Chapitre 7 - Cent cinquante hommes et une carte

            Le lieutenant Lançon était le genre d’homme qu’il fallait connaître avant de le fréquenter, car son idée très arrêtée de la discipline le rendait austère à la plupart des hommes qu’il rencontrait, et il n’y avait bien que sur les navires de guerre que sa personnalité effusive et téméraire se révélait. Inébranlable, rusé et fier, il avait plusieurs fois tué lors des combats auxquels il avait pris part au côté du capitaine de la Bretonnière, et si en mer il était un véritable meneur d’hommes, prêt au sacrifice et à l’intérêt des plus hautes autorités, sur terre il s’avérait n’être qu’un maillon vulnérable et incapable de décision, déboussolé dès lors qu’il s’agissait de s’éloigner des rares endroits pour lesquels il éprouvait de l’affection, et ne trouvant son chemin que pour emboîter le pas au capitaine de la Bretonnière dont il se faisait alors un brave et fidèle serviteur. Seul sur le chemin du rempart de la citadelle depuis lequel il surplombait le port, Lançon surveillait en contrebas les curieux qui passaient le long des quais et s’arrêtaient à hauteur de l’Archiviste pour certains d’entre eux ; ce n’était certes pas une foule des grandes cérémonies qui s’étendait le long de ce bassin, mais c’était pour lui un plaisir qu’il ne fallait pas négliger, de voir l’intérêt et la curiosité que suscitait le grand trois-mâts sur lequel il était officier.

 

            De l’autre côté de la place où attendait le lieutenant Lançon se trouvait la capitainerie du port, un large bâtiment dont la façade était soutenue par des piliers étonnamment élégants pour une citadelle à la si morne architecture, dotée d’une grande rosace et de plusieurs statues qui avaient cependant mal vieilli, et derrière les nombreuses fenêtres à croisillons qui ouvraient de larges voûtes sur la vue de l’océan, on pouvait voir s’animer plusieurs silhouettes qui allaient d’un bureau à un autre et ne prenaient que trop rarement le temps de s’arrêter pour voir ce qui se passait dans les rues. Des marins, autant de matelots en quête de lieux de tolérance que d’officiers à la recherche des commerces de fortune où réapprovisionner leurs navires, arpentaient tous les chemins en hurlant sur les chevaux qui ne s’écartaient pas pour leur céder le passage, et tout autour de la place de la capitainerie on avait planté des palmiers qui jetaient sur le sol pavé d’intrigantes ombres que le vent faisait frémir sur le sable léger. De temps en temps, d’un air innocent, quelques officiers revêtant l’uniforme français passaient sur le pas de la capitainerie et saluaient Lançon sans toutefois lui adresser la parole, car cela se voyait à son visage anxieux et sa posture préoccupée, les jambes tendues et les mains dans le dos, qu’il attendait quelqu’un par ailleurs ; cela faisait presque une heure et demi que le capitaine de la Bretonnière était rentré dans le bâtiment administratif, lorsqu’il en sortit enfin. 

 

« -Ces gredins ont plutôt l’air hostiles à nos projets, s’écria le capitaine visiblement irrité en rejoignant Lançon qui le regardait d’un air inquiet, on croirait presque qu’il est impossible de repartir de Port Regret.

   -Si, rétorqua alors le lieutenant Lançon en emboîtant le pas du capitaine qui suivit le chemin du rempart, mais la seule direction que prennent ceux qui partent de Port Regret, c’est celle qui les ramène chez eux.

   -Mais enfin c’est tout juste s’ils ne m’ont pas pris pour un fou, s’exclama le capitane en empruntant soudainement un escalier qui déviait de la route pour descendre vers le port par un étroit escalier, vous vous rendez compte qu’ils ne voulaient même pas me croire du tout. L’administration de cette maudite capitainerie a nié disposer des cartes sur lesquelles nous aurions pu compter pour respecter notre charte, vous savez, celle de l’Empire français, mais tout compte fait, ils vont tout de même faire leur possible pour nous fournir un équipage, parce qu’il y a déjà plein monde qui a signé ici, de tous âges.

   -C’est plutôt une bonne nouvelle.

