Chapitre 1

            A l’heure de la nuit où l’église de l’Hôtel Dieu se faisait la plus belle au travers des feuillages entourant la place déserte, on remarquait dans l’air un genre d’inhabituelle douceur, à la fois mélancolique et rassurante, comme si les pavés enveloppés de quelques flaques d’eau miroitante, étaient restés imprégnés de l’allégresse d’un temps désormais immobile. Quelques mètres plus loin, au pied du parvis, entre les halos de deux lampadaires qui ouvraient l’obscurité, on devinait l’ombre d’une bouche d’égout qui avait été laissée ouverte, et par laquelle s’échappait un air froid et stérile, émanant directement des couloirs du métropolitain, dont il ne subsistait plus d’autre souvenir que le murmure indistinct d’un courant d’air. Un craquement retentissait quelque part, subitement, puis quelques oiseaux nocturnes s’évadaient des hauteurs du parc, de l’autre côté des grilles qui fermaient la place par l’ouest, mais il ne s’agissait jamais que d’un paroissien sortant par la petite porte de l'église, qu’il refermait un peu trop brutalement pour cette période de la soirée où le plus petit bruit pouvait trouver une infinité d’échos.

 

            Le petit homme se déroba secrètement après avoir aperçu les deux silhouettes qui arpentaient la place côte à côte. Sur la façade de l'église qui surplombait l’esplanade, le lierre formait d’incertaines rivières d’ombre entre les colonnes, les toits d’ardoises reflétaient vaguement l’éclat d’une lune humide qui filtrait la pluie dans les nuages, et sous leurs alcôves plusieurs fois centenaires, les saints pétrifiés semblaient invisibles à celui qui ne prenait pas le temps de s’arrêter pour observer attentivement ce majestueux ouvrage si bien ancré dans la ville, que l’on avait pris l’habitude de ne pas voir.

 

Des bruits de pas retentirent depuis l’une des rues voisines, et quelques instants plus tard, on voyait la silhouette d’un homme arriver en courant, enjamber les bancs qui entouraient la grande fontaine, puis se présenter à la porte de l’une de ces maisons à l’intérieur desquelles se trouvait la chaude lumière d’un foyer. Il parut se recoiffer brièvement, s’appliquer un parfum sur la gorge, puis il rentra, sans frapper. Pendant quelques instants, l’entrouverture de la porte du rez-de-chaussée laissa s’évader quelques paroles vagabondes qui sortaient d’un téléviseur, mais aussitôt que la porte se referma, c’était l’imperturbable quiétude des ténèbres, qui retombait. Il n’y avait guère qu’au rez-de-chaussée de quelques restaurants ou dans les bars de nuit que l’on devinait encore un peu d’activité parmi les employés qui prolongeraient encore un peu le temps sur la place de l’Hôtel-Dieu.

 

            A hauteur d’un arbre aux branches duquel demeuraient encore quelques feuilles, les deux silhouettes qui venaient d’effrayer un chat de passage, passèrent dans le halo d’un autre lampadaire qui semblait faiblir de nuit en nuit. Sous une casquette cousue du blason de la municipalité, une veste d’uniforme et une chemise blanche au col noué d’une cravate noire, les deux officiers se dirigeaient vers une forme qu’ils avaient vu disparaître furtivement dans le recoin d’un muret. Le mouvement fantomatique des branches d’un saule qui pleurait de l’autre côté de la grille, trahissait encore la présence du fuyard, mais celui-ci s’était bel et bien volatilisé lorsque les deux officiers arrivèrent en face d’une portion de la grille dont les barreaux avaient été limés depuis des semaines ; de l’autre côté, les branchages écrasés de l’intérieur du parc, révélaient le passage qu’avait emprunté l’individu pour disparaître.

