Chapitre 1 - Une paisible soirée à bord de l'Archiviste

            De la même manière que la lumière vacillait dans la lanterne qu’il tenait tout au bout de son bras tendu, Laurent Adelin, non sans anxiété, inspectait les tonneaux que l’obscurité avait entassés dans la calle. Le roulis transportait le halo orangé tantôt d’un côté tantôt de l’autre, mais les masses cylindriques, cerclées de fer et immobiles entre les colonnes qui soutenaient le plafond, étaient moins nombreuses qu’il n’y paraissait, d’autant moins lorsque c’était entre quelque trois ou quatre centaines d’hommes qu’il fallait en répartir le contenu. Lavigne, le coq, s’était fait depuis longtemps le partisan du rationnement le plus drastique, mais ni celui-ci ni Laurent Adelin ne s’était attendu à ce que les vivres vinssent à faire défaut si rapidement ; jamais le désamour des chiffres et de la comptabilité n’avait mené à une si sérieuse menace de pénurie, et c’était sans compter sur l’excessive affection que portait Lavigne aux animaux du bord, ayant décidé d’épargner Galante, la dernière poule, au seul prétexte que de tous temps elle avait été la meilleure pondeuse.

 

            Les hommes avaient tendu les hamacs entre les pièces d’artillerie que l’on avait reculées en travers du passage, les lanternes se balançaient aux énormes poutres qui soutenaient les ponts supérieurs, et les sabords grand ouverts déversaient l’air immense de la mer à l’intérieur du navire. Lentement, tout cela tanguait dans un rythme incroyablement régulier et apaisant, dans le grondement que soulevait l’écume entre les parois de chêne. En posant la main sur l’épaisseur des planches du bord, on pouvait presque ressentir l’air sylvestre des forêts où était née chaque pièce du bateau, ainsi que la douce voix d’une sagesse que le vent aurait soufflée dans les feuillages verdoyants. Au lieu de cela, le sel et la puanteur rendaient âcre la moindre respiration, l’épuisement abandonnait chaque homme au renoncement, et derrière chaque canon on voyait luire l’œil mauvais de Belphégor Martinéz.

 

            Même Laurent Adelin devait s’avouer qu’il craignait cet homme dont on se demandait régulièrement si le sens du juste n’avait pas été affecté par une certaine disposition à la cruauté. Il portait l’uniforme des maîtres d’équipage de la marine espagnole sans un pli, la perruque saupoudrée de blanc et de gris en dérangeait plus d’un lorsqu’il s’agissait de croiser son regard, car elle grossissait son visage déjà rendu ridicule par une certaine rougeur et une série de grotesques bougonnements qui lui déformaient continuellement les lèvres. En passant à sa hauteur, Laurent Adelin fit un signe de la main qui effleura la pointe de son tricorne, mais tandis qu’il s’empressait de disparaître dans le petit escalier, l’acariâtre pachyderme ne fit quant à lui que lever un œil engourdi en guise de salutation, avant de replonger dans sa lecture, affalé contre l’affût d’un canon que Coquille, le maître d’arme, et ses seconds, avaient entrepris de réparer.

 

            La nuit arrivait sans beaucoup tarder, le repas des officiers venait de se tenir dans la grande chambre du second pont, et c’était désormais un par un que les hommes gagnaient leur couche ; c’était l’heure où le navire se faisait le plus silencieux, le plus tranquille, et l’on eût dit que la sérénité du ponant rougeâtre rappelait la douceur de son foyer à chacun des marins, si bien que la guerre n’en paraissait que plus lointaine, irréelle, et même improbable, et que l’Archiviste devenait presque un navire de commerce, ou de plaisance, ne battant plus aucun pavillon. Quelques vagabonds, éternels rêveurs ou pauvres marins éberlués par la fatigue, arpentaient encore le pont en regardant le scintillement des premières étoiles, tandis qu’à la proue les officiers de quart se souhaitaient bonne nuit. Certains de ces cérémoniaux paraissaient indispensables à la cœxistence d’un si grand nombre d’hommes dans un espace aussi confiné, mais il s’agissait surtout, se disait Laurent Adelin depuis la dunette, d’une consolation profondément humaine face aux grandes inconnues que comportaient les océans, et dans une moindre mesure, face à la versatilité de leur sort soumis aux impératifs des officiers.