   -Nous allons pouvoir repartir rapidement en effet, mais si nous n’avons pas de carte nous aurons du mal à savoir où aller.

   -Sauf votre respect capitaine, reprit sagement le lieutenant Lançon en s’interrompant dans sa descente des marches de l’escalier qui passait dans une tranchée ouverte à même la muraille, à quoi vous attendiez-vous si c’est dans une région inexplorée du globe que nous nous rendons ? Si j’ai bien compris votre explication de ce en quoi consiste notre mission, c’est à nous qu’il appartiendra de rapporter en Europe une description de ce continent, laquelle permettra d’établir des cartes si nos souvenirs sont assez précis.

   -Mais ces cartes existent déjà j’en suis sûr, affirma le capitaine de la Bretonnière en frappant un grand coup dans l’air, le continent où nous allons a bien une allure, et plusieurs des autochtones y sont allés à plusieurs reprises, et ce sans compter que la Russie est elle aussi en crise, ce qui devrait avoir poussé ses espions à connaître les territoires de leurs ennemis, alors personne ne me fera croire qu’ici personne ne connaît l’empire des Kamis. Je crois plutôt qu’ils refusent de nous montrer ces cartes parce que l’administration de Port Regret est placée sous les ordres des agents de l’empire Kami, en secret. Mais nous les trouverons même s’ils ne veulent pas recevoir la visite des étrangers, et nous ne les dérangerons qu’à point nommé.

   -Que suggérez-vous Monsieur de la Bretonnière ?

   -Eh bien, répondit-il en respirant l’air du grand large qui soufflait sur les quais, pendant qu’Ali Berthier fera embarquer les hommes que la capitainerie aura mis à notre disposition, je compte trouver une carte par tous les moyens qui nous servira de solution, et si cela s’avère impossible malgré tout, je rencontrerai bien un autre atout.

  -Vous voulez dire, quelqu’un qui aurait dans sa mémoire uniquement, une carte de ce qui se trouve  au-delà de la péninsule ?

  -Mieux, lança le capitaine de la Bretonnière, je suis certain qu’il se trouve dans cette citadelle plus d’un autochtone qui s’est déjà fait la belle et a rencontré des habitants de l’empire des Kamis, et je pourrais bien le convaincre de devenir notre ami.

   -Oui, si vos finances vous le permettent. »

 

            A force de longer les quais, les deux hommes étaient revenus au pied de l’Archiviste et se mêlèrent à l’attroupement de quelques officiers curieux, lesquels avaient certainement voyagé sur des distances aussi longues que le navire qu’ils étaient en train de contempler, et bien que ce fût en allemand que parlaient ces gens émerveillés, le lieutenant Lançon et le capitaine de la Bretonnière, purent distraitement en écouter la conversation. Tous portaient des costumes aux couleurs exotiques, souvent teintés de rouge bordeaux ou de vert sombre, et ils portaient un bicorne dans l’axe de leur nez, pas assez élégant pour servir de couvre-chef à des hommes de guerre, car ils avaient par ailleurs des traits bourrus et des barbes mal soignées, aux poils roux et hirsutes, comme s’il s’était agi de commerçants scandinaves. L’un d’eux, dont la chemise bleue accusait un ventre saillant qui maltraitait le tissu de son pantalon, observait d’un œil las et visiblement accoutumé les murailles de la citadelle tout en fumant une pipe, et à côté de lui, celui qui semblait être son second, se chargeait d’animer la conversation en désignant un à un les navires qui se trouvaient à quai puis en demandant à ses comparses ce qu’ils en pensaient. Les uns, dont l’œil semblait notoirement avertis en matière de construction navale, vantaient la ligne parfaitement aboutie de ce vaisseau de conception russe qui vieillissait très bien, et ils louaient la rigueur dont devait en faire preuve le capitaine pour l’avoir maintenu dans un si bel état durant les longues années de carrière que devait avoir endurées le bâtiment. Quelques autres, dont l’uniforme ne ressemblait à rien de ce que connaissait le lieutenant Lançon, se montraient plus critiques à l’égard de ce voilier qui devait être sur le point d’être déclassé, et ils affirmaient que même si son gréement devait pouvoir supporter beaucoup de toile et le rendre particulièrement manœuvrable et rapide pour un navire de ce tonnage, son armement était sûrement obsolète et ne lui laisserait que peu de chances face à un cuirassé comme il commençait déjà à en sortir des chantiers navals britanniques.

