Chapitres 7 a 9

Je devinais derrière mes paupières fermées mes petites sœurs qui s’étaient rapprochées de Monsieur Dodgson, qui posaient leur tête quelque part pour supplier le narrateur de les emmener dans son monde merveilleux, car je devinais également à travers le sourire qui se dessinait automatiquement sur mes lèvres chaudes et à la voix suave du révérend que celui-ci se laissait emporter dans un soudain accès d’imagination et que la barque restée à quai ne lui serait d’aucune utilité pour naviguer vers des horizons qui n‘auraient de raison que son imagination. Il s’était soudainement fait beaucoup plus sérieux et naturel que ce à quoi on était habitué, et je sus à tout ces éléments qu’il était de nouveau parti pour nous raconter une histoire qui autrefois m’aurait également émerveillée lorsqu’ Alice demanda :

« -Est-ce que vous allez nous raconter une histoire qui s’est vraiment passée ?

-Sachez qu’aucune histoire ne s’est jam…ja…jamais ni passée ni invent…t…tée, car elles existent toutes dans et l’espoir et d…d…dans ce temps magique que l’on utilise ; l’imp…p…parfait.

-Où est-ce que ça se passe ? Interrogea hâtivement Edith.

-Mais l’histoire commence sur un talus, au fond d’un grand jardin, fit alors Monsieur Dodgson d’une nouvelle voix envoûtante que plus personne n’osa interrompre, il y avait une fois par une chaude après-midi d’été une petite fille nommée…Alice. Toute cette chaleur l’empêchait de réfléchir, si bien qu’elle ne trouvait rien d’autre à faire dans son ennui et dans sa torpeur que d’attendre le sommeil en tressant une guirlande de pâquerettes. »

Cette histoire de chaleur assommante et de tresse de pâquerette me semblait plutôt originale pour une invention de Monsieur Dodgson, mais elle me donna surtout envie de chavirer à mon tour dans le sommeil, comme le révérend Duckworth qui, à l’ombre d’un autre pommier, avait fait tomber son chapeau sur ses yeux et faisait paisiblement la sieste en tenant entre ses lèvres un brin d’herbe qu‘il faisait rouler pour signifier qu‘il était toute ouïe. En revenant à ce que racontait notre cher révérend, j’appris que la mystérieuse petite Alice dont il nous faisait le récit avait à côté d’elle une grande sœur qui était supposée la surveiller tout en lisant un livre qu’Alice avait à quelques reprises essayé de lire, mais la lecture qui ne comportait ni dialogue ni image semblait avoir davantage suscité sa perplexité et son dégoût que sa curiosité naturelle. Elle était donc condamnée à s’ennuyer au soleil en cherchant de la main les pâquerettes les plus proches d’elle lorsqu’un lapin blanc vêtu d’un gilet rouge et portant une montre à gousset dans la patte avait soudainement surgi de l’herbe.

Il paraissait que cet étrange animal se disait en plus à mi-voix qu’il était en retard, mais je me demandais ce qu’il y avait de plus bizarre dans ce que racontait Monsieur Dodgson ; le fait qu’un lapin soit en retard, qu’il s’en plaigne, qu’il soit ainsi accoutrée, ou qu’Alice ne trouve justement ni l’un ni l’autre et encore moins le dernier bizarres ? Le récit du révérend ne fit qu’évoquer la question car le conteur voyait bien dans le regard avide et impatient de son public que celui-ci portait moins d’intérêt à s’interroger sur les pensées de la protagoniste à ce moment-là qu’à ce qu’elle allait faire, si bien que lorsque le lapin s’enfuit à toute vitesse, Monsieur Dodgson modula son histoire de façon à ce que la curiosité d’Alice la mène jusqu’à l’entrée du terrier dans lequel avait plongé l’animal. J’étais moi-même, dans cet état qui précède de peu le sommeil et dans lequel on est encore parfaitement conscient mais livré au déchaînement de nos pensées les plus enfouies, si discrètement attentive à ce que racontait le révérend que je n’avais pas pris la peine de remarquer que cette histoire de lapin ressemblait quelque peu à ce que ma petite sœur avait prétendu avoir vu au fond du parc, et que j’appelais déjà une hallucination.