 

            L’homme à l’uniforme sortit un carnet de l’une de ses poches, pour y griffonner quelque chose en silence, puis il se remit en marche pour terminer le tour de la place, dont le prochain recoin était gardé par une grande maison à fenêtres ovales, qui se distinguait par ses murs en arrondis, et par la hauteur de ses toits en aiguille. La femme qui se dissimulait sous la deuxième silhouette, resta quant à elle sur le parvis de l’église qu’elle arpenta de part en part, avant de revenir vers la bouche d’égout qu’elle referma d’un revers du pied. En glissant sur le béton, la plaque grinça terriblement, mais laissa ensuite retomber sur la place un silence encore plus lourd ; il était en réalité si rare de trouver cet endroit à ce point calme et dépeuplé, que la jeune femme en uniforme se surprit à espérer que rien d’anormal ne se fût produit avant l’heure de sa ronde sans qu’elle n’eût le temps de s’en informer.

 

            Aussi longtemps que les deux officiers restèrent inspecter les lieux, on ne retrouva pas de trace de quelque activité que ce fût, et il n’y aurait rien d’autre à inscrire au rapport, que cette brèche dans le grillage du parc. Au pied d’un long bâtiment dont toutes les fenêtres étaient closes, l’homme remarqua une automobile dont le stationnement mordait un emplacement réservé, probablement à la livraison, mais l’officier ne voulut en savoir davantage, car il ne porta pas la moindre attention au cas, préférant observer le visage fin, quoiqu’un peu potelé, de sa collègue qu’il rejoignit pour marcher à son côté durant quelques silencieux instants, après quoi il lui demanda, sur le ton de celui qui craignait les silences plutôt qu’une conversation inutile, si ses vacances s’étaient bien passées. Un nouveau silence trahit ensuite son agacement, mais la jeune femme finit par rappeler, car ce n’était sûrement pas la première fois qu’elle devait formuler la même réponse, qu’elle tenait les enfants en horreur.

 

«          -Tu devrais essayer de partir à la plage un jour, cela te changerait des centres aérés.

            -Je veux bien que tu me présentes quelques endroits si tu en connais, répondit-elle sur un ton alors plus agréable, cela fait un moment que je ne suis plus sortie d’ici. 

            -L’air de la ville est de plus en plus mauvais, cela te tue à petit feu, il faut que tu te ménages.

            -Les gens ont trop besoin de moi là où je suis. 

            -Oh, est-ce que nous avons pensé à vérifier la station avant de fermer le métro ? »

 

            Les deux officiers se rendirent au milieu de la place, entre les fontaines et un ensemble de quelques bancs sur le dossier desquels avaient été laissées les signatures de plusieurs caïds de quartier, puis ils descendirent l’escalier d’accès au métropolitain qui s’enfonçait sous terre en passant entre deux cloisons vitrées. Les couloirs de la station étaient déserts, mais les haut-parleurs continuaient de déverser une douce musique nocturne, dans les sonorités de laquelle la jeune femme reconnut une symphonie qui avait déjà résonné dans sa mémoire, autrefois. Au-dessus des affiches publicitaires dont la vitre avait été recouverte d’inscriptions idéalistes, la vive lumière des souterrains éblouissait les yeux qui sortaient à peine de l’obscurité à l’extérieur, et cette clarté soudaine semblait parfois tressaillir au rythme du fracas que déclenchait l’escalier automatique en tournant indéfiniment sur lui-même. En contrebas, de l’autre côté des bornes de compostage, sur les quais qu’un mur de verre séparait du tunnel sombre et angoissant, trois des bancs étaient occupés par un homme étrange, recouvert d’un épais manteau crasseux, et d’une vieille couverture de couleur vert sal ; seuls ses pieds enveloppés dans de grosses chaussures de randonnée en dépassaient, mais on l’entendit tout de même grommeler lorsqu’il sentit peser sur lui le regard des deux officiers.

 

«          -Lui aussi je devrais le signaler, dit l’homme à l’uniforme en sortant son carnet, il sauront qu’en faire au refuge des sans-abris.

            -Non attends, interrompit la jeune femme avant que l’autre eut le temps de décapuchonner son stylo, il ne fait rien de mal.

            -Qu’est-ce que tu veux dire ?