 

           Comme il ne se déplaçait que dans les pas du capitaine de la Bretonnière qui continuait de marcher le long des quais, le lieutenant Lançon ne put en savoir davantage sur ce que ces hommes disaient de l’Archiviste, mais ce qu’il en avait entendu avait suffi à l’alarmer et à lui faire prendre conscience qu’effectivement c’était peut-être folie que de persévérer dans cette expédition, non seulement parce qu’il semblait définitivement ne pas exister de carte officielle des mers qu’ils allaient devoir affronter, mais en plus parce que leur confiance en l’Archiviste était probablement excessive. Diverses images lui revinrent à l’esprit, tels les voyages d’exploration qui avaient été entrepris vers l’Antarctique, et il revoyait alors les navires que la glace avait emprisonnés durant tout un hiver, les hommes qui étaient décédés par centaines à cause du froid et des maladies inconnues, mais surtout de la gloriole maladive que les capitaines rendus déments avaient retiré de ces expéditions meurtrières. Durant quelques instants, le lieutenant Lançon imagina ne pas reprendre la mer, abandonner lâchement son navire et apprendre, triomphant, bien que des années plus tard, que l’Archiviste avait été inscrit au registre des navires disparus en mer, mais il savait très bien que sa destinée n’était pas de couvrir de fleurs le mémorial qui serait dressé en la mémoire du capitaine de la Bretonnière, mais bien d’assister ce dernier jusqu’à la mort.

 

            Juste à côté d’eux, derrière un ponton soutenu par des colonnes de bois qui s’enfonçaient dans la mer toute calme, se dressait un énorme navire comme le capitaine de la Bretonnière n’en avait jamais vu que quelques-uns de tout son  vécu, et pour cause, dix ans auparavant cette classe-là n’existait qu’à l’état de projet fou, car il s’agissait de l’un de ces prestigieux steamers, un cuirassé dont la coque renforcée de plusieurs épaisseurs d’acier, et qui avait un peu plus de longueur que l’Archiviste, mais celui-là ne disposait que d’un pont d’artillerie doté d’à peine une dizaine de sabords qui ouvraient la muraille inviolable sur la gueule d’énormes canons peu manœuvrables. Le lieutenant Lançon, qui avait été passionné quelques années auparavant, de lire dans les journaux de l’opposition que les Britanniques avaient fini par mettre au point l’un des plus redoutables navires de guerre à jamais avoir pris la mer, s’arrêta en face de l’engin et resta fasciné devant la prouesse autant militaire qu’architecturale, qu’il venait de reconnaître. Le navire était si trapu dans son bassin, que la coque en avait presque une forme ovoïdale, et les deux seuls mâts qu’il comportait ne se trouvaient là que pour soutenir le poids d’une colossale cheminée qui se tenait au milieu du pont. Ce dernier était doté de plusieurs petits châteaux tous conçus en plaques d’acier solidement boulonnées les unes aux autres et percées de hublots qui laissaient apercevoir l’espace des cabines à l’intérieur. Mais le plus remarquable sur cet ouvrage, c’était encore la proue qui faisait face au quai, longue et étroite, avec une étrave fine et tranchante tout en métal, en forme de brise-lame, et qui ne se terminait non plus par une figure de proue, mais par un obusier à deux tubes que des artilleurs devaient pouvoir contrôler s’ils étaient capables d’en manipuler le poids. De part et d’autre du gaillard d’avant, deux dômes ressortaient de la silhouette peu gracieuse et lui rendaient son aspect terrifiant, car chacun était prolongé de deux énormes tubes qui avaient bien dix centimètres de diamètre ; la poupe était dotée d’au moins quatre de ces mêmes canons, mais au-delà de la cheminée qui se dressait en lieu et place du grand-mât, la machinerie du navire et l’agencement de ses différents ponts paraissaient si complexe que le lieutenant Lançon ne s’attarda pas à l’observer plus en détail. Celui-ci, après avoir lu sur le flanc du steamer que le navire portait le nom de USS Caroline, se retourna vers le capitaine de la Bretonnière qui se tenait droit, les mains dans le dos et le visage stoïque, visiblement peu impressionné, et lui annonça :

 

« -C’est le dernier né du génie militaire britannique et de la révolution industrielle, mais je ne pensais pas en voir un seul de mon vivant.

