Chapitre 3

            L’entrée de la place de l’Hôtel-Dieu était gardée par un homme étrange qui restait assis sur un banc à côté de la fontaine dont les jets venaient d’être coupés ; les yeux hagards, le visage tourné vers le sol entre ses jambes entrouvertes, il paraissait se trouver totalement ailleurs lorsque les deux agents arrivèrent à sa hauteur et se tinrent quelques instants à côté de lui, comme pour lui imposer de libérer les lieux. Tandis qu’Albert perdait sa patience à tenter de le sortir de sa léthargie en haussant le ton, Cyllène regardait les derniers passants qui sortaient alors de la station de métropolitain avant de traverser la place dans la direction des ruelles alentours ; les murmures de la journée finissaient tout juste de s’estomper dans les ténèbres doucement teintées de rouille. D’une main ferme mais comme hésitante, Cyllène toucha l’épaule d’Albert pour le raisonner du regard, mais comme même cela ne suffit pas à faire retomber l’agacement qui couvait dans les mots qu’il lançait à l’égard de l’indigent, elle dut élever la voix à son tour : 

 

«          -Il ne fait rien de mal, si ?

            -Et lorsque nous ne serons plus là, rétorqua Albert en lui adressant un signe insultant de la main, il n’aura plus qu’à s’attaquer à tout ce qui bouge. Je te le dis, c’est à cause de types comme ce déchet que les villes ne sont plus sûres !

            -Que nous soyons là ou pas pour l’empêcher, déplora alors Cyllène, il y aura toujours quelqu’un pour faire du mal. »

 

            Le pauvre diable n’avait pas bougé d’un pouce, seul le vent faisait onduler les longs cheveux crasseux qui tombaient de sa casquette, et son visage rongé par la couperose et les assauts quotidiens du froid, ne reflétait plus aucune lueur de raison, désespérément tourné vers les pavés où s’était formée une flaque nourrie par les gouttes de salive qui tombaient de ses lèvres entrouvertes. Un peu abasourdie par l’étrangeté de cette vision, Cyllène baissa les yeux avec un dégoût grandissant, et elle s’aperçut que la bouteille de bière qu’il tenait entre ses doigts déchirés comme le tissu de ses gants, contenait encore un fond de liquide doré. A côté d’elle, Albert continuait de pester toute la haine et la pitié que suscitait en lui pareil personnage, et après avoir sorti son carnet sur lequel il nota rageusement un rapport, il finit par s’éloigner du banc pour rejoindre le parvis de l’église où les paroissiens terminaient leur réunion. Cyllène salua du regard ces hommes qu’elle avait l’habitude de voir à ces heures de fermeture, puis elle inspecta discrètement l’abord des ruelles où elle espérait ne pas trouver trop rapidement la silhouette d’Ingmar ; elle marcha à grand bruit sur l’une des plaques d’accès aux souterrains qui parsemaient la place, mais Albert continua quant à lui son inspection dans la direction du coin de la place où la grille du parc avait été limée.

 

Il jura quelque chose dans sa barbe en arrivant en face des barreaux dont un agent de l’entretien avait dû venir regarder l’état dans la journée, car l’ouverture était toujours béante vers l’intérieur du parc, et il n’y aurait rien eu d’étonnant à surprendre des enfants ou des adolescents irresponsables en train de les franchir pour s’approprier l’espace nocturne de toute la végétation que l’on voyait déborder les murets au-dessus de la place. Entre les bancs, les pavés étaient encore jonchés des ordures laissés par le passage du marché hebdomadaire, et les conteneurs étaient pleins à raz-bord des cartons et des déchets accumulés durant la journée, continuant toutefois d’attirer la curiosité des chats de gouttière. Après avoir rabaissé la visière de sa casquette sur ses yeux complètement noirs, Albert se mit à déambuler à la manière d’un chien de garde s’ennuyant à mourir, mais sur la partie de son visage qui était restée visible, la moue qu’il arborait, trahissait parfaitement son agacement et son mécontentement, car dès lors qu’il eut terminé d’inscrire sur son carnet le cas des marginaux qui occupaient la place jusqu’aux heures de la nuit et représentaient une menace pour la sécurité des lieux, il ne tint plus la moindre parole ni ne parut porter d’attention à quoi que ce fût. De la sorte, ce fut Cyllène qui se sentit obligée de relever les numéros d’immatriculation sur les voitures dont le stationnement mordait des emplacement réservés.

