -Est-ce que vous allez bien ?

-Oui, balbutia Adeline en serrant les mains contre son cou de telle sorte qu

au lieu de frissonner, elle se mit à doucement se balancer, oui je vais bien.

-Vos désirez que je vous emmène quelque part ? »

 

Adeline ne répondit pas, ni ne parut réfléchir à la question qui venait de lui être posée, comme si ce quelque part correspondait pour elle à un abysse dont elle devait à tout prix s

extirper à tout moment, ce fut pourquoi elle eut alors un léger mouvement de recul qui lenfonça un peu plus dans les ténèbres. Craignant de la voir disparaître à tout jamais et sans plus dexplication quant au mystère de son apparition, Ingmar savança dautant vers elle, et comme elle ne bougea plus, vaincue dans sa pudicité nocturne et sa réserve, il put voir se dévoiler son visage plus affiné et fort que celui auquel il sétait attendu en n’ayant auparavant aperçu quune succession dombres. En effet, sous lobscur rayonnement qui inondait le ciel depuis la nuit des temps, Adeline ôtait les airs de fantôme que lui avaient conférés ses formes imprécises dans les ténèbres, et les couleurs quelle revêtait se faisaient alors plus mates. De même, lovale de son visage dessiné par une chevelure toute noire qui lui tombait jusque sur les épaules, révéla de petits yeux délavés dont la prunelle ne saventurait guère au-delà de ses fines arcades. Elle avait un semblant de beauté malgré son âge, songea Ingmar en essayant de lui trouver son regard timide qui était figé dans la nuit, mais il sy trouvait quelque chose de troublant et de mystique, qui inhibait la brillance de sa personne, car elle était paradoxalement bien terne pour le charisme qui émanait delle. Même en fronçant les sourcils, Ingmar ne parvenait à saisir son regard, et le voile opaque qui préservait inviolée la profondeur de son être reflétait à peine lobscurité complète de ce qu

elle voyait ; Adeline était aveugle.

 

« Je ne sais pas. »

 

Ingmar parut bien confus, et comme pour voir jusqu

à quel point il pouvait se donner raison dans ce quil croyait avoir compris, il exacerba la désolation de son visage, lequel nétait en fait pour Adeline que la plainte légère qui sen échappa alors. Elle fit semblant de comprendre ce que signifiait cette expression quen réalité elle ne saisissait pas chez son interlocuteur, et elle ne soffusqua pas lorsque ce dernier savança de nouveau vers elle, désormais que celui-ci lavait complètement vue et quelle navait plus rien à lui cacher. Ses mains se resserrèrent cependant sur le col de son manteau quelle referma pendant quelques instants de façon à étouffer le haut de sa robe, comme si çavait été de froid quelle était en train de frissonner, mais Ingmar sarrêta à quelques mètres delle, comprenant quelle se trouvait peut-être autant effrayée par lui quil létait par le brouillard qui senroulait autour du pont. Au fond, lui-même avait très peur de ce quil voyait et de ce quil appréhendait, car il savait désormais que tout ce dont il avait la perception nétait plus quun monde quil avait abandonné de sa volonté, mais quune seule présence, celle dAdeline, était venue rappeler à la réalité. Le hasard, se disait-il en contemplant la merveille dinnocence et de coïncidence quétait cette jeune fille, avait fini par le mettre dos à ce même monde qui allait désormais le poursuivre de tout son courroux, pour avoir cherché à sen affranchir. Dans ce sens, Adeline, sage et silencieuse, visiblement aussi démunie que lui face à ces choses du destin, se trouvait être extrêmement rassurante, et comme la pensée que ce fût réciproque l‘étourdit quelques instants, Ingmar lui posa la question qu

il aurait souhaité entendre à sa propre attention :

 

« -Est-ce que tout va bien ?

-Vous me l

avez déjà demandé tout à lheure, rétorqua Adeline après un temps où sa respiration s

était faite soudainement inquiète.