  -C’est de ce tas de boulons que vous voulez parler ? Demanda bien sarcastiquement le capitaine de la Bretonnière, je me demande qui peut bien s’en servir pour naviguer.

  -Comment cela, s’offusqua Lançon, ce navire représente l’avenir de la marine de guerre ! Regardez ses formes, elles sont parfaites et solides, sa conception est infaillible, et avec son système de propulsion à vapeur, il n’a plus besoin de transporter une armée de gabiers et de matelots pour assurer son fonctionnement.

   -C’est justement là que se trouve son talon d’Achille, répondit le capitaine en désignant le grand mât métallique, parce que personne ne sera jamais tranquille avec à ses pieds une machinerie aussi compliquée, imaginez qu’elle explose et qu’il n’y ait pas de pompier ; s’il n’y a pas d’équipage, jamais des officiers britanniques ne daigneront se pencher sur le problème, et à la place de leur stupide bateau on mettra à la mer des chrysanthèmes.

   -Peut-être sera-t-il un peu lourd pour rivaliser avec des navires de la classe de l’Archiviste en termes de navigation, mais regardez un peu son armement et voyez par vous-mêmes ces obusiers qui rendent tout à fait archaïques nos pauvres boulets. Rendez-vous compte que les obus sont spécialement fondus dans le métal et moulés de façon à avoir une portée largement supérieure à celle des canons à poudre, et à transpercer nettement les coques, et de plus la charge explosive qu’ils contiennent font plus de dégâts qu’une bordée toute entière de mitraille. C’est moi-même qui vous le dit mon capitaine ; un seul coup de canon de cet engin serait fatal à l’Archiviste, et quand bien même nous serions à même  de riposter, sa cuirasse serait totalement inviolable, nos boulets ne feraient que rebondir, c’est tout juste si nous pourrions le faire ployer en lui tirant dessus lors d’un abordage.

   -Eh bien c’est vous-même qui venez de prononcer ce mot, fit alors le capitaine de la Bretonnière avec un certain agacement, si on ne peut le vaincre par le combat, alors ce sera par le dos, parce qu’aucun navire ne peut rester arrogant si c’est par son gaillard d’arrière qu’on le prend ! »

 

            Sur ce, le capitaine de la Bretonnière tourna les talons et revissa son tricorne, lequel paraissait lui aussi bien hors d’âge en comparaison des bicornes des officiers à l’uniforme pourpre qui regardaient désormais ces deux-là d’un drôle d’œil amusé, sans se douter qu’ils appartenaient justement à l’équipage de l’Archiviste, et comme le lieutenant Lançon lui emboîtait déjà le pas, il lança à celui-ci, consterné :

 

« Et de toute façon le prix de construction d’une telle usine à gaz est si élevé qu’il prive certainement de toute nourriture toute une armée ! Alors c’est par la faim que je les tiens ! »

 

            Le capitaine de la Bretonnière paraissait s’être battu contre la vexation, et ce fut avec le visage tout rouge qu’il ressortit de cette conversation, si bien qu’il était sur le point de ressortir du port pour concrétiser son ambition de faire le tour des lieux publics de la citadelle, afin de trouver quelqu’un qui aurait disposé de la précieuse carte des océans orientaux, sans même se rendre compte qu’un homme était apparu derrière un monticule de tonneaux qui se trouvait dans le bas-côté de la ruelle où ils s’étaient immiscés. Dans l’ombre, ce gueux avait l’air d’être resté fouiner dans les réservoirs entrouverts pour en tirer quelque substance et en faire son repas, mais surtout pour avoir une observatoire de choix et surveiller les déplacements des officiers qui arpentaient le quai, qu’ils fussent français ou autre. Bien que l’étrange personnage n’eût pas prononcé le moindre mot, car sa carrure et son regard étaient suffisamment saillants pour faire comprendre sans avoir à prendre la parole qu’il désirait parler, ce fut le lieutenant Lançon qui le remarqua en premier et qui interpella le capitaine de la Bretonnière pour lui dire de porter attention.

