Chapitre 4 - Vents contraires

            Sous la ligne de flottaison, entre le second pont d’artillerie et les calles, dans le cabinet du chirurgien, on s’entretint gravement de plusieurs sujets sérieux, qui inspiraient au capitaine de la Bretonnière de sombres expressions où un haussement de sourcil seul était plus explicite encore que les plus grands discours qu’il avait tenus auprès de son équipage les jours de mutinerie ; il était question, d’une part, de la possibilité de remorquer l’épave sur laquelle ils venaient de mettre la main jusqu’à port Regret qui ne devait plus se trouver qu’à deux jours de mer, et, d’autre part mais dans une moindre mesure, de l’état de santé de Laurent Adelin. Au sujet de ce dernier, Carivari, Tibliet et Thomas, les trois chirurgiens du bord, étaient tombés d’accord pour affirmer qu’il se rétablirait rapidement et que le garrot de Brunelle avait efficacement empêché toute hémorragie ; de toute façon la balle n’avait fait que traverser la chair et n’avait rien laissé suppurer dans son corps, pas plus qu’elle n’avait occasionné de dégâts importants. En revanche, au sujet du vaisseau fantôme qu’il fallait soustraire au vent, les lieutenants Lançon et Pressenay avaient été jusqu’à consulter l’avis du maître calfateur Albertini pour être certain qu’il serait rigoureusement impossible de renforcer la coque complètement pourrie, et que par conséquent le risque aurait été trop grand de la faire céder dans le cas où il aurait fallu tendre un câble de remorquage entre sa proue et l’Archiviste. Face à eux, Dargon, le patron de chaloupes, se refusait à concéder ne fût-ce qu’une seule barque pour tirer l’épave avec davantage de douceur, car, disait-il, deux jours de mer ne représentaient plus grand-chose, mais les hommes étaient tous épuisés et au comble de la lassitude, et il était d’autant moins envisageable dans ces conditions-là de rejoindre Port Regret à la rame, en tractant une épave à travers le brouillard.

 

            A toute cette petite société, l’avis d’Albin Grenoir passa encore pour le plus raisonnable, proposant simplement d’abandonner là l’épave et de consigner ses coordonnées aussi précisément que possible, ainsi que tous les détails de son observation, quitte à y perdre un jour de mer en plus, car tout le bois que l’on pouvait en tirer était par ailleurs corrompu et inutilisable, et la quantité de pourriture ainsi que l’étrangeté de la flore que l’on y trouvait, aurait suscité bien plus de dégoût et d’effroi que d’intérêt auprès de quelque acheteur ; il fallait se rendre à l’évidence pour le capitaine de la Bretonnière, que toutes les prises n’étaient pas aussi fructueuses que celles qui avaient fait sa fortune de départ, car il lui fallait également reconnaître que depuis qu’il avait acquis ses lettres de courses successives, ses finances n’avaient quant à elles jamais cessé de décroître. La véritable raison que s’était faite le capitaine de la Bretonnière, c’était que rien ne servait de retourner en France, un pays en crise, la misère attendait à chaque coin de rue, l’industrialisation massive produisait de moins en moins mais s’accaparait de plus en plus de pouvoirs, les villes s’entouraient de remparts de métal et les milices déferlaient de toutes parts dans les avenues boueuses ; toutes les semaines depuis un demi-siècle affluaient de nouvelles rumeurs selon lesquelles une invasion britannique était imminente, si bien qu’autour de soi chacun commençait à connaître un vieil homme qui était né, avait grandi, et se disposait à mourir dans cette même peur qui avait retenu chacun de ses rires depuis son premier balbutiement, cette incertitude que le monde que l’on connaissait ne serait probablement plus le même au lendemain, et cette sensation angoissante de voir le ciel s’obscurcir de jour en jour. Ce que les gens vivant à même la terre ignoraient pour la plupart, c’était que la situation était exactement la même de l’autre côté de la Manche, et que les Anglais et les Français se toisaient, se craignaient, se menaçaient et se fuyaient mutuellement.

