Chapitre 5 - La dernière manoeuvre

«Quartidi de la trente-et-unième décade, an LVI, brise favorable d'ouest, manoeuvre des voiles de 10 h à midi. Lors de la pause, alors que le matelot Marc Favé pêche à la ligne depuis quelques minutes, la présence d'une forme inconnue de poissons est une nouvelle fois confirmée, mais ils semblent trop gros et trop intelligents pour êtres capturés, aussi le docteur Thomas ne peut-il pas en examiner de plus près. Entraînement au tir sur les batteries bâbord et tribord de 12h30 à 16h. Manœuvre des voiles de 16h à 19h. A 21 h, la présence au large de grands oiseaux est signalée par l'officier de quart, mais la décision est prise de ne pas s'en approcher.

 

« Quintidi de la trente-et-unième décade, an LVI, réveil à 6h par le branle-bas de combat. L’officier de quart confirme la présence d’un navire sur notre avant par le premier quart. Manœuvre des batteries pendant une demi-heure. Aucun signe d’agression ni de pavillon de la part du navire inconnu, décision est prise de suspendre l’attaque malgré l’avantage du vent. A 7h, inscription du navire inconnu sur le registre des bâtiments retrouvés en mer, le vaisseau est désert et les médecins de bord constatent que le pont ainsi que les murailles sont investis d’une flore inhabituellement luxuriante, mais ne parviennent pas à l’identifier.

 

« A 7h30, abordage en vue de la prise, constitution d’un groupe de dix hommes en vue d’explorer le navire inconnu et d’en estimer la valeur. Les carnets de bord sont retrouvés dans la galerie de poupe, mais l’écrivain-pourvoyeur Laurent Adelin est accidentellement blessé par balle, et l’état de dégradation du navire est tel qu’à midi, la décision est prise de l’abandonner, l’ensemble des officiers estimant qu’un remorquage pourrait nuire à l’intégrité de la coque. La poupe et ses ornements étant également très érodés, et les carnets de bord ayant été rédigés en castillan, il demeure impossible de l’identifier, reste que les carnets de bord semblent avoir été tenus jusqu’à la date du 17 août 1519.

 

« En l’absence de vent favorable, l’Archiviste reste stationné en escorte du navire inconnu, et l’après-midi est consacré à l’entretien des ponts. Manœuvre des voiles de 16h à 19h pour préparer le départ dans la légère brise de sud-ouest par sud-sud-ouest.

 

« Sextidi de la trente-et-unième décade, an LVI. Forte brise favorable d’ouest par nord-ouest, manœuvres des voiles de 10h à midi, puis entraînement au tir sur les batteries bâbord et tribord de 12h30 à 16h. Manœuvre des voiles de 16h à 19h. Le vent nous fait progresser plus rapidement que prévu, devrions arriver en vue de Port Regret dans la matinée d’Octidi.

 

« Septidi de la trente-et-unième décade, an LVI . L’aspirant Delacy est décédé durant la nuit, des suites de sa grande faiblesse consécutive au rationnement de ces dernières décades. Manœuvre des voiles de 8h à 10h, entretien des ponts de 10h à midi, cérémonie en hommage à Delacy à midi, suivi du rappel du règlement. Manœuvre des voiles de 12h30 à 16h, entraînement au tir sur les batteries tribord de 16h à 19h. Commençons à apercevoir des oiseaux marins. Laurent Adelin se rétablit de sa blessure. »

 