Les histoires de Monsieur Dodgson, même les plus invraisemblables avaient presque toujours comme fondement quelque chose qu’il voulait nous affirmer comme véridique, et comme la réserve d’histoires qu’il avait semblait inépuisables et que le révérend ne pouvait avoir vécu éternellement, il était finalement normal que certaines histoires se répètent de temps en temps justement parce qu’elles se réfèrent à la même anecdote que dramatisait le narrateur. Lorsque j’abandonnais ces pensées pour me laisser bercer par la voix de Monsieur Dodgson dans le frémissement des feuillages, son personnage semblait s’être rendu compte de l’absurdité d’un tel personnage et avait traversé le champ en courant pour se retrouver au pied de la haie, sur le seuil du terrier où avait disparu le lapin, et, comble de la bêtise et de l’irresponsabilité d’un enfant dans le raisonnement que j’étais encore capable de mener sur ce que j’entendais, Alice s’engouffra à son tour dans le terrier, sans réfléchir.

« -Mais comment diable pourrait-elle bien en sortir ? M’écriai-je sans même m’en rendre à haute voix.

-Ina ! S’écrièrent en chœur Edith et Alice qui en avaient visiblement peu faire de mes examens pourtant sensés de ce que nous racontait avec un peu trop de facilité le révérend.

-Une nouvelle f…f…fois, aucune de vous n’a ni tort ni raison, fit celui-ci, car Lorina nous offre ici une bi…bi…bien belle considération, m…mais Ina, ne sens-tu jamais en toi fourmi…mi…mi…fourmiller ce secret instinct qu’au fond de t…t…toi t…t…ta vie n’aura de sens qu’en passant pa…pa…par ce chemin ?

-Si, et ce ne sont alors plus des fleurs, de l’herbe ou du gravier que je vois sur le sol, mais les cases d’un échiquier, répondis-je mystiquement.

-Monsieur Dodgson, reprit aussitôt Alice que ces discours ne touchaient pas, que va faire Alice par la suite ?

-Est-ce qu’elle s’est réellement engouffrée dans le terrier ? Surenchérit Edith.

-A la vérité, le trou était si large qu’Alice put y ramper en effet, car il était d’abord creusé horizontalement, comme un tunnel ! »

Le désir de véridicité d’une histoire n’était pas pour moi une obsession, mais je commençais à me soucier de cet abus de merveilleux qui pourrait polluer l’esprit si sensible et délicat de ma petite sœur qui plus que jamais portait une grande attention à ce qu‘on lui racontait. Je trouvais déjà plus plausible qu’un lapin albinos finement habillé et obsédé par son retard ait creusé un terrier comme un tunnel, mais Monsieur Dodgson en m’adressant un regard de coin pétillant sut qu’il avait piqué ma curiosité à un point où moi-même le rejoindrais dans son récit lorsqu’il précisa qu’Alice, avant même de s’être posée la même question que moi, tomba brutalement dans un puit. Je me gardai de montrer l’intérêt que j’avais dorénavant à suivre cette aventure merveilleuse lorsque la protagoniste tomba dans un obscur trou sans fin, et je restais les yeux fermés, le visage tourné vers la cime des pommiers.

Cette description du seul néant et de l’infinie stérilité imaginative que pouvait éveiller en Alice l’espoir de la quête d’une chimère, elle-même aux prises avec le temps, qui aboutirait sur le monde frigide des adulte tendu sur le fil tranchant de la réalité, dans lesquels s’engouffrait au péril inconsidéré de sa vie la malheureuse enfant piquée par la curiosité, ne semblait pas satisfaire la petite Edith, car elle ne manqua bientôt pas d’interrompre le révérend qui avait levé les mains au ciel dans la violente exaltation que lui insufflait un si prodigieux éclair d’inspiration, en tirant sur sa redingote noire et en lui demandant :

« -Mais que se trouve-t-il au fond du trou ?

