Chapitre 3 - A bord de l'Ermite

            Les neuf hommes restèrent tout d’abord groupés et ne se quittèrent jamais de plus d’une longueur de bras, car même si l’Archiviste demeurait tout proche, une brume opaque s’était soudainement levée depuis que les deux navires arrêtés l’un à côté de l’autre, comme si c’était des entrailles du vaisseau fantôme qu’avaient émané ces vapeurs impénétrables. Lorsque l’un d’eux se retournait vers l’Archiviste, il ne voyait que ce vaste nuage qui les enveloppait, et de leur propre navire il ne voyait plus que la gigantesque silhouette des grandes voiles que l’on était en train de carguer, tandis que l’air parfaitement plat et silencieux de cet endroit de l’océan, retentissait faiblement des ordres que hurlaient les maîtres voiliers. Ces hommes-là semblaient être les derniers au monde tant la solitude qui résonnait dans les échos de leur voix était grande, à moins que ce fût un autre univers qu’ils avaient été en train de fouler, mais ce qui était certain, c’était que la peur de chacun s’était sublimée en arrivant sur le pont du vaisseau fantôme, et que désormais tous n’avançaient plus que dans un étrange sentiment que jamais auparavant ils n’avaient ressenti, comme si leur vie avait été en train de changer et qu’ils devenaient de nouveaux hommes.

 

Seul le capitaine de la Bretonnière ne paraissait nullement affecté par le charme qui habitait le bateau, et il déambulait sur toute la longueur du pont, observant d’un œil hagard mais méfiant, les voiles grises qui se suspendaient et ondulaient dans les courants d’air avec un sinistre froissement, parfois suivi d’un écho sourd lorsqu’une poulie allait heurter une vergue, un son inquiétant que l‘on aurait pu prendre pour de lointaines voix. Les mâts, pensait-il au cours de cette inspection, étaient parfaitement intacts, de même que la toile toute entière ne portaient pas la moindre déchirure, comme si le navire n’avait pas subi la moindre violence de la part des éléments, et qu’il avait passé tout ce temps à dériver dans la liberté la plus totale, sans tension dans la toile ni poids dans les hunes. De plus, les escaliers, les pavois, les cordages ainsi que le pont, mis à part l’érosion naturelle de l’humidité, ne portaient aucune trace d’affrontement, si bien qu’il fut pratiquement certain que ce n’était pas à la suite d’une attaque ou d’un abordage que le navire avait été abandonné.

 

            Le capitaine de la Bretonnière arriva à hauteur du grand mât, mais ne parvint pas à s’aventurer jusqu’aux escaliers menant aux ponts supérieurs, car au-delà les racines du grand arbre qui avait poussé en travers du bateau barraient totalement le chemin, si bien que le grand château à quatre étages sur le gaillard d’arrière, demeurait une ombre inaccessible. Le capitaine s’arrêta quelques instants au pied de ce monument végétal qu’il contemplait avec autant de fascination que de terreur, car si cela ressemblait effectivement à une variété gigantesque de saule, il était bien certain qu’il n’avait jamais rien vu de tel auparavant ; le tronc occupait une grande partie de la largeur du pont, et les feuillages étaient si denses, et les branches si lourdes, qu’il paraissait trop dangereux d’essayer de les franchir sans s’être préalablement équipé. Le poids des longues feuilles et des quantités de mousse qui s’y étaient amassées était ainsi si grand que les branches ployaient toutes par-dessus bord, et que les feuilles les plus longues se retrouvaient plongées dans la mer, formant une traînée verdâtre et toute ondulée dans le sillage du bâtiment. En se penchant par-dessus le pavois pour surplomber la muraille, il était même possible de se rendre compte que de nombreux sabords débordaient des mêmes branches qui se fondaient presque à la coque et formaient alors d’interminables tapis végétaux qui se décousaient dans la mer ; cela laissait penser qu‘il se trouvait autant d‘arbres sur les ponts d‘artillerie, et que l‘intérieur tout entier du navire devait être infesté de cette jungle luxuriante et infranchissable.