 

            Les gens de la mer vivaient quant à eux en dehors de ces complexes calendriers, loin des terres et des espaces de la guerre qu’ils ne portaient plus sur leurs épaules mais dans leur sillage, et au fracas des machines ils préféraient le ronflement de la mer, de même que les chemins de boue qui creusaient les villes sur le passage des caravanes et des engins à vapeur, laissaient la place à un océan pur et miroitant, comme si c’était là le spectacle le plus authentique qui eût pu unir les hommes à leur nature, loin des tourments. Apporter la guerre dans ces eaux, comme le disaient les lettres de courses que recevait le capitaine de la Bretonnière, ainsi que tous les autres à s’être mis au service de l’Empire et de ses canons, consistait à déverser dans le fond des abysses un peu de la haine qui régissait le monde par ailleurs. C’était malgré lui de la haine que l’Archiviste transportait dans ses calles, et c’était de la haine que respiraient les marins à son bord.

 

            Le cabinet du médecin consistait en un espace que l’on avait cloisonné entre diverses soutes à provision, mais bien qu’il fût encore plus vaste qu’une cabine ordinaire, on y avait la sensation d’étouffer constamment, de se trouver à l’étroit, car non seulement les baus dans le plafond étaient si bas que l’on ne pouvait se déplacer qu’en voûtant le dos, mais en plus les parois étaient à moitié cachées derrière des sacs de sable que l’on avait entreposés à proximité des quatre ou cinq brancards encore tous blancs, mais sur lesquels on imaginait sans peine les blessés en train de supplier leur mère de mettre fin à leurs souffrances, de pleurer, de hurler, ou d’attendre de se faire amputer par le crissement de la scie qui se trouvait sur une petite table à outil, dans un coin que seuls les chirurgiens étaient capables de regarder directement. Dans cette impression de confinement il y avait surtout le fait qu’un nombre anormalement grand de personnes se tenaient debout à cet endroit dans le même temps ; les chirurgiens, les lieutenants, le patron de chaloupes ainsi que le capitaine de la Bretonnière terminaient leur réunion, et comme ce dernier regardait à ses pieds silencieusement, il vit également le sol peint en rouge sombre, les planches dans l’interstice desquelles étaient encore logés quelques grains de sable que l’on dispersait là pendant les combats, juste pour s’assurer que les chirurgiens ne glisseraient pas sur le sang en se rendant d’un brancard à un autre. Seul couché, encore inconscient, sous les regards attentif de Thomas et compatissant du capitaine de la Bretonnière, Laurent Adelin était en pleine convalescence, mais les lieutenants imaginaient aisément les arguments dont il aurait usé pour convaincre son ami le capitaine d’abandonner l’épave dont on ne connaissait même pas le nom.

 

             Albin Grenoir fut le premier à prendre congé d’eux, immédiatement suivi par les autres lieutenants qui saluèrent à hauteur de leur tricorne, déclarant qu’il y avait de nouvelles consignes à faire passer aux contremaîtres pour préparer le départ et les deniers jours de mers qui allaient suivre, et lorsqu’il s’en alla, le patron de chaloupe s’adressa au capitaine qui restait au chevet de Laurent Adelin d’un air fautif : 

 

« ­-Ne vous en faites pas, les gars vous seront reconnaissants de leur épargner les avirons.

  -Même s’il faut revenir un jour, je ne renoncerai jamais à ce bateau, répondit-il même lorsque Dargon s’en fut allé, parce que si personne d’autre ne revient tourner autour, j’en ferai mon vaisseau.

  -Mon capitaine, fit alors le second chirurgien Carivari en le prenant doucement par le bras pour mieux attirer son attention, je suis sûr que cette épave, même si elle n’a aucune valeur marchande à cause du bois corrompu, des canons disparus et du fer dissolu, intéressera fortement les naturalistes de notre continent. Il n’est pas courant que des bateaux se perdent en pleine mer, que l’on mette des années à les retrouver, et c’est sans aucun doute le premier bâtiment de cette constitution que l’on retrouve dans des mers aussi lointaines, alors voyez la merveille de végétation que la nature inconnue à notre science y a déposé avec le temps. Imaginez l’intérêt que cette flore pourrait représenter auprès de la communauté scientifique. Peut-être n’y gagnerez-vous pas grand-chose, mais sûrement notre connaissance du monde vous en serait-elle reconnaissante.

