Chapitre 4

            Sans un mot, tout en avançant dans le couloir que sa lampe de poche n’éclairait que par intermittences, Ingmar sortit une feuille de l’une de ses poches pour observer les directions de la labyrinthique carte qui y était dessinée. Tout en hâtant le pas pour le rattraper et regarder à son tour le plan qui allait désormais leur servir de guide, Cyllène s’indigna qu’un tel document fût arrivé dans les mains d’un individu qui n’était pas censé y avoir eu accès. L’air agacé, Ingmar ne répondait rien, et continuait d’avancer dans le sinistre couloir qui paraissait s’immiscer dans les entrailles organiques du monde ; l’humidité suintait de toutes parts, et lorsque Cyllène posait la main sur un mur pour garder l’équilibre, c’était pour sentir entre ses doigts une matière suave et gluante qui rampait ensuite sur sa peau avant de s’agglutiner en une pâte nauséabonde. Même s’il s’écoulait un peu de lumière découpée en faisceaux de formes géométriques par les grilles qui perçaient le plafond, l’obscurité était bien trop dangereuse dans ces souterrains pour que Cyllène eût pu renoncer à accompagner Ingmar ; non seulement le noir de cet endroit inconnu l’effrayait beaucoup trop pour rester attendre seule, mais en plus elle était désormais bien trop avancée dans le labyrinthe pour se risquer à en retrouver la sortie sans le plan. Au fond, se disait-elle en jetant un bref coup d’oeil à la feuille toute froissée qu’Ingmar tenait fébrilement entre ses mains, il ne devait pas être si difficile de se procurer de telles cartes lorsque l’on était aussi convainquant que lui.

 

            Un peu de vapeur s’écoulait des valves qui ressortaient des tuyaux longeant le plafond en forme de voûte, et plusieurs de ces canalisations étaient si bien percées que de longs filets d’une eau multicolore s’en écoulait à plusieurs endroits, laissant se développer sur les parois des couloirs une variété surréaliste de champignons et de mousses qui s’aggloméraient parfois jusqu’à former un tapis fangeux sur lequel il était périlleux de garder l’équilibre. Bien qu’il parût s’être égaré à quelques reprises, Ingmar ne perdit jamais de vue son objectif, et lorsqu’il observait les canalisations au plafond, c’était toujours pour se référer au dessin du plan qui le menait ensuite vers une autre direction, et Cyllène le suivait alors en veillant à rester dans le halo de la lampe de poche, car dès lors qu’elle s’en éloignait de plus d’un mètre ou deux, c’était une terrifiante obscurité qui l’entourait. Par endroits, le tunnel devenait si étroit et si bas de plafond, qu’ils étaient tous deux obligés de se voûter légèrement ou de s’insinuer en présentant une épaule avant l’autre pour se frayer un passage, si bien qu’ils arrivèrent à des endroits où l’état de crasse était si inquiétant, de même que l’odeur de putréfaction qui s’en échappait, que Cyllène ne put s’empêcher de se demander à haute voix s’il était jamais arrivé à des gens de venir dans cet endroit depuis qu’il avait été construit.

 

«          -Certainement pas, affirma aussitôt Ingmar en braquant la faisceau de sa lampe vers une ouverture dans une grande grille d’aération qui dévoilait l’entrée d’un escalier, ces galeries n’ont été aménagées que pour ouvrir un passage entre les souterrains de la ville et le réseau métropolitain.

            -Alors ce sont les souterrains de la ville qui vous intéressent, remarqua Cyllène en observant les lambeaux de moisissure qui se suspendaient aux pans de grillages rouillés, je suis très curieuse de savoir auprès de qui vous avez obtenu le détail de ces plans.

            -En fait personne ne doit encore savoir que cet endroit existe vraiment, annonça-t-il en posant un pied prudent sur la première marche qui s’enfonçait encore plus profond sous la terre, j’ai eu le plan par le biais de l’un des petits-fils de l’architecte qui a participé à la construction des tunnels. Ces galeries souterraines ne figurent pas sur les registres de la mairie, j’ai vérifié.

