Chapitre 2 - Roulement de tambour

« branle-bas de combat !!! »

 

            Laurent Adelin ouvrit soudainement les yeux, aussi sèchement que le hurlement l’avait réveillé, et durant les quelques fractions de secondes qui suivirent cet instant, son âme tout entière, encore enrobée dans la plus grande tranquillité et inspiré par la sérénité du sommeil, ne vécut plus que dans l’espoir que ce cri eût été l’écho d’un lointain mauvais rêve, mais rapidement le fracas des officiers qui sortaient en trombe de leurs quartiers, le sortit violemment de sa rêverie et le plongea dans une profonde épouvante. Il enfonça sa tête dans le sommaire oreiller, se boucha les oreilles et chassa de son esprit comme autant de démons, les souvenirs et les idées qui lui assaillaient l’esprit, dans lequel il voyait l’horreur et l’atrocité de la violence humaine aller chercher le sang à flots et les viscères remplissant le pont d’un navire qui allait bientôt être battu à mort. Ce qui le terrifiait le plus lors de ces branle-bas, c’était l’assourdissant roulement des tambours que l’on frappait sur le pont pour ameuter tous les hommes à leur poste, car c’était alors le tonnerre des pas que l’on donnait sur tous les ponts pour se précipiter aux ordres des supérieurs, immédiatement suivi de l’insupportable roulis des canons que l’on faisait glisser dans les sabords, tandis que les chefs de pièce, les contremaîtres et les maîtres d’armes faisaient rugir leurs abominables voix pour gonfler le courage des hommes alors aveuglés par la peur qui leur saisissait les entrailles. Depuis les ponts d’artillerie retentissant de dizaines de coups de sifflets inutiles, le bâtiment ennemi était invisible, les sabords ne permettraient de le voir qu’une fois la gueule de leurs canons pointée vers la muraille qui allait trembler à mort sous le poids des boulets que l’on viendrait y fracasser. Tout était terrible et angoissant dans ces moments qui explosaient subitement, imprévisibles et aussi traîtres que les interminables heures de calme plat qui les avaient précédés, mais c’était également ce qui faisait toute l’excitation des aventuriers de la trempe du capitaine de la Bretonnière.

 

            Lorsqu’il eut surmonté sa peur panique et que la vision des corps gisant dans des amas de chair déchiquetée par la mitraille lui eut momentanément quitté l’esprit, Laurent Adelin se leva sur ses jambes fébriles, et d’un pas tremblant il sortit de sa cabine pour parcourir les coursives désertes du quartier des officiers, grondant de toute l’activité qui était en train de fourmiller sur les ponts d’artillerie, mais c’était le pont supérieur qu’il rejoignait, si bien que lorsqu’il sortit, l’air frais du petit matin lui enveloppa le visage sans pour autant l’apaiser, car tout autour de lui n’était encore qu’agitation ; les gabiers et les maîtres voiliers s’élançaient très hauts dans les mâts, sur les vergues, manoeuvrant le gréement sous les ordres d’un maître voilier dont les hurlements se défaisaient dans le vent, et dans le grondement de la toile qui se déployait majestueusement. Laurent Adelin passa devant le second pilote Ferrand, qui gardait cependant son calme à la barre, sans même lui adresser un regard, traversa la foule des lieutenants qui donnaient leurs consignes aux contremaîtres et aux matelots qui regagnaient leurs postes dans une panique inexorable, puis il longea le pont sur une quarantaine de mètres, jusqu’à se retrouver à la proue où il trouva le capitaine s’entretenant gravement avec les enseignes qui tenaient tous leurs longues-vues pointées vers l’horizon d’une mer grise et miroitante. Les uniformes bleus battaient dans le vent, chacun avait son tricorne vissé sur le sommet du crâne, et les visages tordus par l’anxiété luttaient férocement contre l’hésitation ; seule la voix juvénile des jeunes aspirants appuyés au pavois de la proue venait couvrir le branle-bas qui résonnait encore dans les ponts inférieurs où les canonniers finissaient de préparer les pièces d’artillerie.

