Chapitres 4 à 6

J’eus soudainement l’impression d’être anormalement sujette aux hallucinations d’ordre divin lorsqu’au milieu de l’après-midi je me retrouvai allongée sous la cime d’un chêne bordant la Tamise derrière le parc. Au matin, je m’étais éveillée dans une lumière éblouissante et baignée d’une chaleur agréable, et je me retrouvai soudainement sous un ciel vaguement illuminé derrière son voile de nuages gris à l’épaisseur insondable. Les vents d’altitude drainaient cette triste masse avec une langueur déprimante dans un grondement inquiétant. Un nouvel orage paraissait se préparer, mais je restais pensivement assise sous la cime de mon chêne qui m’apportait une ombre dont je n’avais pas réellement besoin, car je grelottais de froid. Je ne rentrais cependant pas à la maison car le centre du parc que je connaissais jusqu’au moindre pétale de rose était désormais assez loin derrière moi et le début monumental de la Tamise aux eaux rousses chargées de limon m’aspirait dans son puissant grommellement.

Hannah aurait hurlé à me voir assise aussi près d’un danger mortel, car si j’étais tombée dans la rivière à ce moment-là, la force colossale des courants m’aurait happée comme une vulgaire branche et je me serais noyée depuis longtemps lorsque quelqu’un se serait rendu compte que j’étais partie me promener sans rien dire à personne, comme à mon habitude. Il me sembla cependant que le vacarme de la rivière se dilua dans l’air que dilatait autour de moi ma soudaine fatigue. Je commençais à avoir tellement froid à la seule pensée de toute cette eau véhémente à quelques mètres de moi qu’une sieste à l’ombre de mon chêne m‘engourdit l‘esprit et les membres, et ce fut les mains jointes sur mon ventre que je fermai les yeux. L’intense fracas de la rivière s’évanouit complètement et je n’entendis bientôt plus que les songes de la petite forêt où se mêlaient les chants de dizaines d’oiseaux mystérieux et le murmure des branchages.

Tandis qu’autour de moi se tordaient les branches et poussaient dans d’incroyables arabesques les bruns d’herbe au sein desquels les fleurs prenaient les couleurs d’enluminures de livres anciens dont les lettres déteignaient sur les pétales, je réalisais quel nouveau monde s‘ouvrait à mon imagination onirique. Tout devenait alors fou et disproportionné, des perroquets fantaisistes éclatant de rouge et des créatures hybrides aux cris amusants surgirent des sombres buissons, et au pied des arbres grandirent des dizaines de surprenants champignons. Je sautai sur la berge opposée et une fois assurée de ne pas m’être égarée après avoir vu les toits du manoir au travers de la cime, je m’assis au cœur d’un gigantesque plant de roseaux sur le bord de la rivière qui était devenue douce, paisible et étincelante.

A l’abri des occurrences étrangères dans ma frivolité, je m’affairais tout entière à profiter de l’omniprésence de la nature et de la pureté, et alors que je me surprenais à penser à la superficialité de notre existence à Christ Church dans un luxe qui m’empêchait de trouver la simplicité, je fus troublée par le bruit de pas derrière les fourrés qui ceinturaient mon havre. Comme je n’avais pas le souvenir d’une fois où j’avais été directement dérangée dans mes divagations, je me laissai guidée par ma curiosité, car je ne connaissais personne de ce côté-là de la Tamise. Imitée par tous les animaux merveilleux qui m’entouraient, je traversai les buissons silencieusement et lorsque j’aperçus le sentier sous la grande voûte éclairée des feuillus, je me confondis à la végétation et observai les promeneurs avec amusement, car il s’agissait de Régina, Alice, Edith et moi-même. La suivante tenait mes deux sœur par la main, et moi je marchais en tête du groupe, me promenant du regard dans l’épaisse nature touffue qui nous entourait de ses bruissements mystérieux.

« -Tu te rends compte, disait Alice avec éblouissement, il existe une maison de bois construite sur les rochers du plus haut volcan du monde dans laquelle une enfant un jour a fabriqué une lunette qui permet de voir les plus belles étoiles du ciel comme si l’on se trouvait à sa surface !

-Comment s’appelait cette petite fille ? Interrogea Régina avec cet air enfantin qu’elle avait gardé derrière ses joues gonflées et son corps imposant.

