Sur le seuil du miroir

15 Juillet 1862 ; Liddell Castel ; Oxford ; Angleterre.

La vive lumière de l’éclair traversa la fenêtre tachetée de pluie puis traversa le couloir, projetant pendant une fraction de seconde l’ombre translucide du lustre sur le sombre mur d‘en face. Le calme de la nuit retomba brutalement et le lustre se rendormit aussitôt. Seul le fracas de la tempête à l’extérieur grommelait dans la douce pénombre lorsque gronda la lointaine et angoissante déflagration. Le tonnerre fit trembler les fenêtres, osciller les tableaux et frémir le lustre dont le tintement courut le long de la coursive. Pluvieuse et cristalline, la nuit semblait chanter la démoniaque sérénade pour les enfants qui ne dormaient pas.

L’orage s’essouffla bientôt. Restèrent alors le vent soufflant lugubrement dans les branchages de l’érable et la pluie qui hantait les abords des grandes fenêtres grisonnantes. Un nouvel éclair illumina subrepticement l’horizon, dessinant les collines de l’Oxfordshire dans l’instant unique et ouvrant une longue silhouette dans l’obscure fente du couloir. La nuit retomba aussitôt, fermant le couloir de toutes parts. La silhouette dont le bruit des pas sur le plancher se mêlait dorénavant aux gémissements de la tempête passa en silence face à la fenêtre opaque. Le bois sous la tapisserie cessa de grincer et le fantôme ouvrit la porte sur la poignée de laquelle sa main froide s’était posée.

L’âme de la nuit se déversa en un seul flot dans l’obscure petite salle aux multiples reflets d’argent. A l’intérieur bruissait comme une sourde et rassurante comptine ; le mélancolique frémissement des gouttes de pluie sur le toit du manoir. Sans qu’aucune bougie ne s’allume, une lueur émergea très lentement des ténèbres et tandis qu’un brouillard bleuté se répandait dans la froideur de la pièce, le fantôme s’avança vers le miroir qui trônait au milieu du palais de carrelage où s’égouttait le soupir de l’eau courante dans les canalisations. Sur la paroi argentée du miroir apparut le visage de la petite fille. Les ténèbres s’étaient emparées de ses pommettes creuses et de son teint pâle, mais ses yeux verts plongèrent un regard interrogateur et émerveillé dans l’obscurité de la glace, et le miroir lui rendit bientôt cette lueur d’intelligence. Intriguée, la petite fille s’appuya alors sur le lavabo et rapprocha son visage scintillant de son reflet. Le spectre blafard du miroir s’exécuta à son tour, et sous la sérénade de la pluie, la fenêtre du reflet parut enfin s’ouvrir.

L’enfant baissa alors les yeux et dans le meuble verni de blanc, elle ouvrit un tiroir d’où elle sortit une paire de ciseaux. Le cliquetis de l’instrument teinta de la même façon que le lustre et en quelques gestes grossiers, la petite fille se coupa les cheveux. Sa longue chevelure brune qui auparavant flottait dans son dos tomba sur le carrelage. Morte. Ne restaient alors que des fourches maladroites prolongeant tombant sur ses fébriles épaules et une frange qui lui barrait le front. La petite garda un amas de cheveux au sein de son poing et demeura dans une léthargie complète, hermétique à toute pensée.

Soudain, quelque chose bougea dans le miroir. La petite y plongea de nouveau son regard et son horreur lui souleva le cœur. C’était elle qu’elle voyait dans la nuit ; strictement elle, puis ses yeux d’absinthe jusqu’à sa chevelure tranchée. Lentement, son reflet pencha la tête sur l’épaule, la petite fille l’imita alors. Les ténèbres enflèrent progressivement et alors qu’elle commençait à se laisser happer dans la pénombre, la petite fille désira rester. Un peu plus. Or elle se dressa sur la pointe de ses pieds nus de façon à se retrouver seule en plein milieu du miroir et se concentra sur son regard qu‘elle commençait à trouver beau. La nuit dilatait ses pupilles et sans effort, sans sentiment, elle se rendit alors compte du glaçant effroi qu’elle portait en elle, dans son regard.