-Vois-tu, pe…pe…tite Edith, fit Monsieur Dodgson après un amusant silence durant lequel il avait cherché une réponse, le fondu…dute…le fond du trou n’arrivait passi…passi…pas si vite, et dans l’épaisse obscuri…ri…rité Alice ne pouvait rien di…distinguer. Comme dans sa chute elle en avait le t…t…temps, elle regarda sur les parois et y décou…cou…couvrit toutes sortes d’objets qu’elle avait déjà vus maintes f…f…fois. En effet, éta…ta…tagères, placards et parfois m…même c…cartes de géographie…phie…phie et tableaux garnissaient les p…parois du p…puit lorsque sur l’une des planches Ali…lice trouva un…un…bégaya Monsieur Dodgson en balançant son regard partout autour de lui jusqu’au moment où il trouva à côté d‘Edith, posé sur la nappe du pique-nique, un pot de marmelade…un pot !

-Un pot de quoi ? Demandèrent les deux petites au comble du ravissement.

-Le pot di…di…disait « Marmelade d’orange », lut Monsieur Dodgson en en dévissant le couvercle puis en en découvrant le contenu, m…mais il était pa…pa…passé par la vidange…soupira-t-il en voyant les restes d’orange qui se trouvaient au fond du récipient. Alors Alice dans son dé…désa…sa…sap…pointe…te…tement replaça le pot dans le placa…ça..card que dans sa chute elle croisa le p…plus tôt. 

-J’espère qu’elle l’a fait également dans la peur de tuer quelqu’un dans le cas où elle l’aurait lâché dans le vide, commentai-je avant d‘écouter la suite de l‘histoire. »

Je ne pus m’empêcher de sourire en songeant à cette chute vertigineuse dans laquelle Alice avait le temps de se soucier d’un pot de marmelade d’orange et de mener quelque raisonnement dont Monsieur Dodgson nous donnait le détail, alors qu’à la maison, ma petite sœur avait une fâcheuse tendance à dévaler les escaliers avec une assurance claudicante, et la pauvre avait déjà plusieurs fois dégringolé les marches pour se retrouver dans le hall d’entrée, les fesses par terre et le dos tout endolori.

« -Mais Alice ne fait que tomber pendant ce temps-là, continua Alice, elle ne doit pas être très loin du centre de la terre et si elle continue ainsi, il y a de fortes chances pour qu’elle se retrouve parmi ces gens qui marchent la tête en bas !

-Certes, mais sau…sau…riez-vous me dire, si elle se tr…tr…ouve au centre de la terre, quelle distan…tan…tance il lui reste à faire pour atteindre ce drôle d’empi…pi…pire ?

-Eh bien, hésita la petite sœur, je ne sais si c’est en Nouvelle-Zélande ou en Australie qu’elle se retrouverait, il faudrait qu’elle demande à des gens si elle parvient à marcher la tête en bas, mais comme la terre a un diamètre de treize milles kilomètres je crois, vers le centre de la terre, cela doit représenter une chute de six à sept milles kilomètres…

-C’est p…p…peut-être exact, mais quel est le nom porté par les…za…za…habitants de cette pa…pa…partie du monde occultée ?

-Les Antipattes ? Proposa timidement Edith, il faudrait qu’elle le demande poliment en faisant une belle révérence.