Après avoir remis sa plume dans l’encrier, le capitaine de la Bretonnière referma le journal de bord et se retourna vers Laurent Adelin qui venait d’entrer dans la grande chambre. Il faisait encore grand jour, et le ciel était d’un bleu intense et pur, c’était pour cette raison aussi que le vent avait perdu de sa force et que par voie de conséquence l’Archiviste avait ralenti sa course, mais il faisait également une chaleur si suffocante que le capitaine avait abaisser les fenêtres de la galerie pour chasser l’air infecte de l’intérieur du navire. Au milieu de la pièce qui avait la même largeur que la poupe toute entière, la table avait été débarrassée des restes du repas de la veille, et il ne s’y trouvait guère plus de quelques plans ainsi que des feuilles griffonnées à la hâte ; tout le décor dont il était sain de s’entourer pour les capitaines désireux d’inspirer de la confiance aux hommes qui lui rendaient visite. La chambre n’en était pour autant pas moins sombre, et le capitaine avait dû allumer une bougie à côté de lui pour guider ses mains dans l’écriture ; la lumière creusait des ombres sur son visage velu et grossier, même si ses yeux reflétaient quelques chose de noble, et qui inspirait le reflet usé de l’expérience.

 

En effet, lorsqu’il le voyait ainsi en simple homme vieillissant et sans uniforme ni tricorne emplumé, mesuré dans le moindre de ses gestes, Laurent Adelin avait peine à imaginer que le capitaine de la Bretonnière avait pu servir la marine impériale lors de la bataille déjà lointaine de Navarin, qu’il avait contribué à l’indépendance grecque en combattant au côté des trois-ponts britanniques et des croiseurs russes, et qu’il avait pris part à l’annihilation de la flotte ottomane et à la destitution du tyran Ibrahim Pacha. Au contraire, son visage à lui, plutôt jeune et d’aspect curieux, exprimait davantage l’insouciance et l’imagination, comme si l’aventure se passait autant sur la mer dont il connaissait déjà deux ou trois secrets à force d’avoir assisté le corsaire de la Bretonnière dans ses courses, que dans son regard cuivré lorsqu’il décrivait en esprit un paysage qui se trouvait devant lui et qu’il voulait résolument croquer pour en faire un tableau une fois qu’il serait de retour à terre. Il nouait son catogan juste sous son tricorne dont le noir du tissu avait fini par déteindre un peu sur ses cheveux de couleur châtaigne, et son bras blessé ne le faisait plus vraiment souffrir, alors cette histoire appartenait désormais au passé dont seuls les rancuniers auraient su avoir la mémoire.

 

Comme en manque d’inspiration, mais flatté par la présence de Laurent Adelin, le capitaine de la Bretonnière prit une profonde respiration et se retourna vers son ami pour lui demander de lui rendre un service.

 

« -Bien sûr, fit Laurent Adelin, de quoi s’agit-il ?

-Si le coup de feu ne vous a pas fait perdre le nord, répondit alors le capitaine en se penchant vers l’un des tiroirs de son bureau dont la couleur ressemblait davantage à celle de la pierre que du bois, vous devriez vous rappeler que nous avons trouvé les journaux de bord.

-Ah oui, vous voulez parler de l’épave, est-ce que vous voulez dire que ces carnets ne vous ont pas beaucoup parlé ?

-Eh bien pas vraiment, ils sont en castillan. Je connais vos compétences en proses, insinua le capitaine en lui tendant le premier livre qui était également le moins ancien des trois, voyons si vous pourrez en tirer quelque chose.

-Que je le traduise pour vous, vous voulez dire. Soit, je verrai ce que je peux faire, mais sauf votre respect, pourquoi ne pas l’avoir demandé à Belphégor Martinéz pendant que j’étais convalescent ?

-Il n’est pas Espagnol en vérité, ses parents sont Catalans, et en toute intimité, le personnage ne me plaît pas vraiment. »

 

Laurent Adelin eut un sourire, mais comme il avait désormais du travail à faire avant d’arriver à Port Regret, il prit congé du capitaine qui retourna à la rédaction du journal de bord, mais alors qu’il était sur le point de ressortir de la grande chambre, Alceste de la Bretonnière l’interpella pour le prier de rester encore un peu. L’instant d’après, lorsque Laurent Adelin se fut retourné, Alceste de la Bretonnière avait reculé sa chaise pour se plonger encore une fois dans l’un des nombreux tiroirs de son bureau, et il en tira les quelques feuilles de papier qu’il avait récupérées dans la la grande chambre de l’épave après le regrettable accident ; il s’agissait des croquis de Laurent Adelin, lequel remercia le capitaine en lui affirmant que cela n’en avait pas valu la peine.

