Chapitre 7- Laurent et Alceste

            La taverne où se trouvaient désormais les deux jeunes hommes était typiquement le genre de lieu où Laurent Adelin n’aurait jamais mis les pieds s’il ne s’y était pas laissé emmener par quelqu’un en qui il avait eu confiance, car il n’était pas vraiment nécessaire d’en être un habitué pour se rendre compte qu’il s’agissait d’un endroit mal famé ; les fenêtres déjà assez rares qui ouvraient le salon sur l’extérieur, étaient dissimulées derrière d’épais rideaux qui ne laissaient paraître qu’une lueur tamisée et étouffante, à peine augmentée par les lanternes que l’on avait régulièrement encastrées dans des niches à même les épais murs peu entretenus, et qui rappelaient vaguement l’ambiance qui pouvait régner sur la dunette d’un navire à la nuit tombée. De plus, les gens qui les entouraient ressemblaient à un genre de marin que l’on aurait volontiers identifié à des pirates, car lorsqu’ils n’étaient pas vêtus comme des va-nu-pieds, à la mode du siècle passé, ou avec des costumes dépareillés qui semblaient avoir été récupérés sur différents cadavres de tailles différentes, les épaulettes poussiéreuses qu’il portaient, les barbes qu’ils s’étaient laissé pousser ou tout simplement leur peau ulcérée de toutes parts à cause des années passées dans l’air salé de la mer, leur donnaient la flagrante apparence des terreurs de la mer, des gens qui avaient tout intérêt à se trouver aussi loin que possible des guerres et des autorités.

 

            Mais ce qui inquiétait davantage Laurent Adelin au milieu de cette multitude d’ivrognes et de parvenus si endurcis qu’ils n’avaient évidemment même pas fait attention à l’arrivée des deux officiers, c’était la présence, de l’autre côté du comptoir où étaient assises quelques bruyantes silhouettes, de femmes étonnamment belles et pulpeuses, qui paraissaient préposées au service du rhum et à la conversation avec les hommes qui se montraient les moins avares en pourboires. Ces créatures, se disait-il dans un regard qui échappa à Pressenay qui était alors occupé à interpeller l’une d’elles pour lui demander deux whiskies, pouvaient bien être des hôtesses particulières, des courtisanes qui mettraient leur corps à disposition des plus offrants pour la journée, et cela lui brisait le cœur de voir de si charmantes demoiselles, soumises à une brute qui se tenait discrètement parmi la foule occupant encore le salon ; il imaginait ce qui se passerait entre le corps fragile de l’une de ces dames au sourire de poupée, et l’âme diabolique de l’un de ces monstres à cicatrices qui venait de passer de longs mois dans un état de frustration qui allait bientôt se déchaîner de la façon la plus insoutenable qui fût. Au fond, ne pouvait-il s’empêcher de penser, c’était là le sentiment qui devait avoir investi le cœur de tous les marins arrivant à Port Regret, et qui que fussent les femmes qui se trouvaient au service de ces hommes, nul ne pouvait faire semblant d’ignorer que c’était bien pour assouvir ce genre de pulsion qu’elles se trouvaient là. Il était certains hommes de mer qui ne voyaient de femme durant parfois plus d’un an, alors que ce fût un simple matelot sur un navire marchand ou un prestigieux officier sur un bâtiment de guerre, l’homme n’était de toute façon plus qu’une bête sans âme lorsqu’il se retrouvait à terre.

 

            Ecœuré, Laurent Adelin l’était certainement lorsqu’il dévisageait ces gens qui paraissaient prêts à se jeter sur l’une de ces dames pour la violer devant tous ses ivrognes de camarades qui pourraient bien la tuer en toute impunité par la suite, mais il l’était encore davantage lorsqu’il imaginait qui pouvaient être ces malheureuses créatures ; leur visage était celui d’une jeune femme d’Occident, leurs cheveux étaient ceux d’une fille du sud de l’Europe, leurs yeux étaient ceux d’une nymphe comme l’on ne pouvait en rencontrer que dans les légendes des pays qui se trouvaient à l’est de la Prusse, et en découvrant la lueur de perpétuelle tristesse et de soumission qu’elles avaient peine à dissimuler au fond de leurs prunelles, Laurent Adelin devinait que si elles s’étaient retrouvées à Port Regret, tout de l’autre côté du monde que l’on connaissait par ailleurs, c’était probablement qu’elles avaient été arrachées à leur foyer dès le premier âge, pour être élevées dans les contrées barbares où on les avait disposées depuis toujours à se faire les objets des marins. Peut-être avaient-elles été vendues par leurs familles miséreuses à des caravanes en partance pour l’Orient, ou bien avaient-elles été enlevées par de véritables pirates qui les avaient fait échouer sur cette partie du monde où personne ne serait venu les secourir, et alors elles avaient été élevées dans le désespoir et la sexualité, faisant de leur propre existence un chiffon destiné à nettoyer les tables de ce bordel qui les retenait prisonnières. Laurent Adelin n’avait certes pas la force de se battre contre ne fût-ce qu’un seul des êtres maléfiques qui avaient contribué à la création de cet endroit, mais lui-même se maudissait d’avoir accepté d’y pénétrer, et son sang se glaçait lorsqu’il voyait de dos l’une de ces dames fantomatiques en robe noire, faire son chemin entre les tables, tandis que les regards impudiques des monstres de mer la dévoraient littéralement.