 

            Laurent Adelin regarda lui-même vers l’horizon, et au-delà du beaupré, dans le premier quart tribord, il vit effectivement la silhouette claire d‘un voilier, presque insignifiante de là où ils se trouvaient, mais terriblement menaçante pour les hommes qui se préparaient au combat. Comme tous les visages des officiers étaient crispés derrière les longues-vues, et que le capitaine de la Bretonnière paraissait déjà plongé dans de graves réflexions sur la façon dont il allait probablement devoir engager le combat, car il ne se trouvait pas à sa connaissance de vaisseau ami dans ces mers si étrangères, Laurent Adelin se tourna vers l’enseigne Albain Grenoir, qui venait justement d’abaisser sa longue-vue pour toiser le vaisseau inconnu de ses propres yeux. Le vent amena une mèche de sa chevelure blonde sur son front plissé par l’anxiété, mais ses traits de fringuant jeune homme fraîchement sorti des écoles de la marine, ne reflétait pas la moindre hésitation dans l’élan de témérité qui le portait au combat, et c’était en cela que les hommes de la Bretonnière se distinguaient de la plupart des autres équipages de corsaire de ce temps. Il lui tira sur la manche, l’interrogea du regard, et alors l’officier se lécha la lèvre comme pour chercher les mots justes, et lui déclara sur le ton d‘une confidence qui ne devait pas déranger la concentration du capitaine :

 

« -C’est un trois-mâts, avec un gros tonnage, probablement lourdement armé, mais pas autant que nous, cependant, il a l’avantage du vent.

   -Quel pavillon bat-il ? demanda Laurent Adelin avec hâte.

   -Justement, c’est difficile à dire pour l’instant, il a un comportement très étrange et nous n’avons pas vu de pavillon. Cela pourrait être un corsaire américain comme un marchand prussien, alors nous restons sur nos gardes et attendons la suite pour aviser.

   -Non, fit soudainement Delancenot en abaissant à son tour sa longue-vue, c’est un quatre-mâts !

   -C’est impossible, lança aussitôt Albain Grenoir en retournant à son poste d’observation, il n’aurait pas le gréement pour cela !

   -Il y a vraiment quelque chose d’anormal avec ce navire, dit Laurent Adelin en rejoignant les hommes à la barrière qui surplombait le mât de beaupré, on dirait qu’il ne change même pas de cap.

   -C’est le cas, tonna alors le capitaine de la Bretonnière, il ne bouge même pas.

   -Pourtant il a l’air d’être toutes voiles dehors, rétorqua Delancenot.

   -Attendez, fit Albain Grenoir lorsque l’Archiviste se fut un peu plus rapproché du mystérieux navire, que se trouve-t-il entre le grand mât et le mât d’artimon ?

   -Bon sang regardez-moi cela, ajouta bientôt le capitaine de la Bretonnière, ce n’est ni une frégate ni un vaisseau de ligne, mais une vieille coquille de noix. A la ligne on dirait un galion, mais il aurait quelque chose comme deux siècles d’âge si ce n’est trois !

   -Aucun navire ne peut rester en service si longtemps, fit alors Laurent Adelin en se frayant une place entre les officiers, si ?

   -A moins que les propriétaires n’en soient suffisamment riches pour l’entretenir durant tout ce temps, rectifia Delancenot, mais celui-ci a l’air de se trouver dans un piètre état.

   -Seigneur, s’exclama soudainement Albain Grenoir en abaissant à nouveau sa longue-vue, mais c’est un arbre !

   -Un arbre ? répétèrent en cœur Laurent Adelin et la capitaine de la Bretonnière.

   -Entre le grand-mât et l’artimon, précisa Delancenot en pointant du doigt la partie postérieure du navire qui se rapprochait imperceptiblement, c’est cela que nous prenions pour le quatrième mât.

   -Crénom, tonna le capitaine, c’est que vous avez raison ! Le bougre d’arbre a bien vingt mètres de hauteur, mais pour arriver sur ce bateau il fallait vraiment qu’il soit en fleur !

   -Vous ne croyez pas si bien dire mon capitaine, intervint alors le lieutenant Pressenay, on dirait que la coque est couverte de racine. »

 

            Tous les officiers restèrent sans mot dire face à l’apparition du mystérieux navire qui, cela était désormais certain, ne se laissait plus porter par autre chose que le vent, et comme tour à tour ils abandonnèrent leur longue-vue, chacun put bientôt contempler l’épave flottante qui se rapprochait d’eux au rythme des vagues ; il s’y trouvait effectivement un arbre gigantesque qui atteignait presque la hauteur du mât d’artimon lequel n’était plus gréé que par une voile latine qui paraissait déchirée, et la plupart des sabords en étaient obstrués par de grosses racines qui se jetaient dans les eaux écumeuses au côté de branches qui se suspendaient aux vergues. Les voiles n’étaient plus du tout tendues et ne se retenaient à la mâture que par de longues lianes qui dévoraient lentement le lin, mais surtout le bâtiment en lui-même avait des allures de sinistres vaisseaux fantômes qui auraient émergé d’une nuit de plusieurs siècles.