            -Pourtant elles devaient bien servir à quelque chose à la base, observa Cyllène en foulant à son tour les marches de l’escalier de fer qui descendait vers une nouvelle porte qu’Ingmar n’eut qu’à pousser pour arriver à la prochaine salle, ne serait-ce que pour une issue de secours.

            -On dirait que vous êtes inquiète.

            -Disons que je ne pensais pas avoir un jour l’occasion d’aller dans un endroit plus inattendu encore qu’un tunnel de métropolitain. Est-ce que c’est dans les égouts que nous allons arriver ?

            -Non rassurez-vous, fit Ingmar en arrivant dans un nouveau dédale de couloirs austères dont les murs étaient constitués de briques et le sol de ciment, nous sommes presque arrivés. »

 

            L’endroit paraissait plus sain et relativement mieux entretenu que le précédent, mais en réalité il n’en était pas moins sinistre et oppressant, car quelle que fût la direction que l’on y empruntait, c’étaient toujours les mêmes murs de briques qui apparaissaient de part et d’autre des couloirs, et le plafond n’était parcouru que par de longs câbles électriques vaguement fixés par des agrafes qui avaient si bien rouillé que certaines étaient tombées par terre et criaient d’un inquiétant tintement métallique lorsque l’on marchait dessus. Sur la feuille d’Ingmar, les plans du labyrinthe indiquaient toujours la direction à suivre pour sortir de ces dédales, mais à l’air soudainement préoccupé qui se peignait sur ce visage ordinairement si sûr de lui, Cyllène devinait que quelque chose ne se passait pas comme prévu, et que ce serait bientôt pour le temps qui leur était imparti qu’il faudrait s’inquiéter ; il leur était impératif de ressortir par la station de l’Hôtel-Dieu avant la reprise du trafic, car la porte d’accès au tunnel du métropolitain était restée ouverte sur leur passage.

 

            Après avoir pris un autre chemin pour contourner une issue qui était finalement barrée par une lourde grille, les deux clandestins enjambèrent une série de canalisations visiblement si anciennes qu’elles étaient chevauchées par les murs, et ils s’enfoncèrent si bien dans ces souterrains où il était certain que personne ne serait jamais venu les y chercher, qu’au bout d’un moment, Cyllène vit la lumière de la lampe torche décroître de manière si progressive que l’œil n’en avait même pas la perception ; que ce fût le fait de l’obscurité qui était de plus en plus lourde à vaincre, ou bien que les piles de la lampe fussent déjà usées, cela ne présageait rien de bon pour l’officier qui dut déboutonner le haut de son chemisier pour ne pas suffoquer dans l’air humide et impénétrable de ces couloirs. Un bruit de cascade s’éleva bientôt, à moins que ce ne fut rien de plus que celui d’une fuite d’eau qui gouttait mais dont les échos se seraient multipliés au travers de la distance, mais Cyllène était en tout cas certaine que cela n’avait rien de normal, car même le visage d’Ingmar parut intrigué par cette manifestation des profondeurs. Quelques dizaines de mètres plus loin, le couloir était effectivement encombré par un cours d’eau qui semblait prendre sa source dans une rupture de la grande canalisation toute rouillée qui courait à travers le ciment, et l’eau était gorgée de nappes d’huile, de déchets flottant, et de carcasses de rats.

 

«          -C’est le tuyau par lequel sont approvisionnés les cours d’eau du parc de l’Hôtel-Dieu, annonça Ingmar en faisant passer le faisceau de sa lampe sur les remous qui agitaient la petite mare, nous devrions pouvoir traverser facilement.

            -Je ne peux pas traverser cette chose, s’indigna aussitôt Cyllène en montrant son uniforme d’un geste de la main, ce sont mes vêtements de fonction !