 

            En face de lui, le lieutenant Pressenay avait enlevé son bicorne, certainement pour ne pas être reconnu comme un officier au milieu de la fange sociale que constituait leur entourage immédiat, et son crâne précocement dégarni se révéla ainsi dans la lumière des lanternes qui donnait l’impression presque érotique d’être déjà le soir, mais les gestes que faisaient régulièrement les doigts de l’officier d’âge moyen, ne manquaient jamais de rappeler l’attention de Laurent Adelin ; il avait un visage tendre et souriant, rarement préoccupé, avec une belle peau régulièrement rasée et un nez légèrement aquilin qu’il tenait peut-être d’une étrange lignée. Tout en parlant il ne pouvait s’empêcher de jeter des regards autour de lui, pour surveiller tantôt les bandits qui étaient assis aux tables d’à côté, tantôt les hôtesses qui étaient au nombre de trois ou quatre, dont au moins deux paraissaient l’intéresser fortement, cela se voyait au sourire un peu maladroit mais pas gêné pour autant, qui apparaissait de temps à autres sur ses lèvres. Bien que cet homme en particulier lui eût plu en raison de la curiosité qu’il avait manifestée envers son histoire, Laurent Adelin commençait à se sentir dégoûté par l’aisance que celui-ci avait à se trouver dans des lieux aussi sordides et en compagnie de dames si troublantes ; il se l’expliqua en imaginant que Pressenay n’avait jamais été amoureux, et que personne ne devait l’attendre à son retour à Brest.

 

« Eh bien dites-moi Laurent Adelin, fit-il soudainement lorsque le brouhaha du salon se fut légèrement estompé, racontez-moi un peu les aventures qui vous lient au capitaine de la Bretonnière. »

 

            Comme il était impossible à Laurent Adelin de raconter l’histoire de son amitié avec Alceste de la Bretonnière sans évoquer préalablement celle qui lui était propre depuis sa jeunesse, et que Pressenay demeurait un personnage envers lequel il éprouvait une rare confiance, le jeune homme dut se concentrer quelques instants, juste le temps de revenir plusieurs années en arrière, et de se rappeler l’époque de son adolescence, lorsqu’il vivait chez ses parents, dans un petit village des montagnes noires d’Armorique. La plupart des gens autour de lui n’avaient alors parlé que le breton, une langue qu’il avait cessé de parler et même oublié depuis le temps qu’il ne l’avait plus parlée ni entendue, mais ce qui lui revenait encore le plus clairement dans les souvenirs de cette période de sa vie, c’était la singulière déception qu’il avait inspirée à son père ; celui-ci était alors charpentier, et ce qu’il espérait le plus de Laurent Adelin, c’était qu’il pût un jour prendre sa relève, ou à défaut apprendre l’art des chiffres à l’école, gage d’une réussite certaine, notamment dans les hautes administration de l’empire napoléonien. Cette ambition que le père avait reportée sur le fils, était avant tout le résultat d’une profonde frustration, car dans une jeunesse encore plus lointaine, Laurent Adelin aurait dû devenir mousse et quitter prématurément le foyer natal pour construire une carrière qui l’aurait fait passer par l’école navale de Brest en passant par le poste d’aspirant, mais tous ces projets avaient été rendus amèrement inaccessibles après que l’enfant Adelin se fut cassé une jambe dans un malheureux accident qui alourdit son destin de quelques années de trop. Il ne partit jamais et fréquenta davantage l’école de son village, où l’algèbre ne lui plut nullement, et au lieu de se distinguer parmi ses frères et ses sœurs qui étaient au nombre de sept ou huit, il s’enlisa dans une médiocrité qu’il compensait par un talent certain qui s’exprimait dans le dessin, et la justesse de son observation de la nature en général.

 

            Le père Adelin n’était nullement breton de souche ; il n’était que le reliquat d’une famille qui était autrefois descendue de la noblesse de robe, et qui s’était lamentablement échouée dans une entreprise dont il n’était plus rien resté en quelques années, sinon une misère et une poisse qui se transmettrait de génération en génération, avec toutes sortes de dettes. Dans cet arbre généalogique maudit, on trouvait un oncle qui avait été peintre du roi, et dont certains tableaux devaient toujours se trouver dans les galeries du château de Versailles, mais le fait était qu’il semblait exister un lien entre ce personnage méconnu de la famille, et l’aptitude artistique que développait le jeune Laurent Adelin, de sorte que le père ne sut jamais s’il devait encourager cette pulsion du destin, ou la réprimer afin d’éloigner son fils d’un souvenir trop amer, mais qu’il semblait pourtant transporter dans son sang et dans son âme.

