Vaisseaux et forêts

 Un grand soleil irradiait la ville et moirait l’éclat azur des ondulations qui dessinaient la surface de l’eau. Tandis que mille reflets étincelaient dans les insondables abîmes de l’océan, l’air transportait une lointaine et diffuse odeur de souffre qui repoussait les mouettes et leur vacarme de la ville, dont les effluves de mort semblaient émaner des vitraux rugueux, auxquels les rayons du soleil arrachaient une brillance artificielle. Il y avait dans le vent quelque chose de malsain, et de profondément humain, qui soufflait fébrilement, comme invoqué par les inquisitrices lamentations des hommes, et les douloureuses supplications des autres hommes. Les voiles que gonflait ce souffle impur avaient soudainement perdu leur blancheur, et les sentiments qui saturaient cet air froid, ces caravelles les emporteraient bientôt avec elles.

 

 

 Il existant au sud de Santander, en deçà des collines venteuses, une réserve de bois achetée depuis plusieurs décennies par la couronne de Castille, et à laquelle travaillaient des centaines de bûcherons. C’était là, dans les obscures profondeurs de terres dépeuplées que la nature s’asservissait aux noirs desseins d’une entité qui lui était supérieure, et omnipotente. Quotidiennement, ces hommes travaillaient dur pour arracher à la forêt une essence que depuis l’aube des temps ils avaient appris à dompter bien malgré eux, et que désormais ils consumaient avec une haine sans pareil, remplissant la nuit d’une lueur autre que celle de la lune qui s’évanouissait sous les bonds crépitants de milliers de lucioles s’élevant et disparaissant comme par magie parmi les étoiles, sous la clameur populaire au regard de braise.

 

 

 Dans un tintement métallique continu et assourdissant, l’ancre de la caravelle s’élevait, et bientôt le navire prit silencieusement le large depuis lequel la nuit veillerait une nouvelle la ville dans son obscurité suppliante, où une diffuse lueur rouge, que refléterait jusqu’au bout du monde les vagues sur l’océan, s’écoulerait en ondulant langoureusement sur les sensuels flancs de la massive ombre qui se mouvait, séduisante, dans la nuit étoilée, tandis que sous sa poupe battant l’écume, l’eau s’élèverait avec le même frémissement que la forêt les jours où nulle lueur n’était venue soulever les mystérieux charmes de la nuit.

 

 

 Vaisseaux, femmes, hommes, bois, forêts, n’étaient qu’une seul être, qu’une seule essence ; la tristesse, la consumation, puis finalement l’ailleurs, l’oubli.

 

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