Wondering Gardens

 

Il est grand temps que je m’asseye ; j’ai failli être en retard Je prends à peine place à table que je trouve sur la nappe aux motifs fleuris la tasse de mon café préféré. Il est encore tout fumant et on croirait que c’est la seule source de chaleur dans la petite cuisine aux couleurs d’hiver, mais il y a un radiateur derrière ma chaise, sous la fenêtre où rayonne toujours un froid soleil ; je ne comprends pas :cela fait maintenant assez longtemps qu’il n’a pas fait mauvais. La lumière du ciel à l’extérieur est d’un blanc si éblouissant que je n’ai pas envie de me poster à la fenêtre dès le matin, alors je reste assise, je bois silencieusement mon café et bientôt la porte qui donne sur le couloir s’ouvre en grinçant. Ce n’est qu’un courant d’air, mais je souris parce que c’est Maman.

Je me suis trompée ; c’est Papa, parce que la porte s’est ouverte durant une minute impaire. En fait je ne fais plus réellement la différence entre Papa et Maman, alors je crois que Papa arrive aux minutes impaires et Maman aux paires, et il y a des matins où personne ne vient, c’est plutôt irrégulier, mais c’est comme ça, j’ai l’habitude. Je décolle enfin la tasse de café de mes lèvres et tandis que je vois celle-ci vide, je la repose sur la nappe fleurie et après m‘être longuement étirée à la lumière du ciel qui se fait plus intense maintenant, je retourne me changer dans ma chambre. Comme tout est obscur et silencieux dans le couloir. Il n’y a pas un chuchotement, pas un craquement de latte, mais je ne m’inquiète ni ne pense à aller réveiller qui que ce soit.

Oui, mes parents m’ont toujours défendu de franchir le seuil de leur chambre, alors je me contente de leur silence et je ne leur en veux pas davantage qu’ils ne doivent m’en vouloir.

Je n’ai jamais aimé les marque-pages ; je préfère plier les coins des pages. Un professeur un jour m’avait fait remarquer que l’on reconnaît un livre qui a plu à l’état de dégradation de sa tranche. C’est logique, c’est pour ça que les éditeurs font de grandes éditions à couverture brillante et à caractères gigantesques, certains font même l’effort d’offrir le marque-page !

Je fais mon lit, en vitesse parce que sinon je prends le temps de vérifier que mes draps sont secs ; on dirait que je ne sue pas, je me lave pourtant et me change régulièrement. J’avoue d’ailleurs apprécier à me vêtir simplement parce que je ne sors pratiquement jamais et mon reflet n’a pas encore à s’extasier de mon élégance. Après avoir enfilé mon chemisier, la première chose que je vois est mon étagère à livres. Je les aime bien, mais comme ils sont difficiles à ranger ! Leur épaisseur augmente à chaque fois qu’un coin est plié puis déplié ; ils deviennent vraiment difformes. Sur ma table de chevet, c’est une tragédie de Voltaire ; il ne me reste plus qu’une cent-cinquantaine de pages et il constituera mon record, bien que cela ne soit en rien une compétition.

Je finis par m’asseoir en soupirant parce que j’ai un peu mal au ventre et mon envie de lire a depuis longtemps perdu son ardeur. Comme je suis mélancolique ! Comme il me semble loin le temps où je m’étais pour la dernière fois rendue à la librairie…On en voit d’ailleurs le parvis sur la photographie qui se trouve au pied de ma lampe de bureau. La jeune fille à gauche, c’est moi. Je souris. La jeune fille adroite, c’est toi. Tu souris, tu es belle. Nous sourions et que nous sommes belles ! Tu aimais beaucoup Hugo, mais pas ma moi ; le plein-romantisme est si rébarbatif et si obscur…Sur mon bureau se trouvent tous les stylos que j’ai consommés, mais je ne les ai pas jetés et il y a également beaucoup de Hugo. Je les ai tous lus de nombreuses fois ; leurs tranches sont abîmées, je n’aime toujours pas, mais j’en suis arrivé au point où j’apprécie ; ça a une très drôle de saveur maintenant...

Exceptionnellement aujourd’hui je me sens très fatiguée et comme j’ai toujours mal au ventre et que ma nostalgie n’est pas à son aise dans cet univers trouble et immaculé, je m’étends sur la couverture encore toute lisse et en me mettant les mains sous la tête, je me libère la respiration. J’ai maintenant l’impression de flotter dans les airs. Dans cette position, je brave enfin l’éblouissante lumière de la fenêtre et dehors je vois se dresser tel une silhouette dans l’étouffant brouillard, le grand pommier dans la grise matinée. Il a l’air de faire aussi froid à l’extérieur que si les pages du calendrier avaient été soufflées jusqu’en hiver. Pourtant le feuillage du pommier est complet et son imposante robe verte légèrement teintée de rose et parsemée de tâches rouges me rappelle le chuchotement des oiseaux de printemps, l’époque où ils pouvaient chanter sans attendre que la lumière ne soit plus un scintillant brouillard argenté dans lequel se serait égaré le soleil au point de ne plus se souvenir du chemin qu’il devait parcourir pour se rendre d’un bout à l’autre de l’horizon.