 

            Ce fut cependant le sort de Laurent Adelin lui-même qui solutionna le problème, lorsque l’instituteur du jeune garçon, qui était un ancien officier napoléonien, fut touché par son talent et entreprit de lui assurer une place à l’Académie des beaux-arts où il avait des relations ; Laurent Adelin remonta rapidement jusqu’à Paris, où il fut formé par les grands maîtres, les peintres de Marine, qui lui dispensèrent la formation d’aspirant à laquelle il n’avait jamais pu accéder, mais surtout il lui sembla apprendre qu’il se trouvait parmi les gens de la mer de véritables érudits pleins de sagesse, lesquels devinrent pour lui autant d’exemples, aussi artistiques que moraux, bien qu’il ne les nommât jamais. Bientôt on le fit monter à bord des vaisseaux de ligne de l’Empire, tout d’abord en tant qu’apprenti peintre, puis comme invité de la Marine, et finalement en tant que peintre, à compter du jour où il reçut sa première commande.

 

            Au cours de cette première carrière de peintre, Laurent Adelin embarqua sur le Ville de Marseille, qui était alors le vaisseau amiral d’une flotte partie stationner quelque part sur la côte ouest du continent africain, pour faire le blocus d’un comptoir britannique, puis il rejoignit le continent américain à bord d’une frégate du nom de Tranquillité, où il croisa déjà quelques-uns des plus grands noms de la Marine impériale, lesquels ne manquèrent pas d’allumer un grand feu d’admiration dans le regard du lieutenant Pressenay. Se refusant à retirer quelque fierté que ce fût de ces entrefaites, Laurent Adelin préféra en venir plus rapidement au jour où cette carrière de peintre prit fin ; recommandé par un membre du gouvernement auprès de la cour de la reine d’Espagne, il avait embarqué à bord du Lézard, un vaisseau de seconde classe qui faisait la traversée du golfe de Gascogne, pour assurer la protection d’un navire marchand faisant alors route vers le port de Cadix. Alors que le convoi, composé de trois vaisseaux de ligne et d’une corvette marchande, s’était attendu à croiser la route des Anglais, ce furent des pirates qui sortirent de la houle un soir de tempête où les hommes s’étaient tous réfugiés dans les hamacs pour ne pas subir le mal de mer ; c’était depuis cette terrible nuit qui aurait donné le tournis au plus aguerri des matelots, que Laurent Adelin avait pris l’habitude de se sentir mal sur les vagues.

 

            Cinq ou six sloop de dix-huit canons seulement, avaient fondu sur le convoi avant même que l’on eût pu donner le branle-bas de combat, comme si les tourbillons du vent leur avaient porté les effluves du trésor que l’on escortait alors, et après avoir totalement ravagé la batterie tribord du vaisseau amiral en un seul passage, deux sloops s’emparèrent de la corvette marchande et de son trésor, sans rencontrer de résistance. Deux autres des navires battant le pavillon noir, engagèrent le combat avec le second vaisseau de ligne contre lequel ils tirèrent à démâter, tandis que le dernier s’attaqua à celui où se trouvait Laurent Adelin qui, alerté par le bruit infernal du tambour de branle-bas et les hurlements des officiers, se rendit sur le pont pour assister à la bataille, bien qu’il s’abattît alors une pluie diluvienne qui aveuglait et assourdissait tout en même temps ; largement favorisés par leur familiarité avec les caprices les plus extrêmes du climat, les pirates, en dépit de la puissance largement inférieure de leurs navires et de leur nombre réduit, jouissaient d’un avantage écrasant contre le Lézard qui venait à peine d’émerger des ténèbres. Sous les yeux épouvantés de Laurent Adelin, le pont du navire devenait le théâtre d’un affrontement sanglant où régnait un chaos sans merci, mêlant les éclats de bois et de chair qu’éparpillaient les coups de mitrailles déversés par la gueule impitoyable des canons des pirates, tandis que ces hommes vêtus de tuniques noires investissaient le navire impérial de toutes parts et brandissaient de longs sabres qui déchiraient les corps désemparés des soldats en uniforme, et des marins qui organisaient pathétiquement la résistance. Une véritable marée sanglante et hurlante investit le pont principal en quelques minutes, coula dans les escaliers pour aller prendre le contrôle des ponts d’artillerie à grands coups de pistolets, massacrant les canonniers et les maîtres d’équipage, tranchant les membres et les gorges des malheureux qui ne se pliaient pas dans l’instant aux ordres qu’aboyaient d’une voix fétide les chefs des pirates, des êtres difformes tout en muscles et en poils, qui résistaient à l’assaut des balles qu’ils recevaient et semblaient communier avec la tempête dans une violence spectaculaire, pour terrasser par la terreur sans avoir à invoquer la mort qui battait dans leur pavillon démoniaque.