  -Ce sont là de touchantes paroles que vous avez pour moi, répondit le capitaine en posant sa main sur l’épaule du jeune chirurgien, et à mes yeux elles valent tout le commerce de la soie.

  -Bref mon capitaine, reprit-t-il, je voulais vous laisser savoir que ce serait pour moi un honneur d’embarquer de nouveau à vos côtés si plus tard vous deviez revenir chercher ce navire.

   -Je n’ai aperçu toute végétation que de loin, poursuivit le maître chirurgien Thomas en délaissant le chevet de Laurent Adelin, mais j’aurais également aimé participer à cette découverte.

   -Très chers, je vous remercie du fond du cœur, répondit le capitaine de la Bretonnière en grandes pompes, mais ma décision est prise de regagner port Regret sans perdre une heure. A l’avenir je penserai à vous pour vous arracher à vos familles, mais à présent je vous serai gré de me laisser un peu d’intimité pour être avec mon ami. »

 

            Les trois docteurs acquiescèrent et sortirent à la suite des officiers, si ben qu’il ne resta plus dans l’infirmerie que le capitaine de la Bretonnière et Laurent Adelin, écoutant le sourd tambourinement des abysses de l’autre côté des murailles, ainsi que les craquements dont résonnait le plafond à chaque fois que quelqu’un passant sur le pont supérieur ; l’écho des paroles et des ordres criés par les officiers ne se dispersaient nullement à cette profondeur, mais parfois un claquement étrange et inattendu, ou quelque autre bruit le plus souvent violent, retentissait au travers de l’obscurité des calles. Se croyant à peu près tout seul, le capitane de la Bretonnière ne put s’empêcher de se rendre auprès du mur de la cabine, sur lequel il frappa un grand coup que l’on aurait volontiers attribué à la rage qu’il se vouait à lui-même d’avoir tiré sur son ami, mais l’instant d’après il contemplait déjà avec quel génie et quelle force les planches étaient clouées les unes aux autres, lourdes et solides, et un sourire était apparu sur son visage lorsqu’il s’exclama à voix haute :

 

« -Quel remarquable travail les Russes ont fourni, si seulement tous les navires étaient construits ainsi, les guerres de ces derniers siècles auraient coûté bien moins de vies.

   -Vous avez raison mon capitaine, fit soudain Laurent Adelin depuis le brancard où il était toujours couché, mais si au lieu de monologuer sur ce que n’est point la mort, pourriez-vous venir à mon chevet pour vous réjouir que je sois vivant ?

   -Laurent Adelin, cria le capitaine avec émotion, je vous prie de m’excuser, j’étais bien plus proche de Port Regret que de vous savoir éveillé ! Et donc si vous avez tout entendu de nous, comment vous portez-vous ?

   -Je me suis déjà senti bien mieux si vous voulez le savoir, répondit gaillardement le jeune homme en se tâtant le bras qu’on lui avait bandé, et à vrai dire il me tarde déjà de savoir ce que vous avez vraiment l’intention de faire au sujet du vaisseau fantôme.

   -Cela n’a pas d’importance, les hommes sont fatigués, mon navire pue, non, ce qu’il faut c’est rejoindre notre escale et nous dire salut.

   -Voudriez-vous dire que c’est déjà la fin de notre voyage ?

   -A vrai dire nous n’en avons pas vraiment terminé, mais ceux qui voudront partir seront libérés. Je suis peut-être le capitaine et le corsaire, mais je ne veux pas ressembler à Martinéz le tortionnaire.

   -Vous avez raison,  déclara Laurent Adelin en dissimulant au capitaine que de surcroît les vivres étaient épuisés, il y a déjà eu trois morts depuis que nous sommes partis, et Carivari ne compte plus le nombre d’ulcérations de la peau.