La porte claqua soudainement, mais l’enfant ne s’en rendit pas compte. Enfermée dans la salle d’eau, la nuit ricochant sur le scintillement du carrelage se mit à gonfler dans le vide comme de la levure et rongea les murs blanchâtres, dévorant tout autour de la fillette avec la même langueur morbide que la mérule. Sans détacher le regard des yeux de son reflet malgré le froid et la douleur qui les atrophiaient, l’enfant attendit qu’il ne reste plus qu’elle et son image. Elle attendit ; longtemps elle attendit. Sa patience prit en mal le fracas de la tempête et après une heure entière suspendue dans le vide, face à elle-même dans un silence religieux, la petite fille put voir devant elle la surface argentée pétrifier son image à tout jamais. A mesure qu’elle reprenait conscience, la petite fille réalisa qu’elle avait froid et comme ses yeux s’étaient complètement desséchés, elle cligna. Mais lorsqu’elle réapparut devant le reflet, un profond malaise la saisit. Il lui sembla que l’image du miroir avait omis de cligner à son tour. Elle cessa alors de respirer et regarda encore plus attentivement ce qu’il restait de son visage dans la nuit qui la dévorait.

Ce fut cependant qu’elle aperçut, imperceptible et répétitif, le mouvement de ses épaules qui se dressaient à chaque fois que sa poitrine se remplissait d’air. Lorsque ses yeux angoissés hésitant à revenir en arrière revirent le visage de tendre porcelaine, le cadre du miroir avait disparu et le regard s’était complètement noyé dans une tâche opaque que seul dissipait son fin nez. Une petite ombre se dessinait à l’embrasure de ses lèvres violettes. Elle lui souriait.

La petite fille arrêta soudainement et reposa le talon de ses pieds nus sur le carrelage glacé. Elle se plaqua alors les mains sur le visage, comme pour s’arracher les yeux et tandis qu’elle commençait à gémir de peur, la petite retourna vers la porte derrière laquelle la stridente clameur de la pluie s’était à jamais estompée. Sous ses pieds fébriles elle sentit craquer les cheveux qu’elle s’était coupés et alors qu’elle ouvrait une embrasure dans la porte pour disparaître, elle entendit un écho derrière elle :

« Ne t’inquiète pas ; je vais les ramasser pour toi. »

Elle s’en alla et en silence referma la porte sur son passage. Tandis qu’elle marchait le long du couloir avec une discrétion tendue par sa terreur, l’enfant ne prêta pas attention à la profonde vermeille qui épousait les boursouflures des nuages à l’extérieur. La nuit s’était gonflée encore plus et la tempête allée vers d’autres horizons. Une présence semblait rôder dans la coursive.

En retenant son souffle, elle ouvrit la porte de sa chambre et entra. Seule la lumière nébuleuse de la nuit se déversant par la fenêtre voilait d’un baldaquin de ténèbres le petit lit dans lequel elle apercevait déjà la trace d’un corps qui y avait reposé. En s’allongeant sur les couvertures froissées puis en s’appuyant sur l’oreiller qui portait l’empreinte d’un visage, la petite fille foudroyée d’anxiété et toute tremblante sentit émaner du lit la chaleur de quelqu’un d‘autre. Elle ferma alors les yeux et tandis qu’elle s’endormait de force, un faible chuchotement s’éleva autour d’elle :

« Merci… »

J’ai tout vu, tout entendu ; je me tenais dans l’embrasure de la porte de ma chambre, au bout du couloir lorsque ma petite sœur s’était levée pour aller à la salle d’eau pendant l’orage. Lorsque je suis retournée me coucher, je n’ai pas pu me rendormir alors je suis restée regarder le vieil érable dans le jardin depuis ma fenêtre, et j’ai écouté Alice parler toute seule de l’autre côté du mur qui sépare nos chambres. Même aujourd’hui je me souviens, mais ne comprends pas ce qu’était restée dire Alice durant les quelques heures qui la séparait de l’aurore…

Commentaires (1)

1. Fol 26/07/2007

Mais c'est un vieux truc recyclé ca... Je l'ai déjà lu ^^

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