 

            La bataille ne dura pas cinq minutes avant que les officiers ayant survécu au massacre, parmi lesquels se trouvait Laurent Adelin, fussent rassemblés au pied des escaliers du gaillard d’arrière, dont la rambarde avait été arrachée par un boulet qui avait déjà déchiré plusieurs cordages pendant désormais à quelques mètres au-dessus du plancher où fumaient les corps démembrés et le sang bouillonnant sous les assauts de la pluie ; le capitaine avait été tué par le maléfique chef des pirates qui tenait désormais son sabre dans sa main disproportionnée, ne comptant que trois doigts. La nuit et le déluge étaient si intenses que Laurent Adelin, médusé par la violence de la terreur et l’indigne soumission des hommes en uniforme qui l’entouraient, ne vit même pas ce à quoi ressemblait cet homme couvert de cicatrices et de haillons de tissu noir, avec cependant assez de pitié dans son cœur pour les faire prisonniers. Lors de l’assaut foudroyant des pirates, la corvette marchande ainsi que tout son chargement avaient été pris avec succès, de même que le Lézard, mais l’un des vaisseaux de ligne avait démâté et allait pouvoir être remorqué, tandis que le troisième avait réussi à prendre la fuite vers l’ouest après avoir coulé un sloop et causé de sévères pertes dans l’équipage de son autre agresseur. Malgré tous ces morts et cette violence insoutenable dont le charnier jonchait désormais le pont du Lézard qui allait bientôt être balayé sans hommage ni cérémonie, le visage du chef affichait un sourire large et pourri dont la fierté resterait à jamais gravée dans le cœur pétrifié de Laurent Adelin ; être fait prisonnier de ces êtres allait se révéler plus humiliant encore que de ne pas avoir fait partie des morts qui s’étalaient sur le pont et qui étaient sur le point d’être jetés dans les abysses, en plusieurs morceaux, sans adieu.

 

            Etranglé par l’émotion de son récit, Laurent Adelin fit une pause dans son histoire et décida de se dénouer la gorge en avalant une gorgée du whisky de mauvaise qualité qui lui avait été servi sans même qu’il y eut fait attention, et ce fut à ce moment-là qu’il réalisa qu’en face de lui le lieutenant Pressenay arborait désormais une figure pleine de passion et de compassion, comme si lui aussi s’était trouvé à bord du Lézard cette nuit-là, et que dans le regard du conteur il avait soudainement reconnu le reflet de ces images d’horreur.

 

« Excusez-moi, fit soudainement Laurent Adelin en secouant la tête afin de prendre du recul sur l’épisode qu’il venait d’évoquer, c’est surtout mon histoire que je vous ai raconté jusqu’à présent, et je ne voudrais pas que vous me croyez capable d’un tel nombrilisme, non, le fait est que ces péripéties appartiennent au contexte dans lequel j’ai rencontré le capitaine de la Bretonnière. Laissez-moi poursuivre ce récit et vous pourrez vous en rendre compte. »

 

            Le fait était qu’après s’être emparés des deux vaisseaux de ligne et de la corvette marchande, les pirates avaient mis le cap vers le sud-ouest, rejoignant l’archipel des Açores où se trouvait leur repère. Au cours du voyage, leur chef eut le temps de fouiller chaque cabine et même chaque recoin de son nouveau navire à la recherche de tout ce qui pouvait avoir de la valeur, et c’était ainsi qu’il avait trouvé les esquisses de peintures de Laurent Adelin, lesquelles le firent bien rire à l’idée que l’on pouvait avoir de l’argent à perdre pour employer des peintres à bord des vaisseaux de l’Empire, mais il ne les jeta cependant pas par-dessus bord comme le lui avait suggéré l’un de ses subalternes, et les laissa à l’intérieur de la malle qui resta dans la cabine de Laurent Adelin. Les pirates arrivèrent en quelques jours dans un port des Açores où l’un des vaisseaux de ligne capturés fut directement revendu à une compagnie américaine peu scrupuleuse qui cherchait par tous les moyens à acquérir des bâtiments capables d’établir rapidement des lignes au travers l’Océan Atlantique. Etrangement, on ne revit ni ne reparla plus jamais de la corvette marchande, et encore moins de son équipage espagnol dont la reddition s’était faite sans condition ; le bateau semblait s’être volatilisé entre deux quais, si bien qu’il ne resta plus entre les mains des pirates que le Lézard.