 

« Regardez un peu cela mon capitaine, fit Brunelle en rejoignant la Bretonnière alors que celui-ci revenait du grand mât, comment se peut-il que le bateau flotte encore avec un monstre pareil à son bord ? »

 

            L’officier d’infanterie désignait effectivement la base du tronc, là où les racines se faisaient les plus denses et où l’on pouvait observer de quelle manière ces affreuses tentacules recouvertes de mousse et de champignons, s’étaient plongées dans le bois en brisant les planches de toutes parts, et ainsi l’on pouvait deviner avec quelle véhémence cette créature surnaturelle s’était développée en éventrant les ponts et en imposant sa formidable masse au navire qu’elle avait transformé en un véritable écosystème. Le capitaine de la Bretonnière ne répondit cependant pas et regarda simplement les soldats qui descendaient un par un par l’escalier qui venait d’être ouvert dans l’entrepont qui s’étendait sur le seuil du château d’arrière ; le bâtiment devait être fouillé dans toutes les mesures accessibles, afin de déterminer les richesses qui se trouvaient encore à son bord, trouver d’improbables survivants et relever les indices qui auraient permis d’éclaircir son mystère, en somme, déterminer s’il était possible d’en faire une prise rentable, mais les soldats ne constituaient sûrement pas les meilleures gens pour cette opération. Le capitaine descendit à son tour sous le pont, immédiatement suivi de Janniot qui apportait avec lui une lanterne dont le halo entrouvrit des ténèbres qui semblaient ne plus avoir reçu d’autre lumière que les rais du jour dans le plafond, et ce depuis une éternité, si bien qu’un nouveau frisson d’angoisse se saisit de chacun des hommes qui progressaient à pas de loup sur le plancher grinçant de toutes parts.

 

« -Tenez-vous bien à votre lanterne, dit bientôt le capitaine de la Bretonnière à Janniot qui prenait la tête du petit convoi, tout cela est certes un peu terne mais convenez qu’il serait tout de même malheureux d’y mettre trop rapidement le feu.

  -Faites-moi confiance mon capitaine, répondit le quartier maître en faisant de grandes enjambées pour ne pas marcher sur les formes immondes qu’avait épousées la mousse en infestant les objets dont était jonché le sol, je ne remettrai plus les pieds sur cette coquille pourrie dès que nous serons assurés qu’il n’y a plus rien à son bord ! »

 

            En disant cela Janniot avait eu un signe de tête méprisant pour la paroi qu’ils étaient en train de longer, et qui ne consistait qu’une une série de planches corrompues et tissées de moisissure, lesquelles ne tenaient plus ensemble que par leur emboîtement, car partout à bord de ce navire on observait sur les charnières du bois, de larges tâches noires et brunes qui révélaient l’ancien emplacement des vis et des clous que la rouille avait réduits à néant. Bien que leurs pas s’enfonçassent parfois de plusieurs centimètres dans le tapis de mousse et de matière en décomposition qui jonchait le sol, les neuf hommes remontèrent tout le pont d’artillerie en vainquant progressivement les ténèbres, mais au cours de cette marche au terme de laquelle il espérait accéder aux quartiers d’équipage, le capitaine de la Bretonnière faisait également attention aux sabords qui étaient tous fermés, à l’exception de ceux qui avaient été arrachés par la virulence d’une racine ayant traversé un plancher pour se procurer une source de lumière. En fait, réfléchit-il à haute voix, ce vaisseau fantôme avait dû être un navire marchand, car même si le sol arborait des traces d’usure antérieures à l’invasion par la flore, dues sans aucun doute à l’affût des canons que l’on avait manœuvrés à cet endroit, rien dans les décombres qu’ils arpentaient, n’indiquaient qu’il s’était trouvé un armement suffisamment lourd pour mener une autre bataille que la défense.   