 

« Le respect et l’admiration que vous suscitez en moi, répondit le capitaine de la Bretonnière sur un air un de défi cordial, est celui que je ressens pour tous les artistes en émoi, et c’est à mon sens les gens de votre espèce qui tiennent le lendemain en laisse. Ces croquis vous sont peut-être insignifiants, mais même s’ils ne valent pas encore d’argent, nul ne sait la valeur qu’ils auront dans le temps. »

 

Comme cela lui retournait trop souvent le cœur de rester dans sa cabine pour lire quelque chose, et qu’en outre Carivari lui avait plutôt conseillé de respirer librement le grand air frais de la mer pour renforcer les défenses dont son corps avait besoin pour se rétablir, Laurent Adelin retourna sur le pont pour se disposer à parcourir le carnets de bord que lui avait confié le capitaine de la Bretonnière, aussi se mit-il à déambuler au milieu des matelots qui étaient alors en pleine manœuvre des voiles. Les derniers rayons de soleil étincelaient dans le renfoncement des grandes voiles gonflées par le vent, et en levant la tête Laurent Adelin pouvait voir toute la grande toile déployée pour gagner autant de tension et de vitesse que possible, et tout en haut dans les vergues reliées entre elles par toutes une série de manœuvres et de cordages dont il ignorait la fonction, les derniers gabiers faisaient figure de petites silhouettes noires à hauteur des hunes, glissant dangereusement d’une vergue à une autre, mais un par un tous ceux qui avaient terminé le travail du gréement, regagnaient les haubans et se disposaient à redescendre ; l’univers aérien de la mâture n’était pas un environnement approprié aux hommes, et Laurent Adelin avait déjà plusieurs fois entendu le récit des gabiers acrobates les plus avertis de la marine impériale, le genre de personnes sur lequel on pouvait compter lors des terribles tempêtes qui traversaient parfois les océans par gros temps, être mis à mal par un mauvais coup de vent et se tuer en retombant sèchement sur le pont.

 

Au contraire, tout paraissait paisible désormais, et il n’y avait jamais eu de mort parmi les gabiers qu’avait comptés l’Archiviste, le navire se soulevait lourdement lorsque la proue s’élançait sur une vague qui dispersait une épaisse houle sur toute la longueur de la muraille, mais ensuite il retombait insensiblement, comme s’il s’était agi d’une grande bête cherchant son souffle dans l’endurance de son interminable course. En passant au niveau du mât de misaine, Laurent Adelin fut interpellé par des rires gras qu’il entendit retentir depuis les hunes ; il leva à nouveau les yeux et aperçut deux ou trois gabiers qui étaient restés là-haut, non pas pour terminer une manœuvre, mais plutôt pour profiter des quelques instants de sérénité qu’offraient les derniers de jours de la vie à bord de l’Archiviste, et ceux-là, il le devinait, seraient certainement les premiers à quitter l’aventure une fois arrivés à Port Regret qui les retiendrait au piège de l'alcool bon marché et des filles de tolérance. Lorsqu'ils qu’il eut traversé le gaillard d’avant et qu’il eut contourné le grand cabestan dont on ne soupçonnait pas la puissance en le voyant sous la seule forme de ce grand rondin de bois doté de plusieurs ouvertures carrées, Laurent Adelin enjamba le pavois, fit attention à bien passer entre les bouts qui étaient attachées au saillies de la barrière et reliaient directement la grande vergue de la civadière. Juste après, comme il se retrouva sur l’étroite poulaine où il était le plus difficile de garder l’équilibre, surtout parce qu'il n'avait pas réellement l'habitude de s'aventurer jusque là sur le navire, le jeune homme dut déployer les bras pour s’avancer avec précaution jusqu’à la base du beaupré. A partir de là il se retrouva juste au-dessus de la figure de proue, il avait dépassé les courbes de bois qui rattachaient l’étrave à la partie antérieure de la coque, et, pas à pas, il escalada le mât incliné par-dessus la mer en se tenant aux cordages qui l’amenèrent jusqu’à la civadière. Toute dure, imbibée de l’écume que les coups donnés par la proue sur la surface de l’eau faisaient voler jusque là, la voile dormait paisiblement sous ses ris, mais le siège de choix qu’elle offrait tant au niveau de la sécurité que du spectacle, car l’on pouvait s’y asseoir en s’adossant au mât et en gardant un bout sous le bras au cas où la chute serait survenue, convenait parfaitement à Laurent Adelin pour passer à cet endroit une partie de sa soirée.