            -Rien du tout, bonne nuit Monsieur. »

 

            Sur le banc, la couverture se souleva dans un geste de remerciement avec un nouveau bougonnement tout aussi incompréhensible, mais plus cordial, et tandis que les deux officiers quittaient les lieux, la station retrouvait sa quiétude immobile, sous la puissante lumière que nul ne semblait jamais pouvoir éteindre, et le concerto en ré mineur qui commençait tout juste. Bien qu’il ne l’eût pas tout à fait crédité, l’homme à l’uniforme ne fit aucun commentaire sur l’indigent qui passerait la nuit au sec dans la station, et il aida la jeune femme à refermer le rideau métallique sur les marches du souterrain qui ne serait plus rouvert avant six heures du matin. Peu de temps après, tous deux regagnaient la sortie sud de la place, et une fois que l’homme eut vérifié sa montre, ils prirent congé l’un de l’autre et partirent chacun dans une direction différente.

 

            Les nuages se dispersèrent lentement, et la nuit commençait à peine à s’éclaircir, de sorte que les aspérités des trottoirs se mirent naturellement à scintiller dans les reflets de la dernière pluie, et les branches du parc qui surplombaient les murets bordant la rue, continuaient d’égoutter l’eau restant au creux de leurs feuilles, avec une étrange musique qui résonnait contre les briques de la ville. Quelques passants nocturnes, dont on pouvait bien se demander ce qu’ils faisaient là, erraient au hasard des tournants de ces ruelles silencieuses, et la jeune femme avait ôté sa casquette pour ne pas risquer de les effrayer ; sans le blason de la municipalité, elle était redevenue une vagabonde aussi anonyme que les autres au cœur de la nuit.

 

            Une fois que ces individus furent loin derrière elle et qu’ils eurent disparu derrière une file d’automobiles qui étaient stationnées contre le trottoir, la jeune femme  se rendit au milieu de la chaussée et marcha sur les pavés où la lumière des lampadaires était la moins intense, ne laissant d'elle qu’une ombre vague et indistincte sur les reflets des flaques d’eau. Tandis que la nuit se voilait d’un rouge de rouille sur les murs colorés par la lueur des lampadaires, les bruissements de la circulation que l’on n’entendait déjà que faiblement depuis les lointaines artères du centre-ville, s’évanouirent complètement derrière le bruissement chargé de pluie qui se réveillait dans les branchages de quelques arbres, dans les jardins de grandes maisons, de l’autre côté des murets bordant la rue. Après avoir consulté quelques panneaux bleus sur le coin des maisons qui se ressemblaient de plus en plus à mesure qu’elles avaient l’air abandonnées, la jeune femme s’engouffra dans des ruelles étroites, au-dessus desquelles les colombages des étages formaient de larges voûtes fermant la perspective du ciel, mais bien qu’elle n’eût croisé le chemin de personne depuis qu’elle était sortie de la place, et qu’elle marchât en ne relevant le regard que pour lire le nom des ruelles qu’elle empruntait, elle semblait bien être en train de suivre une direction précise, avec même une certain hâte dans le rythme de ses pas qui crevaient parfois la surface d’une flaque d’eau.

 

            Après être restée hésiter quelques instants à côté de l’entrée d’une maison dont toutes les fenêtres étaient éteintes, la jeune femme se décida à monter les quelques marches du perron qui surélevaient la façade, et après s’être ramassé une mèche de cheveux pour regarder de part et d’autre de la rue qui vacillait sensiblement dans le halo des réverbères, elle frappa trois coups secs sur la porte qui l’absorbait déjà dans son ombre. Avec sur le visage une certaine désinvolture que ses yeux avaient eu l’habitude d’afficher sous la visière de sa casquette, la jeune femme écouta les pas qui résonnèrent bientôt à l’intérieur de la maison, jusqu’au bref moment du cliquetis mécanique qui annonçait l’ouverture de la porte. Dans l’embrasure, un homme d’une trentaine d’années apparut avec une rapidité un peu angoissée ; il avait un visage fin et de grands yeux cernés qui avaient visiblement renoncé à assouvir de grands besoins de sommeil, des cheveux courts et désordonnés, à l’image de son veston de couleur cuir qu’il semblait avoir jeté à la hâte sur ses épaules. Il toisa la femme de bas en haut, reconnut le blason de la municipalité sur son uniforme, puis il lui ouvrit en grand la porte de sa maison, bien qu’il ne parût rien d’autre de l’intérieur, qu’un lugubre couloir long et mal éclairé. Invitée à rentrer par un geste de bras excessivement appuyé, la jeune femme resta sur le perron et fit un signe négatif de la main avant d’annoncer de vive voix, comme si elle avait été en train de parler à un enfant :

 

«          -Non Monsieur Ingmar, je suis désolée mais ça ne sera pas pour ce soir.