-Une rêvé..vé…vérence, c’est précisément cela la solu…lution, fit Monsieur Dodgson avec malice, il lui faut alors s’entraîner à en faire dans un tourbi…bi…billon, car imagi…gi…ginez-vous faire une ré…révérence alors que vous tombez dans le vi…vide comme en enfance. »

Les petites filles hochèrent la tête avec approbation et renouvelèrent leur attention à l’histoire du révérend. La tête posée sur mes mains croisées, je sentais la même somnolence que le personnage de Dodgson s’emparer de mon corps tandis que j’entendais la rumeur des grillons monter dans l’herbe. Pendant un nouveau monologue absurde d’Alice, je tournai la tête vers le révérend Duckworth qui s’était adossé au tronc du pommier le plus proche du mien, à l’autre côté de la nappe de pique-nique, mais sous son chapeau melon qui cachait son visage, je ne vis plus s’agiter le brin d’herbe qu’il tenait entre ses lèvres. Soudain, Monsieur Dodgson hurla : « Patatras ! » et le révérend Duckworth fut violement arraché à son sommeil, au point que le brin d’herbe glissa de sa bouche, mais moi je souriais tendrement car je m’étais attendu à une si surprenante chute qui intervenait invariablement au terme d’un petit silence créé par le narrateur. Lorsque les deux sœurs eurent repris leur souffle et que le révérend Duckworth eut repris la confortable position de sa sieste, Monsieur Dodgson nous apprit qu’Alice venait en fait de terminer sa chute dans un tas de feuilles mortes que le lapin avait sûrement accumulées là de façon à faire un coussin. Celui eut d’ailleurs juste le temps de se laisser apercevoir courant loin devant Alice dans un nouveau tunnel et s’écriant : « Par mes moustaches et mes oreilles : Comme il se fait tard ! »

« -Comme il se fait tard ! Répéta le révérend Dodgson en regardant sa propre montre à gousset qui indiquerait bientôt seize heures trente. Et si nous allions voir les canards ?

-Est-ce que nous allons prendre la barque ? Demanda Edith, rayonnante.

-Je ne sais pas, murmura le révérend Duckworth en parlant pour la première fois depuis l’ombre, cela dépendra de la force que j’ai dans les bras.

-Car Monsieur Duckworth se chargera bien de ramer, fit Monsieur Dodgson en se levant péniblement, mais en attendant, préparons le goûter ! »

Les deux révérends n’eurent rien à faire car tandis qu’Edith et Alice s’étaient jetées sur les provisions qui avaient été laissées de côté pendant le pique-nique et qu’elles les chargeaient dans des baluchons, je me conviais à l’allègre ambiance qui poussait à l’entreprise et j’aidais les deux hommes à nettoyer puis plier la nappe ainsi qu’à garnir les deux paniers en osiers que Monsieur Duckworth avait amenés. Alors que je fixais à l’aide d’une ficelle une serviette à l’un des paniers pour que celle-ci en recouvre solidement le contenu, la main un peu ridée de Monsieur Dodgson qui voulait le soulever effleura la mienne. J’entendis alors sa douce voix commencer :

« -Ina…

-Que se passe-t-il ? Demandai-je lorsque je fus remis de ma maladresse.

-Non, votre main est rassurante.

-Merci, répondis-je un peu gênée, je suis impatiente de connaître la suite de votre histoire.

-Et moi la vôtre. »

Je me souviens ne pas avoir compris ce que voulait dire Monsieur Dodgson par là, et pour la première je m’en sentis un peu troublée, mais l’après-midi était si belle que je ne m’en fis pas davantage, et le révérend disparut sous son chapeau de paille qui le protégeait du soleil. Nous nous dirigeâmes tous les cinq vers le ponton qui s’avançait à travers les roseaux dans la rivière et Monsieur Dodgson qui s’était placé à l’entrée de la barque qui y était amarrée nous poussa de l’épaule chacune tour à tour pour que nous embarquions. Nous réussîmes tous à nous asseoir dans la petite embarcation d’où nous pouvions encore voir la fantaisiste maison de pierre du révérend derrière les haies de plantes exotiques et les ramures du saule pleureur. Je me trouvai à la proue du bateau, confortablement installée entre le clapotis des vagues et la caresse du soleil tandis que sur le banc au milieu de la barque, Monsieur Dodgson s’était assis entre ses deux auditrice qu’il entourait parfois de ses bras, et enfin Monsieur Duckworth se trouvait tout à l’arrière, aux rames, les provisions entre ses jambes, mais toujours une oreille attentive à ce qu’allait raconter son ami.