 

C’était effectivement à cet endroit du bord que l’on se trouvait le plus à l’avant du navire, et c’était à l’ordinaire la place que prenait le capitaine de la Bretonnière lorsque la hâte le prenait d’apercevoir en premier les terres se dessiner au-delà de la mer, ou de voir se profiler la proie qu’il chassait. Contrairement au pont où le mal de mer montait à la tête à force de garder les pieds sur le sol, la civadière bougeait au même rythme que les vagues, et la moindre vibration du vaisseau était ressentie par le corps appuyé au beaupré, si bien que la fusion y était la plus complète avec les éléments, et que la maladie disparaissait tout à fait dans l’air grandiose et saturé par la houle, parfois parcouru par le tonnerre que déclenchait le poids de la proue en s’abattant trop violemment sur la surface de l’eau. Au-dessus de lui, les focs faisaient barrage à la lumière déclinante du soleil, majestueusement gonflés par les vents qui venaient de derrière, ils tiraient le navire dans la direction que désignait la tension de leurs manœuvres. Laurent Adelin prenait place sur la vergue, mais alors qu’il était sur le point d’ouvrir le journal que lui avait confié le capitaine de la Bretonnière, une rafale de vent le surprit par le côté et emporta son tricorne qu’il essaya instantanément de rattraper, mais le courant d’air créé par la vitesse du navire l’emportait déjà loin derrière, et le chapeau survolait les ponts, s’envolait dans le gréement, et disparaissait entre les voiles pour se perdre derrière la brigantine, puis dans le ciel, loin dans le sillage de l’Archiviste.

 

S’accommodant à l’idée de passer les derniers jours sans rien pour lui couvrir les cheveux, Laurent Adelin abandonna bientôt le souvenir de son tricorne et replongea dans le journal qu’il tint cependant d’autant plus fermement qu’il craignait désormais de se le faire arracher des mains par une nouvelle bourrasque, et cela il n’était pas tout à fait certain que le capitaine de la Bretonnière le lui aurait pardonné. Le cuir de la couverture n’avait plus d’autre couleur que celle de la moisissure, et les premières pages du journal étaient si humides qu’il était impossible de les décoller, et quand bien même l’encre n’avait pas dégouliné sur le papier jusqu’à rendre indéchiffrables les caractères dilués dans le temps, l’écriture était en elle-même si ancienne et la calligraphie si archaïque, qu’il demeurait également difficile de tout en lire. De plus, ces écrits remontaient à une époque où le castillan n’avait pas eu de forme grammaticalement fixée, et la langue de la rédaction n’était certainement pas la même que celle que Laurent Adelin avait appris à parler ; il se concentra d’autant plus pour analyser les entrées du journal qui lui paraissaient les plus accessibles. Celui qu’il tenait entre les mains avait été tenu depuis le début de l’hiver de l’an 1518 jusqu’à l’été de 1519, après Jésus Christ. C’était dans cette période que le mystérieux navire avait navigué pour la dernière fois et qu’il avait été abandonné, pillé, et qu’il avait été investi par les plantes sauvages.