-Mary ! Clama aussitôt la petite Edith. Monsieur Dodgson nous a aussi dit qu’un jour l’une de nous devrait la rejoindre pour lui apporter le dernier ingrédient qu’il lui manque pour faire de l’élixir d’Estrellavoeux.

-De l’élixir d’Estrellavoeux !? S’étonna Régina en fronçant les sourcils. De quoi s’agit-il ?

-C’est un philtre faisant briller les étoiles si fort qu’elle deviennent trop lourdes pour rester accrochées au ciel, alors il en tombe tellement pendant la nuit que les gens de la Terre entière devraient se rassembler pour demander que leurs vœux les plus chers soient exaucés.

-Alors l’Estrellavoeux serait une bonne chose pour le bonheur et la paix dans le monde, pensa la suivante à haute voix, Vous vous rendez compte de la responsabilité qu’aura l’une de vous si vous rencontrez cette fameuse Marine ?

-Elles ne t’ont pas tout raconté, Régina, avais-je dit alors avec le même sourire qu‘elle car si je n‘avais plus l‘âge de combattre d‘écouter les histoires de princes charmants je prêtais une attention encore toute particulière à celles du révérend, car Marine est en fait prisonnière du Bredoulocheux, et ce n’est qu’au prix d’une subtile feinte que l’on peut contourner ce terrifiant dragon.

-Alors il va falloir faire preuve de bravoure et de sagesse pour parvenir à fabriquer de l’Estrellavoeux ! Annonça Régina en regardant successivement mes deux petites sœurs au visage fendu par leur sourire. »

Nous étions alors depuis longtemps passées devant moi, et je me souvenais dorénavant de cette formidable journée ensoleillée où tout avait commencé. Le quatrième jour de juillet, nous avions été laissées sous l’entière surveillance de Régina qui s’était mise d’accord avec le révérend pour que nous passions l’après-midi avec celui-ci. Alice devenait alors incontrôlable et se mettait à sauter de joie, tout comme Edith qui se sentait comme la veille d’un départ de vacances à Llandudno, enivrées à l’idée de se régaler des contes de Dodgson. Comme j’étais plus vieille qu’elles, ce n’était plus avec le même intérêt que je m’y rendais également, mais comme depuis que j’étais toute petite nous avions l’habitude d’honorer de notre visite le révérend au moins quatre fois par trimestre d’été, je ressentais un étonnant plaisir à me retrouver en la compagnie de cet homme plein de malice et de tendresse enfantine.

Derrière les roseaux, nous aperçûmes les cygnes et les oies sauvages qui peuplaient cette zone de la Tamise autour de laquelle Dodgson aimait déambuler, tandis que la toiture de sa maison nous apparaissait. Le révérend vivait à l’orée de la forêt, mais il se trouvait toujours à la ville, à quelques quartiers dont nous sentions la clameur et l’animation, de la cathédrale d’Oxford. Nous passâmes à côté du ponton de bois qui s’avançait dans les eaux miroitantes de la rivière où était amarrée une petite barque, puis nous traversâmes le jardin merveilleux planté des plus prodigieuses extravagances de la nature dans lesquels s’aventuraient des nuées de papillons et d’insectes grésillant, et d’un grand saule pleureur où était suspendue une confortable balancelle où se tenaient assis certains de mes meilleurs souvenirs d‘enfance.

Tandis que je me plongeais dans cette époque riche en émotions qui me semblait révolue, Edith et Alice s’extasiaient des prodigieux chatoiements de leurs sens, et Régina surveillait d’un œil enflammé la façade de la maisonnette, à la fois si semblable à toutes celles d’Oxford et originale dans son environnement. Nous nous postâmes devant la porte et tandis que la suivante avait autoriser la petite Alice à frapper, je restai au pied du seuil, observant d’un œil rêveur les grands cygnes penseurs. Enfin, après quelques secondes de flottement, la porte s’ouvrit sur un homme gigantesque et maigre, vêtu de noir depuis ses chaussures jusqu’à sa chemise, à l’exception de son col blanc, et au visage rond dont les traits immobiles à force de les plisser dans d’intenses réflexions me faisaient sourire. Sous son air mélancolique et sa chevelure farfelue, ses petits yeux noirs saillants nous accueillirent chaleureusement tandis que nous faisions toutes une belle révérence.