            -Vous pouvez toujours m’attendre ici, dans le noir. »

 

            Ingmar se détourna de Cyllène, et quelques instants après il était déjà en train de plonger sa jambe dans l’eau, jusqu’au tibia. La jeune dame se fendait d’un juron avant de s’enfoncer à son tour dans cette fange, en veillant cependant à rester en équilibre sur le tuyau afin de ne pas trop se salir. Ses chaussures se remplirent de crasse mêlée de rouille, et son pantalon se gorgea de cette eau si épaisse qu’elle avait commencé à s’attaquer au ciment, mais devant elle Ingmar sortait déjà de la mare et ne l’attendit même pas pour continuer le chemin dans la direction d’un coude dans le couloir. Après l’avoir perdu de vue et s’être brièvement retrouvée dans le noir, Cyllène dut courir quelques secondes pour rattraper le halo de la lumière, et même s’il lui sembla marcher sur plusieurs masses flasques qui jonchaient le sol, et dont elle ne voulut rien savoir de la nature, elle ne s’arrêta pas avant d’être revenue dans la clarté qui entourait Ingmar. Celui-ci venait de s’arrêter sur le seuil d’un couloir, et à la façon dont il balançait d’un côté puis de l’autre la lumière pleine de curiosité de sa lampe torche, Cyllène devina qu’ils étaient arrivés à destination. Il s’agissait d’une allée un peu plus large que le passage qu’ils avaient emprunté jusqu’alors, bordée d’une dizaine d’arcades taillées dans le ciment, et sous lesquelles étaient disposées de nouvelles portes métalliques ; au niveau de chacune de celles-ci, de vielles ampoules à incandescence se suspendaient au plafond, mais elles avaient l’air de ne plus avoir produit de lumière depuis des années.

 

«          -Enfin nous y voilà, s’exclama Ingmar en descendant les quelques marches qui surélevaient le passage où Cyllène resta encore quelques instants, c’est l’antichambre vers les fondations du quartier. 

            -Le quartier de l’Hôtel-Dieu, interrogea Cyllène en regardant vers le plafond d’un air inquiet, ou bien nous sommes passés de l’autre côté du parc ?

            -Si les plans sont exacts, répondit Ingmar en cherchant une indication sur les frontons qui surmontaient les vieilles portes, nous devrions nous trouver sous la rue du Chapitre, et l’entrée dont j’ai besoin est ici.

            -Ingmar, fit alors Cyllène d’un air soudainement plus grave, j’ai besoin de réponses immédiatement, je ne peux pas vous laisser continuer.

            -Mademoiselle, rétorqua-t-il vivement en éclairant successivement toutes les arcades qui les entouraient et qui semblaient de plus en plus nombreuses, nous avions un accord qui stipulait que rien de ce que je suis venu faire ne peut nuire à la communauté.

            -Eh bien, déclara Cyllène en sortant son arme qu’elle chargea aussitôt, j’ai changé les termes de cet accord. »

 

            En entendant le singulier cliquetis du chien qui venait de se mettre en position à l’arrière du pistolet, Ingmar se retourna lentement vers l’officier qui le tenait en joue et le menaçait sérieusement ; Cyllène avait les yeux noirs, et la terreur que venait de lui inspirer ce voyage souterrain, la gonflait désormais de toute la véhémence dont elle avait besoin pour reprendre le contrôle de la situation. Une étrange expression peignit le visage d’Ingmar dans l’instant où il comprit qu’il ne pourrait pas négocier et qu’il s’était retrouvé en position de faiblesse face à l’arme qui était pointée vers lui sans la moindre hésitation, et alors Cyllène, profitant de cette défaillance de son adversaire pour obtenir ce qu’elle désirait, proclama sur un ton de tonnerre :

 

«          -Regardez à vos pieds, il ne fait aucun doute que personne ne repassera ici avant des années. Rien ne m’empêche de vous abattre comme une bête sur place si vous ne me dites pas immédiatement ce qui se passe !

            -Allons Cyllène, se défendit Ingmar après avoir levé les mains en veillant à éblouir la jeune dame avec le faisceau de sa lampe, votre conscience professionnelle vous en empêchera bien, elle. »

 

            A peine Ingmar eut-il le temps de laisser se disperser les premiers échos de ses paroles, que Cyllène avait légèrement dévié la pointe de son arme pour viser le sol, et lorsque le coup partit, la balle ne passa qu’à quelques centimètres de la jambe avant d’aller se loger à grand bruit dans le mur derrière lui. La détonation retentit puissamment dans tout le souterrain, et les assourdissantes réverbérations mirent de longues secondes à retomber, si bien que Cyllène avait déjà eu le temps de ramener son arme sur Ingmar lorsque ce dernier finit de se boucher les oreilles d’un air effrayé, criant à pleins poumons que ce n’était pas la peine d’en arriver jusque là.

