Chapitres 1 à 3

Assise sur le petit pont de bois qui enjambait le trouble étang du jardin, je regardais la voiture transportant mes parents descendre l’allée de l’autre côté de la haie de cyprès. Mes deux sœurs et Régina se trouvaient déjà dans la petite cour d’entrée où s’arrêterait le véhicule et de loin je voyais la suivante me faire signe pour que je les rejoigne. Je traversai le jardin en soupirant, car je n’estimais pas que ce soit la peine de faire des cérémonies en l’honneur du retour de nos parents d’une absence d’un jour, et bientôt j’avais franchi la grille qui séparait le parc de l’allée centrale. Régina m’invita alors à me tenir entre elle et Alice pour faire face aux deux chevaux qui tiraient la petite carriole à l’intérieur de laquelle je devinais déjà les visages de Henry et Hannah.

Le cocher arrêta les bêtes et après nous avoir salué d’un regard, il descendit de son siège et alla ouvrir la porte du véhicule. A ma grande stupeur, ce fut mon frère Harry qui descendit le premier, il s’avança alors vers nous et nous fûmes toutes les quatre si interloquées de son retour dont personne ne nous avait entretenues que nous ne vîmes pas la resplendissante Hannah Pleasance mettre un pied sur le sol, tandis que sa main était encore gracieusement tenue par Henry George Liddell, en tenue de professeur. Nous n’avions pas vu Harry depuis le mois de juin lorsqu’il était parti finir son premier cycle d’étude des mathématiques, mais lorsqu’il m’embrassa, j’étais déjà lasse de ce railleur suffisant et immature âgé d’une quinzaine d’années. Vêtue d’une ample robe au corset rougeoyant, ma mère en embrassant la petite Edith s’adonna à d’emphatiques civilités bourgeoises auxquelles je ne daignais rien comprendre sinon qu’elle félicitait Régina pour la façon dont elle avait arrangé les cheveux d’Alice.

J’étais en fait complètement fascinée par mon père qui respirait à pleins poumons l’air du parc, car il portait son long costume noir à chemise blanche de doyen, et son chapeau haut-de-forme m’amusait. Il semblait mélancolique et très soulagé de retrouver notre petit manoir et à ma grande surprise, ce fut, après avoir congédié le cocher, vers moi qu’il se dirigea en premier lieu puis, en pliant les genoux de façon à pouvoir me regarder en face, il me posa la main sur l’épaule pour me demander si tout s‘était bien passé en son absence.

« -Je crois qu’Alice a attrapé froid ce matin, répondis-je avec une courtoisie qui aurait fait plaisir à Hannah.

-Serait-ce à cause du mauvais temps ? Interrogea-t-il en écarquillant ses traits auxquels on ne pouvait se fier pour donner un âge à la personne. L’orage a-t-il fait des dégâts ?

-Je ne crois pas, non. Régina s’est très bien occupée de nous.

-C’est parfait ma grande, assura-t-il en m’embrassant sur le front. Parfait. »

Je restais ébahie devant une telle démonstration d’amour plutôt inhabituelle de la part de mon père vieillissant, et je le regardai embrasser Edith et Alice à leur tour avant de remercier Régina puis de rejoindre Hannah. Je devinai que s’ils nous avaient caché le but de leur court séjour à l’université de Londres, mes parents ne tarderaient pas à nous annoncer quelque chose d’important, peut-être même de dramatique, mais l’heure était pour l’instant à la joie des retrouvailles. Tandis que tous les trois restaient dans leur conversation d’adultes, je vis Harry peiner à monter les marches de la porte d’entrée, je me précipitai alors vers lui et le débarrassai d’une valise qui pesait au moins la moitié de mon propre poids.

« -Est-ce que ça pèse aussi lourd que ton bazar, des cours de mathématiques ? Demandai-je aussitôt essoufflée de porter son bagage tandis qu’il me gratifiait d’un sourire.

-Ce n’est que du savoir ; les livres pèsent encore plus lourd.

-Et les idées, trépignai-je pour lui faire regretter d’être de retour, combien pèsent les idées ?

-Une idée, répondit-il avec une sagesse qui me faisait sourire, n’est pas l’intuition d’une vérité, mais la certitude d’être dans l’erreur. Si une idée mène à la vérité, il n’y a de vérité vraie que notre tort, demande-toi donc avant tout quel est le poids d’une erreur. »

Je restai clouée sur place, les bras lestés par la valise qui était retombée lourdement dans le sable grossier de la cour, et je regardai avec perplexité mon frère en costume de couleur havane monter jusqu’à la porte de la maison. Il me regarda alors avec amusement et me lança : « Porteuse ! Ma valise, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »

Je le détestais encore plus qu’auparavant car dorénavant, cet odieux personnage jouerait de sa science pour railler ses sœurs. Furibonde, je gravissais à mon tour les marches et si mes mains n’avaient pas été solidement arrimées à la poignée de la valise, je m’en serais servi pour étrangler Harry qui déposa au milieu du vestibule son bagage bien plus léger que celui que je portais. En arrangeant le pli de sa veste, il huma l’air de la maison et siffla en voyant dans la fameuse vitrine un crâne de dodo que notre père avait ramené d’un lointain voyage plusieurs années auparavant. Il reprit ensuite sa valise et monta l’escalier qui menait aux chambres, mais je ne le suivis pas.