« -Mais que…que vois-je ! S’exclama-t-il en ouvrant subitement les bras dans un sourire radieux, ce sont mes…mes adorables peu…peu…petites Liddell et leur gou…gou…gouvernante Régina !

-Enchantée, Monsieur Dodgson, joua courtoisement Alice en exécutant une révérence tandis que l’intéressé s’était penché pour caresser la chevelure brillante d’Edith. »

Il me semblait que c’était moi la plus adulte dans ce conte lorsque je vis le révérend embrasser Régina et inviter à renfort d’emphatiques courtoisies dissimulant à peine l’organisation du rendez-vous. Je souris et lorsqu’il me vit à mon tour, Monsieur Dodgson posa les poings sur ses hanches et continua de sa profonde voix de conteur éphèbe :

« -Hé bien, Mademoiselle Lid…Liddell, votre langue serait-elle tombée, ou vous se…seriez-vous envolée ? Je ne vous reco…reco-co…reconnais point dans cette timidité…

-Il n’est de timidité que celle du cœur, comme de ponctualité que celle de l’heure, versifiai-je à mon tour avec un grand sourire.

-Lorina, vous êtes si fine, sponta…spontanée et belle que je ne saurais vous offrir de vo…de voyelle. »

Le grand Monsieur Dodgson me mit sa main sur l’épaule en m’entraînant sur le seuil et ferma la porte lorsque j’eus franchi celle-ci. Cela faisait de nombreux mois que je n’étais pas entré dans l’antre du révérend qui marchait à côté de moi en appuyant son long corps droit comme un manche sur une canne à la crosse imitant la tête d’un flamand rose, et dont la fonction n’était pas d’aider son corps en pleine santé à marcher, mais à caricaturer sa ridicule démarche maladroite. Le petit couloir dans lequel nous marchions dorénavant côte à côte était doté de multiples placards dont certains faisaient des bruits de mécanique et de ressort. Au devant, je voyait Edith implosant de curiosité se précipitant d’un mur à l’autre pour y accoler son oreille et tenter de deviner en assommant le révérend de questions sans queue ni tête, ce qu’il s’y trouvait caché :

« -Monsieur Dodgson, disait-elle de sa petite voix incroyablement bien articulée pour ses huit ans, est-ce que ça mange les enfants ?

-Non, répondait-il alors en levant son index en l’air, seuls les zo…les zo…les ogres mangent les enfants.

-Est-ce que ça chasse les souris ? Demandait alors la petite fille en insistant.

-Ses usages sont nom…nombreux, annonçait-il en prenant l’air de réfléchir intensément, ce qui ne manquait jamais de me faire pouffer de rire avec Régina, ce qui n’altérait jamais en rien son sérieux, mais si tel était le ca...ca…le cas, les chats seraient bien malheureux, tu…tu ne crois pas ?

-La pauvre Dinah ne se nourrirait plus que de lait, remarqua Alice, et comme nous aimons aussi le lait, nous nous disputerions à chaque repas pour savoir qui en aurait la plus grosse ration. Comme je suis plus grande que Dinah, j’en aurais besoin de plus, mais je l’entends déjà protester que depuis que la machine de Monsieur Dodgson a attrapé toutes les souris, elle n’aurait plus rien d’autre à manger que du lait, elle en aurait donc besoin de plus…

-Il faudrait donc parta…partager le lait de chef heureux entre toi et Dinah tous les jours en fonction des dispo…po…ponibilités des vaches, ce qui serait vâcheux…

-Et bien Monsieur Dodgson, pourquoi ne pas dans ce cas fabriquer une machine à faire du lait ? Interrogea bizarrement Régina.

-Sachez, balbutia le révérend, que le lait, le bonheur comme la vie ou les enfants, sont des biens dont seuls savent nous faire disposer les êtres vivants.

-Or, seul le vivant peut engendrer le vivant, dis-je en me retournant vers les deux grandes personnes, une puissante lueur d’admiration et de satisfaction s’alluma alors dans les yeux de Monsieur Dodgson.