-C

est que je voudrais faire quelque chose pour vous. »

 

Ce fut alors que la jeune fille leva son regard et que, se révélant dans toute sa vacuité et la maladresse de son incertaine direction, celui-ci se posa vers Ingmar, dont la confusion ne cessait de l

enfoncer dans un mutisme que comprenaient les yeux de lautre. Sil ny avait nul besoin de mots entre eux à ce moment-là, Ingmar pouvait cependant ressentir la pression à laquelle le soumettait Adeline, pour le pousser à l

oublier, ou pour la guider quelque part, il ne se le savait pas réellement.

 

« -Voulez-vous que je vous emmène quelque part ?

-Oui, aide-moi s

il te plait.

-D

où viens-tu ? »

 

Elle bredouilla quelque chose, et puis ses yeux clignèrent vaguement, comme éblouis ou refroidis, en se levant vers le ciel. Elle enfouit alors discrètement sa main dans son manteau, d

où elle retira un portefeuille de cuir qui paraissait avoir beaucoup voyagé. Ingmar sentit bientôt son cœur se soulever ; non seulement cette personne était réelle, mais en plus elle avait une existence, des papiers didentité pour se le rappeler à elle-même, et peut-être même un entourage, des gens fort chanceux. Sur la fine carte plastifiée qu‘elle venait de lui donner, il pouvait voir le portrait d’Adeline qui, depuis le temps qui sétait écoulé, avait gardé exactement le même regard un peu terrifiant pour quiconque ne savait pas ce quil contenait. Lêtre de dimensions et d’intelligence qui sy trouvait signifié ne semblait désormais se trouver devant lui que par une série de coïncidences aussi inexplicables qu‘improbables, car rien de ce quil apprenait alors au sujet de son identité ne le convainquait. Il était en effet stipulé quelle vivait à un endroit quil ne connaissait nullement, de lautre côté du pays, dans un lieu qui sappelait la « Causeuse des Anges ». Ingmar la dévisagea de nouveau ; elle navait toujours pas changé, mais son souffle semblait avoir gagné en confiance, et en comparant son visage à ladresse où elle vivait manifestement, il se demanda sil était possible qu

elle fût elle-même un ange.

 

« -Tu habites loin d

ici, remarqua Ingmar en lui redonnant sa carte sur laquelle il lui referma délicatement la main.

-Oui, répondit alors Adeline en remettant la carte dans son portefeuille qu

elle referma mécaniquement et sans jamais décrocher son regard du vide, je suis simplement en voyage.

-Comment es-tu venue dans ce cas ?

-Par une voiture, je crois.

-Qui en était le conducteur ?

-Je ne sais pas ; je ne le connaissais pas.

-Il ne t

a pas fait de mal, n

est-ce pas ?

-Non

-Ne t’en fait pas, je vais t

emmener au commissariat et tout ira bien. »

 

A l

impassible silence dont lui fit part son interlocutrice, Ingmar devina quelle était daccord, mais il se demanda également si elle pouvait avoir la moindre idée de ce quétait un commissariat ; elle nacquiesçait que timidement et levait déjà un coude avec le même air soumis que celui de ses yeux tristes, visiblement disposée à se laisser guider au travers des chemins dont lautre avait connaissance. Il se demanda même sil avait été entendu par autre chose quun hibou silencieux qui les veillait depuis un vieux chêne attenant, lorsquil crut lui confier quil navait pas lhabitude de cela, car le visage de laveugle sétait alors simplement fait plus dur, comme pour lui signifier que ce quelle était en train de demander ne relevait daucune difficulté puisquil sagissait simplement de laider. Résigné mais quelque part un peu soulagé, Ingmar glissa donc son bras entre le coude et le buste de la jeune fille, et puis il la mena de cette façon le long de la route qui courait sur le pont embrumé, car le moindre pas quil faisait, elle l

imitait avec une perfection qui ne laissait pas croire à sa cécité.

