Chapitre 6 - Terre

 La veille de l’arrivée à Port Regret, alors que l’équipage tout entier vivotait dans une rare impatience les quelques instants qui leur étaient laissés libres par la manœuvre du navire, le capitaine de la Bretonnière se fendit d’une colère noire lorsqu’il apprit le terrible attentat qui avait eu lieu, et qui avait failli coûter la vie à Laurent Adelin. Ce dernier n’insista étrangement pas, se contentant de faire le récit de la façon dont il avait été jeté vers la houle qui aurait dû le déchiqueter, mais l’idée de la mort lui était alors singulièrement étrangère, comme si son esprit avait davantage été dirigé vers la figure de proue, et que les paroles du gabier étaient restées le hanter. Il aurait effectivement pu s’agir d’une sentence sibylline comme une autre, lâchée par un marin ivre au comble de sa rancœur, au titre d’une évocation légendaire pour signer son meurtre avec une beauté qui ne lui seyait nullement, mais il semblait qu’en se retrouvant enveloppé du regard de cette dame, Laurent Adelin avait ressenti quelque chose en lui qu’il n’aurait pas été certain de pouvoir peindre, non pas comme l’angoissant sentiment d’avoir effleuré la mort et risqué de disparaître à tout jamais, mais plutôt comme la douce consolation de recevoir une promesse, de savoir que cette dame serait à ses côtés aussi longtemps qu’il se trouverait à bord de l’Archiviste. De cela non plus il ne parla pas à Alceste de la Bretonnière, et le capitaine était en réalité si choqué que quelque chose de si horrible eût pu avoir lieu sur son navire, qu’il prit le drame à son propre compte et fut sur le point de prétendre que c’était lui-même que l’on avait tenté de tuer comme un vulgaire pirate.

 

Le matin se passa, comme à l’accoutumée, à la manœuvre du navire, car c’étaient plusieurs heures qui étaient nécessaires à tous les gabiers pour déployer les voiles et les orienter de façon à prendre le vent de la meilleure façon, et aux matelots pour briquer le pont, et au pilote pour corriger la trajectoire du navire, et aux officiers pour assurer la bonne marche de cette société, mais lorsque l’enseigne Armand surveilla une dernière fois le sablier et annonça qu’il était midi, le capitaine de la Bretonnière apparut personnellement à l’entrée du gaillard d’arrière pour réunir tous les hommes du bord, comme si cela avait été pour donner la messe du dimanche, mais au lieu de tous les convier à chanter, comme devait s'y attendre la plupart, il invita Laurent Adelin à ses côtés et offrit à celui-ci le visage de chacun en espérant que celui de son agresseur lui fût évident à reconnaître. Bien innocemment mais sans mauvaise foi, le jeune homme s’appuya sans mot dire sur la barrière qui surplombait le pont où étaient sagement amassées pas moins de deux centaines d’hommes, à l’ombre des gigantesques voiles qui avaient été larguées dans l’air suffocant de midi, lequel bourdonnait désormais d’une étrange façon. Laurent Adelin passa quelques minutes à aller et venir d’un bout à l’autre du pont, inspectant attentivement chacun des visages de la foule qui s’étendait en dessous lui et demeurait, silencieuse et inquiète, sous le joug des contremaîtres à l'air grave. Ne quittant jamais le haut des escaliers au sommet desquels s’étaient retrouvés les officiers qui discutaient entre eux de ce qui s’était passé la veille au soir, le jeune homme déambulait parmi leurs chuchotements un peu apeurés, et ils les dispersait comme autant de rumeurs sur le pont parcouru d’un léger vent de malaise.

 