            -Comment cela pas pour ce soir, demanda-t-il incrédule en plissant un œil malin, vous êtes toute seule, non ?

            -Oui, répondit la jeune femme imperturbable, mais il y a eu un imprévu, je ne peux pas vous faire rentrer, je suis désolée. 

            -Eh bien, s’étonna l’homme de la porte en se massant la barbe d’un air préoccupé, qu’allons-nous faire dans ce cas ?

            -Cela peut bien attendre demain, n’est-ce pas ?

            -Oh oui alors, s’exclama-t-il aussitôt, c’est une excellente idée. Venez Cyllène, je vous offre à boire. »

 

            Sans rien laisser paraître du point auquel elle était intimidée, la jeune femme évita de réfléchir à la proposition pour ne pas risquer de contrarier son hôte, et elle franchit le seuil en veillant à garder les épaules bien droites et les mains sur la ceinture, dans une posture qui aurait tout à fait paru menaçante si par ailleurs son visage n’avait pas été si doux. Quelques lampes étaient restées allumées de part et d’autre des pièces qui paraissaient de l’autre côté des portes entrouvertes sur le couloir, mais la pénombre ne se défaisait toujours pas lorsque Cyllène fut menée à un petit salon qui se trouvait à l’autre bout de la maison qu’elle venait de traverser. Même si elle connaissait déjà Ingmar, ce grand homme maniéré, fin et un peu froid, qui la fit s’asseoir dans un grand fauteuil rouge au milieu d’un salon assez pauvre et réduit, c’était la première fois que Cyllène rentrait chez lui, et il n’y eut pas un seul instant où elle relâcha sa garde en le voyant s’approcher d’elle. Ses yeux ne quittèrent jamais le mouvement des mains de cet homme pourtant plein de précautions et d’attentions, et il n’y eut que dans le temps où il s’absenta dans la cuisine qui se trouvait de l’autre côté de la cloison fermant le petit salon, que Cyllène put avoir le loisir d’observer la salle dans laquelle elle était retenue.

 

            Les fenêtres, bien qu’aussi hautes que le plafond sur lequel l’humidité avait déposé plusieurs larges tâches sombres, étaient fermées par d’épais volets qui brillaient légèrement sous les toiles d’araignée qui y avaient été enroulées par le temps, et les vitres avaient même un reflet jaunâtre à cause de la crasse que l’on y devinait. Les murs, irrégulièrement peints, étaient presque tous dépouillés, certains arborant vaguement la trace d’un ancien meuble, si bien qu’il n’y en avait qu’un seul, juste en face de Cyllène, à avoir gardé un peu de couleur ; suspendu au bout d’une cordelette nouée autour d’un clou qui dessinait une belle fissure dans le plâtre, un cadre d’assez grandes dimensions renfermait plusieurs toiles sur lesquels se promenaient d’intrigantes figures. Après s’être penchée en avant pour observer et froncer les sourcils pour mieux observer au travers de ses yeux malades, Cyllène s’aperçut qu’il y avait là quelque chose d’abstrait, et que la couleur n’était qu’un piège pour l’œil qui cherchait les formes dans les silhouettes vaguement humaines qu’il y reconnaissait. Des vagues de couleur, des courbes qui formaient comme une musique extraite des sons, un visage presque distinct mais pourtant indéfinissable ; la jeune femme intriguée y aurait passé le restant de la nuit, si elle ne s’était pas soudainement laissée surprendre par le retour d’Ingmar, qui tenait entre ses mains un petit plateau sur lequel étaient posées deux tasses débordant d’une fumée transparente.