 

«   -Mais dans ce cas, fit Brunelle, où sont les canons ?

   -D’autres seraient passés avant nous et les auraient emmenés, répondit énigmatiquement le capitaine de la Bretonnière en regardant l’océan tout gris par l’un des sabords, jugeant que c’était là un butin bien mérité, parce qu’un navire dans cet état ne doit pas valoir un clou et que dans la vie on ne peut jouir de tout.

   -Pourtant, renchérit Janniot en écartant la mousse du bout de son pied, on dirait que cela fait longtemps qu’ils ont été ôtés à en juger par l’épaisseur ; peut-être le navire aurait-il été intentionnellement déserté.

   -Croyez-vous que l’on puisse laisser un galion de ce tonnage, rétorqua le capitaine visiblement sûr de ce qu’il avançait, alors que c’est le genre de navire qui ramenait en Espagne les richesses d’un autre âge ?

   -Est-ce que vous insinuez qu’il serait plein d’or et qu’il aurait été détourné ?

   -Cela fait trop de crédits pour les contes de pirates, fit soudainement le capitaine sur un ton méprisant, un trésor et il est à moi bas les pattes ? Non, ce serait trop facile je vous le dis en vérité, sinon ce bâtiment n’aurait pas fini oublié. »

 

            Entre temps, le petit convoi avait remonté une grande partie du pont d’artillerie mais avait dû rebrousser chemin en se retrouvant coincé par les racines du grand arbre qui encombraient tout le passage, si bien qu’après avoir marché dans la direction de la proue sur quelques dizaine de mètres, c’était à un petit escalier menant au pont inférieur qu’ils étaient arrivés, et à partir duquel le capitaine de la Bretonnière espérait toujours pouvoir accéder aux quartiers des officiers. Janniot passa le premier pour faire passer la lanterne avant tout le monde, mais comme l’escalier grinça de plus en plus fort au passage de chacun des hommes, il finit par craquer et par s’écrouler complètement lorsque le troisième soldat y posa trop brusquement le pied, si bien que son corps tout entier fut happé dans un épouvantable fracas de bois et de poussière qu’il avala dans un cri de terreur. Janniot, qui venait précipitamment de déléguer la lumière à Brunelle, ainsi que deux autres soldats, accoururent auprès de lui pour s’assurer qu’il n’avait rien de cassé, et le soulagement fut partagé par tous les hommes lorsque l’on vit le soldat se relever témérairement et revenir dans le halo orangé à la suite de ses camarades, même s’il boitait un peu et que le tambourinement de son cœur remplissait l’obscurité d’un rythme désagréable, assez terrifiant lorsque l’on imaginait que ce bruit perfide et strident pouvait venir d’un autre fantôme qui aurait été en train de les surveiller depuis la pénombre.

 

            Le capitaine de la Bretonnière emboîtait directement le pas de Janniot et observait encore le pandémonium végétal qui s’était emparé de tout l’espace et enfermé la moindre masse, comment tout cela grouillait d’une multitude de racines qui s’étendaient et se suspendaient dans tous les sens pour rejoindre les sabords qu’elles faisaient vomir. L’obscurité était si complète qu’en voyant ces choses surgir dans la lumière aucun des hommes n’était certain de savoir dans quelle sens elles avaient poussé, et s’ils continuaient de marcher dans la bonne direction, et si ce n’était pas avec les sens complètement renversés qu’ils se déplaçaient dans ces monstrueuses entrailles. Le silence était si lourd et hermétique que même le grondement de la mer s’était effacé, et tout à l’arrière du groupe on entendait un soldat marmonner quelque chose comme une prière, car cet endroit avait à l’évidence tout de l’antre d’un démon que l’on s’apprêtait à voir surgir du moindre recoin où la lumière de la lanterne se refusait à avancer. Même si c’était de ce genre de créature surnaturelle qu’il devait s’agir, les soldats, dans le doute, étaient prêts à armer leurs fusils, de même que les officiers gardaient vaguement une main au-dessus du pommeau de leur sabre, et que l’imminence d’un danger injectait leurs yeux de sang.