Le capitaine de la Bretonnière fut terriblement gêné, et même mal à l’aise, lorsque Laurent Adelin revint vers lui avec un signe de la tête qui en disait long sur sa confusion, car il semblait que le gabier auquel il avait eu à faire, ne se trouvait pas dans les rangs. Après quelques instants supplémentaires de réflexion, toujours aussi silencieux, mais durant lesquels il plongea son regard dans celui de son ami pour s’assurer que ce n’était pas une fièvre qui lui avait fait inventer cette folie, le capitaine de la Bretonnière intima aux quartier maître Martinéz de donner quartier libre à tous ces hommes ; une grande pagaille se leva aussitôt sur le pont tout entier, et la foule se dispersa de part et d’autre du navire, rejoignit les hunes, se posta aux pavois, et descendit par les escaliers dans la direction des quartiers où attendaient les derniers litres de rhum du voyage. Cependant, le capitaine de la Bretonnière s’empressa de descendre de l’escalier du gaillard d’arrière pour traverser la foule désormais aussi ignorante qu’indifférente à ce qui avait pu se passer, puis il se rendit auprès des maîtres gabiers qu’il consulta longuement pour savoir si tous leurs hommes s’étaient trouvés sur le pont au moment de l’appel ; il en ressortit que non seulement il n’y avait eu aucun absent parmi les gabiers à cette inhabituelle cérémonie, mais qu’en plus l’homme qu’essayait de décrire le capitaine en se basant sur ce que lui avait raconté Laurent Adelin, ne leur évoquait aucun des hommes qui avaient pu se trouver à bord de l'Archiviste.

 

Le jeune homme que l’on avait pourtant essayé d’assassiner de façon certaine était resté tout en haut du navire, il se promenait désormais sur la dunette, à hauteur de la galerie de proue, et tout le monde était alors bien en peine de le voir distinctement tant il se tenait à l'écart du grouillement du pont à l’heure de midi ; pensif, accoudé au pavois, il contemplait d'un air absent l’océan comme souvent à son habitude, mais son comportement paraissait étonnement éloigné de celui auquel on se serait attendu de la part de quelqu’un venant de frôler la mort. Ce n’était cependant pas exactement comme toutes les autres fois où il s’était tenu à cet endroit du vaisseau en tant qu’artiste que Laurent Adelin attendait, car il y avait alors un genre de frustration dans son visage, comme une éternelle interrogation qu’il ne se serait jamais posée auparavant, ou bien la nécessité de trouver un but à ce voyage qui arrivait pourtant à son terme. Le capitaine de la Bretonnière ne remit quant à lui jamais en cause les dires de son ami, et ce même lorsque, le soir venu, ils inspectèrent tous deux les quartiers d’équipage afin de passer en revue tous les hommes qui se trouvaient là, mais qu’ils ne trouvèrent toujours pas le visage du gabier qui semblait s’être volatilisé. Peu importait à Laurent Adelin que son potentiel assassin fût retrouvé ou non, ni même que l’on comprît ce qui, en dehors de l’alcool, l’avait poussé à le jeter par-dessus bord, car ses seules pensées n’étaient désormais plus que pour la figure de proue et le pouvoir qui l’habitait certainement.

 

Dans le carré des officiers, après le repas qui s’était tenu dans une relative froideur à chaque fois qu’une paire d’yeux s’était posée sur Laurent Adelin que l’on suspectait de mettre les voiles vers la paranoïa, une fois que tous les hommes eurent remis leur tricorne et qu’ils eurent pris congé du capitaine de la Bretonnière, il ne resta plus que ce denier en compagnie de son ami qui était resté obstinément assis, plongé dans ses pensées les plus complexes. Tandis que le coq Lavigne débarrassait la table en prenant soin de ne pas éteindre les bougies qui tremblaient au pied des fenêtres que l’on avait laissées ouvertes sur la nuit étoilée, défilant dans le sillage de l’Archiviste, Laurent Adelin prit une grande inspiration et s’était adressé à son ami :

 

«  -Dites-moi Alceste, pour quel genre de femme seriez-vous prêt à risquer votre vie ?

-Est-ce la caresse de la mort d’hier soir qui vous a inspiré cette parole d’espoir ?

-Nullement, répondit-il assurément, je me demandais juste quel genre de séducteur vous êtes.

-Et qu’est-ce qui vous fait croire que je pourrais être un séducteur, demanda le capitaine en s’asseyant d’un air soudainement intéressé à côté de son ami, connaîtriez-vous pour en juger un indubitable facteur ? Les hommes de mer ne sont jamais là, ils puent, ils sont gras, ce sont des solitaires vivant entre hommes, alors sur leur cœur il n’y a besoin d’aucun baume.

-Êtes-vous en train de comparer les femmes à un baume pour les faibles ?