 

            Imperturbable, le trajet demeurait presque exactement le même depuis les deux mois qui s’étaient déjà écoulés depuis son départ de Brest, et chaque jour qui le constituait, s’apparentait de plus en plus à celui qui le précédait ; de sud en est puis d’est par sud-est, il fallut user d’une certaine imagination pour distinguer une journée d’une autre, si bien que Carivari, le chirurgien de bord en second, s’étonnait volontiers de la santé mentale de l’équipage, laquelle ne souffrait pas plus de l’éloignement que du temps qui s’écoulait imperceptiblement. Pourtant, disait le pilote Amaury tout en tenant la barre à l’ombre du mât d’artimon, la position des étoiles corroborait de façon de plus en plus évidente la proximité des terres. Laurent Adelin resta plusieurs minutes à lui faire la conversation tout en observant la pâle mer à peine ridée par la brise qui gonflait les voiles du navire, et il lui semblait dans ces moments de solitude et de petitesse, que l’histoire individuelle que racontait chaque homme, recelait bien davantage d’inspiration que l’océan, infini mais uniforme ; seule la silhouette de quelques oiseaux marins, égarés dans le lointain, assurait à l’équipage que ce n’était pas à la dérive qu’ils partaient.

 

            Après avoir salué, Laurent Adelin quitta le pont et les bruissements des cordages distillant la nuit transportée par le vent, et il rejoignit les quartiers principaux pour s’installer dans sa cabine. Bien que la petite pièce fût extrêmement exiguë, logée entre la muraille bâbord et la cabine du capitaine, Laurent Adelin s’y était plu au cours des quelques courses qu’il avait assistées à bord de l’Archiviste, et surtout il était parvenu à réduire son espace vital au plus sommaire, afin de laisser autant de place que possible au rangement de ses effets. Il ne s’agissait nullement de mille habits différents ou d’un trousseau excessivement coquet, mais rien que d’une malle dans laquelle il gardait précieusement un vieux sabre pour lequel ses parents avaient autrefois sacrifié les  économies de plusieurs années de labeur, au côté de plusieurs toiles dont la plupart était encore vierge, et d’un étui en bois usé qui servait au rangement de nombreux crayons et de mines de fusain, dont l’odeur amère avait fini par remplir la cabine. La couche avait quant elle tout juste la même taille que le petit corps du jeune homme, mais elle n’était pas inconfortable pour autant, car ce qu’il y avait de pire pour lui à dormir en mer, c’était de subir le tangage sans avoir de vue sur l’extérieur pour apaiser ses sens malmenés par le navire.

 

            Laurent Adelin ne resta d’ailleurs pas allongé bien longtemps, car le silence qui régnait alors l’inquiétait quelque peu, et attira son attention de façon certaine, car c’était ordinairement des pas et des bruissements du capitaine que devaient retentir les quartiers à l’heure du coucher. Après s’être saisi de sa lanterne qu’il avait déposée sur la petite commode où étaient disposés tous ses effets personnels, Laurent Adelin ressortit de sa cabine, fit quelques pas dans l’étroite coursive, et alla toquer à la porte du capitaine. Ce dernier était vraisemblablement encore absent, car lorsqu’il s’introduisit dans la cabine et que sa lanterne en éclaira l’intérieur entièrement vide de toute présence, Laurent Adelin fut saisi de l’impression de se trouver à bord de l’un de ces vaisseaux fantômes qui hantaient les contes des vieux marins les plus fantasques. Le tangage faisait rouler l’ombre de quelques vieux instruments inutiles que le capitaine avait laissés à côté de sa couche ; tout le matériel de navigation ainsi que les précieuses cartes des océans par lesquels passait leur route, se trouvaient dans la grande chambre, de l’autre côté de la porte qui ouvrait discrètement la paroi au fond de la cabine du capitaine.

