Chapitre 1 - De chaque côté du pont

Il était dans toutes les fois dont un homme maudissait la mauvaise foi à son égard, un fluide mystique qui unissait la fatalité d’une mauvaise journée à l’inéluctable maussaderie des soirées rouillées. De la même façon que le vent poussait les nuages et arrachait les feuilles d’automne, ce flux de pensées tourbillonnait dans la lumière et se tapissait dans les recoins obscurs des consciences malheureuses ne se souvenant jamais que de ce qu’on leur avait éternellement demandé d’oublier, et puis il les abandonnait alors, si tôt que la plupart ne s’en rendait pas compte, fauchés dans leur ignorance. Quant à ceux qui se retournaient juste à temps dans une sagesse infinie pour voir le monde se défiler derrière eux, ils entendaient, paraissait-il, une voix s’élever pendant que le froid de l’existence les saisissait, et à ce moment-là ils se laissaient porter par les fluides qui retournaient à la genèse des songes, en paix. Ce que disait cette voix, tout le monde l’entendait lorsque le soir le froid se levait dans le vent qui parcourait les plaines, mais personne ne savait ce dont il s’agissait.

 

Dans l’un des derniers bus qui allaient de la ville au bourg voisin, dont le clocher semblait ne jamais se détacher des bois qui se fondaient dans l’ombre des collines, une demi douzaine de personnes attendaient leur incertaine arrivée en se surveillant parfois d’un œil inquiet, car bien que chacun d’eux était un habitué de la ligne, aucun ne s’était encore croisé, aussi tous se demandaient qui était l’autre pour lui. Assise sur un siège dur et peu confortable, une vieille dame aux cheveux blancs et au visage ridé jusqu’à la grimace, tenait dans ses bras squelettiques un cabas rempli de courses et épiait sournoisement l’enfant qui se trouvait tout à l’avant du véhicule, juste à côté de la vitre séparant les passagers du chauffeur. Ce dernier tout en manoeuvrant le large volant de son véhicule, était en train de discuter avec le père de la petite fille, pour ne s’échanger que des nouvelles de familles que la vieille femme était bien trop occupée à essayer d’entendre au travers des grondements du moteur, pour se rendre compte de la présence de deux adolescents sur la banquette de derrière elle, qui se trouvaient enlacés l’un à l’autre en observant nostalgiquement le coucher de soleil dont les reflets orangés se dispersaient déjà dans l‘horizon qui se creusait pour accueillir l‘arrivée de la nuit. Seul devant ce spectacle lent et silencieux, un homme vêtu d’un costume noir et blanc se tenait à la barre et regardait d’un œil vide l’autre côté de la vitre qui lui renvoyait son image transparente.

 

De toutes les personnes qui se trouvaient là, il n’y en avait pas un seul à penser que l’un d’eux aurait pu descendre du bus avant que celui-ci n’arrive à son terminus dans le prochain bourg, à part la vielle femme qui sentait son cœur faiblir à chacune de ses pulsations, lui laissant croire que peut-être cette vision d’un coucher de soleil aurait pu être la dernière de toute sa vie, et alors quand la lumière au-dessus du chauffeur s’alluma pour indiquer qu’un arrêt était demandé, tous se retournèrent dans le même geste, y compris les deux adolescents qui venaient de renoncer à une étreinte, pour chercher du regard celui d’entre eux qui mettait là un terme à son voyage, au milieu de la route où ne se trouvait pas la moindre maison à des kilomètres à la ronde, à la lisière des bois obscurs. Les interrogations fusèrent en chacun des passagers, pointant successivement le mal des transports qu’aurait eu la petite fille avant de demander à son père de la faire descendre, la romantique escapade qu’auraient désiré les deux amoureux, ou bien la crise d’amnésie qu’aurait souffert la vieille femme avant de demander à descendre en croyant dans sa folie que c’était là qu’elle habitait. Pourtant, lorsque le bus s’arrêta, tous les suspects restèrent assis à leur place, tenant contre eux un cabas, une petite fille, un être aimé, et il n’y eut guère que celui qui n’avait rien d’autre que la barre du bus pour se tenir accroché à quelque chose, l’homme en costume, pour se diriger vers la porte de sortie qui venait de s’ouvrir. Les regards étranges se posèrent sur lui tandis qu’il descendait du véhicule en baissant la tête, comme s’il avait été soumis de force à cela, car à le voir ainsi il ne semblait pas avoir eu plus, sinon moins, de raison que les autres pour s’abandonner à la nuit qui tombait déjà sans la moindre chance d’en réchapper, et tous en le voyant se demandaient quelque part si cet homme n’avait pas été choisi dans une sorte de sacrifice auquel tous seraient bientôt appelés ; la vieille femme en raison de son vieil âge, les deux adolescents pour leur insouciance, et le père de la petite fille à cause de la cruauté du monde. Finalement, au moment où les portes se refermèrent sur lui, tous le regardèrent avec haine et soulagement ; tant qu’il ne reparaîtrait pas, ils auraient chacun la promesse de ne pas se faire happer de la sorte pour disparaître dans l’âtre de la nuit, de cette nuit, car d‘aucun n‘était sans ignorer que la vie d‘un être humain était faite de telle façon qu‘ils devraient passer treize fois à côté de la mort, et ce chaque jour que leur existence leur donnerait la chance de vivre.