-Votre comportement m’intrigue Laurent Adelin, coupa soudainement le capitaine en remettant son tricorne à plumes sur le sommet de sa tête, je ne vois pas où vous voulez en venir à la fin.

-Excusez-moi Alceste, fit Laurent Adelin d’un air confus, c’est cet homme hier, au moment de me pousser dans l’eau, il m’a parlé d’une femme très puissante qui se trouverait à bord de l’Archiviste, il voulait parler de la figure de proue.

-Ah, fit le capitaine de la Bretonnière avec une grande inspiration, la figure de proue a bien sûr de grands pouvoirs, c’est elle qui se charge de dissiper les superstitions les plus noires, et d’éloigner tous les esprits auxquels il est possible de croire. Il est vital pour un bon navire, de disposer d’une tête qui soit une dame à ravir, car ce n’est pas seulement l’égérie des hommes du bord, mais surtout la créature qui garantit à tous de revenir sain et sauf à bon port.

-C'est de vieilles légendes de marins de commerce que vous me parlez là, des histoires à dormir debout, racontez-moi plutôt l’histoire de cette statue, elle est forcément liée à l’Archiviste elle aussi, à Pétersbourg et aux Russes qui ont construit votre bateau.

-Hélas, s’exclama le capitaine de la Bretonnière, je dirais plutôt que la période russe demeure pour elle une histoire inconnue, car elle est en réalité bien plus récente que ce que vous avez vu. Une nouvelle figure de proue se trouvait effectivement au sommaire des réparations que je devais faire en tout, et en fait je n’y avais pas porté une très grande attention.

-Vous en aviez acheté une d’occasion pour la poser sur l’Archiviste ?

-Non tout de même pas, je ne suis pas ce genre d’opportuniste, mais j’avais contacté un sculpteur spécialisé dans ces travaux d’artiste, et je lui avais passé commande d’une sculpture pas bien grande, car j’avais toute confiance en son talent et en son esprit téméraire face au vent.

-D’accord, moi qui croyais que cette figure de proue portait quelque chose de particulier depuis que ses propriétaires russes l’avaient abandonnée, donc en somme ce n’est qu’une coïncidence d’ivrogne si cet homme s’est mis à me parler de cela.

-Votre état me préoccupe de plus en plus, affirma le capitaine de la Bretonnière en se levant de table pour se diriger vers la sortie du carré des officiers, vous devriez songer à vous débarrasser de ces histoires de Russes.

-Ne vous en faites pas, rassura Laurent Adelin en restant assis dans la lueur déclinante d’une bougie qui demeurait encore, je ne crois qu’en ce qui me fascine, contrairement à bien d’autres beaucoup trop crédules.

-Nous serons bientôt à Port Regret, profitez-en pour vous refaire une santé. Bonne nuit mon ami. »

 

Les rêves de Laurent Adelin, comme ceux de tous les artistes tourmentés par l’absence dont on se serait interdit de parler de peur que cela eût ressurgi sur une imagination trop intensément contenue, étaient pleins d’une mystérieuse mélancolie au travers de laquelle il ne reconnaissait plus ses proches que comme autant d’être maléfiques susceptibles de nuire à son âme qui fuyait tant bien que mal, et c’était ainsi qu’il se voyait embarquer malgré lui sur des vaisseaux de guerre qui partaient en campagne, aussi loin que possible de ceux qu’il aimait mais qui, le temps de ce cauchemar, avaient incarné ses craintes les plus inavouables. Le capitaine de la Bretonnière était resté à quai en continuant de le chercher pour lui crever la poitrine de deux coups de pistolet, et à bord du navire où il avait embarqué, Laurent Adelin ne disposait ni de crayon ni de papier, encore moins de toile et de pinceaux, car c’était en tant que gabier qu’il avait été engagé, et cela sonnait dans son âme comme le funeste présage qui finirait par le faire glisser de l’un des marchepieds les plus hauts du grand mât. Mais cette idée de la mort n’était rien en regard de ce qui le torturait intérieurement ; son cauchemar consistait en l'épreuve d'un sentiment de déchirement, et son esprit était tout entièrement tourné vers cette femme dont il n’osait se prononcer le nom en plein jour, et à laquelle il osait à peine songer une fois la nuit tombée. Elle avait de grands cheveux noirs, des yeux verts,un peu bleutés, une peau pâle, mais surtout elle l’attendait quelque part de l’autre côté de l’océan, elle patientait sur une bite d’amarrage dans le port de Brest, en se disant qu’il reviendrait un jour. Alceste avait eu raison depuis le début, pensait-il avec amertume lorsqu’il revoyait le visage de cette femme qu’il désirait baiser sans cesse ; les hommes de mer n’étaient nullement faits pour séduire, et encore moins pour aimer, et le manque était d’autant plus cruel qu’il se faisait chaque jour plus intense, mais que chaque jour apportait avec lui la promesse que ce serait ensuite autant de temps qu’il faudrait emprunter pour le retour.