 

            Le ciel s’était déchargé de tous ses nuages, mais on n’y devinait qu’une poignée d’étoiles derrière le halo qui émanait de la ville à toute heure, si bien qu’un froid glacial semblait avoir dévalé du firmament pour engloutir les rues où la pureté de l’air taisait les échos des passants ; Cyllène avait la dérangeante impression d’être toute seule au milieu de la place de l’Hôtel-Dieu lorsque son ami s’arrêta à hauteur d’un lampadaire qui avait cessé d’émettre de la lumière. De l’autre côté, le type à l’entrée de la place n’était plus qu’une petite silhouette posée sur un banc où personne ne ferait attention à lui, mais Albert, dans le regard de Cyllène, comprit parfaitement le sentiment malsain qui flottait dans l’air, aussi s’empressa-t-il de réagir :

 

«          -Ne t’en fait pas, il a assez d’alcool dans le sang pour survivre à la cryogénisation.

            -Est-ce qu’il ne serait pas mieux au refuge des sans-abris, interrogea Cyllène en regardant à nouveau Albert.

            -Il y en a d’autres qui le mériteraient sûrement davantage, comme ceux qui le demandent.

            -Regarde-le, protesta Cyllène avec de la tristesse au fond de ses yeux bleus, il n’a pas l’air bien du tout.

            -Il vit dans un autre monde, continua Albert en prenant la sortie de la place dans la direction de la rue du Conservatoire, même sans être alcoolisé, ce type ne doit pas avoir toute sa tête, toutes ses perceptions. Son organisme n’a pas les mêmes seuils de tolérance que nous après toutes les années qu’il a dû passer dans la rue, alors il ne faut pas t’en faire, il a l’habitude.

            -Je sais tout cela, répondit sèchement Cyllène en s’interdisant de se retourner car elle se savait déjà trop éloignée de l’entrée de la place pour continuer à le voir distinctement, mais ne le trouves-tu pas malheureux ?

            -Je n’ai jamais dit qu’il avait l’air heureux, se défendit Albert en haussant les épaules, mais j’espère autant que toi que quelqu’un pourra faire quelque chose pour lui bientôt. Point. »

 

            Même après les années passées à arpenter les rues de la nuit peuplées des gens que la misère avait exclus de la normalité, Cyllène éprouvait toujours du chagrin à ne pouvoir aider chacune de ces personnes dont le dénuement était autant matériel que moral, mais plus Albert avait tenté de la raisonner, plus elle s’était convaincue que c’était en réalité une part de son égoïsme qu’elle avait ainsi exorcisée. Le dernier bus de nuit les dépassa alors qu’ils descendaient un trottoir dans la direction de l’établissement des bains publics, où il n’y avait rien d’autre à signaler que des graffitis sauvages qui avaient été laissés sur les murs des bâtiments anciens ; Albert, qui avait toujours éprouvé une forme d’excitation particulière à l’idée de pourchasser les trafiquants de l’ombre, n’était pas sans ignorer que ces marques étaient les signatures laissées par les fournisseurs à chaque endroit où une vente avait eu lieu. Il s’arrêtait alors au pied du mur, et tandis que Cyllène restait se frotter les bras pour retenir la chaleur auprès d’elle, il sortait un appareil pour photographier les graffitis avant de les envoyer, quelques heures plus tard, à la section qui se consacrait à la poursuite de ces bandes.

 

            Une automobile passait non loin derrière eux, traversa la petite avenue dans la direction des quartiers de la gare, et le vrombissement de son moteur resta gronder pendant de longs instants avant de rendre la ville et ses masses d’ombre au silence bétonné. De l’autre côté de la rue aux abords plantés de marronniers, un homme était assis sous une aubette, occupé à regarder quelque chose sur le téléphone qu’il tenait entre son corps voûté et son visage voilé d’ombre, et malgré la nuit qui confondait cette silhouette aux ténèbres coulant sous les arbres dénudés, Cyllène fut certaine d’y reconnaître Ingmar. C’était à peine si Albert paraissait avoir remarqué que quelque chose en particulier venait de retenir l’attention de son amie. Les deux officiers reprirent leur route sans prononcer le moindre mot, oppressés par la colère qu’Albert avait laissé émaner de son attitude, et qui tétanisait Cyllène. Ils traversèrent quelques rues en saluant d’un regard froid les commerçants qui étaient en train de nettoyer les trottoirs en face de leur boutique dont ils vidaient les caisses, passèrent sous les arches qui gardaient l’entrée du centre historique avant de longer la façade de la grande cathédrale où les jeunes du quartier avaient pour habitude de se réunir à la tombée de la nuit, mais ce ne fut qu’une fois arrivé sur les quais en bordure du canal, qu’Albert s’arrêta, l’air perplexe.