 

            Ces gens avaient leur base sur une petite île excentrée de l’archipel, il s’agissait d’une flottille comportant une quinzaine de navires n’excédant jamais les quarante canons, et ce fut là que le Lézard, ses officiers et Laurent Adelin, furent emmenés et retenus prisonniers durant un mois. De son lugubre cachot décoré de lourdes toiles d’araignées et d’un crâne de singe à moitié enterré sous la poussière, Laurent Adelin ne gardait presque aucun souvenir tant celui-ci aurait été difficile à supporter dans son cœur, et contrairement à ce qui était exigé par les traités de guerre établis entre les nations de ce siècle, aucun traitement de faveur ne fut accordé aux officiers dont le sort demeurerait cloué à celui du Lézard. Durant tout le temps de son enfermement, Laurent Adelin occupa son esprit à se remémorer le parcours qu’il avait suivi sur ces dernières années, les visages de sa mère et de sa fratrie qu’il n’avait que trop peu fréquentées durant ses brèves permissions, les regrets qu’il éprouvait par rapport à cette période de son existence qui s’était douloureusement estompée derrière le succès qu’il avait rencontré par la suite, comment il était justement sorti de ce petit village pour suivre de palpitantes aventures au bout de son pinceau, alors même que la voie des aspirants lui avait été fermée par un destin qui avait fini par le rattraper, et c’était par ce biais qu’il se disait que la mer et les affrontements auraient de toute façon fait partie de sa vie, et que cette rencontre avec les pirates, n’avait pas été une fatalité. Sa mémoire fut cependant hantée par les visions qui l’avaient accablé durant l’abordage du Lézard, et l’impitoyable carnage qui avait suivi.

 

            Un acheteur se présenta bientôt aux pirates, en toute discrétion, intéressé par le Lézard ; ces négociations, Laurent Adelin n’en eut vent qu’a posteriori, mais à l’époque le Lézard avait été vendu à un armateur irlandais à la condition qu’il fût livré au large de l’archipel des Açores, d’où un convoi devait partir pour l’Angleterre dans les prochains jours. L’Irlandais rajouta avec un clin d’œil qu’il n’était pas prudent de partir tout seul pour une traversée, avec tous les flibustiers et les Français qui sillonnaient alors les mers, mais le chef des pirates n’accepta cette part du marché que difficilement, influencé par un trésorier qui voyait là l’opportunité d’agrandir encore le butin de la prise, car avec les petits équipages dont disposait leur flotte, il aurait été inutile et onéreux de garder en leur possession un navire aussi grand et aussi difficilement manœuvrable que le Lézard. Le marché fut donc conclus, et l’acheteur monta à bord du Lézard avec les pirates, auxquels il indiqua le cap pour le point de rendez-vous, où devrait se trouver un équipage pour assurer le voyage jusqu’en Angleterre, mais les chefs pirates prirent la décision de faire escorter le vaisseau de ligne par trois de leurs sloops. Cinq semaines après sa capture, le Lézard reprit la mer pour mettre le cap sur le nord-ouest, avec à son bord les quelques officiers qui avaient survécu à l’abordage puis à l’emprisonnement, ainsi que Laurent Adelin dont le premier soulagement une fois de retour dans les quartiers, fut de constater que sa malle avec à l’intérieur la plupart de ses peintures, était restée à son emplacement.

 

            La perspective de retrouver sa liberté l’enthousiasmait, mais les officiers français ne manquèrent pas de lui rappeler que les pirates n’étaient pas les âmes les plus charitables du genre humain, et que leur vie serait probablement négociée contre une rançon auprès de l’Empire français ; à ce jeu-là ils ne seraient certainement pas gagnants, car les finances de l’Etat ne permettaient déjà plus le moindre écart, d’autant moins que Laurent Adelin n’était jamais qu’un modeste peintre qui avait beaucoup de moins de valeur que les officiers avec lesquels il était retenu. Il faudrait attendre d’être arrivé au point de rendez-vous pour connaître les conditions de leur remise en liberté, et bien que le voyage au travers des Açores durât toute la journée en raison des vents contraires qui repoussaient constamment le Lézard vers le sud, comme pour l’empêcher de partir pour ce nouveau voyage, les trois sloops chargés d’escorter le vaisseau de ligne captif, parvinrent à prendre quelques miles  d’avance. Ce fut au moment où ils paraissaient le plus loin que deux coups de canons retentirent depuis l’autre côté d’un grand récif, à moins d’un demi mile à tribord du Lézard.

 