 

Tout semblait être inhabituellement calme au réveil de Laurent Adelin, l’air lourd et le silence plus pesant encore que les soirs d’orage, mais surtout, lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit que la lumière dans laquelle baignait sa cabine, n’avait plus la même couleur que lors des mois de navigation où c’était sur le reflet de la mer interminable que s’était trouvé l’Archiviste ; il devait être un peu plus tard que l’heure à laquelle le navire se mettait ordinairement en branle, mais au lieu du craquement des pas s’activant sur les ponts et des conversations qui auraient dû commencer à animer la vie à bord, le seul bruit était celui des vaguelettes se brisant doucement sur les murailles, suivi du ronflement de l’écume se dispersant à travers les eaux. Tout cela était d’autant plus calme que dans l’air retentissait le chant d’oiseaux que l’on devinait en train de voltiger dans le gréement de l’Archiviste, peut-être même plus loin, et c’était certainement cette cacophonie pourtant si agréable dans la signification qu’elle portait, qui avait réveillé Laurent Adelin. Celui-ci se leva instinctivement, remonta les coursives désertes du quartier des officiers, et emprunta le premier escalier qui se présenta à lui, pour sortir en toute hâte sur le gaillard d’arrière où il découvrit, stupéfait, que ce n’était plus sur l’océan que se trouvait l’Archiviste, mais sur le quai d’un grand port, baigné d’une lueur étrangement irréelle, aux reflets parme, parfois un peu grise lorsqu’elle se courbait sur les grands remparts érigés à l’entrée des quais.

 

De tous côtés il se trouvait des navires dont les mâts, les cordages et les poulies se dressaient dans une grande confusion, et l’on aurait dit une forêt de lin qui s’étendait à fleur de l’eau violacée au pied des quais, car il n’y avait à l’évidence rien de plus confus et de complexe à observer, que le gréement d’un voilier venant de mettre en panne. Bien que peu de ces dizaines de bâtiments eussent la même taille que l’Archiviste, il semblait à Laurent Adelin qu’il s’agissait là de géants de la mer, des colosses de bois et de cordages dormant dans les ombres morcelées qui couraient sur les quais, et ces monstres paisibles avaient bien l’air terrifiant, même si la plupart ne devaient consister qu’en des navires marchands. Des deux-mâts, quelques trois mâts, des frégates déclassées, deux ou trois galions qui avaient trouvé un emplacement à l’autre bout du port, des corvettes escortées par deux ou trois bricks, des prussiens, des autrichiens, des américains ; tous les tonnages et tous les pavillons étaient représentés dans cet endroit du monde qui avait surgi de l’horizon durant la nuit, et dans lequel Laurent Adelin se réveillait comme au milieu d’un rêve incongru. Dans les mers brumeuses qu’il apercevait au-delà la dernière muraille fermant l’enceinte du port, il devinait déjà la présence de la lointaine destination du capitaine de la Bretonnière, un empire mystérieux qui devait être craint de la plupart des autochtones, et dont les Occidentaux n’avaient jamais franchi les frontières.