 

            Ils revinrent à hauteur du tronc, mais comme cette fois c’était au niveau du second pont qu’ils se trouvaient, à un peu plus de trois mètres de profondeur, les énormes racines ne formaient plus qu’une lugubre voûte sous laquelle ils passèrent en se courbant d’autant plus que le poids colossal de l’arbre avait cependant fait ployer tous les planchers sur la partie centrale du bateau, si bien qu’il n’était plus possible d’y progresser qu’en empruntant l’étroit couloir qui demeurait entre la muraille grouillante de mauvaises herbes et de racines tordues dans tous les sens, et l’infernal amoncellement de débris entourant la base du tronc. C’était, comme le disait Janniot dans un souffle d’admiration, un véritable miracle que les mâts fussent encore debout. Les anciens galions n’avaient certes pas les mêmes aptitudes que les navires de ligne d’alors, mais les mâts en étaient déjà bien assez robustes et s’enfonçaient suffisamment dans la coque, pour s’assurer qu’ils vivraient aussi longtemps que le bâtiment lui-même. Les hommes franchirent le seuil du grand mât et s’avancèrent prudemment dans la partie qui devait désormais correspondre au sous-sol du gaillard d’arrière ; les planches grinçaient de plus en plus fort sous leurs pas, et le plafond était si bien craquelé que dans plusieurs passages ils furent obligés de se baisser pour passer sous les traverses hérissées d’échardes épaisses comme des pouces.

 

« J’ai cru voir quelque chose bouger ! » s’exclama soudainement un soldat en se retournant vers un tas de décombres avec dans la précipitation de son geste le réflexe d’épauler son fusil. Brunelle rabaissa l’arme d’un geste de la main empreint de sagesse, et lui lança avec un éclair dans les yeux, qu’il n’était assurément pas une bonne idée de tirer dans le vide, car non seulement ils se trouvaient sur un pont d’artillerie à l’abandon où pouvait encore se trouver des dépôts de poudre, mais en plus les végétaux qui pullulaient devaient constituer un redoutable combustible. A ce sujet, le capitaine de la Bretonnière s’arrêta, obligeant Janniot à ralentir la progression de la lumière, et après avoir longuement humé l’air qui circulait depuis les sabords jusqu’au milieu du pont, inaccessible à cause des broussailles qui y étaient érigées, il déclara :

 

« Il y a là une odeur qui m’inspire la plus grande prudence, cela ressemble à du poison qui pourrait nous faire entrer en transe, ou pire encore nous égarer à tout jamais à moins que nous regagnons l’air frais. »

 

            Comme il disait cela, Brunelle s’était retourné vers un escalier non loin de là qui remontait vers le pont du gaillard, mais les rais de lumière révélèrent surtout que les portes en étaient barricadées par des tiges si robustes que les coups de sabre des officiers n’y purent rien faire ; c’était à peine si les efforts de plus en plus paniqués de Janniot en égratignaient l’épiderme. L’un des soldats proposa d’en découdre avec un coup de fusil, mais c’était en oubliant la recommandation de Brunelle, si bien qu’un deuxième soldat qui venait d’ôter son tricorne pour s’éponger le front, demanda sur le ton de la plus grande inquiétude, s’ils étaient faits comme des rats.