            Tous les regards se tournèrent alors vers ce bruit surprenant, et l’on vit soudainement un grand navire surgir hors de sa cachette et se mettre en travers de la route du Lézard. Il s’agissait d’un trois-mâts à deux ponts d’artillerie, avec un air de vaisseau de soixante-quatorze canons, mais dont le dessin de la coque n’était pas exactement le même que celui des navires de construction française ou britannique ; au sommet du grand mât était hissée une flamme aux couleurs de la France, et qui léchait un pavillon corsaire, et sous la galerie de poupe on pouvait lire en grandes lettres argentées, qu’il s’agissait de l’Archiviste. Surpris par la rapidité avec laquelle était apparu ce navire, désorganisés par l’éloignement de leurs trois sloops incapables de faire demi-tour à cause du vent contraire, les pirates s’empressèrent de monter à la défense, mais ils n’étaient pas assez nombreux pour armer toute les batteries de canons, d’autant moins que cela était inutile ; le Lézard offrait sa proue à la batterie bâbord de l’Archiviste, et il n’eut pas le temps de pivoter pour s’apprêter à tirer, car en face le corsaire faisait déjà feu, et les boulets fusèrent à grand bruit en brisant les haubans et en faisant voler le bois en éclats. Deux boulets enchaînés l’un à l’autre se prirent dans la civadière et coupèrent littéralement le beaupré en deux avant de finir leur course infernale sur le pont en y creusant un sillon qui souleva de nombreuses planches, déchiquetant également les corps de trois pirates qui n’avaient pas eu le temps de se retirer. Couché sur le sol de la dunette, les mains sur le crâne, Laurent Adelin surplombait le champ de bataille qui s’était ouvert sur le pont principal, car l’Archiviste, à la force de son inertie, venait de virer pour remonter le vent contraire au Lézard, et il l’abordait désormais en y accrochant sa muraille au moyen de plusieurs crochets et de passerelles que l’on faisait tomber à  grand bruit entre les deux pavois. Le jeune homme  reconnaissait le pavillon des corsaires français et espérait enfin la sortie de cet enfer, car il savait que ces hommes-là ne tiraient que pour impressionner leurs adversaires et qu’ils ne se battaient que pour la prise, jamais pour faire violence.

 

            Après avoir déchargé une nouvelle bordée à bout portant qui pulvérisa la muraille du Lézard et neutralisa ses batteries, l’Archiviste déversa le flot de ses guerriers sur le pont gardé par les pirates, mais ces derniers ne firent pas longs à se rendre, car les corsaires marchaient déjà sur le gaillard d’arrière et les neutralisaient un par un à coups de pistolet, et le chef des pirates avait été jeté à la mer après avoir reçu un coup de sabre dont le crissement avait retenti sur tout le pont. Suivant scrupuleusement les officiers, Laurent Adelin se redressa et descendit la dunette avec les mains levées pour rejoindre le capitaine de l’Archiviste, lequel inspectait le poste de pilotage en compagnie de ses lieutenants, jaugeant les dégâts causés par l’abordage, et imaginant le sort des pirates une fois que ceux-ci seraient livrés aux autorités impériales ; on les pendait généralement haut pour dissuader la jeunesse intrépide et insoumise de les prendre pour exemple, et court pour faire des économies sur le chanvre qui servait à tisser la corde.

 

« Eh bien messeigneurs, déclara le capitaine des corsaires en ouvrant grand les bras lorsqu’il eut reconnu les uniformes bleus des officiers français retenus captifs depuis plus d’un mois, vous nous avez bien fait peur ! Excusez-moi d’avoir esquinté votre navire, mais au moins j’ai eu ces pirates à la tire ! »

 

            Le piège qu’avait tendu le capitaine de la Bretonnière en offrant l’acheteur soi-disant irlandais comme appât, s’était parfaitement refermé sur les pirates, et l’équipage de l’Archiviste n’avait à déclarer que quelques blessés qui s’étaient fièrement battus lors de l’abordage, parmi lesquels le lieutenant Lançon qui avait lui-même été désigné pour faire l’Irlandais. Avec sa chevelure rousse et son accent un peu bourgeois, commenterait le capitaine de la Bretonnière a posteriori, Lançon avait été l’homme idéal pour tous les leurrer, après quelques jours d’enquête sur les navires dont on faisait le marché illégal dans l’archipel. Comme les sloops des pirates s’étaient empressés de reprendre le large en voyant la tournure qu’avait pris l’affrontement, le Lézard put être escorté sans problème jusqu’à La Rochelle où il fut restitué à la Marine impériale, mais à ce sujet le capitaine de la Bretonnière confessa quelque regret de ne pas être parvenu à mettre la main sur le chef des pirates auxquels il avait eu à faire, et dont la tête était l’une des mieux mises à prix en France. Depuis que le vaisseau de ligne ayant échappé à l’attaque des pirates avait regagné les terres françaises et que l’amirauté avait été informée de la perdition du Lézard, l’Empire avait attribué à l’Archiviste et à son capitaine, une lettre de marque qui l’autorisait à aller battre pavillon dans l’Atlantique pour retrouver et reprendre le Lézard aux pirates, mais bien que la victoire fût totale, la prise n’était quant à elle pas très bonne ; ce n’était guère avec la capture d’une trentaine de bandits et la reprise du Lézard qui allait devoir subir de lourdes réparations, que l’Empire allait pouvoir toucher une taxe exceptionnelle.

 

            Loin de ces angoissantes considérations financières, le capitaine de la Bretonnière avait convié les officiers du Lézard à prendre place dans son carré, à bord de l’Archiviste, et ce fut ainsi qu’il fit la connaissance de Laurent Adelin, un étonnant petit personnage dont il ne tarda pas à apprendre que sa présence à bord d’un navire de la Marine impériale le soir de l’attaque, était due à sa fonction de peintre de marine. Extrêmement honoré, le jeune homme montra au capitaine certaines des toiles qu’il avait conservées dans sa malle, et celui-ci s’avoua très impressionné, émerveillé même, par le travail de l’aventureux artiste, et alla jusqu’à se féliciter de l’avoir secouru. Une fois de retour à Toulon, le Lézard fut remis en cale sèche, et son équipage congédié pour quelque temps, mais le capitaine corsaire de la Bretonnière, qui n’était nullement soumis aux impératifs de la vie militaire, préféra aussitôt se familiariser avec Laurent Adelin, et insista pour le revoir quelques semaines plus tard.