 

Port Regret paraissait porter merveilleusement bien son nom, de par la tristesse et la nostalgie qui en émanaient, car à l’évidence les marins qui arrivaient là souffraient tant de l’éloignement de leurs proches, étaient si exténués par le voyage et si détraqués de se trouver au bord du monde que l’on connaissait alors, qu’ils n’avaient plus de force que pour supplier leurs supérieurs de mettre un terme à leur calvaire et de rebrousser chemin. C’était également pour cela que Port Regret ne devait être ni un lieu de résidence ni un but en soi pour quiconque s’y trouvait, et aucun des bateaux qui s’y trouvait à quai, ne devait prévoir de rester là plus d’une semaine, peut-être juste le temps de faire réparer les dégâts infligés par la mer et de punir d’éventuels mutins, avant de reprendre le large par lequel ils étaient revenus. Laurent Adelin éprouvait une très forte empathie envers ces gens-là, dont les sentiments imbibaient l’air du port, car il comprenait qu’en se trouvant déjà si loin de chez soi le cœur n’avait plus ni force ni courage pour emprunter encore des routes inconnues et se risquer à une circumnavigation dont l’issue aurait été incertaine. Peut-être, pensa-t-il, que l’Ermitaño avait autrefois fait une halte dans ce port, ou bien alors dans ce qui devrait ensuite devenir ce port, et qu’il s’était perdu en tentant de retrouver la direction de l’Europe ; c’était d’autant plus probable qu’en observant les cartes du capitaine de la Bretonnière, il n’avait jamais vu d’autre port que celui-là, ni même de havre qui ne fût bordé par des forêts impénétrables, à des centaines de kilomètres à la ronde.

 

Ce fut à l’instant où il se demanda si le capitaine de la Bretonnière avait déjà quitté le navire, que Laurent Adelin se sentit investi d’une certaine panique, car juste après son regard revint sur le pont du vaisseau qui s’étendait devant lui, et il réalisa alors qu’il ne se trouvait absolument plus personne à bord, comme si tout le monde était descendu en même temps mais que cela s’était opéré dans un calme si grand que lui-même n’en aurait rien entendu ; à moins que son sommeil eût été si profond que seul le chant des oiseaux avait pu le réveiller. Les échos de quelques lointaines paroles lui arrivaient cependant des autres navires qui se trouvaient stationnés sur les emplacement voisins, et l’un de ceux-là était justement en train de mettre les voiles pour s’éloigner du port et repartir par l’ouest ; son sillon argenté se dessinait alors avec une grande lenteur sur la petite mer du port, et son gréement fourmillait des silhouettes des gabiers s’activant dans les vergues et les cordages pour déployer les voiles aussi rapidement que possible. Aussi grand qu’il fût, l’Archiviste n’était rien de plus qu'une grosse coque pleine d'acier et surmontée de trois mâts couverts de cordages au milieu de ce havre vaste et bondé. Laurent Adelin descendit du gaillard d’arrière et longea le bossoir du pont principal jusqu’à se retrouver à hauteur de l’échelle incrustée dans la muraille qu’il descendit lentement.

 

Une fois qu'il eut les pieds sur le sol, la sensation de se trouver sur des pavés durs et immobiles, l’étourdit quelque peu puis lui fit perdre l’équilibre pendant quelques instants, mais en s’appuyant sur le garde-corps du ponton qui reliait l’Archiviste au quai, il retrouva rapidement ses esprits et se laissa porter par l’émotion d’avoir retrouvé la terre ferme, ne fût-ce que provisoirement. Derrière lui, l’Archiviste avait les airs immenses d’une cathédrale flottante, hérissée de nombreux mâts pointant vers le ciel, et dont les formes triangulaires se balançaient imperceptiblement dans le vent, mais ce qui faisait sa beauté si particulière depuis le quai, c’était sa coque longue et dessinée de façon à fendre parfaitement les lames, peinte dans le même noir que le charbon, et de blanc à hauteur des deux ponts d’artillerie dont tous les sabords avaient été laissés grand ouverts le temps de renouveler l’air à l’intérieur, et probablement d’y faire le ménage ; c'était pourtant un tel silence qui se dégageait du vaisseau de ligne, que l'on imaginait désormais avec un certain pessimisme qu'il ne se trouvait plus âme qui vécût à l'intérieur. La poupe, avec les galeries des grandes chambres et du carré des officiers, avait un arrondi très élégant pour un vaisseau de sa classe, et c’était particulièrement le rouge désormais un peu usé qui recouvrait les galeries ornées et leurs sculptures, qui le distinguait de ses semblables. Laurent Adelin n’en voyait plus que la drisse du pavillon, surplombant la grande lanterne de la poupe, lorsqu’il s’immisça dans une ruelle de Port Regret, à la recherche du capitaine de la Bretonnière, ou au moins d’un officier quelconque qui eût été en mesure de lui donner précisément les conditions de l’escale ; il lui semblait qu’il ne serait effectivement pas si difficile de rencontrer un membre de l’équipage de l’Archiviste dans cet endroit qui avait des airs de petite ville cosmopolite, car les rues, aussi mornes et répétitives fussent-elles, étaient parfaitement désertes, et le bleu d'un uniforme français ne pouvait y rester inaperçu trop longtemps.