-Tu as tout compris ; c’est l’essentiel trésor de la vie ! S’écria-t-il en ouvrant soudain la porte de l’un des placards sous les yeux dégoulinant d’exaltation de mes petites sœurs. »

Le grand homme sortit un mobile d’une trentaine de centimètres d’envergure représentant une chauve-souris. Un petit crochet sur le dos du jouet truffé de ressorts et de minuscules engrenages indiquait qu’il était destiné à être suspendu, mais il le déposa dans les mains d’Alice et lorsqu’il eut accroché son regard, il lui expliqua d’une voix qui ressemblait beaucoup à celle qu’il avait du avoir lorsqu’il avait l’âge de la petite fille qu’en tournant le crochet, l’animal se mettait à battre des ailes comme s’il avait été véritable. Le révérend prit un air consterné et plissa les traits de son visage dans une grimace qui me tordit de rire lorsqu’ Edith protesta :

« -Mais non, c’est impossible !

-C’est impossible ! Comment ? S’écria-t-il comme un mauvais acteur de théâtre. Et regarde en l’enclenchant ! »

Le révérend se pencha alors vers Alice et sans lui ôter le jouet de ses mains fragiles, il actionna le mécanisme et dans une série de petits cliquetis, la précise ossature des ailes se leva très lentement et retomba solidement au bout de quelques secondes, brassant l’air avec force. Edith resta bouche bée devant la petite prestation de l’enchanteur que je savais capable de bien d’autres merveilles encore plus incroyables, pendant qu’Alice s‘amusait à observer le mouvement des engrenages mis en branle par le ressort. Monsieur Dodgson jubilait encore plus que mes petites sœurs ; il sautillait sur place en tapant des mains : « Scintillez ! Scintillez, petites chauve-souris ! » Disait-il vivement en balançant son regard des petites ailes majestueuses de sa grinçante création au regard sidéré de la petite fille.

Sur toutes les étagères de Monsieur Dodgson se trouvaient des dizaines et des dizaines de jouets de toutes sortes, de ses plus précieuses trouvailles de brocante à ses plus fines inventions. Des soldats de plomb, des poupées souriantes, des animaux articulées et une pléthore d’autres régals pour tous les enfants, de préférence mécanisés. Pas une trace de poussière ne se trouvait parmi ses incroyables trésors, tout resplendissait du plus magnifique éclat et la chaleureuse atmosphère calfeutrée de son habitation aux fenêtres donnant sur la Tamise inspirait un profond bien-être d’où même le temps ne pouvait déloger. Le temps aussi semblait être un des nombreux et étonnants violon d’Ingres de cet étrange homme qui exposait dans son salon une ahurissante collection d’horloges, de pendules et de montres à gousset dont les regards et les cliquetis se trouvaient braqués sur quiconque s’asseyait dans le canapé d’une matière proche du cuir, qui trônait au milieu de l’antre où pas un seul pas ne semblant pouvoir être effectué sans briser un vase précieux ou le cadre en verre d’une photographie que le révérend gardait jalousement dans ses vitrines.

Il me sembla que nous y étions bien représentées, surtout la petite Alice qui avait encore des cheveux d’une certaine longueur. Son regard envoûtant et son sourire radieux avaient fait fondre le photographe ce matin qu’il essayait son nouvel appareil photographique au pied de la chapelle d’Oxford, de nombreuses années auparavant. En voyant le nombre assez incroyable de poses différentes et de costumes que nous avions pu porter pour se faire photographier sur un lit, je me demandais si au travers de toutes ces années, Alice pouvait se rappeler de la première fois où nous avions rencontré le révérend. Certainement, me dis-je, car cette petite fille était étonnement intelligente, mais cela importait peu à l’entendre hurler de rire avec Edith devant les pitreries et les tours de magie auxquelles s’adonnaient Monsieur Dodgson sous les yeux bienveillants et attentionnés de Régina qui se mettait à rougir lorsque le conteur se permettait de faire allusion à elle dans l‘une de ses fabuleuses histoires.