Le bateau se laissa flotter un court instant sur les eaux verdâtres de la Tamise après que les amarres aient été lâchées, puis Monsieur Duckworth fendit puissamment l’eau de ses épaisses rames, propulsant l’absurde navire en aval de la rivière, longeant les broussailles qui la bordaient et s’invitant parmi les gracieux cygnes qui semblaient observer leur propre reflet depuis le bout de leur cou courbé. Moi-même je me regardai par-dessus bord, sur les ondulations argentées de la surface en écoutant le sourd claquement de la coque qui retombait sur les vaguelettes à chaque coup de rame que donnait Monsieur Duckworth. Monsieur Dodgson, qui paraissait bien gai vêtu de clair sous son chapeau de paille et avec deux charmantes petites filles sous ses bras, resta quelques instants béat devant la magnificence de la nature sous laquelle nous naviguions, il ne semblait plus l’homme qui enseignait les mathématiques à peine quelques kilomètres plus loin, mais un enfant que l’on promenait sur les canaux de la vieille Venise. Alice embrassait de ses grands yeux verts la voûte scintillante des arbres penchés au-dessus de la rivière et on pouvait se rendre compte de son admiration à l’entrebâillement de ses mâchoires lorsqu’elle levait la tête pour regarder le nid d’une pie d’où s’échappaient quelques piaillements.

Cependant, Edith qui était restée contempler Monsieur Dodgson de son air rêveur, inter rompit le silence où se frayait le bruissement de la forêt et fit :

« -Et alors, que fit Alice ?

-Oui, parvient-elle finalement à rattraper le lapin blanc ? Renchérit sa grande sœur en s’agrippant au bras du narrateur.

-P…p…point de lapin blanc lorsqu’elle tou…tou…tourna le coin à son tour, répondit-il en simulant l’agacement, m…mais des lampes au plafond im…mi…mi…mimitant la lumière du jour, dans une lon…longue et ob…csu…bure…obscure pièce ayant pour seuls mo…mo…mobiliers une table de verre et une dizaine de portes tou…toutes fermées à clef. »

Je plongeai mon doigt dans les eaux ténébreuses dans lesquelles défilaient l’ombre des cimes tachetées de lumière. Je fus fascinée par la vitesse à laquelle défilait l’eau sous notre barque alors que Monsieur Dodgson ne faisait que ramer au rythme de la voix du narrateur dont je suivais l’histoire par brides. J’étais davantage passionnée par l’immensité sauvage de la forêt au sein de laquelle semblait nous mener la Tamise. Nous avions pourtant plusieurs fois eu l’occasion de la descendre jusque Nuneham de la sorte, mais il y avait quelque chose de différent cette fois-ci, c’était une impénétrable atmosphère qui n‘émanait plus du narrateur dont les charmes ne faisaient plus que ricocher sur ma carapace adolescente, mais de ma petite Alice dont l‘esprit était à un âge étrange dont l‘ambiguïté consistait à se construire sur l‘expérience.