 

En fait, Port Regret tout entier reflétait un manque d’inspiration architectural, comme si cet endroit avait été bâti en quelques décennies à la seule attention des marins de passage, si bien qu’à tous les tournants de rues et au pied de chaque bâtiment il ne se trouvait que des maisons closes, des bistrots, des magasins de pièces de fortune ainsi que des fournisseurs de vivres qui devaient avoir de grandes propriétés sur lesquelles élever de quoi nourrir tout un équipage durant des mois ; c’était à ce genre de personnages que Laurent Adelin devait avoir à faire en tant qu’écrivain-pourvoyeur du navire. Les allées n’étaient empruntées que par de sinistre calèches dont les roues labouraient la terre du passage, et sur les trottoirs on ne voyait passer que de grossières prostituées aguichant volontiers ceux qui avaient l’air d’étrangers. C’était en effet du premier coup d’œil que l’on reconnaissait les autochtones, avec leur peau de couleur café, leurs cheveux de jais tous gras et leurs yeux bridés, l’air un peu abruti par la vitesse à laquelle devait se dérouler la vie dans cet endroit, ils avaient tous l’air rachitiques et allaient vêtus de guenilles, mais surtout il ne s’agissait que de méprisables va-nu-pieds auxquels on ne donnait pas plus de trente ans d’espérance de vie, encore moins lorsqu’on les prenait en pitié en voyant un marin ivre leur jeter des bouteilles vides sur le crâne.

 

Les façades des bâtiments étaient quant à elles très hautes et aussi lugubres que des cachots, car les murs uniquement faits de briques que l’on avait disposées là à la hâte sans peinture et presque sans mortier, étaient simplement percées d’étroites fenêtres peu espacées et en travers desquelles on avait dressé des barreaux qui devaient empêcher aux gens qui vivaient là, sûrement malgré eux, de se pencher par la fenêtre et de regarder les navires qui approchaient du port. De plus, les quelques marches qui surélevaient la place centrale par laquelle passaient tous les marins venant des quais en contrebas, achevait cette impression que le port et la citadelle, constituaient deux univers différents que les fondateurs de Port Regret semblaient avoir dissociés par tous les moyens qui avaient été à leur portée. Il n’y avait guère que quelques statues sur lesquelles venaient se reposer quelques oiseaux de mer, disposées à l’entrée de certaines rues que l’on devinait plus importantes que les autres, pour rappeler que l’on se trouvait dans un lieu de civilisation, et que les hommes y travaillaient dur pour repousser la barbarie ; il ne faisait aucun doute que les capitaux investis par les marins depuis des générations, constituaient la seule ressource intéressante de ces lieux sans plus d’histoire que d’intérêt.

 