« Attention mé…mé…mesdemoiselles je vais devant vous réaliser un t…tour ! Fit-il tout à coup. Pour vous le montrer il m’a fa…fa…il m’a fa…fallu le travailler plusieurs j…jours ! »

Ni les deux petites, ni la suivante, ni moi-même qui restais pensive à errer dans le salon du révérend, parmi son insensée collection de queues et de têtes, ne commentâmes ; nous le regardâmes simplement se mettre à hauteur du dossier de son canapé et se débarrasser de sa canne en la confiant à son public en haleine. Le long corps du révérend chavira alors sur le côté et là où tout le monde s’esclaffa d’horreur ou d’inquiétude à l’idée de le voir se briser en se réceptionnant d’une mauvaise façon, il disparut de nos regards pendant un instant à la sortie duquel il reparut de l’autre côté du canapé avec un pantalon de flanelles blanches. Sous nos hurlements de surprise et d’admiration ainsi que nos applaudissements enthousiastes, Monsieur Dodgson qui avait retrouvé sa posture de manche à balai, fit une révérence et en profita habilement pour récupérer sa canne avant de se redresser et de se servir de celle-ci pour décrocher un chapeau de paille du portemanteau que personne n’avait remarqué dans un si formidable chaos d‘enfance réveillée.

« -Oh ! Cria Alice dont les yeux étincelaient de joie, est-ce que nous allons nous promener en bateau ?

-C’est sur la Ta…Ta…Tamise que nous mènera ce bateau, répondit Monsieur Dodgson en disparaissant dans sa cuisine, nous a…al…allons prendre l’air du tr…tr…travers des roseaux !

-Je crois que ce révérend aura toujours un moyen de surprendre, quelque soit l’âge de son auditoire, remarquai-je en me rapprochant de Régina qui avait hésité à suivre le grand homme au chapeau de paille.

-C’est bien là que réside le pouvoir de cet incroyable magicien. Fit-elle les yeux sans décrocher ses yeux du vide.

-Vous joindrez-vous à nous pour cette excursion ? Demandai-je poliment tandis que les deux petites sœurs s’étaient assises dans le canapé, dissimulant avec peine leur excitation.

-J’en ai très envie, la compagnie de Monsieur Dodgson me réjouit tant…Répondit la suivante en se grattant la tête, mais le devoir m’attend à la maison, je lui demanderai que vous soyez de retour pour dix-huit heures. »

Régina et moi-même nous regardâmes quelques secondes et là où je craignais lire quelque reproche de sa part du fait que je partais avec une allégresse frivole, je la sentis profondément envieuse et inquiète de repartir. Je restais donc à côté d’elle pendant que mes petites sœurs sortaient vers le jardin, pressées par le révérend.

Monsieur Dodgson inventa quelque stratagème pour retenir l’empressement de mes petites sœurs et mon avidité de partir en promenade, le temps que Régina remarque qu’une nouvelle personne était entrée dans le jardin. Je regardai à mon tour par la fenêtre sur laquelle tombait un voile d’une texture surprenante, et je reconnus le révérend Duckworth, les bras chargés de paniers en osiers et recouvert de serviettes à carreaux. Souriant et chaleureux sous son chapeau melon, l’ami du révérend Dodgson avait également été convié à la petite expédition et je devinais dans ses paniers toutes sortes de provisions et de délices à manger. Une euphorie étonnante de douceur s’empara de l’assemblée que Monsieur Dodgson avait réunie à sa seule initiative lorsque nous fûmes tous réunis pour marcher vers le grand parc à côté duquel vivait le révérend, sous le soleil que brouillaient quelques cumulus.

Nous nous installâmes sur une butte du verger d’où nous avions une vue plongeante sur le petit ponton auquel était arrimées deux ou trois barques, et à l’ombre du pommier dans lequel le révérend Dodgson avait cueilli un fruit, le révérend Duckworth déploya une grande nappe de pique-nique qu’il étendit sur l’herbe douce. Régina l’aida alors à y répartir le contenu des paniers d’osier, depuis le poulet froid jusqu’à la confiture, et tandis que le révérend Duckworth rangeait sa bouilloire dans une besace à part ainsi que quelques aliments des plus appétant dans un petit cri de surprise le faisant ressembler à un drôle d’oiseau, les enfants s’étaient éloignées pour improviser une petite promenade dans le parc.

« -Lorina, me fit Régina en voyant que je ne les avais pas suivies, pourquoi ne pas aller les surveiller pendant que nous préparons les repas ?

-C’est que j’ai un peu passé l’âge de courir de la sorte après les papillons…Bredouillai-je.