 

            Ce n’était d’ailleurs qu’un dortoir, se disait Laurent Adelin en s’avançant dans la petite pièce, intrigué par une masse qu’il venait d’apercevoir à même la couche du capitaine. Il s’en approcha, et en brandissant la lueur de la lanterne il vit apparaître deux épais livres dont la vue ne lui était pas familière ; le capitaine de la Bretonnière n’était pas un homme inculte, mais bien rares étaient les fois où l’on avait pu le voir embarquer des livres à bord de l’Archiviste, qui n’eussent pas trait à l’art de la navigation ou aux rivages qu’il partait longer. En effet, les deux livres paraissaient non seulement assez anciens, mais en plus ils étaient imprimés en cyrillique, ce qui était d’autant plus remarquable que Laurent Adelin n’avait jamais entendu ne fût-ce qu’un seul mot de russe ou de quelque autre langue orientale à bord de l’Archiviste.

 

            Le jeune homme s’installa sur le bord de la couche, et tout en gardant la lanterne entre ses genoux, il commença à inspecter le premier tome, lequel ne comportait ni gravure ni illustration, et encore moins d’inscription en latin, qui eût pu lui permettre de deviner ce dont il s’agissait. Parfaitement indéchiffrables, les caractères retinrent cependant son attention, suffisamment longtemps pour que le tambourinement de pas approchant de là, le surprît au milieu de sa curiosité. Il reconnut cependant la démarche rigoureuse et grandiloquente du contremaître Cartier qui ne faisait que passer, et il pût alors revenir sans plus d’inquiétude à cet étrange livre qu’il referma aussitôt pour s’intéresser de plus près au second tome, qui n’en était pas moins hermétique. Au fil des pages que le lecteur profane faisait défiler aussi rapidement qu’il n’y comprenait rien, des cartes apparaissaient cependant, représentant des batailles du passé qui avaient eu lieu dans des mers et des baies, le long de côtes dont les formes ne lui disaient rien.

 

            Laurent Adelin était même sur le point de s’endormir, lorsque la porte s’ouvrit soudainement sur la silhouette large et imposante du capitaine de la Bretonnière, lequel se tint longuement sur le seuil de sa cabine, les mains sur les hanches et le visage sous l’ombre grotesque d’un tricorne passé de mode et bourré de plumes d’autruche. Le souffle rauque et courroucé du charismatique capitaine remplaça le silence ayant autrefois succédé au paisible fracas des vagues, et Laurent Adelin, subitement honteux de son intrusion, se leva avec humilité avant de balbutier :

 

« -Alceste, ne vous fâchez pas, vous n’y verrez aucune raison si seulement me laissez m’expliquer…

   -Nul besoin en effet, tonna-t-il joyeusement et comme après une mauvaise plaisanterie, puisqu’à coup sûr je connais tous vos méfaits ! Vous vous êtes inquiété, vous avez investi mes quartiers, mais à défaut de vous expliquer mon absence, vous avez trouvé ces livres sans aucun sens.

   -Eh bien, réfléchit Laurent Adelin encore un peu confus, c’est exactement cela, oui, à ceci près qu’il n’était pas dans mes intentions de m’endormir.

   -Maroufle, rit-il de bon cœur, ne vous en faites point, je vous connais depuis le moindre recoin.

   -Suis-je donc si prévisible que cela ?

   -Votre personne l’est assurément, affirma-t-il avec un clin d’œil très complice, mais votre travail vaut bien de voguer par tous les vents.

   -Je ne comprends pas Aleste, suis-je sensé le prendre comme un compliment ou comme un reproche ?

   -Aucun des deux j’en ai bien peur, s’exclama-t-il en marchant enfin vers Laurent Adelin qui finissait à peine de se décrisper, vous êtes ici parce que vous êtes le meilleur !

   -Pourtant je n’arrive pas à comprendre cela, avoua le jeune homme en désignant le livre imprimé en cyrillique qu’il tenait dans sa main, à moins que vous ayez caché à tout le monde que vous parlez couramment le russe.