A peine après y avoir déambulé au hasard de dix minutes, Laurent Adelin se rendit compte que ce qu’il y avait de plus sinistre dans Port Regret, c’était encore qu’il ne s’y trouvait pas d’autre enfant que les aspirants et les petits larbins miséreux déversés par les rares navires de guerre à avoir trouvé une escale, et pas d’autre femme que les prostituées gardant l’entrée des maisons closes, et lorsque l’on croisait quelqu’un dans la rue, ce n’était nullement le genre de gentilhomme en regard duquel on aurait ôté son chapeau en terre civilisée, mais rien qu'un individu vil et abjecte qui se déplaçait parmi des bandes grisées et en braillant quelque chant folklorique du pays d’où ils venaient, ou bien se roulant carrément dans la boue et dans ses urines, généralement la risée de ceux qui sortaient frais des tavernes, mais même ceux-là portaient l'uniforme, bien qu'ils ne fussent pas plus dignes que les marins et les hommes d'équipage vêtus de haillons. Les bâtiments historiques faisaient également cruellement défaut, et il n’y avait rien de plus notable à cet égard, qu’un vague modèle d’église catholique trônant au milieu d’une place complètement déserte, et dans les murs de laquelle on avait voulu insinuer le style occidental des missions jésuites, mais ce n’était que pour mieux rappeler la sinistre présence des colonisateurs qui ne parvenaient à s’aventurer davantage pour répandre la foi à des gens qui n’en connaissaient rien. Le seul avantage que Laurent Adelin trouva à cet endroit par rapport aux villes de ses contrées natales, c’était que le ciel y était encore pur et visible à la fois, que des oiseaux y voletaient en toute sérénité, et qu’il reposait sur les toits de chacun des immeubles, un silence qui aurait été bien rare en Occident, car ni dans les allées ni au tournant de chaque rue il ne se trouvait de machine ; nul engrenage et nulle roue à vapeur, aucun ouvrier mendiant quelque sou, ni hybridation mécanique qui aurait déambulé dans un atroce vacarme en effrayant les passants, ni toits rouges en dents de scie pour découper la ligne de l'horizon, et il n’y avait pas plus de fumée à gonfler les nuages les plus sombres, que d’immenses cheminées de briques pour en recracher toujours davantage. Le fracas des mines et des pompes que l’on faisait pousser là où il s’était autrefois trouvé de verdoyants jardins où l’on avait vu se promener de romantiques amoureux, étaient absents de ce paysage éthéré malgré lui, et il ne faisait aucun doute qu’en marchant encore un peu plus longtemps et qu’en s’éloignant des bâtiments entourant le port, Laurent Adelin serait arrivé à des collines qui auraient surplombé une forêt vierge sur des centaines de kilomètres, inviolée et bruissante de la vie de milliers d’êtres aussi variés que dignes d’intérêt.

 

On aurait dit de Port Regret que tout y était mélancolie et corruption, éloignement et questionnement, et qu’il n’y serait venu à l’esprit d’aucun homme l’idée qu’un jour il eût à affronter la mort, car c’était avant tout d’un endroit si éloigné des terres d’où l’on venait, et pourtant si proche de là où l’on allait, qu’il ne pouvait s’agir que d’un endroit où l’on aurait eu quelque chose à contempler, à attendre de l’avenir, or il était bien connu à bord de l’Archiviste, que la mort ne frappait qu’au moment où l’on ne l’attendait ni ne la regardait. Tout en se disant que cette citadelle qu'il arpentait devait désormais abriter le gabier qui avait voulu sa mort un jour auparavant, si celui-ci était encore vivant, Laurent Adelin arriva sur un chemin qui longeait le rempart et était délimité par les créneaux des ces murailles, en contrebas desquelles se brisait la houle dans les eaux noires ; le port se trouvait déjà à quelques encablures de là, et l’Archiviste était désormais caché derrière la coque massive d’un galion dont le château avait bien cinq étages de hauteur. Au-delà, le ciel était couvert de reflets parme, succédant au rose si vif et si vaporeux qu’il n’y avait assurément pas d’autres endroits du monde que cette région de l’extrême Orient connu, où l’on eût pu assister à une pareille aurore.

 

De l’autre côté, la rue était bordée par toutes sortes de commerces dont les façades ne paraissaient guère plus originales que dans le reste de la citadelle, à ceci près que des créneaux y avaient été taillés à hauteur de chacun des trois étages afin de faire face aux assauts du vent, et on y avait suspendu autant d’enseignes qui donnaient un étrange volume coloré à ce front de mer, mais également une apparence moyenâgeuse qui produisit sur Laurent Adelin la désagréable impression d’un goût mauvais et rétrograde. Cependant, la taverne qui se trouvait juste entre un chaudronnier qui affichait sur la devanture de son magasin toute une série de poulies neuves, et un vieux bâtiment que l’on avait condamné de tous côtés et qui paraissait s’être totalement effondré de l’intérieur, fut le premier endroit d’où Laurent Adelin vit sortir un groupe de gens à l’apparence fréquentable, car même si la rougeur de leur visage trahissait l’alcool qui leur prenait déjà le sang, l’uniforme bleu à rubans blancs qu’ils revêtaient, révélait sans aucun doute la noblesse de leur présence. En fait, lorsqu’il s’en approcha discrètement, Laurent Adelin reconnut Brunelle et Duvernay, les deux officiers d’infanterie, en compagnie des lieutenants et des enseignes de l’Archiviste, parmi lesquels il reconnut distinctement Pressenay, qui portait le bicorne comme personne d’autre, avec une longue plume d’oie blanche dans le repli à l’arrière de son crâne, mais son visage paraissait excessivement joyeux et ses yeux gris devaient déjà avoir du mal à diriger ses pas sur une ligne droite.