-Edith et Alice sont un peu jeunes pour se surveiller je trouve, annonça alors la suivante en coinçant un coin de la nappe entre son genou et l’herbe. Revenez dans dix minutes. »

J’acquiesçai car je sentais que Régina sans m’en contraindre ne me laissait pas le choix, elle voulait se retrouver seule avec les révérends, c’était ainsi et comme je me trouvais à cet âge où l’on était trop vieux pour jouer avec les enfants de deux et quatre ans plus jeunes mais trop jeune pour se mêler des affaires des plus vieux, je rejoignis mes deux petites sœurs qui crièrent mon nom pour se faire aussi remarquable que possible lorsqu’elles soufflèrent les akènes d’un énorme pissenlit. Comme le parc était gigantesque dans ses collines et ses vergers, et comme les petites ne cessaient de courir dans tous les sens en criant d’une joie dont je peinais à trouver les fondements, nous nous éloignâmes bientôt sérieusement des adultes et lorsque je n’entendis plus le lointain murmure de la Tamise, je décidai d’interrompre les snarks, les bredoulocheux et les boojums après lesquels couraient mes petites sœurs.

Edith se calma alors aussitôt et vint me donner la main sans que je n’ai rien à ajouter, mais Alice resta plantée au milieu de la pelouse. Droite comme Monsieur Dodgson, elle semblait avoir été intriguée par quelque chose qu’elle regardait avec de grands yeux stupéfaits. Comme Edith me serrait tendrement la main comme à son habitude lorsque nous nous promenions alors qu’Alice ne bougeait toujours pas, même après que je l’ai appelée une seconde fois, je lui demandai de loin :

« -Quelque chose ne va pas ?

-J’ai vu un lapin là-bas. Répondit-elle sans bouger davantage.

-Hé bien, fis-je en souriant, des lapins, il y en aura autant que tu voudras à Christ Church !

-C’était un albinos… »

Étonnée par ce que prétendait ma petite sœur, je la rejoignis en gardant Edith près de moi et lorsque je fus arrivée à sa hauteur, j’essayai de suivre la même direction que son regard, ce qui me mena au pied d’un énorme chêne centenaire, peut-être même millénaire. J’en avais vu des lapins, un peu moins d’albinos, mais un albinos dans la nature valait la peine d’être vu. Lorsque je fus convaincue qu’il ne se trouvait aucun lapin devant nous et que celui-ci avait simplement fui en me voyant arriver, je posai ma main sur l’épaule d’Alice, comme si j’avais alors éprouvé le besoin de me sentir comme sa mère pour lui dire :

« -C’est dommage que Monsieur Dodgson n’aie pas été là, il l’aurait pris en photo…

-Je ne voudrais pas avoir de lapin à la maison, proclama la petite en se mettant enfin en marche avec moi.

-Et pourquoi cela ? Interrogeai-je, tu n’aimes pas l’odeur des carottes ?

-Non, je ne voudrais pas qu’il me répète continuellement que je suis en retard.

-En retard ?

-Oui, en retard pour me rendre à Llan…Landu…Llandudno…

-Que veux-tu dire ?

-Le lapin m’a dit que je devais me rendre au plus vite à Llandudno.

-C’est insensé Alice, fis-je sévèrement en tâchant de faire en sorte qu’Edith n’entende pas de pareilles sottises, as-tu idée d’un lapin parlant pour dire de tels nonsenses ?

-Non… »

Bien sûr qu’elle n’en avait pas idée, mais l’entendement humain pouvait se poser les questions les plus transcendantes en espérant y apporter une réponse concrète à la lumière d’une première intuition intelligible lorsqu’il se trouvait confronté à quelque chose dont il avait l’expérience mais pas l’idée…Ce fut avec un grand vide dans les miennes que je traversai de retour le parc à côté de la petite Edith qui marchait en nous tenant la main, moi et Alice. Cette dernière retrouva rapidement sa gaieté et ne cessa de me faire des commentaires sur la beauté bucolique qui l’entourait. Même si elle avait toujours grandi dans ce magnifique cadre, ma petite sœur était parfaitement consciente de la chance qu’elle avait de vivre dans un environnement aussi sain et distingué. J’aperçus bientôt les trois adultes censés s’occuper de nous réunis en cercle, semblant peu inquiets du retard effectif que nous avions. Je craignais que ni Régina qui était en discussion passionnée avec le révérend Dodgson, ni le révérend Duckworth qui regardait dans le vague ne nous aie remarqué, assommés par la chaleur d’été lorsque Monsieur Dodgson se tourna vers nous et s’exclama :

« -Et bien mes chères pe…pe…petites ! Nous n’att…a…attendions que vous !