   -Ce livre ne m’appartient que parce que je l’ai trouvé, se mit alors à raconter le capitaine d’un air passionné, car il se trouvait dans un tiroir de mon cabinet.

   -Votre cabinet, dans la chambre principale, interrogea Laurent Adelin incrédule, mais comment se fait-il que vous ne l’ayez pas trouvé plus tôt ?

   -Le fond du tiroir disposait d‘un faux plein, expliqua aussitôt le capitaine en veillant à ce que ses paroles ne sortissent pas de sa cabine, dont je ne me suis rendu compte que ce matin. Les livres semblaient y avoir été cachés avec un grand soin. »

 

            Le capitaine Alceste de la Bretonnnière rejoignit Laurent Adelin qu’il dépassait de deux têtes, et tout en reprenant les livres que lui avait empruntés son compagnon, son regard s’obscurcit de mystère comme si c’était la première fois qu’il les voyait, et son visage n’en paraissait que plus fatigué. De longues rides et de lourdes cernes dessinaient ses traits pourtant étonnamment jeunes, et s’il paraissait plus vieux et plus sage, et même plus redoutable et téméraire, c’était parce que tout dans son apparence suggérait qu’il abritait la personnalité d’un redoutable baroudeur revenant à peine de son bagne ; de gros favoris lui barraient le visage et épaississaient ses joues à ne plus rien laisser paraître des cicatrices qui constellaient sa peau burinée, et sa chevelure sombre et broussailleuse, restait toujours ramassée sous la masse de son tricorne qui était l’objet de moqueries aussi inventives que discrètes, à cause de la quantité de plumes qui y étaient accrochées, promenant toujours une ombre énigmatique sur son visage. Celui-ci, quoique légèrement rubicond, en raison d’un air de famille qu’il avait hérité de ses aïeux marins, disait le capitaine en personne, reflétait une sévère sobriété et une fantaisie rigoureusement soumise à la discipline des vaisseaux de ligne sur lesquels il avait servi. En effet, ce à quoi tenait le plus le charisme du capitaine de la Bretonnière, c’était encore son uniforme de la marine royale, qui consistait en un long manteau bleu à épaulettes dorées, parcouru de nombreuses enluminures et cousu de fils blancs, et duquel il était difficile de le voir se séparer ; il était évident que sur quelque navire de guerre que ce fût, l’homme qui portait un tel vêtement ne pouvait que susciter le respect.

 

            Lorsqu’il enlevait ce manteau et qu’il ôtait son tricorne, c’était que le capitaine de la Bretonnière se trouvait en présence de ses amis, de ses proches, ou de gens en lesquels il avait confiance, et alors il ne portait qu’une chemise blanche à boutons dorés, à la ceinture de laquelle se trouvait souvent un long sabre qui se balançait le long de sa jambe au rythme de ses pas. « Ce n’est pas en jouant de l’escrime que j’ai remporté cette épée, disait-il parfois au sujet de cette arme honorifique qu’il portait de la même façon que d’autres arboraient des distinctions à leur col ou sur leur poitrine, mais en défendant ce pourquoi je suis né. Or ce n’est pas pour l’empereur que je suis venu au monde, ajoutait-il alors en prenant son seul verre de rhum de la journée, mais pour l’empire, et ce que je dirige n’est donc pas une fronde. »

 

            Il aimait à déclencher les rires tonitruants des officiers avec lesquels il partageait un repas, lorsqu’il reprenait mot pour mot cette réplique qui était devenue culte dans son entourage, car c’était ainsi qu’il avait autrefois, même si cela ne remontait qu’à un nombre d’années qui l’aurait lui-même étonné, justifié sa démission de la marine impériale. Le scandale avait fait couler de l’encre lorsque l’opposition avait fait remarquer l’étrange coïncidence temporelle qui existait entre le décès de son propre père, et l’annonce de ce départ, mais lui il avait alors déjà levé l’ancre. Lorsqu’il en arrivait à ce jeu de mot, les officiers étaient déjà tous ivres morts et s’étranglaient de rire en se roulant sur et sous la table, et par conséquent le récit du capitaine de la Bretonnière n’avait jamais l’opportunité d’aller plus loin, si bien que l’on eût cru que son histoire était celle d’un collectionneur de mémoires qui aurait essayé de reconstituer un conte marqué par l’amnésie.