 

«          -Cyllène, dit-il avec l’air soudainement soucieux, nous avons oublié la station de l’Hôtel-Dieu.

            -Ce n’est pas grave, répondit-elle spontanément en se rendant compte que les portes du métropolitain étaient effectivement restées ouvertes, notre ronde est bientôt terminée.        

            -Penses-tu que nous devrions nous séparer dès maintenant ?

            -La place de l’Hôtel-Dieu est sur le chemin de mon retour, cela m’arrange.

            -Faisons comme cela alors, retrouvons-nous demain. »

 

            Cyllène dit au revoir à son ami en l’embrassant furtivement, puis elle revint sur ses pas, tandis qu’Albert continua sa ronde en inspectant les abords du palais de justice. Elle remonta rapidement quelques ruelles dans la direction de l’Hôtel-Dieu, mais comme la nuit était déjà plus froide qu’à l’accoutumée, elle garda la casquette noire sur ses cheveux, avec un peu de chaleur sous le tissu qui lui serrait la tête. De grands bruits métalliques retentissaient non loin de là ; il ne s’agissait que de piétons qui empruntaient une passerelle de chantier au-dessus d’un trottoir éventré sur des canalisations, mais cet endroit ne faisait pas partie de la zone où devait patrouiller Cyllène. Quelques jeunes vagabonds traînaient sur les alentours d’une fontaine au tournant de la rue que longeait la jeune dame, mais seuls les bergers allemands qui se tenaient au côté de ces silhouettes avachies dans la nuit, parurent lui prêter attention durant le bref instant où elle passa dans le jour d’une boutique dont les lumières de la vitrine ne s’éteignaient jamais. La place de l’Hôtel-Dieu semblait parfaitement déserte lorsque Cyllène en franchit l’entrée, puis elle resta à hauteur du plan de la ville qui était planté à côté du garage à vélos, afin de rester dans l’ombre des bâtiments qui surplombaient les trottoirs, tout en surveillant le mouvement mystérieux des formes que la nuit déposait dans le halo des lampadaires.

 

            Plusieurs minutes passèrent, un vent de pluie se mit à souffler sur les ternes pavés de la place, tandis que de larges nuées se dessinaient dans le ciel, quelques lumières traversaient la route depuis les fenêtres que les foyers insomniaques avaient laissées ouvertes, mais plus rien ne bougeait, comme s’il ne s’était trouvé que de vagues fantômes pour accueillir Cyllène. Puis, sans prévenir, une silhouette apparut à proximité des murets qui délimitaient le parc de l’Hôtel-Dieu, marcha tranquillement vers le milieu de la place en révélant progressivement les détails de son apparence ; Cyllène reconnut rapidement Ingmar qui en train de rejoindre la bouche de métro au pied de la grande enseigne qui se dressait entre les platanes. Un coup lui fendit brièvement la poitrine, puis, seulement après s’être assurée d’un regard appuyé que personne d’autre ne se trouvait à proximité, Cyllène se décida à son tour à sortir du recoin d’ombre où elle avait trouvé refuge. Vêtu d’une veste de cuir marron dont il avait déployé le col autour de son cou, Ingmar se tenait fermement sur le seuil de l’escalier automatique qui continuait de tourner dans le vide, le regard tourné dans la direction de l’officier qui traversait alors les derniers mètres en se disant que c’était définitivement une mauvaise idée, mais que cela en serait rapidement terminé.

 

«          -Vous êtes à l’heure, dit Ingmar en guise d’accueil tout en mimant de prendre l’épaule de la jeune dame sous sa longue main.