   -L’épave et les trésors qu’elle contient attendront quelques mois, juste le temps que mon expédition repasse par là.

   -Je vois que Port Regret porte remarquablement bien son nom, dit Laurent Adelin en adressant un clin d’œil au capitaine de la Bretonnière qui paraissait de plus en plus confus, du moins en ce qui vous concerne. »

 

            Ce fut un grand vent d’ouest qui s’introduisit dans la toile de l’Archiviste, et qui éloigna celui-ci du vaisseau fantôme qui retourna dans les brumes pour disparaître sur la surface de l’océan de la même façon qu’il avait surgi de l’imagination terrorisée de chacun des marins ; tel une ombre qui aurait cherché à hanter les navires attirés par la curiosité. On dépêcha les matelots et les gabiers sur les vergues, et depuis le pont on les vit tout l’après-midi durant, par dizaines, en train de se suspendre aux longues traverses et de monter les lourdes échelles soutenant les mâts, pour délivrer la toile et livrer à cette généreuse brise toutes les voiles de l’Archiviste. Dans de sourds claquements puis le tintement des cordages qui se heurtaient aux mâts et aux anneaux de fer qui assuraient la cohésion de ce grand édifice, les voiles se gonflèrent au maximum, le soleil déposa sur leur surface éblouissante le reflet d’une telle tension que l’on aurait cru les voir se déchirer à tout moment, mais le capitaine de la Bretonnière ainsi que le maître Voilier Pascal, accoudés à une barrière du poste de pilotage en compagnie de quelques enseignes, contemplaient la beauté de cet instant où la nature portait conseil à ses puissances pour ramener les hommes à bon port, loin des fantômes qui erraient sur leurs routes et des guerres qui ravageaient leur terre natale. Une fois que les trois mâts eurent largué toute leur voilure et que le beaupré eut livré la courbe des focs, l’Archiviste se lança à travers l’océan et brisa les flots dans un grand fracas d’écume, il avait parfois les allures d’un oiseau noir et blanc dont la masse fine et élégante du corps aurait été compensée par des ailes majestueusement déployées, et de la sorte le navire lui-même paraissait aussi désireux que les hommes de rejoindre Port Regret.

 

            Une fois le soir venu, lorsque les officiers se réunirent pour le dîner dans le carré de la galerie de poupe, le  maître d’équipage Belphégor Martinéz les rejoignit et put leur raconter quelle était la puanteur dans laquelle baignaient les ponts du navire, et l’odeur de la transpiration était devenue si intense que les hommes n’y faisaient plus attention ; non seulement ils avaient trop faim pour consacrer quelque énergie à leurs sens, mais en plus ils se réjouissaient que les bêtes ne fussent plus là pour ajouter l’odeur de leur crasse à la leur. Tous les jours depuis qu’ils avaient franchi le cap des Tempêtes, Lavigne arrivait sur le premier pont d’artillerie les mains chargées d’un grand chaudron dans lequel il avait préparé l’une des dernières mixtures possibles, un mélange de légumes secs jetés à tout hasard dans une eau claire qu’il comptait faire passer pour de la soupe après y avoir fait baigner un morceau de lard. Aucun homme sur terre ne pouvait se contenter de ce repas pour avoir assez d’énergie et répondre présent à toutes les manœuvres, mais sur mer il semblait que le sel dispersé par les vagues pénétrait leur organisme et leur insufflait quelques forces. De toute façon leurs visage livides et fermés les uns aux autres n’exprimaient plus rien, ni mécontentement ni révolte, et ils mangeaient ces maigres rations avec un silence morbide, car leur plus grande peine n’était alors pas de brasser les voiles ou de briquer le pont, mais de croire que le voyage serait terminé dans les prochains jours.