-Excusez notre retard, bien que je ne crois pas que nous étions attendues…

-Nous va…vaq…vaquions, il est vrai, fit Monsieur Dodgson avec un geste de la main, mais l’air n’est ten…ten…en fait pas si f…frais…

-Mais avant que vous ne fassiez la sieste, je vais m’en aller, intervint soudainement Régina en se levant, car sinon je n’aurais plus le temps de m’occuper de quoi que ce soit à la maison ! Messieurs Dodgson et Duckworth, je vous confie ces trois anges pour l’après-midi. »

Le révérend Duckworth se contenta d’acquiescer en chargeant sa pipe de tabac, puis notre suivante nous salua avant de disparaître du paisible verger pour rejoindre le chemin qui longeait le parc jusqu’à Christ Church. « Assez-vous donc, mes enfants » dit calmement le révérend Duckworth entre deux bouffées. Sa voix que nous avions peu souvent l’occasion d’entendre était aussi douce et grave que le fond de l’air dans lequel tremblait un petit vent portant l’odeur désagréable du tabac, cet homme quiet et d‘une grande sagesse était un grand ami du révérend Dodgson, bien que les deux hommes fussent d‘une profonde différence de nature. Je m’assis sur un coin de la gigantesque nappe qui avait été déployée et plongeai ma tête dans l’herbe épaisse et touffue du verger, à l’ombre de la cime, de façon à pouvoir profiter de la beauté des tâches de lumière frissonnante qui perçait le feuillage des pommiers tout en n’étant pas aveuglée par le ciel éblouissant. Au sein du fredonnement des brins d’herbe les uns contre les autres sous mon oreille, la conversation pleine de magie entre mes petites sœurs et Monsieur Dodgson n’était qu’un lointain murmure qui me remplissait du délicat nectar estival dont l’air était chargé, sans pour autant me faire sombrer dans la torpeur.

« -Avez-vous déjà vu un lapin parler, Monsieur Dodgson ? Demandait Alice en s’allongeant sur le ventre, les coudes par terre et le menton plongé dans le creux de ses petites mains.

-Pour peu qu’il en existe bien un, répondit-il, j…j…je ne l’aurais pas vu mais ent…en…entendu, c’est davan…t…t…tage certain.

-Mais les lapins ne parlent pas…Remarqua Edith avec sa petite voix, pas plus que les perruches ou Dinah…

-Ils n’ont de cesse de nous sur…pr…surpr…surprendre, ces animaux, poursuivit Monsieur Dodgson en posant sa main dans le dos d’Alice, j’ai hâte de savoir ce que ce lapin avait à…tav…tav…vous dire de beau…

-En fait il n’a pas dis grand-chose, simplement que je devais me presser pour rester ici je crois.

-Ma b…b…belle Alice, comment se pr…pr…presser pour ne point faire quelque chose ? Sourcilla-t-il. Le rien n’a pas de g…gah…gré, peut-être ce lapin avait-il les…zi…zi…yeux roses ?

-Oui ! S’exclama aussitôt Edith, c’était un albinos, je l’ai vu avant qu’il ne s’enfuie dans son terrier sous le chêne !

-D’accord, il n’y a jamais plus hâté et extra…tra…trava…extravagant qu’un de ces lapins blancs ! De toute…té…té…évidence, il veut vous piéger.

-Comment cela ?

-Ne vous laissez guère sur…surpr….pr…surprendre par ses obscures manières, car un lapin qui parle n’a guère plus de…de…raison que sa tanière, et en vous disant en ret…re…retard, c’est bien lui qui s’y prép…p…prépare.

-Est-ce que ce lapin était lui-même retard ?

-Oui, c‘est évident, avec son nez re…retr…retrou…ssé et ses yeux saillants, il est fort…ta…ta…fort affairé. Tout cela me rap…pé…pé…rappelle une histoire bien sing…sing…singu…lière dont je vous ferais bien le récit tant…tanté…tanté…tant elle m’est chère. »

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