 

Ingmar s’était déjà fait oublier de tous les autres passagers lorsque le bus repartit et que le grondement de son moteur disparut derrière le prochain virage pour ne plus se faire qu’un imperceptible bruissement parmi l’infinité de rumeurs que soulevaient les ténèbres de la forêt à la tombée de la nuit. De menaçantes ombres se profilaient déjà dans les hautes herbes où des grillons chantaient tristement la fin de l’été, il s’agissait de la silhouette des grands arbres dessinée par les dernières lueurs du jour. Sur le chemin de terre qu’il emprunta vers le cœur des sous-bois où l’obscurité sculptait rapidement les épaisses ombres, un sentiment de plénitude l’envahit comme mécaniquement, sans qu’il se sentît mieux pour autant, car si pendant quelques instants il s’était cru encore maître de ses pas, le lointain écho du bus qui s’éloignait dans les virages de l’asphalte, lui rappelait qu’il était désormais impossible de faire demi-tour et que quelques minutes plus tard, le noir l’aurait complètement perdu parmi les sentiers qu’il devrait arpenter de mémoire. S’éveillant à peine au lugubre chant d’une chouette qui raillait la présence d‘un si faible et inhabituel hôte, la forêt le happait dans ses ténèbres tandis qu’une brise nocturne caressait ses feuillages avec le même bruissement que lorsque ses pas crissaient sur la terre. S’il avait fait beau, la lune aurait luit au travers des branchages qui s’arquaient au-dessus du chemin, mais la lourde masse des nuages bouchait le ciel et semblait former une cage de résonance pour tous les échos qui erraient entre les arbres depuis le début du jour.

 

En suivant le petit sentier qui le menait vers le plus profond des ombres, Ingmar défit le nœud de sa cravate, car son souffle devenait bien trop exalté face à la gravité du moment pour qu’il pût se rappeler avec quelle froideur et pragmatisme il avait longuement pensé à cette soirée par le passé, se représentant la moindre des artères de la forêt par laquelle il avait prévu de passer, mais il n’avait simplement pas pensé que l’obscurité aurait pu tomber aussi rapidement. Il se trouvait en réalité bien plus perdu dans ses pensées que dans le secret monde qui le prenait tout entier dans son stupéfiant silence ; en effet, après que le chemin l’eut mené par-dessus un ruisseau dont le bruissement des eaux noires avait coulé sur le crissement des insectes et la rumeur du vent portée par le chant des chouettes et des feuillages, tout s’était brutalement tu, et le seul son qui était venu percer une lourde nuit face à laquelle les êtres et les arbres se tenaient dans un cérémonial respect, avait consisté en un imperceptible grondement suave et mystérieux, comme la voix qui murmurait dans les sillages tourbillonnants du vent, mais qui reposait paisiblement les pensives silhouettes de la forêt. La route de bitume était déjà extrêmement loin derrière lui et il savait parfaitement que si à cet instant il avait désiré y retourner, les milliers d’yeux qui surveillaient discrètement sa promenade clandestine auraient refermé devant lui les sentiers de la forêt qu’il connaissait, et qu’il se serait ainsi définitivement perdu dans une nuit qui n’aurait plus jamais trouvé de fin. Les esprits malins qui rôdaient avait parfaitement cerné sa faiblesse, et c’était pour les en honorer qu’Ingmar était venu là, au nom, entre bien d’autres, des personnes qui s’étaient trouvées avec lui dans le bus. Sa plénitude dans ce silence abyssal le rassura cependant quelque peu, car elle lui donnait l’impression d’une légèreté et surtout d’une insouciance éternelle qui lui permettaient de se déplacer dans le néant, et pourtant il lui suffisait de se remettre à penser pour que son souffle se perdît de nouveau en incontrôlables saccades qui perdaient son regard dans le chaos d‘un décor qu‘il s‘efforçait vainement de reconnaître.