 

            Ce fut à ce moment, celui d’une extrême tension qui se traduisait par l’incertitude et la tacite interrogation qui illuminait le regard inquiet et circonspect de chacun des officiers à la longue-vue, qu’apparut le maître d’équipage Ali Berthier, les mains dans le dos de son uniforme et le regard ignorant de la situation, pour demander au capitaine si l’assaut allait être donné contre le navire ennemi ; l’homme n’était guère réjoui dans la perspective du massacre qui aurait ainsi eu lieu, mais c’était le maître d’équipage qui le demandait uniquement pour savoir si l’ordre devait être donné aux chefs de pièce de charger les boulets. Bien que sa décision fût probablement prise, le capitaine de la Bretonnière referma sa longue-vue et leva les yeux au ciel comme pour mimer une dernière et dramatique réflexion, et avec le sourire complice qui lui seyait tant il dévisagea Ali Berthier pour lui dire :

 

« -Renoncez donc aux boulets et amenez-moi Thomas ou Carivari, ou même à défaut Tibliet, mais au plus vite pardi !

   -A vos ordres mon capitaine, fit Ali Berthier avant de tourner les talons et de se diriger vers l’escalier le plus proche pour se rendre à l’infirmerie où les trois chirurgiens devaient déjà être en train de préparer leur atelier en vue de la bataille.

   -Un navire végétal, murmura le lieutenant Lançon en regardant le vaisseau qui se laissait désormais observer sans longue-vue. »

 

            A partir de ce moment, la tension retomba progressivement au sein de l’équipage, et le branle-bas fut levé lorsque le capitaine de la Bretonnière confirma, après avoir une nouvelle fois scruté le pont de l’autre navire au travers de sa longue-vue, que celui-ci paraissait totalement désert ; quoi qu’il en fût, tout, autant dans ses apparences que dans la façon dont il dérivait, laissait deviner qu’il avait été abandonné. Cependant, l’état dans lequel se trouvait sa coque à moitié fondue dans les racines du gigantesque arbre qui avait poussé à même le gaillard arrière, ainsi que l’extrême usure du bois qui le constituait, sa poupe dont tous les ornements avaient été dégradés par l’air de la mer, et sa proue dont la poulaine dessinée à la mode des anciens galions soutenait les branchages tombant des vergues de la misaine, retenaient l’attention de tous les membres de l’équipage qui accourent afin de l’observer. Il se forma bientôt une foule large et dense à la proue de l’Archiviste, et une intense rumeur s’en éleva, mélange de voix inquiètes se demandant de part et d’autre de la barrière ce dont il pouvait s’agir, et d’obscurs bougonnements entrecoupés de prières, affirmant que c’était là une manifestation diabolique. Les trois chirurgiens eurent un grand mal à se frayer un chemin dans cet attroupement que Belphégor Martinéz dut dissiper en donnant de la voix et des menaces, et lorsque Thomas arriva à hauteur du capitaine de la Bretonnière et qu’il eut devant ses petits yeux gris le galion que le vent amenait à eux, un puissant frisson parcourut la foule, car le maître chirurgien s’écria aussitôt :

 

« -Mais que voulez-vous que je dise ? Je ne suis pas botaniste !

   -Vous voulez dire que ce que vous voyez, rajouta le capitaine en désignant le grand arbre qui occupait l‘arrière du pont du mystérieux navire, vous n’êtes pas plus capables que nous de l’expliquer ?

   -Encore, pour votre oiseau d’hier soir je pouvais faire un effort, gronda-t-il avec une sorte de colère dont les officiers avaient l’air de s’offenser, mais là les limites du vraisemblable sont largement dépassées !

   -Vous avez de la chance d’être docteur, remarqua la capitaine de la Bretonnière avec un cynisme qui en fit pouffer certains de rire, sinon je vous aurais fait mettre aux fers avec à contrecoeur. Je veux juste avoir un avis éclairé et savoir s’il serait sage de s’y aventurer.

   -Monsieur, intervint alors Tibliet avec une certaine timidité qui trahissait son inexpérience, si je puis me permettre, l’un de mes oncles a étudié les plantes carnivores, et je peux vous affirmer que ce qui se trouve à bord de ce navire ne risque pas de vous manger.