 

            Reprenant un peu de son sérieux, le capitaine se débarrassa de son tricorne, et après avoir cherché une page en particulier, il tendit le livre à Laurent Adelin en lui montrant un mot qui se trouvait en dehors du texte, dans le bas de la page, presque comme s’il s’était agi d’une note de traduction. Laurent Adelin fronça les sourcils, essayant de déchiffrer ces caractères en cyrillique qui ne lui parlaient en aucun point, jusqu’à ce que le capitaine reprît la parole avec humour :

 

«   -Voyez ce mot dans le bas de la page, il signifie Petersbourg pour les vieux sages.

   -Petersbourg, répéta Laurent Adelin avec l’air d’y avoir enfin compris quelque chose, est-ce que vous voulez dire que ces livres auraient un lien direct avec l’Archiviste ?

   -Les officiers russes les auraient sans doute oubliés là lorsque j’ai acheté l’Archiviste à prix bas. Je parierais d’ailleurs plus d’un copeck que c’était une forme de cadeau un peu sec. Les Russes ne savent vraiment plaisanter qu’entre eux, et leurs officiers sont souvent bien superstitieux. »

 

            Laurent Adelin devint songeur ; il n’avait rencontré les marins russes qu’à quelques reprises au détour de certains ports dans le nord de l’Europe, et il lui avait effectivement semblé qu’il ne s’agissait pas de gens bavards, au contraire uniquement rompus à la discipline imposée par leur grande armée navale, et l’esprit encombré par les soucis que leurs causaient les « macaques », les insulaires de l’extrême orient qui leur disputaient la possession de quelques archipels depuis le temps de leurs grands-parents. La marine russe était devenue un poids redoutable dans l’équilibre mondial depuis qu’elle s’était alliée aux flottes françaises et britanniques dans la bataille de Navarin, et bien que celle-ci en fût sortie totalement victorieuse, un navire en avait été ramené assez endommagé par les boulets de la flotte ottomane, et plutôt que de le renflouer, l’amirauté, estimant que la menace navale des Turcs ne constituait désormais plus un problème, avait décidé de le céder au capitaine de la Bretonnière qui en avait officiellement fait la demande. C’était alors l’époque où ce gradé de la marine impériale française avait eu en projet d’acquérir son propre navire afin de présenter sa démission pour reprendre la mer en tant que corsaire, et l’opportunité d’acheter ce bâtiment miraculé, était apparue à point d’autant mieux nommé qu’il avait lui-même pu le voir au combat au cours de la bataille de Navarin, où il avait été capitaine pour la dernière fois sous le pavillon français, et cela faisait des années, déjà à l’époque, qu‘il vouait une grande admiration pour les vaisseaux de ligne russes. Le trois-mâts dont la Bretonnière avait fait l’acquisition, fut rebaptisé l’Archiviste en hommage à l’un de ses grands-pères qui avait consacré sa vie à l’entretien de l’une des plus grandes bibliothèques de Paris, et après deux mois de remorquage à travers la mer méditerranée puis le golfe de Gascogne, le navire avait été renfloué à Brest pour finalement y trouver son port d’attache, si bien qu’il devint bientôt le dernier grand voilier du port militaire, dont on pouvait voir les hunes depuis les hauts appartements de Recouvrance.

 

« -Nous leur devons au moins le double à ces sacs à roubles, scanda soudainement le capitaine en donnant un coup de poing sur la paroi de la cabine qui se mit à résonner de la même façon que si c’était une vague qui l’avait heurtée.

   -Ils sont pourtant bien perdus dans leurs affaires internes en ce moment, ils n’ont plus beaucoup de temps à consacrer à la guerre.