            -Il a pourtant fallu que je trouve une solution pour me retrouver toute seule.

            -Vous vous en êtes bien sortie, affirma Ingmar en jetant lui aussi un regard circulaire sur toute la place.

            -Ne restons pas dehors trop longtemps s’il vous plait, lança-t-elle soudainement en se dépêchant de descendre les marches pour passer sous le niveau du sol, suivez-moi je vous prie.

            -Je vous comprends, répondit-il en lui emboîtant le pas, dépêchons-nous. »

 

            Les deux clandestins passèrent la dernière marche de l’escalier, mais aussitôt qu’ils furent en bas, et alors qu’Ingmar s’empressait déjà de faire son chemin dans les couloirs de la station souterraine, Cyllène se retourna vers une borne discrètement encastrée dans le mur, et dans la fente que présentait le panneau métallisé, elle introduisit l’une des clefs qui teintaient à sa ceinture. Sous les yeux à la fois perplexes et étonnés d’Ingmar, Cyllène enfonça alors un bouton qui commanda la descente du rideau métallique, et une minute plus tard l’entrée à la station était fermée, emprisonnant les deux clandestins dans une obscurité nouvelle, à peine caressée par les lumières désormais irréelles des plafonniers. Pour la première fois, Ingmar parut défaillir dans ses certitudes, comme s’il ne s’était pas attendu à ce que tout cela fût aussi solennel et menaçant une fois que les portes du métropolitain étaient fermées. Toujours aussi hâtée de terminer ce travail, Cyllène n’en parut que plus indifférente lorsqu’elle le pressa de la suivre dans le couloir, mais en réalité la vision du petit hall sur lequel débouchait le couloir, plongé dans une semi-obscurité que les silhouettes des guichets et des distributeurs rendaient profondément inquiétante, la rassurait d’autant moins que les haut-parleurs avaient cessé de chanter leurs douces symphonies nocturnes, pour ne plus déverser qu’un lointain grésillement caverneux.

 

            Le visage d’Ingmar était complètement pâle, et ses lèvres violettes, lorsqu’il descendit sur le quai de la station à côté de Cyllène qui déployait autant d’assurance que possible dans les pas qu’elle faisait résonner au cœur de cet espace désert qu’elle méconnaissait étrangement ; jamais il ne lui était venu à l’esprit de venir fouler le sol de la station après sa fermeture, à l’heure où la musique se taisait, et où les lumières se tamisaient doucement. Sur le quai, les bancs qui faisaient face à la paroi de verre étaient vides ; l’indigent aux chaussures de randonnée avait disparu, si bien qu’à ce niveau souterrain il n’y avait plus que la troublante clarté du carrelage se reflétant sur les portes vitrées, et le tunnel de ténèbres de l’autre côté des inviolables parois de verre. Cette obscurité était si profonde, que de l’autre côté des voies, le deuxième quai de la station était presque invisible, noyé entre les reflets incessants que s’échangeaient les panneaux de verre, et les faux-jours dégoulinant des plafonniers. De jour comme de nuit, les portes vitrées gardaient l’entrée au tunnel, et elles ne s’ouvraient ordinairement que pour libérer l’accès aux rames de métropolitain ; seule une petite porte sur le côté du quai permettait à une poignée d’agents de l’entretien de pénétrer dans le tunnel.

 

C’était précisément pour le geste qu’était en train de réaliser Cyllène lorsqu’elle saisit la clef qui permettait de déverrouiller ce passage insoupçonné, qu’Ingmar l’avait sollicitée, mais il n’y eut dans cet instant ni solennité ni emphase, si bien que la petite porte s’ouvrit sans bruit, laissant s’insinuer dans la station un courant de l’air âcre et ténébreux du métropolitain. La jeune dame descendit en premier sur l’étroite passerelle métallique qui se suspendait entre les parois de béton et les voies de la rame, et lorsqu’Ingmar lui emboîta le pas d’un air plus décidé qu’au moment où il était entré dans la station, elle lui rappela sèchement qu’ils ne disposaient que de quatre heures et demi avant la reprise du trafic.

 

«          -C’est plus que ce dont j’ai besoin, répondit Ingmar en invitant Cyllène à avancer devant lui, mais il ne faut que nous perdions de temps.