Je sentais dans la voix du narrateur une ardente passion qui dépassait le cadre de sa propre histoire. Son regard était plongé dans les yeux de son public, et particulièrement dans ceux scintillants d’Alice sur l’épaule de laquelle il avait posé sa grande main agile. Désormais que nous étions au cœur de la promenade qu’il avait organisée, Monsieur Dodgson portait toute son attention aux insensées péripéties de son personnage qui amusaient mes petites sœurs et me faisaient tendrement sourire lorsque je devinais les ficelles qui s’y cachaient, il ne faisait plus attention à moi et je pus donc croiser mes bras sur le bord de la barque et y déposer ma tête. Je regardais ce grand miroir sombre et trouble tourbillonner en se laissant happer sous la proue de notre dérisoire embarcation de bois et j’en écoutais toujours le bruissement tandis que les feuillages murmuraient alentour. Mon jupon s’affaissa sur la forme de mes jambes et de la même façon, mes paupières se fermèrent irrésistiblement. C‘est alors que je m‘étais endormie.

« Ina ? »

Je me réveillai dans un sursaut, je me trouve trouvais toujours au bord de la Tamise, mais ce n’était plus mon rêve. Le fracas des eaux limoneuses à mes pieds me ramena subitement à la réalité et je me retournai pour apercevoir mon père qui venait de m’appeler. Il marchait lentement vers moi, dévêtu de son grand manteau noir et de son chapeau haut-de-forme, et à son air grave je devinais qu’il aurait eu les mains jointes dans le dos s’il n’avait pas porté Dinah dans ses bras. Je souris en le voyant avec la petite chatte, car il avait le mystérieux don de ne pouvoir se lier à quelque animal, et je trouvai étonnant qu‘il se déplace en personne pour me trouver plutôt que d‘en déléguer la tâche à Régina. Il ne me gronda pas comme je m’y attendais pour m’être éloignée de la maison sans prévenir, mais vint s’asseoir à côté de moi, sous le vieux chêne, tout en caressant Dinah dont les ronronnements me séduisirent.

« -Que diable fait Dinah dans la nature ? Grogna-t-il comme pour ne pas se montrer attendri par la chatte. N’êtes-vous pas supposées vous en occuper ?

-Sa maîtresse est plutôt Alice, je ne savais pas qu’elle était partie chasser les souris…

-Et toi, que chasses-tu ainsi ? Pas Dinah en tout cas.

-Je rêvais un peu.

-Oui, c’est important également, affirma Henry sans paraître lui-même convaincu. Mais ne préférerais-tu pas te trouver à la maison avec ta mère ?

-Voyons, nous n’avons pas manquées à Hannah, c’est comme si rien ne lui manquait.

-Détrompe-toi, elle aime beaucoup cet endroit également, à défaut de le montrer.

-Que veux-tu dire ?

-Ina, tu as eu treize ans, tu es grande maintenant. Annonça-t-il gravement.

-Oui…

-Ta mère et moi nous sommes rendus à Londres pour un conseil d’administration, et cette année sera ma dernière en poste à Christ Church.

-Qu’est-ce que ça veut dire ? Demandai-je après quelques instants de réflexion stérile.

-Ça veut dire que je ne serai plus doyen à partir de l’année prochaine. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais je suis un vieil homme et nous allons devoir déménager.

-Déménager ? Répétai-je, obstinée à ne pas comprendre.

-Ce n’est pas pour tout de suite, bien sûr, mais nous irons habiter à notre maison du bord de mer, en Pays de Galles.

-Llandudno ? Fis-je un peu confuse par ce que venait de me révéler mon père.

-Oui, c’est cela, Llandudno. Il n’y a que tes deux petites sœurs qui ne sont pas encore au courant car cela risquerait d’être un peu dur pour elles de l‘apprendre. S’il te plait, garde cela secret entre nous, je le leur dirai moi-même, d’accord ?

-D’accord, répondis-je en hochant la tête, cela restera entre nous.