 

            Le midi, sous la chaleur accablante de ces lointains océans de l’Orient, alors que les hommes étaient tous agenouillés en rangs sur le grand pont dont ils passaient les planches sous le crissement de centaines de pierres à la fois, la collation qui leur était offerte consistait en une portion de fromage ; lors des premières semaines de l’expédition, ce réjouissant repas avait été accompagné par un morceau de pain fraîchement cuit par Yannick, le boulanger du bord, mais celui-ci était rapidement devenu l’un des hommes les plus inutiles du navire, après que les rats eurent trouvé un moyen de pénétrer ses réserves de farine et qu’ils eurent laissé la pourriture derrière eux. En remplacement du pain, les hommes cherchaient à dénicher les vers qui avaient trouvé refuge dans leur portion de fromage, et à ce sujet Martinéz disait avoir vu dernièrement un mousse bien pâle et faible se refuser à manger la sienne après avoir été dégoûté d’y découvrir l’un de ces êtres répugnants. Son voisin de table lui avait alors demandé de le lui donner, non pas le fromage, mais le ver, car, prétendait-il, ils étaient peut-être répugnants en se tortillant dans tous les sens, mais ils constituaient sûrement un apport vitaminique non négligeable. Martinéz, aussi dur et impitoyable fût-il avec les hommes, jurait que la plupart de ces derniers auraient été prêts à se jeter sur le premier qu'ils auraient vu vomir, étourdi par la chaleur, pour absorber un peu de ses vitamines dans ses déjection.

 

            Les officiers se trouvaient tous dans la grande chambre, célébrant la fin du voyage au moyen des dernières bouteilles de vin de la cave du navire, et si l’anecdote du quartier maître Martinéz ne manqua pas d’amuser un ou deux lieutenants un peu trop avinés, le capitaine de la Bretonnière, qui était resté relativement sobre, parut quant à lui plus grave et préoccupé par la situation, mais il répondit avec un certain agacement qu’il était le capitaine du navire, pas un samaritain ou le curé qu’il avait refusé d’embarquer ; même si ce n’était pas à bord d’un bâtiment de la marine impériale qu’ils se trouvaient, les hommes étaient soumis aux impératifs d’un bâtiment de l’armée, et surtout aux contraintes de la vie en mer.

 

« -Je ne peux rien faire qui apporte le bonheur à tous ces gens, argumentait-il avec de grands gestes de la main, et ils reconnaissent avec beaucoup d’aisance celui qui ment. C’est pourquoi je ne puis m’attacher à des êtres de cette espèce, et je préfère leur rendre leur liberté pour les voir partir en liesse.

   -Et que feront-ils de leur liberté à Port Regret, interrogea subitement le contremaître Blouin avec sévérité, à des milliers de kilomètres de leur famille ?

   -Leur famille, répondit alors Laurent Adelin qui était assis à côté du capitaine de la Bretonnière et avait discrètement assisté aux conversation des officiers, n’existe plus pour eux ; ou bien la guerre les a emportées, ou bien la misère les a éloignées d’eux, mais dans tous les cas ce sont des gens la mer, ils sont là pour partir loin du monde et se faire oublier, pas pour gagner leur pain et pleurer leur femme.

   -C’est bien vrai, ajouta le second maître d’équipage Ali Berthier, s’ils ne voulaient que de l’argent, ils auraient embarqué à bord d’un navire de la marine impériale. Et puis une fois à Port Regret, leur foyer ce sera es bordels, les tavernes, toutes ces préoccupations-là.

  -En ce qui nous concerne nous et notre navire, reprit bientôt le capitaine de la Bretonnière pour faire taire la rumeur qui avait commencé à s’élever dans le chaos, je me chargerai d’une campagne de recrutement pour éviter le pire ; les matelots qui voudront rester là-bas pourront vaquer librement, mais je les ferai remplacer par d’autres marins que nous engagerons instamment. Port Regret regorge de ces personnes prêtes à tout pour rivaliser en aventures avec les vieux loups, et c’est sur eux que doit se porter notre attention pour mener à son terme notre expédition. »

 