            -Je vous en prie, rétorqua-t-elle à la grande surprise d’Ingmar qui semblait apeuré par l’intensité de l’ombre qui voilait le tunnel devant eux, je vais rester derrière vous. »

 

            En réalité, Cyllène, tout en se maintenant à un petit mètre d’Ingmar, n’éloigna jamais sa main de la crosse de son arme de service qui était discrètement rangée à l’arrière de sa ceinture, et même si elle ne comptait pas s’en servir, il lui semblait que les réactions de cet homme dont elle avait la responsabilité, la dépasseraient trop facilement. Les échos de leurs pas semblaient résonner à l’infini sous la large voûte nimbée d’une aura énigmatique, cette même lueur que les projecteurs de signalisation jetaient régulièrement sur les parois de béton. Ils s’éloignèrent rapidement de la station de l’Hôtel-Dieu, et ils se retrouvèrent alors plongés dans une obscurité absolue, avec pour seuls gardiens ces tubes de lumière régulièrement disposés sous la voûte. Celui sous lequel il passèrent bientôt était défectueux, de brefs sursauts en faisaient osciller l’éclat, crachant un agressif grésillement qui remplissait le tunnel d’une désagréable rumeur au fond de laquelle on croyait parfois reconnaître le mugissement d’un moteur qui aurait annoncé l’arrivée d’une rame imprévue.

 

            Peu rassurée par cette déambulation qui lui semblait durer déjà excessivement longtemps, Cyllène essayait de trouver quelque chose d’original à observer dans ce décor si obscur et répétitif qu’il lui était impensable d’imaginer qu’il eût été conçu pour permettre à des êtres humains de s’y mouvoir ; ce fut ainsi que son regard en vint à remarquer que de longues flaques d’eau s’étaient formées entre les rails qui traçaient les voies des rames, certainement dû à l’humidité dans laquelle reposaient les interminables câbles et les dédales de sillons taillés dans le béton. Derrière les échos de leurs pas, quelques bruissements se laissaient à peine entendre, ressemblant à de lointains frottements ou de discrets mouvements, mais, se dit-elle afin de se rassurer, il ne s’agissait certainement que de rats ayant établi leur refuge depuis des générations. Devant elle, Ingmar marchait avec une étonnante régularité, observant avec un œil expert tous les repères qui étaient suspendus au plafond, le jeu des avertisseurs lumineux rougeoyants, ainsi que les panneaux remplis de chiffres et de lettres incompréhensibles, comme si ce n’était pas la première fois qu’il passait par là, et que la signification de tous ces codes obscurs lui était déjà connue.

 

            L’endroit, avec une chaleur d’autant plus inattendue qu’elle semblait organique, avait quelque chose de secret qu’Ingmar avait l’air d’être venu piller, mais désormais qu’elle sentait peser sur le tunnel cette présence maléfique et insondable, Cyllène se tenait prête à dégainer son arme pour faire feu sur la créature qu’elle s’attendait à voir surgir de l’antre qui se trouvait de l’autre côté du tournant. Ce n’était pourtant qu’une nouvelle déception et même un sursaut d’inquiétude qui l’attendait à l’approche de cette nouvelle portion du tunnel, car ils étaient déjà passés sous plusieurs dizaines de projecteurs, et malgré la distance ainsi parcourue, la prochaine station n’était toujours pas en vue. Perdus dans cet interminable souterrain, les deux clandestins paraissaient désormais s’aventurer dans un secteur de l’univers qui n’était pas censé avoir existé, et qui se réinventait spontanément à chacun de leurs pas. Lentement, Cyllène perdait patience, et chacun des regards qu’elle jetait en direction d’Ingmar, la remplissait d’une troublante colère ; il eût été si facile de tuer quelqu’un dans un endroit aussi insoupçonné pour y abandonner son corps, juste le temps de disparaître.

 

«          -Quel est le genre de pensées qui peut vous occuper l’esprit en arrivant dans un endroit pareil, interrogea soudainement Ingmar pour rompre la monotonie de ce voyage dont il était impossible de voir le bout.

            -C’est sinistre, fit Cyllène en laissant un frisson lui parcourir l’échine, je n’aurais jamais pensé me retrouver dans le tunnel d’un métro.