 

            D’abord circonspect, puis intéressé une fois qu’il eut été rejoint par son supérieur, le lieutenant Lançon examina cet homme prodigieusement grand, dépassant lui-même le capitaine de la Bretonnière de plus de deux têtes, aux allures de colosse égaré dans la réalité, et dont le visage avait la forme d’un œuf, car il n’avait par ailleurs pas la moindre chevelure, si bien que son crâne luisait légèrement, presque autant que ses yeux dont l’arcade était rapetissée par de massives pommettes étrangement grisonnantes. Il sembla à l’officier que le visage de ce type reflétait une certaine carence en intelligence, et que son nez en forme de trompette tordue ainsi que sa mâchoire proéminente et légèrement avancée, étaient les signes d’un caractère brutal et instable ; en outre, son corps tout en muscle et en os, était recouvert d’un peau rugueuse sur laquelle étaient tracés plusieurs motifs noirs qui ressemblaient fort bien à des tatouages que l’air de Port Regret avait estompés. Le lieutenant Lançon était finalement sur le point de s’en détourner en croyant que cet homme n’était qu’un ivrogne ou un indigent bien indiscret, lorsque ce dernier les interpella d’une voix maladroite mais dure comme le roc :

« -Messieurs, pardonnez mon indiscrétion, mais il me semble que je vous ai entendu parler depuis tout à l’heure et…

   -Ca alors, vous nous écoutiez, l’interrompit le capitaine de la Bretonnière avec véhémence et théâtre, et qu’avez-vous en plus à nous regarder ?

   -En fait je crois avoir compris que vous allez vers l’est, et que vous avez besoin d’hommes pour votre équipage. C’est là-bas que je voudrais me rendre également. De combien d’hommes avez-vus besoin ?

   -Eh bien, répondit le lieutenant Lançon en se rappelant les chiffres qui avaient été dressés au débarquement de l’Archiviste le matin même, environ deux cents hommes ont annoncé qu’ils continueraient le voyage, ce qui fait que cent cinquante autres devront être inscrits sur le registre.

   -Mais ces hommes nous seront fournis par la capitainerie, rétorqua le capitaine qui semblait profondément opposé à l’idée de prendre l’inconnu à son bord, et mon navire n’emporte pas plus de clandestins que de riz. De plus, rien n’est moins sûr que notre départ si je ne dispose pas d’une carte pour diriger la barre. Alors Monsieur, la seule condition que je vois à votre embarquement, c’est que vous nous soyez de quelque secours pour reconnaître l’environnement.

   -Oui, balbutia alors le colosse, je suis déjà allé là-bas, de l’autre côté de la péninsule, je sais dans quelle direction et à quelle distance se trouvent les terres.

   -Comment, s’exclama subitement le capitaine de la Bretonnière en éloignant l’étrange personnage du chemin pour l’interroger dans l’ombre de la ruelle où seuls quelques rats logés entre les tonneaux pouvaient les observer, vous avez déjà visité l’empire des Kamis, vous pourriez en coucher un plan sur le tapis ?

   -Oui, répondit-il hagard et hésitant, visiblement impressionné par la démonstration du capitaine qui lui était pourtant bien inférieur en force et surtout en taille, enfin peut-être, je suis visiblement aussi désespéré que vous.

   -Il ment, fit soudainement le lieutenant Lançon en le toisant depuis l’autre côté des barriques dont la silhouette servait au capitaine pour discrètement saisir leur proie par le col de son tricot moite de sueur, il espère juste partir d’ici, de même que tous les ceux qui y ont échoué, mais nous ne sommes que de passage et nous ne pouvons rien pour eux. Il ne nous sera d’aucune utilité s’il ne peut pas nous guider sur cette mer en connaissance de cause, nous courrons à notre perte si nous le prenons.