 

« Mais enfin, s’écria le capitaine de la Bretonnière avec un agacement amusé, cela fait longtemps qu’un rat se serait glissé par cette ouverture, mais il y a pour nous une issue bien plus sûre, comme par exemple cette porte un peu sale qui doit mener à la galerie principale. »

 

            Tous se retournèrent en même temps vers la porte qu’avait désignée le capitaine, et qu’éclairait désormais la lanterne de Brunelle, car il se trouvait là un passage recouvert d’une telle couche d’immondices qu’il était effectivement resté caché aux yeux de tous ; le bois était enduit d’une couche épaisse et visqueuse d’une matière organique, parfaitement pestilentielle, et tous, lorsqu’ils s’en furent rapprochés et que leurs sens eurent été agressés par l’incroyable puanteur de la chose, jurèrent que si ce n’était pas là la marque du diable, ce n’était alors que de l’excrément. Peut-être, suggérait Janniot tout en arrachant aux mauvaises herbes un lourd tronçon de poutre dont il comptait se servir comme d’un bélier, était-ce à cet endroit que s’était trouvée la bétaillère, et qu‘à la suite de l‘abandon du navire la mystérieuse infection avait produit d‘étranges réactions chimiques en entrant en contact avec les restes de matière animale. En fait tous évitèrent de parler dans le temps où ils s’emparèrent du bélier, car non seulement le poids et la puissance qu’ils devaient déployer dans leur élan pour faire céder la porte requérait toute leur respiration, mais en plus l’odeur était bien assez abominable pour les dissuader de seulement ouvrir la bouche.

 

            Au bout du troisième coup de bélier seulement, la porte vola en éclats dans un grand fracas, mais le choc de cet effondrement fut si soudain que le mur tout entier manqua de crouler et d’ensevelir les hommes dans ses restes, mais alors que les planches de bois s’étaient déboîtées et que l’édifice avait commencé à tomber, le faîte du mur alla s’appuyer sur la charpente du plafond qui s’était biaisé lui aussi sous le poids des racines, si bien que l’intérieur tout entier du navire paraissait avoir été secoué au point que plus aucune géométrie rationnelle ne pouvait continuer à le faire tenir en un seul morceau. Le capitaine de la Bretonnière en tête, les hommes ne s’attardèrent nullement dans cette partie du pont d’artillerie, et rejoignirent les coursives du gaillard d’arrière, mais à cet endroit l’humidité et les courants d’air étaient si fort qu’il ne restait plus que le plancher et les grilles au plafond pour aérer l’intérieur, car de part et d’autre du couloir qu’ils suivaient, les parois s’étaient toutes affaissées et les anciennes cabines des officiers ne consistaient plus qu’en des amoncellements de planches brisées et de bois corrompu, ensevelis sous des racines entremêlées de ronces féroces ; au moins, commenta Brunelle face à la tristesse de ce spectacle de désolation, étaient-ils sauvés des vapeurs toxiques.

 

            Le capitaine de la Bretonnière quant à lui, ne partageait pas cette consolation, et il piétinait ce qui restait des quartiers des officiers totalement détruites en pestant contre l’architecte qui avait conçu de si fragiles cabines, car désormais que la végétation avait tout dévasté, ses chances de retrouver des restes humains, des carnets de bord, ou tout autre indice sur ce qui avait bien pu arriver au navire, étaient réduites à l’extrême. Face à son désarroi, Brunelle, Janniot ainsi que les soldats se retirèrent au motif qu’il n’y avait désormais plus le moindre risque, mais qu’il leur fallait tout de même trouver un passage pour sortir rapidement de ce pont maudit. De la pointe de son sabre, le capitaine de la Bretonnière inspecta les décombres des cabines, fouilla les gravas et souleva les éclats de bois à la recherche d’une page de journal ou même d’une étoffe de tissu qui aurait trahi la couleur d’un uniforme, mais il n’y avait là que de la moisissure, de la poussière de bois mélangée à de la rouille, et seul le plafond de la coursive rappelait que c’était dans un quartier qu’il se trouvait. Cependant, au fond du couloir, une porte à moitié arrachée, ne tenant plus sur aucun gon, barrait l’entrée de la chambre principale, et lorsque le capitaine s’en approcha, il sentit l’air de la mer coupé par la touffeur d’un intérieur, comme si de l’autre côté de cette cloison, la grande chambre était restée relativement intacte, or s’il y avait un endroit du navire où il pouvait trouver un journal de bord, ça ne pouvait être que celui-là.