-Je suis fier de toi et de la vitesse à laquelle tu as grandi, dit-il en me prenant par l’épaule. Nous aurons plus de temps à passer ensemble lorsque je ne serai plus doyen. »

Henry resta un moment à côté de moi pour regarder la Tamise, puis il déposa Dinah sur mes cuisses avant de se lever et de s’éloigner vers Christ Church en me demandant de m’occuper de la chatte. Celle-ci me regarda avec ses grands yeux scintillants, mais ils ne m’attendrissaient plus autant qu’auparavant. Tout semblait perdre prise sur moi depuis un temps que je ne parvenais à définir. Je me levai à mon tour et en me retournant je pus apercevoir les toits de l’école derrière les lointaines allées du parc, et mon père qui marchait seul dans l’herbe. Pour la première fois de ma vie, je le regardai vraiment, en dehors de toute notion de père et je vis qu’il était effectivement vieux.

Cette découverte me bouleversa peut-être encore plus que notre déménagement prochain pour notre résidence secondaire en Pays de Galles, à laquelle nous avions décidé de ne pas aller cette année. Henry George Liddell était le doyen de Christ Church depuis sept ans et à ce titre, nous habitions et allions tous à l’école à Christ Church depuis sept ans. Je n’avais que peu de souvenirs de ce qui avait précédé notre arrivée à Oxford, j’étais née à Westminster puis en 1855, mon père reçut sa mutation à Christ Church où à peine arrivées nous rencontrâmes Monsieur Dodgson. Tout était alors allé si vite dans l’amusement perpétuel et notre statut de privilégiés, les poses pour l’appareil du révérend et les histoires de celui-ci, la tendresse et les terribles colères de Régina, notre suivante, que j’en avais fais ma vie et l’idée de bientôt devoir disparaître d’Oxford m’emplit d’une mélancolie qui m‘obligeait à profiter de la plus petite parcelle de beauté que trouverais dans l’immensité délicieuse du parc.

La voix un peu hautaine de Hannah m’accueillit depuis le living lorsque je franchis le seuil de notre porte et que j’y déposai Dinah :

« -Lorina, où étiez-vous donc passée ? Et votre père, n’est-il toujours pas rentré ?

-Nullement, fis-je pour la railler, vous avez fait bon voyage, mère ?

-Bon, oui, et les rues de Londres sont si charmantes ! Je n’aime pas trop vous savoir toute seule dehors, ainsi je vous en prie, faites-vous escorter de votre gouvernante à l’avenir, nous en avons déjà discuté.

-Elizabeth a autre chose à faire que de se promener avec moi, soyez indulgente mère, répondis-je en montant les escaliers. »

Régina s’appelait en fait Elizabeth, mais personne dans la famille n’avait la moindre idée de là où moi et mes soeurs avions pu trouver le droit de la rebaptiser une fois qu’elle s’était trouvée chez nous, et Hannah s’en était fait une excellente raison pour ne pas faire comme les autres. J’en étais venue à la conclusion qu’Elizabeth ne nous avait tout simplement pas plu alors Edith, Alice et moi-même nous étions concertées pour affirmer que Régina convenait davantage à son énorme gabarit ingrat mais tendre et à ses colères. Nos parents n’étaient pas d’accord pour que les choses se passent ainsi, mais comme nous ne nous trouvions que très rarement tous ensemble, cela ne posait finalement pas de problème ; notre gouvernante était Elizabeth pour nos parents et Régina pour nous et Monsieur Dodgson.

Il m’avait semblé que notre suivante et Monsieur Dodgson se connaissaient avant que nous l’engagions. En fait, c’était ce dernier qui avait conseillé ses services à mon père, car le révérend enseignant également les mathématiques à Christ Church, les deux hommes étaient en contact. Je n’avais cependant jamais pensé à questionner Régina sur les liens qui pouvaient exister entre elle et ce mystérieux personnage, non qu’il n’existait pas de réponse, mais il me semblait que cela l’aurait gênée. En effet, en plus de nous escorter aussi souvent que possible chez Monsieur Dodgson, Régina aimait lui parler longuement lorsqu’il n’était pas réquisitionné par Alice pour une séance de narration qu’il ne refusait jamais et elle omettait parfois de préciser à mes parents que nous avions passé l’après-midi chez lui. Je ne le demandais pas au révérend en personne non plus, car je ne sentais pas en lui le sérieux nécessaire pour aborder le sujet qui me paraissait assez grave pour qu’il eût fallu que je le lise dans les yeux de la suivante.