 

            De passage à Paris où il devait remettre une commande à un Lord britannique, Laurent Adelin rendit visite au capitaine de la Bretonnière qui avait là quelque appartement bien peu soigné pour un homme de sa condition ; on devinait au désordre qui régnait dans la promiscuité de son intérieur, qu’il s’agissait bien d’un homme de la mer, peu habitué à garder le pied à terre, et encore moins à se sédentariser dans un lieu qu’il fallait chérir et faire à son image. Les deux hommes discutèrent, se racontèrent des histoires, mais de ces premières entrevues avec le capitaine de la Bretonnière, Laurent Adelin ne gardait que des souvenirs très approximatifs, car ce n’était pas vraiment vers cet homme étrange et exubérant qu’étaient alors tournés ses esprits, mais davantage vers Susan, la jeune et charmante demoiselle qu’avait pour fille le Lord auprès duquel il venait de faire commerce. En plus de maîtriser la langue française à la manière des poètes romantiques, cette femme était d’une timide beauté aux cheveux noirs et aux yeux bleus acier, avec une peau poudrée de blanc qui ne cachait cependant pas le rougissement de ses pommettes lorsque son regard rencontrait celui de Laurent Adelin qui s’efforçait de rester courtois et respectueux en toutes occasions.

 

            Le capitaine de la Bretonnière racontait toujours, avec de grands gestes mimant tantôt les coups de sabre tantôt les signaux que s’échangeaient les enseignes à la proue des vaisseaux de ligne de l’alliance franco-russo-britannique, le déroulement de la bataille de Navarin où la flotte ottomane avait été réduite en fagots dont on aurait à peine voulu pour allumer un feu de cheminée, et ce fut de la sorte qu’il en vint à expliquer à Laurent Adelin la façon dont il avait acquis l’Archiviste auprès de l’amirauté russe, puis comment il avait donné sa démission de la marine impériale pour se consacrer à l’activité plus rocambolesque de corsaire. Laurent Adelin parlait quant à lui, du bout des lèvres, de la femme qu’il avait rencontrée chez ce Lord pour qui il travaillait, et tout en donnant libre cours à ses mots amoureux, il la voyait dans ses longues robes d’été à couleurs vives et multiples volants qui flottaient dans la grâce de ses mouvements, et dans un soupir inspiré il gravait encore plus profondément dans sa mémoire l’expression timorée et désireuse de son regard à la fois étincelant et infiniment doux. Le capitaine de la Bretonnière ne semblait rien penser des femmes, et à l’inverse de son compagnon, il ne lui tardait que de reprendre la mer, pour aller sus à l’Anglais et chasser les navires marchands qui sillonnaient l’Atlantique, l’économie américaine étant alors en plein essor.

 

            Laurent Adelin parut extrêmement gêné au milieu de son récit, et il dut s’interrompre pour s’assurer qu’en face de lui le lieutenant Pressenay ne s’impatientait trop ni ne le dévisageait comme pour lui reprocher quelque chose ; il ne souhaitait plus que parler de Susan, mais ce souvenir était trop désagréable tant il se sentait éloigné d’elle, et s’il avait continué à développer cette parie de son histoire, cela n’aurait été que pour revenir sur des situations elles-mêmes confuses, des souvenirs qu’il n’était pas certain de vouloir partager, d’autant moins avec un confident aussi nouveau que le lieutenant Pressenay. Laurent Adelin eut alors une moue de dépit en reprenant son récit, et ce n’était nullement à cause du verre de whisky qu’il venait de terminer, mais plutôt parce qu’il en était arrivé au jour où il était retourné à son village natal, invité par les souvenirs et les pensées qui lui étaient revenues durant son enfermement parmi les pirates. Il ne trouva dans les montagnes noires d’Armorique plus père ni mère, et à peine quelques frères qui le reçurent comme un étranger ; sa vie n’appartenait plus à ses propres racines, et le destin qu’il avait emprunté semblait décidément le mener vers l’exil.