            Un silence glacial parcourut l’assemblée, et même si les deux lieutenants avinés continuèrent de rire bruyamment de leur côté de la table où l’on terminait le repas, la plupart des officiers avait compris le problème que soulevait l’affirmation du capitaine ; ce fut le lieutenant Pressenay qui prit la parole en premier tout en grattant nerveusement le pantalon blanc de son uniforme. Il s’éclaircit tout d’abord la voix afin d’attirer à lui les attentions les plus importantes, et lorsqu’il vit sur lui le regard du capitaine de la Bretonnière, il s’aventura à demander à ce dernier quel était le véritable but de cette expédition, car si les lettres de courses délivrées par l’Empire donnaient le droit aux équipages indépendants d’aller sus à l’ennemi, il allait de soi que le voyage de l’Archiviste n’avait pu se contenter de rallier la France à Port Regret sans croiser d’autre navire que ce vaisseau fantôme. Le capitaine de la Bretonnière parut contrarié de la question qui venait de lui être posée, et comme il était alors soutenu par le regard interrogateur de Laurent Adelin, il s’éclaircit la voix à son tour et tout en se levant puis en se dirigeant vers les armoires qui se trouvaient dans le fond de la grande chambre, tout de l’autre côté de la table, il déclara :

 

« -Nous n’avons certes pas joui de beaucoup de chance au cours de ces derniers mois, mais tout cela n‘est que partie remise, croyez-moi, car ce n’est pas tout à fait après le pavillon anglais que nous voguons, mais après des privilèges et des richesses qui bientôt nous appartiendrons.

   -Même après l’impôt que l’Empire lèvera dessus ? Demanda l’enseigne Delancenot avec une grinçante ironie.

   -C’est justement d’une mission toute particulière que nous devons nous acquitter envers l’Empire, déclara solennellement la capitaine de la Bretonnière en ouvrant en grand un tiroir vers lequel convergèrent aussitôt tous les regards, car en rentrant nous aurons beaucoup de choses à dire. »

 

            Le capitaine de la Bretonnière s’était rapproché des fenêtres de la galerie et avait sorti de son bureau de navigation toute une série de cartes précieusement enroulées les unes dans les autres, et après avoir fait de la place sur la table avec un grand geste du bras qui entrechoqua tous les verres et fit tomber de nombreuses assiettes sur le plancher, il déploya en grand celle qui l’intéressait, car elle représentait la mer qu’ils traversaient actuellement, au sud-est de l’Inde, à quelques centaines de milles d’une côte qui n’était pas exactement représentée sur la carte, simplement ébauchée par le coup de crayon d’un cartographe qui aurait paru trop hésitant ou trop pressé par la grande inconnue qu’il avait alors observée. Tandis qu’il expliquait que la première partie de l’expédition avait consisté à défendre les colonies africaines et à patrouiller au large du cap Horn puis au cœur même de l’Océan Indien, afin de confirmer ce que les espions avaient rapporté au sujet d’une présence minimale des Anglais dans ces eaux, le capitaine de la Bretonnière montrait avec son doigt la route que l’Archiviste avait suivie jusqu’alors tout autour des continents barbares, et il s’arrêta à hauteur d’une intrigante péninsule qui se dressait en plein milieu de la mer, à l’est, non loin d’eux ; chacun put lire sur cette étroite presqu’île le nom de Port Regret.

 

            Le nom sinistre qui était donné à cet endroit venait de ce que les seules flottes des puissances européennes à avoir jamais pu naviguer jusque là avaient été directement commandées par les Empires, et que par conséquent elles n’avaient jamais eu assez de vivres et de courage pour s’aventurer au-delà ; à l’inverse le capitaine de la Bretonnière disposait encore d’une fortune juste assez importante pour pouvoir réapprovisionner son navire et renouveler son équipage pour prendre un nouveau départ, et Port Regret n’était pour l’Archiviste qu’une escale. Cependant, comme l’enthousiasme de ses officiers commençait à se manifester de manière excessive, il dut nuancer son propos, et leur rappeler que Port Regret était avant tout un lieu lugubre, désert, étranger à tous, où seule se développait l’économie qui profitait des baroudeurs et des marins les plus aventureux, et là-bas l’on n’avait nullement l’habitude de mettre à quai des vaisseaux de ligne, aussi le capitaine de la Bretonnière fut-il très clair ; l’escale ne durerait pas plus de deux ou trois jours, juste le temps pour les hommes qui resteraient à bord de se divertir, et pour les officiers de compléter l’équipage. De plus, reprendre la route après Port Regret serait se plonger à corps perdu dans l’inconnu, car aucune carte ni aucune connaissance d’alors ne permettait de savoir ce qui se trouvait de l’autre côté de cette péninsule. En outre, s’il y avait encore eu des gens en ce monde pour croire que la Terre était plate, ceux-là auraient prié Dieu de ne pas les précipiter dans les abymes de l’univers une fois franchi ce détroit.