 

«          -Je vous écoute Ingmar, annonça-t-elle en désignant la porte à côté de laquelle il s’était arrêté, qu’est-ce qui se trouve derrière ?

            -Baissez votre arme s’il vous plait, implora-t-il en levant à nouveau les mains, ce n’est qu’une bibliothèque.

            -Une bibliothèque, répéta Cyllène, est-ce que vous m’avez fait venir jusqu’ici pour voler des livres ?

            -Non, vous ne comprenez pas, ce ne sont pas que des livres. Ou plutôt, ce ne sont pas des livres.

            -Qu’êtes-vous venu chercher, interrogea-t-elle en brandissant à nouveau son arme.

            -Nojima, s’exclama alors Ingmar en baissant les bras, c’est le propriétaire de cette bibliothèque, et j’ai des sources selon lesquelles ses entrepôts regorgent d’objets qui ne lui appartiennent pas.

            -Quel genre d’objet ? Des tableaux ?

            -Je ne le sais pas, Nojima est un pilleur. Je vais le découvrir en même temps que vous.

            -Je vous crois, répondit finalement Cyllène en rangeant lentement son arme à l’arrière de sa ceinture. Voyons ce dont vous pouvez me parler, au moins j’en sais un peu plus sur vous à présent .Vous avez donc été approché par des rivaux de ce Nojima pour le mettre en dehors d’un trafic ?

            -Je n’en suis pas certain, fit Ingmar d’une voix qui le rendait soudainement plus sûr de lui, mais il se pourrait que ce soit plus qu’un simple trafic. Il faut que j’y mette fin, vous comprenez.

            -Nous nous expliquerons à la sortie, annonça Cyllène en passant devant pour ouvrir la porte qui grinça sur le sol, allons voir ce que Nojima a à cacher là-dedans. »

 

            De l’autre côté, l’obscurité enveloppait un petit local électrique qui semblait toujours en état de fonctionnement malgré les couches de rouille et de poussière qui enveloppaient les leviers et les voyants lumineux de plusieurs consoles visiblement hors d’âge, et pour la première fois depuis qu’elle s’était immiscée dans ces souterrains, Cyllène vit la faible lumière de l’extérieur, passer au travers d’une grille d’aération qui ouvrait le plafond sur les grandes pales désarticulées d’un ventilateur. En voyant ce rai de lumière blafarde, elle se demanda même si le jour n’avait pas fini par se lever, mais lorsqu’elle consulta l’heure qu’il était sur sa montre, il se trouvait que le temps leur était encore suffisant pour terminer ce qu’Ingmar avait prévu de faire avant de retourner à l’Hôtel-Dieu ; le matin ne pressait pas. Au fond du local, derrière un passage à moitié encombré par des cartons réduits à l’état d’une pâte noire et gorgée d’humidité, un escalier qui n’avait pas plus de quelques marches de hauteur, menait à un nouveau couloir à peine surélevé, mais à l’intérieur duquel coulait enfin l’air doux et chargé d’odeurs, de l’entrée d’un bâtiment. En effet, après avoir franchi un tournant dont le coude était gardé par une tuyauterie bardée de plusieurs valves, les deux clandestins arrivèrent à une porte qu’ils ne purent ouvrir qu’après avoir enlevé les planches de bois qui l’avaient barricadée.