 

« -Eh là ! S’écria le lieutenant Lançon, qui paraissait encore le moins éméché de tous, en reconnaissant Laurent Adelin. Que faites-vous là mon cher Laurent Adelin, est-ce que vous vous êtes remis de votre tentative d’assassinat ?

-Ca va, répondit-il une fois qu’il eut rejoint le cercle des officiers dont la plupart alimentait le feu d’une conversation passionnée qui avait déjà dû commencer bien avant dans la taverne, et vous, vous profitez bien de l’endroit à ce que je vois.

-Vous pouvez compter sur nous, répondit gaiement Pressenay en brandissant une bouteille de vin qu’il avait sortie de la taverne en la dissimulant sous le manteau de son uniforme, le capitaine nous a accordé une permission exceptionnelle, et comme nous avons tous répondu présent à la suite du voyage, nous avons l’intention de dilapider entièrement notre prime avant de repartir.

-Pensez-vous, fit alors l’enseigne Armand en confisquant la bouteille du lieutenant, si nous ne revenons pas vivants de l’expédition, il faudra au moins que nous ayons le souvenir du goût du vin, même si celui de Port Regret ne vaut rien.

-Pour quelle raison voudriez-vous que l’expédition se passe mal, interrogea alors Laurent Adelin comme pour feindre de ne pas comprendre où voulaient en venir les officiers qui dissimulaient un peu de leur couardise sous les effluves de l’alcool, personnellement j’ai toute confiance en le capitaine de la Bretonnière.

-Nous aussi, scanda aussitôt Pressenay avec un sérieux excessif , mais le fait est que les autorités du port ne sont pas de cet avis ; le capitaine a passé la matinée à essayer de trouver des arrangements pour des vivres qui nous permettraient d’aller plus loin, et même des cartes, mais rien du tout !

-Ce que personne ne nous avait dit avant de venir, continua Lançon en haussant les épaules d’un air désolé, c’est que les marchands d’ici ne fournissent de vivres qu’aux marins qui rentrent chez eux. On dirait qu’aucun navire ne peut franchir Port Regret actuellement, et le capitaine essaye de comprendre pourquoi.

-Alors, fit Laurent Adelin en se retournant vers la muraille qui contenait l’horizon soudainement plus menaçant à hauteur des créneaux protecteurs de la ville, nous allons être retenus ici un peu plus longtemps que prévu.

-Ca ne fera que du bien aux hommes, assura alors Albin Grenoir avant d’entraîner les autres officiers avec lui dans une visite plus approfondie de la citadelle, ils se sont tous volatilisés.

-Vous savez Laurent Adelin, dit Pressenay qui était resté seul avec le jeune homme, il est parfois difficile de naviguer avec des gens aussi peu curieux que ceux-là.

-Je ne suis pas non plus un marin d’eau douce, rétorqua-t-il avec amusement, je suis à bord de l’Archiviste depuis plus longtemps que vous, et j’en ai vu du paysage avec le capitaine de la Bretonnière.

-Vraiment, s’étonna Pressenay en ouvrant de grands yeux subitement intéressés, je tiens à ce que vous me racontiez cela ! Venez, allons nous asseoir quelque part en toute tranquillité. »

 

Aussitôt dit, Pressenay entraîna Laurent Adelin, presque en le prenant par la main tant sa hâte paraissait intense, en dehors du chemin longeant le rempart, et comme s’il avait été un guide de la citadelle, il l’emmena vers un autre bâtiment qui avait de sombres airs de taverne un peu particulière depuis l’extérieur, et qu’il paraissait avoir déjà eu le temps de fréquenter dans la matinée, car à peine furent-ils à l’intérieur qu’ils allèrent automatiquement occuper une table dans le grand salon obscur qui occupait tout le rez-de-chaussée.

 

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