  -Vous avez raison l’ami, dit alors le capitaine de la Bretonnière en laissant l’intéressé dans la cachette d’où il avait surgi, et de plus il n’est pas charmant, qui voudrait d’une ordure pareille à son bord, si ce n’est pour s’acoquiner avec les pirates chercheurs d’or ?

  -Comment t’appelles-tu ? demanda sombrement le lieutenant Lançon tandis que le capitaine reprenait sa marche vers l’intérieur de la citadelle.

   -Mon nom est Basilus Duras. »

 

            Le capitaine de la Bretonnière contourna une charrette qui bouchait la sortie de la ruelle et pénétra dans la ville en accédant à une rue marchande dans laquelle passaient toutes sortes de gens en différents costumes, et il en émanait un grand murmure d’autant plus confus que toutes les langues que l’on pouvait y distinguer étaient différentes les unes des autres. La ruelle d’où sortirent les deux officiers de l’Archiviste se terminait par une voûte de brique dans laquelle était creusée une rainure que l’on imaginait destinée à recevoir une herse ; il se trouvait en effet que cet étroit passage dans lequel ils venaient d’avoir à faire à Basilus Duras, traversait la muraille de part en part et devait consister en un moyen de canaliser le flot des agresseurs en temps de guerre. Cependant, à en juger l’extrême vétusté des bâtiments et le calme inhabituel qui ronflait partout sur le port, ainsi qu’à l’ennui des autochtones et la remarquable passivité des défenses de la citadelle où les canons avaient été reconvertis en ornements floraux depuis longtemps, on déduisait assez simplement que Port Regret n’était pas un lieu dont les puissances militaires avaient cherché à s’emparer. L’emplacement des contreforts et des places-fortes que le capitaine de la Bretonnière avait pu observer en arrivant dans le port, trahissait par ailleurs l’ancienneté du style dans lequel avait été construite cette citadelle, et les canons dont étaient armés tous ces dispositifs, étaient d’une facture très ancienne, largement dépassée en Occident. Il ne trouvait cependant pas cela étonnant dans la mesure où il devait être à peu près impossible, quand bien même les empires auraient eu connaissance de cet endroit, d’y dépêcher une armée d’invasion, et encore moins de siège, car cette péninsule devait être étroitement gardée par les protectorats locaux, et pour y accéder par la terre c’étaient des milliers des milliers de kilomètres qu’il fallait parcourir à travers les montagnes et les déserts, un effort militaire qui n’aurait été à la portée d’aucun autre chef qu’Alexandre le Grand en personne. D’autre part, pour toutes les raisons qu’il connaissait et qu’il subissait, l’accès par la mer de toute une armada, se serait également avéré extrêmement compliqué.

 

            Au pied des façades de chaque bâtiment on trouvait les mêmes tonneaux débordant de vivres périssables dont les commerçants chassaient régulièrement les rats à grands coups de balais, des ateliers de calfats haranguaient la foule des gens en épaulettes dorées, et dans toute cette cohue comme il ne s’en était plus observée en France depuis quelques siècles, les commerçants les plus riches étaient assurément ceux qui fournissaient les denrées nécessaires à un voyage de retour ; toute cette animation moyenâgeuse faisait rire le capitaine de la Bretonnière de bon cœur, car c’était tout juste si on ne voyait pas sur la devanture de quelques piètres magasins, des charretiers en train de se jeter des mauvais sorts et des entrailles des poisson.

 

            Après avoir visité les locaux de deux ou trois archivistes marins, juste afin de s’assurer que même là il ne trouverait pas de cartes des mers orientales, le capitaine de la Bretonnière revint déambuler dans la rue marchande avec une mine fortement contrariée, et à mesure que le soleil terminait sa révolution dans le ciel, qui ne se défaisait jamais de cette teinte violacée extrêmement intrigante au regard des Occidentaux, il se faisait de plus en plus clair que l’inquiétude pointait sur son visage. Même si l’escale profitait au repos de ses hommes et de ses officiers, chaque heure qui s’écoulait était un temps qui le rapprochait du moment du départ, lequel s’organisait malgré lui alors qu’il était de moins en moins certain de trouver les fameuses cartes qui lui permettraient de voyager sereinement.