 

Puis, après avoir légèrement accéléré le pas dans une légère descente où les griffes des branchages acérés s’étaient courbées sur son passage, Ingmar arriva à une étroite clairière où il put reprendre son souffle dans la lumière violacée de la nuit. A droite, il aperçut le petit pont qui enjambait le vallon dans le prolongement d’une petite route secondaire traversant la forêt ; l‘endroit où il était venu se rendre, mais qui ne se dérobait pas dans les ombres du temps depuis lequel il avait été bâti, comme il était tenté de le faire. Légèrement enveloppé dans le brouillard, le pont de briques semblait irréel et sans prise sur le temps, comme s‘il avait été en train de l‘attendre. Ingmar le rejoignit et se pencha sur le muret qui se dressait au-dessus du vide ; en contrebas, à une cinquantaine de mètres, s’étendait la forêt entre ses ronciers et ses rochers dont les formes s’inscrivaient nébuleusement au sein des lambeaux de brumes qui coulaient imperceptiblement dans l’obscurité. Il voulut alors se dresser sur le muret pour mieux se pencher vers le vide et voir si de là-haut il ne sentirait plus la triste fébrilité qui arrachait à ses jambes toute force lui permettant de se tenir debout, mais il lui semblait que quelque chose d’anormal s’était passé par rapport à ce qu’il aurait voulu faire de l‘absolu de ses desseins à cet endroit-là, et même lorsqu’il se retrouva assis sur le rebord de l’ouvrage qui enjambait le vide, ses jambes pendant déjà, le sentiment qui l’avait sincèrement animé depuis qu’il était descendu du bus, l’avait soudainement déshérité de toute son ambition, et ce n’était ni la faute de la forêt qui l’avait piégé dans sa nuit, ni une lâcheté que sa solitude et l’échéance avaient révélée. Ingmar resta alors un moment assis au-dessus du vide en espérant que ce serait la légère pente du muret qui l’y ferait glisser, mais le long soupir qu’il arracha à sa respiration lasse révéla la douloureuse indécision de laquelle il était désormais prisonnier.

 

Sachant que le doute était la plus infâme des ciguës, il songea alors à s’endormir dans cette position en se disant qu’ainsi il finirait par inconsciemment se coucher et faire un faux mouvement durant son sommeil, mais cela non plus n’était pas possible ; un bruit venait de surgir de l’imperturbable calme de la forêt, et comme dès cet instant son esprit semblait s’être ouvert à absorber le monde de ses sens aiguisés avant de s’en bannir, le trouble d’une présence l’empêcha de se sentir esseulé dans cet endroit au bord du monde où il était tout spécialement venu.

 

« Est-ce qu’il y a quelqu’un ? », demanda une petite voix perdue dans les ténèbres.

 

Ingmar renonça à se livrer au vent dont il avait été moins certain d’entendre l’appel que celui de cette personne dont la présence paraissait se dessiner dans l’obscurité, entre les arbres qui bordaient le chemin de l’autre côté du pont. En réalité, cette silhouette qu’il regardait avec circonspection, il lui semblait l’avoir déjà vue avant qu’il ne s’asseye sur le muret, mais il n’y avait pas reconnu l’apparence humaine qu’il était désormais en train de voir se dessiner vaguement dans la nuit. A mesure que son regard s’était accoutumé malgré lui à l’obscurité, il n‘avait plus eu d‘autre choix que de renoncer à sa solitude et de rencontrer cette présence vaporeuse qui se précisait progressivement devant lui. Il s’agissait d’une jeune fille, peut-être une adolescente, ou une jeune demoiselle, qui allait dissimulée dans la pénombre, mais bien qu’elle regardait dans sa direction, elle paraissait ne pas le voir ; elle avait l’air égarée.

 

 

 

 

 

Commentaires (1)

1. Enjy 17/04/2009

Ingmar,
Ton premier chapitre est très intéressant. Tu as réalisé un très gros travail de description, grâce à lui nous nous immergeons complètement dans l'histoire. Je dois néanmoins t'avouer que parfois je n'ai pas bien compris quelques passages, mais rien d'étonnant vu mon jeune âge. Ah oui, sur le forum de mon site, tu te demandais si j'étais un garçon ou une fille, eh bien je suis un jeune ado, qui apprécie tous les genres littéraires !
Avec tout mon respect,
Enjy.

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