 

            Poussée par la surprise, Cyllène se laissa emporter par un réflexe qui la précipita sur un côté de son fauteuil, et lorsque ce fut au tour d’Ingmar de s’asseoir, sa main alerte s’était figée sur sa cuisse, comme si elle avait espéré y trouver son arme de service. C’était toujours de la même façon un peu stupide que souriait Ingmar, mais derrière la simplicité de ses apparences, l’intensité de son regard ne manquait jamais de rappeler quel était l’intérêt de la moindre de ses pensées, aussi ses gestes, aussi insignifiants parussent-ils, étaient précisément mesurés et calculés par la jeune femme qui le toisait à chaque instant, sans que jamais ils n’échangeassent un seul mot. Le thé était encore extrêmement chaud lorsqu’Ingmar le fit couler entre ses lèvres, mais sur son visage on ne vit pas la moindre ombre de douleur ; il paraissait au contraire calme et chaleureux, et Cyllène le savait bouillonnant d’impatience et torturé par ses desseins. Cela la rendait si nerveuse, qu’elle aussi se sentait bouillir à l’idée d’arracher à la poche de sa veste les billets qu’elle avait reçus, de les lui jeter au visage, et de s’en aller à tout jamais. Ingmar avait le visage de l’homme le plus commun, personne n’eût su le reconnaître dans la rue, et tout dans ses gestes dénotait une banalité et une indifférence sans faille.

 

«          -Vous ne buvez pas ?

            -Excusez-moi, se défendit Cyllène en montrant la paume de sa main à la tasse qui restait fumer sur la table basse entre leurs fauteuils respectifs, je préfère attendre que cela refroidisse.

            -Oui bien sûr, répondit aussitôt Ingmar avec un geste courtois, je ne voudrais pas que vous vous brûliez. Je sais ce que cela fait, de brûler.

            -Est-ce que c’est pour le métropolitain que vous brûlez de la sorte ?

            -Ah-ah, on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous. »

 

            Après avoir brièvement contenu une moue d’étonnement, Cyllène laissa tomber ses yeux vers le plancher, dont la plupart des lattes étaient déboîtées, mais ce qui retint particulièrement son attention pendant les quelques secondes qui alourdirent ce moment de silence, ce furent les tas de livres qui semblaient avoir été jetés dans le désordre, et qui formaient des amoncellements irréguliers dans les coins de la pièce. Ils n’étaient pas nombreux, pas plus d’une centaine, mais les petites piles défaites qu’ils formaient, occupaient une grande part de l’ombre dans laquelle vivait Ingmar, et, bien qu’elle n’eût pas le temps de les observer assez longuement, Cyllène crut reconnaître les vieilles couvertures tout usées de couleur chair des livres d’histoire et de langues d’autrefois. Afin de rendre à Ingmar l’impression que c’était encore à sa personne qu’elle portait de l’intérêt, la jeune femme se força à boire un peu du thé qui avait à peine refroidi, mais en face d’elle l’homme ne semblait plus le même depuis qu’elle s’était aventurée à parler du métropolitain. Un craquement retentissait dans la nuit, et l’on devinait alors la présence d’un chat ou de quelque animal indésirable de l’autre côté des volets qui barraient l’ouverture de la fenêtre. Cette dernière était en effet fendue d’un petit éclat par lequel on percevait le passage d’un courant d’air si léger qu’on le voyait animer les fibres d’une minuscule toile d’araignée avant de le sentir passer.

 

«          -Est-ce que vous avez quelqu’un dans votre vie ?

            -Je vous demande pardon, fit Cyllène dans la surprise que venait de soulever en elle la question.

            -Eh bien oui, se justifia Ingmar en haussant les épaules, ça ne doit être facile pour personne de vivre avec quelqu’un qui travaille la nuit.     

            -Peu importe, répondit confusément Cyllène, cela ne vous mènera nulle part.

            -Je pensais juste, poursuivit-il comme si son interlocutrice était restée muette tout en reposant sa tasse de thé sur la table basse, que les gens amoureux se découvrent souvent des principes. Alors je me disais que pour accepter ma proposition, c’est que vous deviez être de ceux qui préfèrent les compromis.