 

            Un vent de frayeur mystique souffla sur la conscience des officiers, tous se regardèrent, ne paraissant pas tout à fait comprendre là où voulait en venir le capitaine, et ce fut le lieutenant Lançon qui, subitement remis de son ébriété, demanda si c’étaient les portes de l’empire Kami que l’on cherchait à franchir. Il y eut un nouveau silence, bien plus grave, et à la surprise générale, ce fut Laurent Adelin qui parla, alors que le jeune homme sans uniforme était resté discrètement assis à un coin de la table depuis lequel il était silencieusement resté écouter les paroles de chacun en laissant croire qu’il avait été plus occupé à récupérer la fatigue de son bras blessé, que de faire attention à ce qu’ils se disaient.

 

« -Le tzar Nicolas Ier est en guerre contre ces individus, mais leur monde est séparé du nôtre par la Sibérie, par les montagnes infranchissables du Kamchatka, et par les steppes gardées par des guerriers millénaires, c’est pourquoi leur existence n’est relatée que par des documents que tous les savants et même les vieux érudits ont toujours dit être des faux, dans les bibliothèques d’Amsterdam. Vous connaissez tous ces histoires fabuleuses appartenant à un passé que pas un seul d’entre nous n’a connu ; comment la compagnie des Indes a prospéré et est devenue la société la plus riche du continent, comment des aventuriers ont emporté dans leurs navires des jésuites et dominicains auxquels ils avaient confié la mission d’aller évangéliser des populations barbares dont on avait vaguement connaissance de l’autre côté du monde, mais que l’on a jamais revus. Ce ne sont pas des légendes, c’est là-bas, de ce côté-là du monde qu’ils se rendaient pour faire fortune, et à notre tour nous n’en sommes plus très loin. Nous serions restés à jamais dans l’ignorance de cette civilisation, si la curiosité de nos voiles ne s’était pas à nouveau tournée vers elle, et si les espions de la France n’étaient pas revenus de Russie en nous apprenant que là-bas la guerre fait également rage.

  -Et vous appelez cela l’empire des Kamis ?

  -C’est cela oui, répondit bravement Laurent Adelin alors que le capitaine de la Bretonnière avait été sur le point de rajouter quelque chose, des descendants d’anciens généraux de la Compagnie des Indes auraient affirmé que c’est le nom donné aux esprits qui gouvernent cet empire inconnu.

   -Des esprits, répéta le maître d’équipage Martinéz avec un mépris indigné, nous avons traversé la Terre pour rencontrer des esprits ? Nous avons risqué la vie de nos hommes pour renier l’œuvre de la Sainte Inquisition et rendre visite au royaume du paganisme ?

  -Nullement nullement, scanda soudainement le capitaine de la Bretonnière en frappant la table à grand bruit, l’Empire n’est nullement intéressé par la sorcellerie, ce sont leurs trésors qui nous ont amenés ici. Si vous portiez un peu plus d’intérêt à l’histoire, vous verriez que la Compagne des Indes à l’heure de son grand soir, engrangeait des capitaux comme nous n’en avons jamais imaginés, et aujourd’hui c’est cette richesse qui intéresse l’Empire français. »

 