 

« -Que craignez-vous mon capitaine, fit alors le lieutenant Lançon, ne pensez-vous pas à Pizarro et à Cortés ? Les grands explorateurs du passé ont découvert des pays et des trésors qui ont fait accéder leur nation et leur nom à la postérité, et pourtant ils avaient voyagé jusqu’au Mexique sans la moindre carte. Ils ont navigué vers des civilisations inconnues en empruntant des routes maritimes qui n’existaient pas, ils ont traversé des mers et des océans sans savoir où cela les mènerait, et c’est uniquement grâce à eux qu’aujourd’hui nous pouvons parcourir de part en part le grand Océan Atlantique.

   -Les choses et les lieux ne sont malheureusement plus les mêmes de nos jours, répondit le capitaine de la Bretonnière avec un air de menace, je sens que les peuples que nous allons visiter sont prêts à nous jouer des tours. Pour les rallier à notre cause il faudra ruser, mais ils sont certainement déjà au courant de notre arrivée. Si je veux ces cartes c’est précisément pour savoir où nous allons, et non pas pour prévoir comment nous voyagerons, comprenez que ce qui m’importe à présent c’est de connaître leurs terres, je veux voir leurs côtes et leurs villes, estimer les positions qui leur sont chères, car voyez-vous je ne pense pas que leur accueil nous sera favorable, et nous ne leur échapperons pas en restant simplement aimables, il serait de bien meilleure augure que nous voyons leurs territoires, que nous voyons dans quel guêpier nous allons choir.

  -Mon capitaine, fit le lieutenant Lançon soudainement inquiet, vous ne parlez pas d’une opération suicidaire, n’est-ce pas ?

   -J’ai juste estimé qu’il n’était pas la peine de vous préciser les risques inhérents à notre mission, mais tout se passera très bien, j’en ai l’intuition. Cessez de vous en faire, nous ne sommes pas les va-nu-pieds de l’armée française, dites-moi plutôt si vous le savez, où Laurent Adelin est parti prendre ses aises. »

 

            Le lieutenant Lançon parut réfléchir à la dernière fois qu’il s’était retrouvé avec les autres officiers ce matin-là, et ce fut alors qu’il se souvint de la façon dont il s’était retrouvé avec les autres hommes dans la première taverne à leur être apparue, et comment ils s’étaient tous saoulés, à tel point qu’il avait été à peu près le seul à reconnaître immédiatement Laurent Adelin lorsque son joyeux groupe l’avait ensuite rencontré dans la rue. Il se souvint qu’ils étaient restés discuter quelque peu, mais que c’était le lieutenant Pressenay qui l’avait entraîné dans la direction d’une taverne un peu particulière où ils avaient probablement passé la journée à boire, et désormais que le soir arrivait, à s’intéresser de plus près aux courtisanes. Comme il se rappelait de l’endroit vers lequel il avait vu Pressenay et Laurent Adelin disparaître, et que c’était alors l’heure où les rues de la citadelle commençaient à se dépeupler pour ouvrir en grand les portes des lieux de joie et de tolérance, le lieutenant Lançon proposa au capitaine de la Bretonnière de rejoindre cette autre taverne dont il venait de parler, car celle-ci se trouvait à quelques rues de là, de l’autre côté d’un parc un peu sordide.

 

«  -Ah, Laurent Adelin, soupira le capitaine avec une certaine ironie qui le faisait sourire depuis son for intérieur, il ne pourra être changé pour rien. Comme il a le cœur sur la main, comme les femmes lui causent du chagrin ! Si vous le connaissiez lieutenant, vous sauriez comme son cœur est grand.

   -Est-ce que vous voulez dire que c’est un connaisseur de ce genre d’endroit ? fit le lieutenant Lançon incrédule. 

   -Que nenni, défendit aussitôt le capitaine en se mettant en marche au travers des commerçants qui commençaient à fermer leurs magasins, c’en serait trop pour lui. C’est un sentimental, non pas un chacal, mais rendons-lui tout de même visite, il ne s’en serait pas allé de si vite. »

 

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