            -N’en dites pas trop dans ce cas-là, vous pourriez être déçu. »

 

            Tandis qu’Ingmar prenait sa respiration pour se préparer à rajouter quelque chose, Cyllène observa une nouvelle fois son visage sur lequel elle ne parvenait à lire, et c’était certainement là ce qui l’angoissait le plus dans ce personnage qui s’abritait derrière la plus petite des parcelles d’ombre. Ce ne fut qu’à ce moment que Cyllène remarqua plus précisément ses petits yeux vifs, un peu bridés, malsains, et ce regard l’intimida tellement qu’elle ne le supporta pas bien longtemps. Au lieu de cela, elle observa, plus brièvement encore, les petits objets qui était disposés de part et d’autre d’une autre petite table qu’elle n’avait pas encore remarquée, car celle-ci se trouvait dans le renfoncement d’une fenêtre, à moitié cachée par un rideaux poussiéreux. Sous la lampe au grand abat-jour qui y était posée, Cyllène eut juste le temps d’apercevoir un petit cadre sous le verre duquel était gardée la photographie d’une fille, dont elle ne vit cependant que le manteau rouge, et la noirceur de la chevelure. Elle en était déjà à imaginer que cette femme était probablement trop jeune pour être l’une des amantes d’Ingmar, peut-être plutôt une fille ou une nièce, lorsque celui-ci reprit la parole pour déclarer d’un ton intentionnellement grandiloquent :

 

«          -Rassurez-moi, vos intentions à mon égard n’ont pas changé, n’est-ce pas ?

            -Non, assura Cyllène comme au retour d’une longue errance spirituelle, bien sûr que non. Ce n’était pas possible ce soir. Un pauvre diable passait la nuit dans la station.

            -Je vois, fit alors Ingmar en s’affaissant dans le fond de son fauteuil, il y a donc un cœur sous cet uniforme. »

 

            Tout en croisant les mains sur son ventre comme pour se préparer à s’endormir, Ingmar observa délicieusement les courbes qui se laissaient deviner sous le cuir noir de la veste de Cyllène, qu’elle s’empressa cependant de dissimuler derrière ses bras qu’elle leva afin de porter une nouvelle fois la tasse de thé chaude à ses lèvres. L’homme sourit quelques instants, pensant à de bien autres choses et à des desseins si lointains que Cyllène elle-même n’avait aucun intérêt à s’y immiscer, et toutes ces pensées perdirent son regard dans les brumes obscures du salon, mais rapidement il leva une main dans la direction du couloir qui était resté ouvert ; d’une voix chaleureuse mais d’autant plus troublante que c’en était à nouveau une autre, il annonça à Cyllène qu’elle pouvait bien repartir. Confuse, la jeune femme se sentit traversée d’un terrible froid, et après avoir levé les yeux du fond de sa tasse de thé sans véritablement comprendre ce qu’elle venait d’entendre, elle ne sut si c’était le visage d’Ingmar qu’elle devait regarder, ou bien les objets qu’elle découvrait autour d’elle à chaque instant ; un nouveau cadre un peu plus grand que le précédent, dans lequel se trouvait à nouveau la photographie de cette mystérieuse jeune fille au manteau rouge, un vase recollé de toutes parts, d’autres livres déchirés qui reposaient quant à eux sur des empilages de boîtes de conserve.

 

«          -Je crois en effet qu’il vaudrait mieux que nous nous retrouvions demain soir, déclara Cyllène en se levant lentement après avoir reposé la tasse de thé sur la table basse, à la même heure.

            -Ce sera parfait, dit Ingmar en appuyant un sourire excessivement faux, je vous attendrai sur la place de l’Hôtel Dieu plutôt que de vous obliger à vous déplacer jusque chez moi.

            -Oh, je ne crois pas que ce sera la peine vous savez…

            -Allons allons, força Ingmar sans bouger de son fauteuil et sans même changer de cette position qui maintenait sa main tendue en l’air, vous connaissez le chemin du retour je crois.

            -Oui, dit Cyllène en disparaissant finalement dans le couloir qui fermait les ombres autour du salon, je vous souhaite une bonne nuit. » 

Commentaires (1)

1. Pedro Fabian 03/07/2011

Hola Laurent, pues buen trabajo

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