 

            Dans le faisceau de la lampe qu’Ingmar braquait droit devant eux, apparurent de lourdes masses qui encombraient la pièce tout entière depuis le sol de ciment jusqu’au plafond qui était maintenu par des colonnes à rivets de fer ; il s’agissait de caisses dont la plupart étaient encore nouées les unes aux autres par de grosses cordes arrimées au palettes sur lesquelles elles avaient été livrées, pas plus de quelques années ou même quelques mois auparavant, en jugea Cyllène en approchant de ce bois qui n’avait pas encore trop perdu de sa couleur. Elle n’avait pas l’habitude de se retrouver sur de tels terrains, pensa-t-elle en se disant que ce travail était davantage celui des chasseurs de contrebandiers, mais rapidement elle se rendit compte que l’endroit n’avait en réalité rien à voir avec les sordides entrepôts désaffectés des ports mal famés où la gendarmerie découvrait régulièrement des corps, car aussitôt qu’Ingmar se fut dépêché d’ouvrir l’une de ces caisses, elle découvrit à la lueur de la lampe torche, qu’il s’y trouvait des centaines de livres rangés dans des blocs de polystyrène et gardés les uns des autres par des épaisseurs de paille qu’il fallait encore gratter pour découvrir de nouvelles couvertures de cuir, et des reliures déjà bien abîmées par les décennies.

 

            Avec un regard perplexe, Cyllène regardait Ingmar faire le tour des premières caisses en promenant le faisceau de sa lampe torche avec une impatience grandissante, et bien qu’elle le suivît au plus près dès qu’il faisait glisser un couvercle dans l’espoir fiévreux mais véhément de trouver quelque chose de compromettant au tournant de chaque étagère, il n’y eut que le fait de se retrouver en présence d’ouvrages d’art et apparemment de grande valeur, pour lui faire penser que Nojima devait effectivement être en contact avec des réseaux de l’ombre. Il n’était pas courant de voir des livres originaux, plusieurs fois centenaires pour certains que Cyllène eut le temps de regarder furtivement, gardés à l’abri des regards dans de si grandes boîtes entreposées au fond d’une cave, mais rien de tout cela ne lui semblait répréhensible, si c’était à un collectionneur passionné et discret qu’ils appartenaient ; c’était désormais à chaque fois qu’il violait le secret d’une nouvelle caisse, dans l’espoir d’y trouver de la marchandise dissimulée, qu’Ingmar perdait en crédibilité, achevant de passer pour un être vicieux et bizarre aux yeux de l’officier qui n’attendait plus que le moment de repartir.

 

            Cyllène se retourna soudainement vers le fond d’une allée qui traversait la cave dans la direction d’un mur, dans le haut duquel se trouvait les soupiraux dont se servait l’air violacé de la nuit pour remplir l’endroit d’une fraîcheur matinale ; il lui semblait avoir entendu quelque chose craquer, comme de lointains pas se rapprochant sur les lattes d’un plancher, mais Ingmar garda la lumière de sa lampe torche pour lui seul, car il était encore bien éloigné de ces bruissements qui commençaient à inquiéter l’officier. De son côté, Ingmar venait de s’exclamer en arrivant en face d’une caisse qu’il semblait avoir reconnue après avoir lu une série de caractères noirs qui étaient peints sur les planches de bois, et il était déjà en train de la tirer de l’étagère où elle s’était trouvée, lorsque Cyllène le rejoignit pour l’aider à la porter. Ils la déposèrent à grand bruit sur le sol de béton, et les échos que toute cette agitation dispersa dans l’obscurité, paralysa subitement Cyllène qui fut dès lors certaine d’avoir réveillé une attention quelque part. Entre les silhouettes inquisitrices que dessinait la nuit, l’officier prenait conscience de n’avoir désormais plus d’autre choix que d’apporter toute son aide à Ingmar s’il lui importait de repartir au plus vite. La caisse n’était pas aussi lourde qu’elle n’y paraissait avec ses deux mètres de longueur, mais comme le couvercle en était scellé par quelques clous, Ingmar dut employer toute sa force à rompre les planches qui la maintenaient fermée, et Cyllène était quant à elle convaincue de sentir peser sur elle le regard de quelqu’un qui venait d’arriver, et qui les observait en silence depuis un recoin qu’elle n’avait pas encore deviné, lorsque finalement ils firent glisser le couvercle.