 

Au fil des pages qu’il tournait souvent sans essayer de tout en lire, Laurent Adelin découvrit plusieurs données récurrentes qu’il pouvait lire à force de les voir se répéter ; il semblait que le navire avait navigué sous le nom de l’Ermitaño, et que son capitaine avait porté celui d’Esteban. A partir de là, il comprit le système de calligraphie qui était employé, et ainsi il put déchiffrer de plus en plus de phrases dont il ne parvenait cependant pas toujours à saisir le sens à cause du fort archaïsme de la langue, en plus du fait que le capitaine ne dût pas être un homme de grande instruction, la marine marchande espagnole d’alors ayant été relativement composée d'arrivistes et de juifs converts. La grande partie du journal s’avérait ennuyeuse, ne comprenant que des comptes de vivres et des descriptions de manœuvre, aussi Laurent Adelin se référa-t-il principalement aux premières pages lisibles, découvrant que l’Ermitaño avait certainement eu un lien avec le fameux explorateur Cortés ; le nom de ce dernier apparaissait plusieurs fois dans les paragraphes expliquant les objectifs du voyage . Peut-être, pensa Laurent Adelin, que l’Ermitaño avait eu pour mission de ramener en Europe certains des trésors que la conquête de Cortés avait engrangés, mais c’était en fait peu probable dans la mesure où cela n’expliquait nullement la raison pour laquelle le bateau serait arrivé jusque dans l’Océan Indien.

 

Laurent Adelin tourna quelques pages, relut certains passages qu’il était certain de pouvoir comprendre, passa d’une semaine à une autre en se perdant parfois dans la notation grégorienne des dates, et trouva quelques paragraphes qui lui semblaient plus intéressants que les autres, car plus longs et plus denses dès le premier regard, signe que quelque chose s’était produit à bord autour de ces dates. La lueur du soir lui permettait encore de lire sans problème, et bien que derrière lui, à hauteur de la proue d’où ils ne le voyaient probablement même pas, les officiers fussent en train de changer de quart tandis que le pont se vidait des derniers hommes affectés à la manœuvre, Laurent Adelin resta installé sur la civadière et poursuivit son exploration du journal de bord. Il en ressortit qu’en mai de l’an 1519, alors que l’Ermitaño s'était trouvé au large des Açores, un navire britannique l’avait intercepté pour le menacer de ses canons et le forcer à mettre en panne ; le capitaine Esteban écrivait que malgré les canons transportés à bord de l’Ermitaño pour assurer sa propre protection, ni le navire ni les hommes n’étaient prêts à mener une bataille, aussi s’était-il plié aux ordres du HMS Montgomery et avait-il accepté de laisser le commandement aux officiers britanniques.

 

L’Ermitaño n’était, semblait-il, jamais retourné en Espagne, mais au lieu d’être détourné vers l’Angleterre, il avait été emmené vers les comptoirs africains où il aurait dû être revendu comme prise. En participant aux soirées des officiers britanniques à bord de son propre vaisseau, le capitaine Esteban apprit que ceux-là avaient eu l’intention de franchir le cap Horn pour écouler les marchandises transportées à son bord au détour d’un comptoir asiatique, et ramener en Angleterre les trésors ramenés par Cortés. La destination finale de ce voyage, réfléchit Laurent Adelin, n’aurait pu être Port Regret, car c’était à l’époque un endroit trop éloigné et trop méconnu des routes maritimes. Toujours était-il que l’Ermitaño n’était jamais arrivé au terme de son périple, lequel prenait subitement fin le 17 août 1519, date à laquelle le journal, probablement tenu dans une infernale précipitation, faisait rapidement référence à une mutinerie qui avait éclaté chez les matelots afin de renverser les officiers britanniques ; à cet égard le capitaine Esteban soulignait le rôle d’un mutin nommé Basilus Duras, mais l’issue du soulèvement n’avait pas eu le temps d’être couché sur le papier, pas plus que le sort du navire ne s’en trouvait éclairci, et le capitaine Esteban était probablement mort au côté de ses hommes. Quant aux mutins et aux officiers anglais, ils avaient tous deux pu reprendre le contrôle du navire ou prendre la fuite à bord d’une chaloupe, mais dans tous les cas de figure il aurait dû rester des corps à bord de l’Ermitaño, or le navire avait été retrouvé parfaitement et inexplicablement désert.