   -La crise est partout et nulle part il ne reste d’argent, s’exclama le capitaine, et pourtant la guerre continue par bon comme par gros temps. Donnez-vous à la raison humaine une autre moralité que celle de s’entretuer ?

   -Elle ne s’entretue cependant que pour trouver ses meilleurs amis, répondit assurément Laurent Adelin en souriant chaleureusement au capitaine.

   -Votre réponse me plaît fort bien, s’écria-t-il en le prenant soudainement par l’épaule, car il est décidé depuis longtemps que vous êtes le mien.

   -Ce n’est malheureusement pas le cas de l’empire français, c’est la dernière lutte qu’il mène contre les Anglais, et le temps n’est plus aux alliances éphémères.

   -C’est chacun pour soi, lança alors le capitaine en se relevant pour redresser fièrement le col de son manteau, et je regrette le ton courtois, celui que l’on employait à l’époque de la bataille de Navarin, car maintenant les pourparlers ne sont plus que mercantiles et mesquins. C’est dans tous les sens du terme une course que l’on s’est donnée, mais nous avons déjà perdu à force de nous essouffler.

   -Alors vous êtes un pessimiste ?

   -S’il vous plaît, soyons honnêtes entre nous, cela fait depuis Trafalgar que l’Empire n’a plus un sou, et c‘est désormais un tout-ou-rien qui nous fera perdre tous nos biens. Et puis, si j’ai accepté cette course aujourd’hui, c’est moins pour poursuivre la guerre que pour m’enfuir.

   -Je dois effectivement vous avouer que j’admire la décision que vous avez prise, ce ne sont pas tous les capitaines de l’Empire qui auraient accepté de terminer leur carrière en se faisant corsaire.

  -Aurais-je pu continuer à rester à quai sur mes vieux jours en me laissant écouter que les finances nous jouent constamment des tours ? Je n’aurais pas supporté de ne plus être le maître de mon navire, et la vieillesse, dit-on parfois, consiste bien à se préparer au pire, alors qu’ai-je à craindre des océans, si ce n’est qu’ils me prêtent encore un peu de temps.

   -Vous avez bien raison Alceste, affirma Laurent Adelin avec une certaine émotion en se rendant compte qu’il n’avait encore jamais entendu le capitaine parler de la sorte, peu importe ce qui nous attend demain, du moment que nous allons aussi loin que possible.

   -Pourquoi attendre demain pour nous émerveiller de ce que nous offre l’avenir, fit alors le capitaine de la Bretonnière en se recoiffant de son tricorne, ne vous ai-je pas raconté ce qui m’a retenu tout à l’heure sur le pont du navire ?

   -En fait je croyais que vous donniez les dernières instructions à Amaury et à son second.

   -Nenni mon jeune ami ! L’enseigne Delancenot m’avait convoqué à la proue pour regarder de plus près ce qu’avait aperçu l’aspirant Costou. Celui-ci était sur le point de terminer son quart lorsqu’un oiseau est apparu inhabituellement tard ; certes il était loin et n‘avait rien d‘exceptionnel, mais en le regardant à la longue-vue il lui a trouvé de bien grandes ailes.

   -Des oiseaux géants, s’étonna Laurent Adelin, mais il n’y a pas d’albatros dans ces mers-là.

   -C’est bien ce sur quoi nous sommes tous tombés d’accord en consultant ensuite les livres que Thomas et Carivari ont amenés à bord, mais en restant les observer encore quelques temps nous nous sommes rendu compte qu’il y en avait en fait tout un agroupement.

   -Et qu’en a pensé Thomas ?

   -En fait c’est Carivari qui a demandé à changer le cap pour nous en approcher, mais Thomas et moi-même avons jugé préférable de nous en tenir éloignés, car dans la longue-vue nous avons trouvé très agressif leur comportement, et avec ceci leur taille aurait pu endommager le gréement.

   -C’était une sage décision en effet, mais quelle taille avaient les spécimens que vous avez observer ?

   -Delancenot a estimé qu’ils pouvaient avoir cinq pieds d’envergure, c’est bien plus que les albatros les plus durs.