Je suis debout maintenant, le coude posé sur le rebord de la fenêtre, le menton enfoui dans la paume de ma main, j’observe avec une admiration sans limite ce court tronc et ce formidable houppier. Comme son feuillage est volumineux et boursouflé, comme les précieux fruits qui pendent à ses branches semblent éternels…Combien de temps cela fait-il que je ne l’avais pas contemplé de la sorte ? Il est si grand et si fantomatique à la fois, on dirait un nuage tombé dans le jardin, on dirait un géant perdu dans la brume…Le brouillard autour de lui est si éblouissant qu’on ne saurait le distinguer si l’on n’avait conscience de son existence.

Depuis la fenêtre de la cuisine à l’étage, je regarde les oiseaux tourbillonner autour de ses branches nues en chantant gaiement. Chacune de ses ramures semble un doigt fourchu qui déchire un lambeau de brouillard restant pendre à ses mains innocentes, arraché aux cieux. Le fascinant arbre trône au milieu du jardin qui n’est qu’un carré de verdure happé par la brume, c’est à peine si je peux apercevoir alentour la silhouette massive et ingrate des immeubles. Le jardin est le havre qui fait du brouillard l’éblouissant reflet du soleil et du pommier le cœur de ces ténèbres, quintessence de la lumière qui inonde la maison depuis tant de temps.

Je viens à peine de comprendre cela, je ne peux retenir une larme d’émotion tant ce qui se trouve devant moi est sublime et ce que je viens de réaliser extraordinaire.

Je me tiens maintenant au bout du couloir, au seuil de la porte qui donne sur le jardin. mon visage se réchauffe et mon cœur palpite à mesure que ma main frémissante se rapproche de la poignée. Je la touche enfin et l’enclenche ; elle me semble aussi glaçante et réelle que la dernière fois que je l’ai touchée. Je passe de l’autre côté et foule l‘herbe tendrement imbibée de rosée. Surprise par le froid hivernal, je m’arrête dans le brouillard, incertaine car la maison a déjà disparu dans les lumineuses ténèbres ; il n’y a plus que la petite moi et le magnifique pommier déchirant les brumes de ses puissantes serres acérées, me fixant depuis les premières strates du ciel où il m’attendait.

Tandis que je me rends à lui, mon pied glisse sur quelque chose. Intriguée, je regarde alors au sol et ce que je vois m’interpelle du plus profond de mon âme car jamais je n’avais vu de plus singulier et surréaliste tableau ; c’est un tapisse centaines de pommes qui s’étend à mes pieds. Je me souviens soudainement de la photographie prise devant la bibliothèque et je souris à ta façon. Seule sur mes pommes, le visage plongé dans l’inextricable voûte des branchages, je me sens belle.

Une vipère passe en sifflant, me caresse les pieds nus et erre autour des racines du sage arbre. Ma main agrippe la branche la plus basse et dans un seul élan, je rassemble mes forces pour me hisser au-dessus du sol puis accède au premier palier. Une à une, je grimpe avec exaltation les branches du pommier, bien que chacune de celles-ci m’arrache un peu de douleur, jusqu’à me perdre dans la brume sans voir ni la cime de mon arbre, ni d’où je suis partie. Il n’y a plus de dimensions au cœur des ténèbres ; je ne sais même pas ce que je fais là. Peut-être voulais-je simplement l’escalader, comme un jeu…

Soudain, j’entends ta voix. Je m’assieds alors sur une branche et me hasarde à regarder en contre-bas. Est-ce toi que je vois là ? Je ne te reconnais même pas, je me demande combien temps cela fait que nous ne nous sommes pas vues, mais cela ne me fait rien de te retrouver. Je mets tristement ma main au cœur et je m’aperçois que je n’en ai plus. Pourtant je me trouvais belle lorsque je souriais à ta façon.

Toute petite en bas, tu ouvres tes bras et tu m’appelles en souriant : “Allez ! Viens !”. Mais comme tu souris mal ! Je t’imite mieux que toi. Je suis toi. “Viens !” Répètes-tu, mais ne t’inquiète pas, je sais que tu m’attends comme tu m’as attendu ici autrefois ; j’ai eu le temps de l’apprendre et de le comprendre ce mot. Moi, j’ai un peu froid ici, perchée sur ma branche, irréelle, je frissonne. Les jambes balançant dans le vide, je te regarde et je regrette de ne pouvoir te répondre. J’attends que tu comprennes que nous nous sommes déjà trouvées ici par le passé et que j’étais effectivement descendue…

J’attends que tu comprennes, que tu comprennes que maintenant c’est moi qui t’attends, je me demande dans quelle nuit tu brilleras, toi…

 

Commentaires (1)

1. Mélancholia 05/08/2007




Très émue et touchée...

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