            -C’est pourtant profondément calme et silencieux, remarqua Ingmar avec dans la voix des échos dont il semblait maîtriser la propagation, est-ce que ce n’est pas par les silences les mieux tenus que l’on garde les secrets les plus certains ?

            -Sans aucun doute, répondit Cyllène après avoir deviné où voulait en venir son partenaire, mais dites-moi un peu quel genre de secret vous êtes venu violer pour passer par ici ?

            -J’aime votre perspicacité, déclara-t-il aussitôt en s’arrêtant au milieu de la passerelle métallique, parce que nous sommes enfin arrivés. 

            -Arrivés, répéta l’incrédule Cyllène, je ne vois rien ? »

 

D’inquiétants bruits de pas retentissaient de part et d’autre du tunnel, parfois entrecoupés de gargouillements, de plus en plus proches, et Cyllène, avec ses grands yeux qui se remplissaient d’un effroi sournois, cherchait sur les parois de la voûte quelle était l’ombre qui en recelait le mouvement ; la main sur la crosse de son arme, les doigts alourdis par la pression du sang qui lui arrivait par de douloureuses bouffées, elle regarda Ingmar qui s’écartait doucement du mur pour rejoindre le bord de la passerelle et se pencher sur les voies. Sous la lumière d’un projecteur, la paroi de béton se fendait d’une étroite ouverture au fond de laquelle se trouvait une porte métallique, sans fenêtre ni poignée, et rien qu’une serrure qu’Ingmar semblait désormais désigner du regard pour intimer Cyllène de se dépêcher de l’ouvrir. Etonnée d’en être arrivée jusque là rien que pour cela, l’officier s’exécuta lentement, sans un mot, mais lorsqu’elle arriva à hauteur de la serrure et qu’elle inspecta les clefs de son trousseau, un doute se saisit d’elle, et elle n’osa pas immédiatement se retourner vers Ingmar, dont le visage était désormais celui d’un fou sur le point de recevoir le reflet de son désir.

 

«          -Je suis désolée, dit-elle sans relever les yeux de la serrure dont elle ne trouvait pas la clef, je ne peux pas l’ouvrir.

            -Bien sûr que si vous pouvez, contesta aussitôt Ingmar en relevant les pans de sa veste en signe d’impatience, ce sont toutes les clefs de la commune que vous avez sur vous, et cette porte appartient à la commune !

            -Je ne sais pas comment vous avez su que ce passage existait, répondit alors Cyllène en continuant malgré tout de regarder une à une les clefs de son trousseau, mais cette porte a l’air aussi ancienne que le métro lui-même, elle appartient aux services de l’entretien, je ne peux pas vous garantir que je pourrai l’ouvrir.

            -Je vous préviens, s’énerva Ingmar en contenant toutefois sa voix afin de ne pas disperser trop d’échos, je ne sortirai pas d’ici sans avoir ouvert cette porte !

            -Peut-être auriez-vous dû me dire que vous aviez l’intention de me faire ouvrir cette porte-là aussi, j’aurais pris mes dispositions. »

 

            Tout en parlant de cet air agacé tout en prenant soin de ne pas trop se baisser pour garder la crosse de son arme cachée sous son manteau, Cyllène venait de faire rentrer une petite clef argentée dans la serrure de la porte qui grinça alors de la même façon que si une épaisseur de sable s’était trouvée de l’autre côté. Aussitôt que la porte s’entrouvrit sur une fente d’ombre qui ne laissait rien deviner de ce qui se trouvait de l’autre côté, Ingmar se précipita vers le passage et bouscula vivement Cyllène pour passer de l’autre côté du mur. Sa respiration exaltée remplissait les ténèbres à mesure que ses pas le perdaient dans un dédale obscur, s’arrêtant bientôt pour chercher une lampe de poche sous sa veste, mais Cyllène, qui était restée sur la passerelle et continuait de guetter la pénombre du tunnel avec un œil de plus en plus inquiet et un pressentiment grandissant, garda ses distances jusqu’à ce qu’une lumière jaillît de la lampe d’Ingmar.

 

«          -Venez, suivez-moi, fit-il d’une voix rauque en réapparaissant dans l’entrouverture de la porte métallique pour lui faire signe de rentrer, nous n’avons pas de temps à perdre.

            -Et moi je ne sortirai pas d’ici sans savoir ce qui se passe. »

 

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