 

            N’ayant plus de famille chez laquelle prendre la pause qu’il avait commencé à imaginer à la suite des évènements du Lézard, se retrouvant face à un congé de son Lord mécène qui avait emmené Susan avec lui pour donner sa main à un duc anglais, Laurent Adelin revint à Paris et trouva porte close chez Alceste de la Bretonnière, dont il ne tarderait pas à apprendre qu’il avait pris le train pour Brest pas plus tard que la veille, afin de reprendre la mer avec l’Archiviste. Sans prendre le temps de réfléchir sa décision, Laurent Adelin vit ces entrefaites comme autant d’encouragements qui le poussaient vers la mer, aussi se rendit-il à Brest lui aussi, avec ses frusques et sa malle pour seuls bagages, pour trouver le capitaine de la Bretonnière et lui demander de l’embarquer à bord de l’Archiviste. Cela fit bien rire le corsaire, croyant tout d’abord que c’était là une plaisanterie, mais lorsque Laurent Adelin lui proposa de l’accompagner en tant que peintre, le capitaine de la Bretonnière eut subitement l’air plus sérieux, et après avoir brièvement consulté les lieutenants Lançon et Rufin, il fut décidé que le jeune artiste avait à bord une place toute trouvée.

 

« -Le lieutenant Rufin, répéta Pressenay, c’est lui qui était au côté du capitaine avant moi, j’ai déjà entendu son nom quelques fois.

   -Je l’ai un peu côtoyé en effet, répondit Laurent Adelin en haussant les épaules d’un air étrange, mais il est mort d’une façon vraiment détestable, j’imagine que vous ne le savez pas, cela ?
   -Non en effet, on évite de parler de la mort à bord de l’Archiviste.

   -C’était il y a deux ans, reprit Laurent Adelin, notre course consistait à arpenter la côte est de l’Hispanoamérique pour intercepter une frégate britannique qui tentait de franchir le cap Horn, pour aller escorter les baleiniers de l’Océan Pacifique. Nous faisions une courte escale sur les côtes de la Guyane, et les hommes de l’équipage se reposaient sur une plage, autour d’un feu de camp, ils mettaient à mal les réserves de rhum. Depuis que j’avais été pris comme témoin de cette bataille avec les pirates à bord du Lézard, ma considération pour les hommes d’équipage s’était trouvée bouleversée ; en voyant le déchaînement de cette violence j’avais réalisé que la vie à bord de nos navires de guerre n’en était pas moins cruelle, et que nous autres, une quinzaine d’officiers tout au plus, nous efforcions de recréer notre quotidien aisé dans nos cabines du gaillard d’arrière, alors que les matelots qui se comptaient parfois par centaines à bord d’un seul bâtiment, devaient dormir dans des hamacs tendus entre les batteries, vivre dans une puanteur et une misère mortelles, et repousser jusqu’aux limites du supportable leur condition de vie pour assurer la bonne marche d’un navire destiné à livrer un combat au cours duquel ils pourraient bien se faire tuer dans un effroyable carnage.

 

« Je ne trouvais pas cela tolérable, et je décidai de sympathiser en quelque sorte avec eux, de me mêler à eux et d’observer leurs coutumes, de les comprendre, de compatir et de partager leur peine, mais ce soir-là ils étaient tous si ivres qu’ils ne me reconnurent même pas ; non seulement je ne portais pas l’uniforme comme les autres officiers, mais en plus il n’y avait rien qui eût pu me distinguer de l’un des leurs, car personne ne pouvait connaître parfaitement le visage et l’allure de quatre cents hommes agglutinés dans un bâtiment de guerre. Je remarquai qu’il existait cependant deux ou trois tyrans parmi eux, des meneurs un peu violents et plus généreux que les autres sur la boisson, ils menaient les discussions et en vinrent à suggérer que le lieutenant Rufin, avec son air bizarre d’émigré, pouvait bien être un espion travaillant pour le compte de l’empire britannique. Comme l’équipage s’enthousiasma et l’encouragea dans ses suppositions fumeuses, le type alla encore plus loin et sortit un couteau de sa tunique grande ouverte à cause de la chaleur, et affirma que l’orée de la forêt amazonienne était l’endroit rêvé pour assassiner quelqu’un en toute discrétion.

 

« Je voulus m’interposer, mais comme j’étais pratiquement le seul à ne pas avoir assez bu pour perdre la raison, je réalisai que de la sorte je leur aurais révélé que j’étais moi-même un espion des officiers et que je n’avais pas ma place parmi eux, aussi je fus réduit au silence et dus rester assis en espérant que ce type parlait pour ne rien dire. Je fus dégoûté de leur compagnie et ne fréquentai plus ces rats qui méritaient finalement leur place dans des hamacs suspendus entre les pièces d’artillerie, car le lendemain on ne retrouva jamais le lieutenant Rufin ; le capitaine de la Bretonnière attendit bien son retour pendant deux jours, mais comme personne ne reçut de signe de vie et que je me refusai toujours à parler, de peur d’être le prochain à me retrouver jeté aux bêtes de la forêt, il fut finalement décidé de larguer les voiles, mais il était déjà trop tard pour rattraper la frégate anglaise dont on ne vit jamais la poupe. Pour la première fois de sa carrière de corsaire, le capitaine de la Bretonnière rentrerait bredouille en France, et il avait perdu un lieutenant comme moi j’avais perdu ma pitié pour les hommes d’équipage. »

 

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