   -Cinq pieds dites-vous, s’étonna Laurent Adelin en posant à son tour les mains sur les hanches, mais c’est totalement invraisemblable, ce genre d’espèce relèverait moins de l’ornithologie que du mythe, et ce ne serait pas des oiseaux mais des dragons.

   -Rappelez-vous pourtant les monstres des Galapagos et les mystérieuses statues dans le Pacifique, qui nous dit que dans cet océan-ci nous ne puissions faire de découvertes aussi magnifiques ?

   -Et Thomas, ne voulait-il pas essayer de capturer un spécimen avant que les Anglais ne s’approprient la découverte ?

   -Selon lui, ces bêtes ont une taille et une force qui les situe dans le haut de la chaîne alimentaire, ce sont donc à coup sûr des oiseaux féroces qui ne manqueront pas de nous attaquer s’ils nous repèrent. Lançon et moi avons donc placé des fusiliers dans les hunes, ils sauront bien en abattre un ou deux s’ils nous importunent.

   -Et s’ils existent vraiment aussi, parce qu’avec une taille pareille, comment un corps aussi lourd pourrait-il se maintenir dans les airs ?

   -Nous vivons là une époque et embrassons des connaissances formidables, répondit énigmatiquement le capitaine, et nous nous rendons compte que la nature constitue une inspiration inépuisable, c’est ce que des chercheurs prussiens ont compris avant tout le monde, que la masse des corps ne définit pas nécessairement la vitesse à laquelle ils tombent.

   -Qu’est-ce que j’entends de votre part, se pourrait-il que vous prêtiez foi à des dires qui n’émanent ni de la France ni de la Russie ? »

 

            Alceste de la Bretonnière eut un nouveau rire tonitruant qui secoua brièvement les parois de sa cabine pendant quelques instants, juste le temps pour Laurent Adelin de terminer de rire de sa plaisanterie, et tout de suite après avoir repris son souffle, le capitaine posa une main lourde mais amicale sur l’épaule du jeune homme.

 

« -Laurent Adelin, dit-il d’une voix rendue rauque par son rire, votre inspiration exaltée et votre intérêt trop marqué pour les choses irrationnelles de l’existence, semblent vous avoir éloigné des théorèmes qui président à nos sens.

   -Il se pourrait effectivement que l’aventure soit également celle du savoir, réfléchit-il en se laissant reconduire à la porte de la cabine.

   -Sans aucun doute, et vous feriez le plus grand bien à notre cher Thomas en allant sonner avec lui un branle-bas. Je veux dire, un genre de branle-bas philosophique, un jour où l’équipage se posera des questions d’éthique.

   -Il est des fois où vous me faites bien rire, confia Laurent Adelin en saluant le capitaine sur le seuil de la cabine, Alceste.

   -Et vous donc mon ami. Allons, bonne nuit ! »

 

            Le cœur léger et l’esprit vaporeux, Laurent Adelin sortit de cette entrevue avec le sentiment d’avoir plus que jamais mérité sa place à bord de l’Archiviste, et que de toute façon si cela avait dû être un jour contesté par quiconque, Alceste aurait été là pour le soutenir, non plus seulement en tant que capitaine, mais surtout en tant qu’ami. Le jeune homme retourna dans sa cabine où il s’étendit sur sa couche pour trouver rapidement le sommeil, mais entre temps il était avait gardé les yeux ouverts pour savourer pleinement le bercement de la mer qui ne tarderait pourtant pas à le rendre malade ; sa consolation à ce mal qui perturbait son sommeil depuis le début de la traversée, il le trouva dans un flux d’amour qui lui emporta le cœur dans les effluves orangées qu’il avait laissées se déverser depuis la lanterne posée sur la commode. Ses pensées les plus intimes allèrent à une femme dont il voyait la silhouette se dessiner dans la pénombre de sa cabine, et qu’il imagina en train de s’allonger à ses côtés. Certains disaient que les navires s’éloignant de trop des êtres aimés, étaient des lieux propices à l’errance des spectres. 

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site