 

«          -Les numéros, annonça Ingmar tout en brassant la paille qui cachait encore le contenu mystérieux de cette caisse, ce sont ceux que je devais chercher, on me les avait donnés.

            -Et que sont-ils censés indiquer ?

            -C’est un code, pour ce genre de colis, chaque expéditeur a un matricule propre qui doit rester confidentiel. L’année dernière, mes informateurs ont réussi à en identifier un, et c’est en suivant ses transactions qu’ils sont remontés jusqu’à Nojima, c’est un de leurs clients. »

 

            Cyllène n’était plus tout à fait certaine de suivre parfaitement ce que racontait Ingmar au milieu de ces obscurs individus qu’il n’évoquait que de manière pareillement impersonnelle, mais l’agitation et l’angoisse l’avaient si bien embrouillée qu’elle n’était plus disposée à réellement y prêter attention, lorsque leurs mains eurent chassé suffisamment de paille, pour faire ressortir un visage du creux de la caisse.

 

« Bon sang, s’écria soudainement Cyllène en bondissant en arrière, qu’est-ce que c’est que cette horreur ?! »

 

            La dernière chose que la jeune dame s’était attendue à trouver en se laissant corrompre et en accompagnant Ingmar sur cette mystérieuse expédition, c’était le corps d’une femme disparue dans les caves d’une bibliothèque, mais même si elle retrouva rapidement son sang-froid en défiant Ingmar avec des yeux flamboyants, Cyllène n’était pas au bout de la surprise qui se dévoilait à mesure que les brindilles de paille s’écartaient sur le corps inerte. Sous le regard fasciné d’Ingmar, qui semblait avoir été jeté depuis un autre monde sur lequel aurait soufflé un vent d’éternité, le corps de la jeune femme que l’on avait oubliée là, se révéla entièrement dans une enveloppe de plastique dont les reflets troublaient la courbe de ses formes, mais cependant pas assez pour faire disparaître la difformité qui liait ses jambes en un seul appendice, et la rendait étonnamment grande. Cyllène, encore sous le choc que lui avait causé la vision de cette beauté singulièrement calme, mais à jamais prisonnière de la mort, tarda à réaliser que l’être qui se trouvait sous ses yeux, n’était pas tout à fait humain.

 

«          -N’est-elle pas magnifique, interrogea Ingmar en finissant d’ouvrir le tombeau de paille qu’il put désormais éclairer entièrement, ces seins aussi roses et aussi ronds que son visage, ces traits purs et ces cheveux légers ?

            -Mais ses jambes, hésita Cyllène en se rendant compte que sous le plastique qui avait presque parfaitement conservé le corps, cet appendice avait des reflets argentés, que leur est-il arrivé ? Qu’est-ce que c’est ?

            -C’est ainsi qu’elle est née, répondit Ingmar en faisant le tour de la caisse qui occupait toute la largeur de l’allée, mais avez sûrement une idée des efforts qui ont dû être fournis aux quatre coins du monde pour qu’elle se retrouve ici.

            -C’est une sirène…D’où vient-elle ?

            -Cela, répondit alors Ingmar, c’est ce que moi et mes informateurs devons mettre à jour. »

 

            Guidée par une vague réminiscence de sa conscience professionnelle qui l’aurait poussée à se promettre de tout mettre en œuvre pour faire arrêter cet individu qu’elle avait suivi, Cyllène balbutia quelques mots incompréhensibles, mais rapidement elle ôta sa casquette pour laisser un peu de l’air de la nuit couler entre ses cheveux, et après avoir réfléchi quelques instants, elle se pencha à son tour sur la caisse dont elle caressa le rebord pour regarder le visage de l’énigmatique femme, rempli d’une sagesse et d’une sérénité qu’aucun être humain n’eût su dégager ;  c’en était à douter qu’elle fût réellement morte. Inhabituellement long et fin, encore teinté d’une couleur rosée que troublaient les reflets du plastique, son corps se terminait par des hanches très amples, que la nature avait couvertes d’écailles se prolongeant sur cette interminable queue, au bout de laquelle on trouvait une nageoire repliée sur elle-même afin de rentrer dans la largeur de la caisse. Cyllène se ramassa les cheveux, observa les alentours de la pièce qu’elle trouvait soudainement bien silencieuse, comme si cette présence qu’elle avait redoutée quelques minutes auparavant, avait fini par s’estomper, et lorsqu’elle eut réalisé qu’il lui importait davantage d’en savoir un peu plus sur le cas de cette sirène que de retrouver la surface de la ville, elle comprit qu’il lui serait impossible de reculer sur la voie obscure que venait de lui ouvrir Ingmar.