 

En suivant la lumière qui donnait aux chemins de terre et de bitume usé une opaque transparence, leurs pas réveillèrent le chant des grillons dont le grésillement saturait langoureusement l‘obscurité. Depuis qu

il avait rencontré Adeline ce nétait pas autre que se sentait Ingmar, mais nexistant plus que pour celle-ci, quil ne connaissait pourtant guère plus que le temps qui lui serait nécessaire pour la ramener en sécurité, et cétait pourquoi il songeait à lui poser toutes sortes de questions, pour savoir depuis quand elle se trouvait là, de quelle façon elle était arrivée au cœur de la forêt sans rien y voir, mais il lui suffisait de l’observer pour seulement deviner quelle-même ne devait pas tout en savoir ; elle était probablement folle. Et puis, plus les pas dIngmar lenfonçaient dans la nuit, moins il avait idée de la façon dont il allait la mener quelque part, car il ny avait plus dheure, et ils étaient infiniment éloignés de tout au travers des ténèbres. Pourtant Adeline restait accrochée à lui en pensant que comme il était voyant, trouver un chemin serait plus aisé pour lui, car elle navait peut-être pas la notion de ce quétait la nuit et que lon ne trouvait rien dans cette période, pas même un moyen daller où lon voulait, et parfois même pas la moindre lumière. Mais pour cette aveugle, pensait Ingmar, la lumière nest quune idée, à moins qu

elle eût jamais vu un jour dans sa vie :

 

« -Est-ce que tu as toujours été aveugle ?

-Comment sais-tu que je suis aveugle ?

-Cela se voit.

-Et moi, pourquoi est-ce que je ne peux pas le voir ?

-Eh bien, songea Ingmar à voix haute, ce n

est pas pareil, cette expression n‘est qu‘une histoire de mot, car c‘est un verbe polysémique.

-Dans ce cas comment peux-tu croire que tu vois mieux le monde que moi, si ce n

est qu

une histoire de mots ? Je vois très bien les mots moi aussi.

-Non, tu ne comprends pas, corrigea-t-il avec embarras, c

était dans ce cas précis.

-Il y a des jours où je me demande ce que vous voulez dire par ce que vous voyez. J

ai plutôt limpression que c

est vous qui ne comprenez pas ce que vous voulez dire. »

 

Ingmar prit alors un air désolé en baissant la tête, mais il avait déjà oublié que l

autre ne pouvait le voir, imaginant quil avait simplement été compris, car il avait déjà entendu dire que les aveugles étaient dotés dune intuition particulièrement aigüe. Pourtant, Adeline qui avait lair toujours aussi imperturbable et vide de tout sentiment autre que la pitié, suivait machinalement les pas de son guide ; elle semblait être redevenue un fantôme à mesure que les champs dombre les avaient ensevelis. Puis, dans le même temps que lobscurité sétait agrandie et que le lien entre elle et lui sétait resserré dans le froid et le confinement de leur univers, Ingmar avait continué de marcher en se sentant peiné de cette situation quil avait dautant moins prévue, que lui-même autant quAdeline dépendait de lautre, or il navait toujours pas idée de lendroit où lemmener, bien qu‘il avait espéré que cette marche lui porterait conseil, et elle navait pas de connaissance a priori du monde pour parler le même langage que lui. De son point de vue à elle, le noir qui les enfermait dans cette forêt reprenant progressivement son lascif bruissement, cétait labysse qui noyait son naufrage, et sil jamais il était arrivé à Adeline de lapercevoir, elle ne lui aurait probablement pas tendu le bras comme cela avait été le cas. Finalement, se dit-il profondément tracassé par les doigts quil sentait contre lui, ce n

était que par sa faute à lui si elle paraissait à ce point maudite.

 

Soudain, Adeline trébucha dans un petit cri d

effroi, mais Ingmar se baissa juste à temps pour la rattraper et lempêcher ainsi de tomber. Elle se releva alors faiblement, toute tremblante de chétivité en sagrippant au bras de son guide quelle paraissait ne plus vouloir lâcher pour rien dautre au monde que la vue ; comme sil avait été le possesseur de la clef dun monde où elle aurait été en sécurité, mais le piètre garde quil savouait être en réalité nosait ni lui dire cette vérité, ni lui poser les questions qui auraient éclairci le mystère derrière lequel elle sabritait précautionneusement, et cétait en cela qu

il se sentait profondément contrarié par le silence qui le confortait dans cette démarche irrémédiablement muette.

 

Commentaires (1)

1. Lolo 24/09/2011

Le style est vif et saisissant mais la syntaxe est parfois déformée, peut etre est ce une volonté d'Ingmar ? ;) Bonne continuation LLB ...

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×