 

Une vibration anormale parcourut soudainement le mât où était assis Laurent Adelin, qui n’était pas celle du vent, et qui se rapprochait rapidement de lui ;il se retourna vers la base du beaupré et découvrit qu’un homme était en train de remonter vers lui, la chemise blanche et le bandeau gris des gabiers, probablement l’un des derniers à être restés sur le pont ce soir-là, mais il ne comprenait pas ce que ce personnage pouvait bien avoir eu à faire avec lui. L’inconnu, au visage pâle et épais, rongé par une barbe hirsute, vint s’asseoir sans gêne à côté de Laurent Adelin qui le regardait avec surprise et mécontentement, et lui lança un grand sourire édenté, empestant l’alcool. Comme son visiteur ne paraissait pas disposer de tous ses esprits et qu’en outre il était venu le déranger dans ses réflexions, Laurent Adelin se sentit forcé de redescendre du beaupré, bien qu’ils n’eussent pas encore échangé le moindre mot. Justement, alors que Laurent Adelin venait de quitter la civadière pour agripper les cordages qui longeaient l’inclination du mât vers le gaillard d’avant, le vieux gabier l’interrompit :

 

« -Attend jeune homme, je voulais te poser une question.

-J’imagine que je n’ai pas d’autre choix que de rester là à vous écouter, fit Laurent Adelin en s’appuyant contre la vergue où il s’était trouvé assis quelques minutes auparavant.

-Le fait est juste que moi et mes compagnons de galère, déclara le gabier en désignant le pont derrière eux d’un vague geste de la main, nous ne comprenons pas ce que tu fais à bord. Certes tu es l’ami du capitaine, mais à part cela ?

-Eh bien, je suis officiellement chargé de contrôler les réserves de vivres qu’embarque l’Archiviste à chaque escale.

-Oui, rétorqua vivement l’autre, c’est pour cela que nous mourons tous de faim à présent. Sérieusement, je voulais parler de ce que tout le monde te voit faire avec tes grosses feuilles et tes drôles de crayons.

-Ah cela, fit Laurent Adelin comme s’il ne s’était pas attendu à recevoir la question, je suis aussi peintre, j’immortalise les voyages de l’Archiviste, c’est important vous savez, il n’y a que de la sorte que l’on se souviendra de nous et de nos exploits à l’avenir.

-Eh-eh, rit le gabier, nos exploits, c’est pour cela que les rares où on te voit monter sur le pont c’est pour te promener en regardant la houle, comme si tu n'avais rien de plus à faire.

-Ecoutez, reprit Laurent Adelin sous l’offense, je crois que nous ne nous sommes pas compris comme il l’aurait fallu, nous avons chacun un rôle, et si vous m’en donnez le temps, je vais…

-Non, coupa grossièrement la gabier, c’est toi qui es dans l’erreur, et tu sais pourquoi ? Parce que tu crois que le maître à bord c’est la Bretonnière.

-Remettriez-vous en doute l’autorité du capitaine ?

-Tu me parles d’autorité, mais moi c’est de pouvoir que je te parle. Alors, insista-t-il, sais-tu qui est le véritable maître à bord ?

-Laissez-moi deviner, ironisa Laurent Adelin, peut-être est-ce l’un des fantômes de l’ancien équipage russe ?

-C’est presque de cela qu’il s’agit, répondit le gabier, mais ce n’est pas exactement ce qu’il fallait répondre. D’ailleurs, elle doit être vexée à t'entendre.

-Elle, répéta Laurent Adelin avec une sorte d’incrédulité qui confortait le gabier dans son ébriété, vous voulez parler d’une femme à bord ?