 

            Il poussa la porte et franchit le seuil de la grande chambre, mais il n’eut pas le temps d’y faire un pas de plus, car il fut aussitôt frappé par la vision d’une silhouette qui se tenait au milieu de la pièce, en travers d’une fenêtre dont les croisillons laissaient entrer à l’intérieur du navire une lumière aussi froide que la sensation qui s’empara instantanément du capitaine. Que ce fût un fantôme, une ombre que son imagination aurait projetée trop rapidement ou bien une personne réelle, le capitaine de la Bretonnière n’eut pas le temps d’y réfléchir, et avant même qu’il eût pu s’en rendre compte, son bras tout entier avait été traversé d’un réflexe et avait soulevé le pistolet qu’il pointa immédiatement sur la silhouette. Comme elle était réelle, cette dernière n’eut pas non plus le temps de se retourner, et ce fut à peine si elle s’était mise à bouger lorsque la décharge partit du pistolet avec une puissante détonation ; dans sa stupeur et sa précipitation, le mouvement du capitaine n’avait pas été parfait, et le coup était parti un peu trop à gauche. Ensuite seulement ses yeux se libérèrent de l’aveuglement, et la forte impression qu’avait produite en lui cette apparition, lui permit de retrouver rapidement ses idées lorsque les ténèbres s’éclaircirent et qu’il découvrit que Laurent Adelin se tenait au milieu de la pièce, assis sur le rebord d’un bureau qui soulignait la fenêtre, avec entre les mains un bloc de feuilles sur lequel il avait été en train de prendre quelques croquis au moyen de ses mines en charbon. 

 

            Quoi qu’un peu trop tard, les deux hommes se retrouvèrent avec une surprise un peu épouvantée pour l’un, et une impatience trop violemment comblée pour l’autre, car ce dernier avait désormais laissé tomber sa mine qui roula sur le vieux plancher, pour porter sa main sur le bras au bout duquel il tenait le bloc de feuilles ; non seulement la balle avait arraché un lambeau de sa chemise, mais en plus la décharge avait laissé sur sa peau une grande trace rouge qui se répandait sur son corps en même temps que l’épouvante gagnait en intensité dans le silence du capitaine.

 

« -Quelle surprise Monsieur Adelin, s’écria celui-ci avec une grande confusion, peut-être qu’en fait vous auriez dû attendre demain, vous savez, pour venir, si vous y…

  -Mon capitaine, l’interrompit Laurent Adelin avec une voix qu’il paraissait pousser dans un grand effort, loin de moi l’envie de vous alarmer, mais je crois que vous m’avez tiré dessus.

  -Oh la barbe ! cria Brunelle qui venait d’accourir à son tour dans la grande chambre après avoir été alerté par le coup de feu, l’écrivain est touché !

  -Allons allons, résonna le capitaine de la Bretonnière avec véhémence et grands gestes, est-ce que vous le voyez chanceler ? Ces hommes-là, on les a fondus dans l’acier, et tous autant que vous êtes vous devriez vous en inspirer.

  -Encore une chance que vous soyez piètre tireur, continua Brunelle en se précipitant auprès de Laurent Adelin qui commençait à pâlir en sentant monter la souffrance de sa blessure qui paraissait cependant superficielle, parce qu’avec quelques centimètres de plus le malheureux avait son compte !

  -Ecoutez, fit le capitaine en rejoignant à son tour Laurent Adelin sur l’épaule duquel il déposa une main amicale tandis que Brunelle déchirait le bout d’une manche pour en faire un garrot, je ne tiens pas à ce que l’on ébruite cette affaire, parce que nous savons tous à quel point mes hommes me sont chers. Je ne voudrais pas que l’on crois que je tire sur mes hommes par goût du sang, même si je n’ai plus de réputation à défendre je suis encore victime d’accidents.