   -Allons allons, gronda le capitaine avec un geste des mains qui fit retomber l’excitation dans la foule qui attendait désormais de savoir quel serait la suite des évènements, je ne suis pas le commandant d’une farce, et je vais avoir besoin d’une dizaine de comparses. Nous allons simplement aborder ce navire et y trouver quelque chose à lire ; il faut que nous sachions ce qu’il faisait là et surtout comment il en est arrivé là, et ensuite seulement nous en ferons une prise comme une autre, parce que j’ai là une lettre de marque qui nous donne pleinement le doit de le faire nôtre.

   -Une prise avec un arbre au milieu, marmonna l’un des contremaîtres.

   -Plus qu’un arbre, intervint à nouveau Tibliet en se penchant par-dessus le pavois de la proue pour observer plus attentivement le navire à la dérive qui était désormais tout proche de l’Archiviste, ça m’a tout l’air d’être un grand saule, voyez comme ses longues branches pendent comme des flagelles le long de la muraille pour former une traînée toute ondulée sur la mer.

   -De plus, rajouta prudemment Thomas en se glissant entre les lieutenants, je dirais qu’il n’y pas l’air d’y avoir lieu de penser que ce serait dangereux d’y envoyer des hommes, même si le navire est vraisemblablement désert. Tout au plus le bois sera-t-il fragilisé, mais cela ne devrait pas poser de problème si nous y restons prudents.

   -Dans ce cas, annonça le capitaine de la Bretonnière, la décision est prise : que l’on s’y enlise ! »

 

            Sous le regard tantôt éberlué tantôt fasciné de Laurent Adelin, les matelots qui avaient le plus gros tour de bras se répartirent sur bâbord et lancèrent de grands grappins qui accrochèrent la muraille du navire ; ce vaisseau fantôme et l’Archiviste étaient désormais liés l’un à l’autre, et tous deux se rapprochèrent ensuite rapidement, à mesure que les matelots tiraient sur les énormes cordes pour réduire l’espace entre les deux bâtiments, jusqu’à ce qu’il ne restât pas plus de deux mètres, une ouverture bouillonnante d’écume que le capitaine de la Bretonnière regardait de haut, avec une profonde fierté et un certain amusement dans le regard. Il dévisagea Laurent Adelin avec cet œil espiègle qui dessinait sur son front des rides de sympathie, puis lui adressa la parole :

 

« -Eh bien, le pleutre de la compagnie, il reste de la place pour vous si, et seulement si, vous daignez me faire cet honneur, dont le refus serait pour moi un véritable crève-cœur.

  -Ne vous en faites pas capitaine, répondit Laurent Adelin en observant sombrement le pont de l’autre navire infesté de racines et de mauvaises herbes en tous genres, je caressais secrètement l’espoir que vous me proposiez de me joindre à vous.

   -Dans ce cas ne vous éloignez pas de moi, pour aujourd’hui cela vous a fait assez d’émois.

   -Vous devriez vraiment songer à faire changer ce tambour de branle-bas, si vous tenez à ma santé.

   -Mon cher, je vous sais bien plus endurant que cela, dit sérieusement le capitaine en menant Laurent Adelin vers la passerelle que l’on commençait à poser entre les deux bords, car ensemble nous avons vécu beaucoup de hauts et de bas.

   -Je voulais juste parler de ce tambour en particulier, ne vous en faites pas. »

   -Et moi je parlais de cela en général, dit ensuite le capitaine en tendant à Laurent Adelin un pistolet qu’il venait de récupérer dans le petit tonneau transporté par un maître d’arme, parce qu’en temps de guerre, le danger c’est le principal.

   -Qu’insinuez-vous, interrogea Laurent Adelin en regardant, déconcerté, l’arme qu’il tenait désormais entre ses mains innocentes, si vous avez vu comme moi que ce bateau est désert.