-Et quelle femme, s’exclama-t-il, elle est jute en dessous de nous ! »

 

Après avoir brièvement froncé les sourcils, comme s’il n’avait pas cru que l’ivrogne de gabier eût pu avoir raison de quelque façon, Laurent Adelin se pencha tout de même vers la mer qui bouillonnait contre l’étrave couverte d’écume, et ce fut à ce moment précis qu’il vit la figure de proue, la statue de bois que l’on avait assise sur le sommet de l’étrave, juste au point de convergence des croisillons ; de là où il se trouvait, le jeune homme pouvait en voir les boucles de la chevelure ainsi que ses fines épaules. Derrière lui, le gabier restait étrangement silencieux, mais comme il venait de passer plusieurs secondes penché vers la femme de bois, Laurent Adelin se retourna pour poser une question ; il n’eut alors le temps de rien dire, car le gabier s’était dressé et se tenait désormais en équilibre sur la vergue de la civadière, puissant et inébranlable, et d’un coup de pied asséné dans les côtes il fit tomber Laurent Adelin à la renverse. Tandis que l’ivrogne continuait de rire et dansait sur la vergue en se dirigeant vers le mât de beaupré qu’il s’apprêtait à redescendre en toute impunité, Laurent Adelin s’accrocha in extremis à un marchepied qui pendait sous la civadière, et lorsque le choc de tout son poids fut passé dans son poing qui se serrait de toutes ses forces autour du maigre cordage, ses souliers ne se trouvaient plus qu’à quelques centimètres au-dessus des eaux déchaînées par la vitesse du navire, et juste au-dessus de lui le visage terrible de la figure de proue semblait lui faire face, comme pour lui tenir compagnie jusque sur le seuil du trépas.

 

Le vent qui frappait ses vêtements, le vacarme qui l’assourdissait lorsque les vagues se fracassaient contre les flancs du navire, tout était d’une intensité d’autant plus dramatique que c’était une vive souffrance qu’il ressentait dans le moindre de ses nerfs, et la blessure commençant à peine à cicatriser sur son bras, lui lançait à nouveau des décharges de douleur. Pendant quelques instants il put voir la forme explosée du précieux carnet de bord se faire engloutir dans la houle, et se déchirer en mille morceaux lorsqu’elle passa dans les forts courants qui s’enroulaient autour de l’étrave fendant les flots ; il s’agissait du dernier témoignage de ce qui s’était passé à bord de l’Ermitaño avant sa perdition. Lorsqu’il sentit que ses muscles n’avaient pas cédé sous la traître violence du choc, et qu’il fut certain que le gabier était redescendu sur le pont et qu’il avait eu le temps de regagner ses quartiers, Laurent Adelin entreprit de remonter sur le gaillard d’avant en se balançant légèrement, jusqu’à prendre appui sur les croisillons de la proue, à partir desquels il put remonter jusqu’à la poulaine. Une fois arrivé là, il était hors de tout danger, mais avant de revenir sur le pont, il ne put s’empêcher de contempler la figure de proue en se demandant si ce qu’avait voulu lui dire son assassin, avait eu du sens. La statue lui tournait le dos, c’était toujours face à l’océan qu’elle se trouvait, et pour voir son visage il fallait soit affronter l’Archiviste, soit se trouver sur le passage de la mort, comme ce que venait de traverser Laurent Adelin, mais dans tous les cas il semblait que le pouvoir de la figure de proue, était celui d’une fascination qui s’exerçait sur tous les hommes.

 

Ce fût à partir de ce moment-là que Laurent Adelin regretta de ne jamais s’être davantage intéressé à cette femme. Inspiré par l’énigme que lui avait suggéré le gabier, il voulut même rendre visite au capitaine de la Bretonnière pour l’interroger au sujet de cette étrange dame, mais c’était sans compter sur le fait qu’il venait d’être la cible d’un attentat, dont il lui fallait référer auprès de la plus haute autorité.

 

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