En arrivant dans la coursive de nos chambres, je croisai Régina qui me sourit aussitôt qu’elle me vit. « Pensez à me laisser un peu de travail la prochaine fois, fit-elle en me souriant, vous faites trop bien votre chambre. » J’exécutai en guise de réponse une petite révérence, car une jeune fille aussi soignée que moi se devait naturellement de tenir sa chambre irréprochable. Dans celle-ci, la lumière du matin s’était estompée dans une douce ténèbre orageuse que faisait frissonner la brise fraîche qui rentrait par la fenêtre que la suivante avait laissée ouverte. Je traversai la pièce pour aller fermer la lucarne d’où je voyais l’ombre de gigantesques nuages courir sur les collines du Sud. Je me retournai alors vers mon lit où je m’étendis en apercevant le livre que j’avais posé sur ma table de chevet, il s’agissait d’un recueil de Byron que me contestait ma mère, prétendant que j’étais trop jeune pour sérieusement pouvoir lire de la poésie.

 

Mais en me laissant tomber sur la couche, je criai de peur en me relevant aussitôt en laissant mon livre voler dans la pièce, car j’avais senti sous mon dos quelque chose de dur sous les lattes. Je restai quelques secondes indécises au milieu de ma chambre, hésitant entre prendre mes jambes à mon cou, et aller chasser le monstre qui avait trouvé refuge sous mon lit. Je contrôlai alors mes tremblements et je me baissai pour relever les draps qui tombaient sur le parquet et pouvoir y jeter mon regard. Je restai muette de surprise, car tout ce que je découvris furent les quelques moutons de poussière ayant survécu au passage de Régina et l’ombre d’une paire de pieds. Je repassai alors la tête par-dessus ma couche pour dévisager l’imprudente personne qui se trouvait sur ces pieds et qui m’avait infligé une peur bleue. Je vis alors la petite Edith qui me regardait d’un air profondément désolé en joignant les mains.

 

« -Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur, fit-elle timidement en retenant ses larmes.

-Mais non, ce n’est rien, résonnai-je pour qu’elle ne se mette pas bêtement à pleurer en la raccompagnant vers la sortie, dis-moi juste pourquoi tu es entrée là sans mon autorisation.

-Je joue à cache-cache avec Alice, expliqua-t-elle une fois sur le seuil de la porte, et comme je ne l’ai trouvée nulle part, j’ai pensé qu’elle était peut-être dans ta chambre.

-Elle n’y est pas, répondis-je avec un sourire, mais je ne manquerai pas de t’appeler si je la trouve, d’accord ? »

Elle acquiesça aussitôt et tourna les talons pour s’éloigner dans le couloir, je refermai alors la porte. Une fois toute seule, je récupérai le livre avant de grimper sur mon lit où la bosse d’Edith ne se faisait plus sentir. J’ouvris alors le recueil de poésie et me plongeai dans les pages sans parvenir à me concentrer sur l’essence de ce que je lisais ; je me sentais troublée par ce que ma petite soeur m‘avait expliqué. Au bout d’une minute, je baissai mon livre et en retenant mon souffle, je fixai la psyché qui se trouvait en face de moi. Je me vis dans le reflet du miroir, à l’ombre du lit à baldaquin, mais juste à côté de celui-ci se trouvait une chaise sur laquelle se tenait Alice, m’observant tranquillement.

 

Commentaires (1)

1. Mélancholia 07/08/2007

J'ai fait la curieuse et ai lu les chapitres précédents que tu n'avais pas posté sur le cerle...
Je n'ai rien à dire de plus sur celui-ci...
Simplement je reste toute aussi captivée...

Ajouter un commentaire
 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site