            Tout en parlant avec aplomb et outrecuidance, le capitaine de la Bretonnière asseyait sur ses officiers une autorité qu’il écrasa littéralement en sortant de la poche de sa veste la fameuse lettre de course signée, disait-il, par l’Empereur en personne, et qui non seulement l’autorisait à ouvrir le feu sur tout navire portant les couleurs de l’Angleterre, mais en plus lui ordonnait expressément de prendre contact, aussi rapidement que le permettraient les circonstances, avec des représentants et des commerçants de l’Empire des Kamis. Il brandit la lettre portant également le cachet de l’amirauté, et tous s’inclinèrent de respect dans un silence cérémonieux, car c’était là la preuve de la légitimité de leur voyage ; seul Laurent Adelin regardait fièrement son ami regagner la confiance de ses hommes depuis le piédestal qu’il avait dressé devant lui en se proclamant solennellement l’émissaire de l’Empire français.

 

« Peut-être avons-nous perdu la bataille de Trafalgar il y a soixante ans, continua-t-il avec bravoure, mais sûrement sommes-nous sur le point de donner à la guerre un nouvel élan. Nous laisserons à d’autres le soin de rencontrer cette mystérieuse civilisation, parce que notre rôle est pour l’instant d’établir de bonnes relations. Eux et nous avons sans aucun doute beaucoup de choses à échanger, mais dans tout cela il n’y a que par leur commerce que nous sommes intéressés, parce que c’est là ce qui a fait la richesse des Hollandais. C’était dans un passé lointain, mais désormais l’opportunité nous appartient, d’établir un partenariat économique entre les Kamis et l’Empire français, parce qu’il n’y a qu’ainsi que nous pourrons restaurer notre grandeur et vaincre les Anglais. Aujourd’hui nous les avons pris de vitesse et le vent est de notre côté, alors à nous de réaliser ce signe du destin et de convaincre les Kamis de nous aider. »

 

            Comme si cela avait été à un grand discours que l’on venait de mettre un pointd’orguz, il se passa un moment durant lequel tous les officiers se regardèrent en silence pour savoir s’ils avaient entendu cela sous l’effet de l’alcool, ou bien si le capitaine de la Bretonnière était réellement en train d’influer sur le cours de la guerre ; ceux qui croyaient en le premier cas seraient les premiers à quitter le navire une fois arrivés à Port Regret, les autres se recoiffèrent rapidement de leur tricorne et applaudirent avec effusion, si bien qu’il n’y eut que Laurent Adelin pour observer la scène avec un grand sourire de satisfaction. Le capitaine de la Bretonnière paraissait quant à lui toujours aussi tracassé et ne se rendait à l’évidence d’aucune victoire lorsqu’il regagna sa place pour terminer le repas. Dans le fond du carré des officiers où l’on se remit à boire et à manger de plus belle, mais désormais en chantant à la gloire du capitaine et de l’Empire des Kamis, les fenêtres laissaient passer la lumière du ponant Indien qui se refermait sur le sillon argenté de l’Archiviste. C’était là, derrière eux, que se trouvait le plus difficile, le meuble de navigation était jonché du même désordre que sur la table, mais au lieu des soupes maigrement préparées par Lavigne et des restes de volaille que l’on avait salées pour la fin du voyage, on y trouvait plusieurs sextants ainsi qu’un astrolabe servant de poids pour empêcher à toute la paperasse du navire de se disperser dans un courant d’air. La chaise vide que le capitaine occupait ordinairement pour calculer quotidiennement la position du navire, témoignait à elle seule du soulagement qu’éprouvait l’équipage à l’idée d’arriver enfin à bon port, mais surtout de l’espoir que portait désormais l’Archiviste ; la lettre de course restait quant à elle dans la poche de l’uniforme.

 

« -Eh bien, réfléchit Laurent Adelin à haute voix lorsque son ami le capitaine fut de retour à côté de lui et qu’il eut profité de la nouvelle agitation générale pour se laisser oublier, j’espère pour nous que l’Empire des Kamis est un peu plus qu’une légende.

   -Mon ami, ne vous faites pas de mourons, à nous deux nous le trouverons. »

 

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