 

«          -Que comptez-vous faire à présent ?

            -Laissez-moi le temps de noter les références, répondit Ingmar en remettant tout à coup le couvercle de la caisse en place, nous n’avons plus le temps de rester traîner avant la reprise du métropolitain.

            -Mince, s’étonna Cyllène en regardant soudainement sa montre, vous avez raison. Nous allons devoir courir si nous voulons être à l’heure à l’Hôtel-Dieu.

            -Dans ce cas nous n’avons pas le choix, répondit Ingmar en se penchant vers les étiquettes qui étaient collées sur l’autre côté de la caisse, partez devant, je vous suivrai. »

 

            Cyllène acquiesça, et après être sortie de l’allée où elle laissa à Ingmar le soin de remettre la caisse à sa place sur l’étagère, elle rejoignit la porte dérobée par laquelle ils étaient entrés dans l’obscurité, mais une fois qu’elle en eut franchi le seuil, elle réalisa que la seule lampe torche était restée avec Ingmar, et que pour repousser les ténèbres qui lui barraient le chemin dès l’entrée de l’escalier qui descendait vers le local électrique, elle ne disposait de rien d’autre que l’écran lumineux de son téléphone de service. Dans cette lueur artificielle et très faible, les formes bleutées de l’obscurité ressemblaient à de lointains fantômes que l’oubli aurait pétrifiés, mais que l’imagination faisait ressurgir à chaque pas ; avec une puissante respiration qui repoussa les mauvaises pensées et les cauchemars, Cyllène s’efforçait de ne pas réfléchir pour ne pas se laisser gagner par l’angoisse qui émanait de chacun des détails l’entourant. Bien que chaque pas l’enfonçât dans la certitude d’être en train de se perdre dans le terrifiant labyrinthe qu’Ingmar était seul à pouvoir vaincre, Cyllène n’avait plus en tête que la fascinante image de cette sirène qui ne l’avait aveuglée que pendant quelques instants, suffisants pour la convaincre que tous les sacrifices vaudraient désormais une parcelle de la vérité l’entourant, aussi petite fût-elle, aussi était-ce à corps et âme perdus qu’elle se lançait dans la traître obscurité des souterrains.

 

            Une soudaine hésitation s’empara d’elle, car lorsqu’elle s’arrêta sur le seuil de la prochaine porte, Cyllène sentit le silence et la touffeur des lieux l’entourant, dans cette obscurité parfaite au cœur de laquelle elle n’était qu’une silhouette ; derrière elle, Ingmar n’était pas certain de la retrouver, s’ils ne prenaient pas le même chemin, et elle ne comprenait toujours pas d’où lui était venue la force de s’élancer de la sorte dans le noir. D’une main tremblante, la jeune femme brandit la lueur de son téléphone qui chassa quelques ténèbres, mais ne parvint à la convaincre que le couloir où elle se trouvait désormais, avait quoi que ce fût de réel, car il lui semblait qu’elle-même n’existait plus tout à fait en dehors des battements de son cœur. Après avoir enfoncé la porte qui s’ouvrit à grand bruit, Cyllène se retrouva dans un nouveau couloir par lequel elle n’était pas encore certaine d’être passée, mais elle n’eut pas le temps de s’apercevoir qu’elle venait de se perdre, car aussitôt qu’elle brandit la lueur de son téléphone, une ombre se dressa devant elle sans prévenir, et avant même que la jeune femme eut le temps de réaliser ce qui se passait, un coup de feu retentissait dans tous les souterrains, et Cyllène s’effondrait sur le sol avec une large tâche rouge sur la poitrine.

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