  - Ne vous en faites pas, répondit Laurent Adelin avec un sourire qu’il était surprenant de découvrir sur son visage meurtri par le choc, personne ne vous jugera pour cela, et moi le dernier.

  -Maudit, cracha Brunelle en sortant de la chambre avec Laurent Adelin contre lui, ce bateau est maudit capitaine, dépêchez-vous de nous rejoindre à bord de l’Archiviste.

  -J’en fais effectivement mon intention, même si je n’espère aucune onction, répondit le capitaine de la Bretonnière pour lui-même une fois que les deux hommes s’en furent allés et qu’il se retrouva tout seul dans la grande chambre encore remplie de l’odeur de la poudre. Hélas si aujourd’hui j’ai bien failli tuer un ami, faudra-t-il qu’un jour j’épargne un ennemi pour trouver dans ces évènements une contrepartie ? »

 

            Alceste de la Bretonnière poursuivit son monologue interne en se demandant silencieusement, parfois en maugréant dans la barbe qui commençait à lui infester le visage de la même façon que les racines traversaient le bois du vaisseau fantôme, ce qui lui avait pris de se laisser si facilement surprendre par une simple silhouette qui avait déclenché en lui un si violent réflexe. Quelle bêtise aussi, pensait-il en se dirigeant vers les feuilles que Laurent Adelin avait laissé tomber au pied du bureau, d’avoir autorisé son malheureux ami à retourner dans sa cabine pour se saisir de ces effets qui avaient manqué de lui coûter la vie, alors que c’était pour résoudre l’énigme du vaisseau fantôme qu’il avait eu besoin de lui. Après avoir rangé le pistolet dans la ceinture de son uniforme qu’il reboutonna de façon à en dissimuler la crosse, le capitaine de la Bretonnière fit les cents pas au travers de la cabine, brassa du pied tous les décombres et les amoncellements de végétaux tortueux qui jonchaient le sol, et il ne s’arrêta qu’auprès d’un meuble qui s’était renversé et avait glissé sur quelques mètres du plancher en laissant s’échapper plusieurs tiroirs dont le contenu s’était répandu dans une sorte de fange pestilentielle. Si Alceste de la Bretonnière y plongea les doigts avec un certain intérêt, ce n’était pas pour se rendre compte qu’il se trouvait dans cette bouillie infâme des restes de bois en fusion ainsi que du compost que plusieurs décennies avaient réduit en bouillie, mais juste pour en retirer quelques carnets dont la couverture était si usée que les reliures des pages s’en trouvaient tout à fait décousues.

 

            Comme il retourna s’asseoir sur le rebord du bureau où s’était tenu Laurent Adelin avant lui, le capitaine de la Bretonnière put réunir les feuilles de celui-ci et les ranger sous son bras pendant qu’il inspectait les pages de ces carnets qui comportaient plusieurs séries de dates, suivies d’autant de paragraphes dont il ne déchiffrait pas encore l’écriture, mais qui avaient tout l’air de consister en des journaux de bord. Malgré la peine que cela lui avait infligée de tirer sur son ami, le capitaine de la Bretonnière eut un sourire pour la découverte de ce trésor qu’il garda sur lui aussi précieusement que les croquis. En sortant de la grande chambre, il voulut jeter son pistolet quelque part plutôt que de le ramener à bord de l’Archiviste et de le garder trop près de Laurent Adelin, mais il le garda cependant en se disant que l’homme auquel il revendrait cette prise, aurait pu prendre cette arme comme un élément de datation du navire ; il était, se disait-il, des erreurs inéluctables que l’on commettait sous l’influence de quelque chose de supérieur, et d’autres plus sournoises mais parfois plus graves, que l’on laissait se produire par négligence. 

 

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