   -Mon cher ami, répondit gaiement le capitaine en se postant à l’entrée de la passerelle que l’on finissait d’ériger entre les deux bords désormais aussi silencieux que la mer, la vigilance est d’autant moins une affaire de pavillon, que les corsaires les plus rusés sont aussi ceux de moins bon ton. »

 

            Laurent Adelin échangea un regard d’incompréhension avec le quartier maître Janniot qui s’était désigné lui-même pour se rendre à bord du mystérieux navire, même si lui aussi portait un sabre à la ceinture ainsi qu’un pistolet à la main ; la chemise qu’il avait boutonnée avec un cran de décalage sous la veste bleue de son uniforme, trahissait la précipitation avec laquelle il avait été arraché du lit par le branle-bas. Derrière celui-ci, Brunelle, l’officier de l’infanterie embarquée, avait réuni six de ses soldats qui se tenaient encore au garde-à-vous, le fusil dressé à hauteur de leur visage pâle mais impassible, et attendant les ordres qui allaient les mener sur le pont de l’inconnu. Le capitaine de la Bretonnière les observa pendant une minute ; il ne s’agissait pas de soldats mais de mercenaires qu’il avait lui-même disciplinés, car le fait de se trouver sur un navire qui n’était pas la propriété de la marine impériale, ne justifiait pas que son équipage s’apparentât à une bande de pirates. C’était en grande partie à cause de gens comme cela sur les mers, disait le capitaine lorsqu’on l’interrogeait sur la façon dont il définissait ses propres courses, que les relations s’étaient gravement dégradées entre les empires français et britannique au cours du dernier demi-siècle.

 

            De l’autre côté du gouffre bouillonnant, les derniers lambeaux du brouillard matinal livraient la vision d’horreur d’un navire fantôme, un bateau qui semblait avoir perdu toutes ses couleurs sur les écueils des cauchemars traversés, des voiles qui battaient dans le vent sans plus le pousser sur les eaux, ainsi que des bouts qui pendaient de part et d’autre du gréement, sans plus personne pour les manipuler, se confondant presque aux lianes qui se mêlaient à la végétation omniprésente. Tandis que le capitaine de la Bretonnière se lançait le premier sur la passerelle, avec un pas lent et assuré par l’éclair que jetait son sabre dans le jour livide, Laurent Adelin remarqua l’inquiétante odeur de moisissure que portait la brise en traversant le pont désert, les plantes qui avaient poussé en perçant le bois, en s’enroulant autour des barrières et en grimpant le long des mâts. Encore affolées par le passage des oiseaux géants de la veille, chacune des imaginations craignait de voir une créature surgir d’une trappe ou d’un entrepont, ou bien un cadavre se dresser sans prévenir, si bien que l’idée même de voir des soldats lever la baïonnette et repousser l’abordage avec cette violence dont l’horreur avait saisi Laurent Adelin au réveil, était devenue invraisemblable. De toute façon, les hommes qui étaient restés sur le seuil de la passerelle, aussi bien que ceux qui foulaient désormais le pont du mystérieux navire, étaient tous bien trop ébahis, terrassés par l’énigmatique spectacle de cette désolation, pour se préparer à réagir et à repousser une attaque ; si les soldats ennemis avaient existé, il n’y aurait pas eu de meilleur moment pour paralyser l’Archiviste dans la surprise.

 

            Le capitaine de la Bretonnière s’avança avec une extrême prudence sur le pont, écrasa quelques plantes en fendant le voile de la brume, et tandis qu’en contrebas les chefs de pièces retenaient tous leur souffle dans les batteries, le silence se fit extrêmement pesant, car c’était dans les secondes à suivre qu’allait se décider la suite de cet abordage ; Alceste fit un signe à Brunelle pour que celui-ci lui donnât un pistolet qu’il brandit alors dans la direction de l’arbre qui bouchait le passage vers les escaliers et la dunette, et lorsqu’il fut à peu près certain qu’il ne se trouvait rien d’autre à bord que cette végétation luxuriante et énigmatique, ainsi que peut-être quelques fantômes encore invisibles, il se retourna vers ses hommes et leur dit avec un sourire qui lui fendit le visage de joue en joue :

 

« Messieurs, je vois que la voie est claire, c’est une prise du tonnerre ! »

 

            Lorsque ce fut au tour de Laurent Adelin de franchir la passerelle, celui-ci fut soudainement frappé d’une idée qui le retint sur place, et il se mit alors à gesticuler dans tous les sens pour retarder le moment où il devrait se rendre sur l’autre pont ; ce n’était nullement la peur qui le retenait sur l’Archiviste, mais quelque chose qui lui manquait, aussi s’assura-t-il que les hommes derrière lui laisseraient la place de retourner vers les quartiers d’équipage, tout en s’adressant à Alceste de la Bretonnière :

 

« -Mon capitaine, j’ai oublié quelque chose, je m’en vais le chercher de ce pas et vous rejoins aussitôt !

   -Ne vous en faites donc pas, personne ne va vous mordre, répondit la Bretonnière en riant aux éclats, mais revenez-nous vite, c’est un ordre ! »

 

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