« -Tu as vu la photographie de moi et Alice par le révérend ? Lui demandai-je, outrée qu’il n’aie même pas regardée notre beauté féminine immortalisée par Dodgson sur un lit immaculé.

-Tu sais, moi je n’ai pas besoin d’être pris en photo pour que Monsieur Dodgson se souvienne de moi, affirma-t-il en s’affichant fringant. J’ai hâte de le revoir d’ailleurs.

-Je ne sais pas si tu as de la suite dans les idées, mais en tous cas tu es une grosse erreur ! Lançai-je, excédée de rage face au dédain de mon grand frère. Et tu pèses très lourd ! »

Harry se contenta de hausser les épaules puis disparut dans le tournant de l‘escalier, je pris cependant sa valise et entrepris de la monter jusqu’à l’étage, et l‘envie que j‘avais de lui faire souligner son ingratitude me donna les ailes pour la traîner sur les marches à grand bruit. En entendant un tel vacarme, mon frère parut au garde-corps et me demanda sévèrement d’y faire plus attention. En me demandant d’où avait pu surgir en lui ce soudain sens des responsabilités, je me retrouvai dans le couloir du premier étage, mais au lieu de tourner vers la droite du couloir au fond duquel se trouvait ma chambre, je suivis Harry vers la gauche où se trouvait la sienne ainsi que diverses autres pièces que je n’avais pas l’habitude de visiter. L’atmosphère dans sa cellule était d’autant plus désagréable que personne n’y avait résidé pendant plus d’un mois et son mobilier était moins raffiné que celui d’une femme ; quel homme aurait dormi avec un baldaquin ? Sa fenêtre donnait sur l’allée traversant tout le parc et l‘on pouvait voir au pied de la façade Régina en pleine conversation avec nos parents qui gravissaient lentement les marches vers la porte d‘entrée.

Mes petites soeurs qui semblaient s’être rapidement ennuyées de ce que se disaient les adultes s’étaient éloignées, et tandis que les pas de la petite Edith résonnaient déjà dans l’escalier, je regardais Alice au loin derrière un dédale de haies, elle se trouvait appuyée à la rambarde de la passerelle où moi-même je m’étais tenue lorsque la voiture de nos parents était arrivée. Dressée sur la pointe de ses pieds, elle penchait la tête vers la surface de l’eau où elle semblait observer son reflet, mais ses cheveux très sombres protégeaient la direction de son regard. Intriguée, je plissai les yeux en espérant y voir plus clair, mais la voix huppée de Hannah retentit au sein du frissonnement de la nature ; elle arrachait Alice à ses rêveries aquatiques. Tandis que je la regardais traverser à son tour la pelouse jonchée d‘arbustes et de buissons floraux, je tressaillis soudainement lorsque Harry s’accouda à côté de moi et qu’il reposa sa tête sur mon épaule.

« -Permet-moi de te suggérer d’aller t’allonger sur ton lit si tu es fatigué, dis-je cyniquement.

-Excuse-moi, répondit-il en se retirant, sais-tu où pourrait se trouver le révérend Duckworth ces jours-ci ?

-Il demeure toujours à Nuneham, les mathématiques sont-elles si importantes que cela ?

-Il ne s’agit pas de mathématiques, mais de savoir. »

Harry ne continua pas, mais se dirigea vers son lit sur lequel il avait ouvert ses deux valises d’où il sortait toutes sortes de vêtements qu’il rangeait dans sa penderie ainsi que des cours et des manuscrits par centaines qu’il empilait dangereusement sur la surface boursouflée de son lit. Je compris avec résignation que ces longues semaines à l’écart de la famille ne l’avaient toujours pas décidé à se rendre compte qu’en tant que sœur, j’étais digne de recevoir une part de la ridicule affection dont il était capable. Comme il ne semblait pas avoir besoin de moi pour l’aider dans ses tâches de rangement, il me congédia par son silence.

Je sortis donc dans le couloir et au lieu de retourner dans ma chambre où je me serais mise à lire longuement, je m’assis sur la première marche de l’escalier et en restant fixée sur les motifs taillés dans le bois de la rampe, je divaguais dans mon ennui. Enfin, la porte d’entrée claqua et la voix des adultes rentra dans la maison. Je me demandais comment il était possible de converser pendant si longtemps, et tandis qu’ils semblaient s’éloigner vers le living-room, je me levai en silence et après avoir descendu les escaliers à pas de loups, je sortis dans le parc sur lequel les nuages de la journée s’étaient installés.

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