Les Déclins d'Antémondie

Rose avait en elle quelque chose de mystérieux et dont beaucoup de gens, sans réellement le savoir, espéraient trouver quelque part le reflet. Non qu’il ne lui eût jamais semblé être le miroir de ces semblables, mais que depuis le jour où on lui avait dit que les plus belles choses étaient celles que l’on ne voyait pas, elle avait ressenti le désir de s’exiler, de partir loin de tous ces gens au sein desquels elle se sentait extraordinaire, et belle.

 

Pourtant, lorsqu’elle se regardait dans la glace en se rappelant les lointaines paroles de cette mystérieuse personne, Rose ne parvenait à s’avouer pour quelle raison elle s’était sentie flattée, comme si cette réflexion lui avait été personnellement adressée. Elle était toutefois relativement jeune, et sa beauté encore toute épineuse devait s’épanouir, sous le soleil hâve d’Antémondie qui dorait sa chevelure longuement ondulée. Antémondie était le nom de l’endroit où vivait Rose ; de vastes plaines chargées de brumes et de mélancolie, de pâles collines entre lesquelles l’ombre du jour ouvrait des marécages violacés comme de grands miroirs plats et dans le reflet desquels se reflétait le ciel de ces terres où ne passaient que de rares pèlerins qui ne faisaient jamais attention à cette vieille maison se dressant au bord de la côte escarpée, la croyant uniquement habitée de fantômes qu’aurait transportés la lugubre comptine du vent. Les sols depuis longtemps stériles étaient si éloignés des dernières zones habitées ou cultivables que la nature n’était sillonnée que de quelques sentiers bien peu fréquentés, et à chaque fois que le vent s’élevait, l’herbe se gonflait comme un doux matelas verdoyant, et chargé de sel dans lequel Rose s’allongeait volontiers. Elle regardait alors tout là-haut, vers le ciel de cet endroit qu’elle n’avait plus voulu quitter dès le premier jour où elle s’y était laissée entraîner, et tout en se laissant éblouir par les fines craquelures lumineuses qui se rapprochaient d’elle en s’engouffrant entre les grondantes boursouflures célestes, elle fermait délicatement les yeux pour écouter le bruissement des vagues qui se brisaient sur les rochers, si proches d‘elle. Le temps semblait uniforme et interminable à Antémondie, car malgré l’oppressante omniprésence des nuages qui ne laissaient paraître un soleil de topaze que quelques jours durant le trimestre d’été, il n‘avait jamais plu, et l’air avait bien trop peu de consistance pour être de chaud ou de froid.

 

Il n’y avait que pendant l’été que Rose abandonnait ses vêtements sur la lisière de sable, et quittait l’air pour se plonger dans les tumultueuses eaux grises qui tourbillonnaient autour des écueils jusqu’auxquels elle avait quelques fois nagé au prix d’égratignures qui s’étaient dissoutes dans la mer. Nager vers l’horizon qui lui ressemblait pour apercevoir là-bas quelque reflet de ce qu’elle pensait n’avoir jamais vu auparavant était grand pour elle, car elle partait sans se retourner, sans se demander si les rares forces que lui laisserait cette périlleuse escapade dans le froid lui seraient suffisantes pour pouvoir revenir.

 

Depuis le tout dernier rocher où, à quelques centaines de mètres du rivage, elle s’asseyait toute tremblante en offrant sa fine peau aux embruns qui se dressaient dans les tourbillons, Rose se sentait comme une sirène épiant le lointain et la façon dont ondulaient paisiblement les opaques eaux stagnantes de l‘avenir, mais jamais elle n’avait vu poindre une seule voile dans l‘interstice de l‘océan miroitant et de l’écrasante masse des nuées. Lorsqu‘elle commençait à trembler après plusieurs heures à sentir contre elle la roche aspirer à passer au travers de son corps, ou qu’en se retournant elle s’inquiétait de voir gonfler le brouillard sur les terres qu’elle n’apercevait plus qu’à peine de l’autre côté des eaux vives, Rose s’immergeait de nouveau, puis elle regagnait la côte à la nage, en se promettant que l‘été suivant, elle irait encore plus loin.

 

Souvent dans la maison, la jeune fille s’allongeait alors, puis elle repensait à tout ce qu’on lui avait dit de merveilleux, et tout ce qu’on lui avait dit puis qui l’avait poussée à aller à Antémondie. Elle réalisait alors que tous ces gens-là, elle ne se souvenait pas de leur visage. Il n’y en n’avait que certains, comme celle qui l’avait prise par la main pour lui montrer que cet endroit dont elle avait toujours rêvé existait bel et bien, qui survivaient toujours à travers elle. Cette personne était revenue la voir quelques fois seulement par la suite, mais contrairement à l’époque où elle vivait parmi les hommes, et où elle n‘était qu‘une enfant, et où une tendresse infinie les unissait, ce qu’il y avait en elle de mystérieux avait fini par la gangrener en même temps que s’était entrouverte sa beauté, puis en était devenu si terrifiant que nul n’était plus revenu la voir.

 

Ce jour-là, Rose se regardait dans le grand miroir terne de sa fenêtre, essayant de comprendre face à son corps blanc et à ses cheveux trempés ce qu’elle était lorsque, encore toute essoufflée de sa baignade, elle songea à quitter Antémondie, à retourner à travers les plaines infinies dont elle s’arracherait à l’hostilité pour retrouver le chemin d’un milieu où elle ne serait plus seule, et où de nouveau on l’admirerait, on la craindrait et on la respecterait, comme à l’époque où elle n’était qu’une enfant. Elle n’avait rien de physiquement différent de ce dont elle se souvenait des humains, et l’idée qu’elle ne pût rien faire contre cet indicible qui émanait de sa personne l’attrista, car malgré ce qu’il y avait en elle de plus extraordinaire et envoûtant, Rose n’avait pas pensé éprouver un jour le besoin de revenir, aussi fortement que le désir qu’elle avait eu de disparaître. Une main sur le cœur, elle réalisa pour la première fois que ce jour-là, sa solitude lui faisait encore plus mal que les entailles qui lui ouvraient la jambe.

 

La jeune fille s’assit sur son lit qui se trouvait au milieu d’une vaste pièce déserte dans les combles grinçants de la maison, et ce fut étendue sur ses couvertures écrues que, pleine de questions après s’être rhabillée, elle caressa ses plaies avec curiosité, mais lorsque ses doigts puis sa paume effleurèrent de trop près ses sombres chairs mises à nues par les roches brunes, un gémissement de douleur glissa sur ses lèvres grimaçantes, tandis que son visage demeurait figé dans une indifférence enfantine, une expression qui était restée inscrite dans ses traits depuis qu’elle vivait à Antémondie. Son visage maladroitement sculpté dans la rondeur de ses joues fort décolorées se refléta dans la transparence de l’épais fluide alors étalé dans le creux de sa main, puis l‘image se troubla autant que le mercure, et un rayon de soleil avait ébloui Rose. Son regard d’absinthe se posa aussitôt sur la fenêtre qui ouvrait sa chambre à l’immensité de l’océan, jusqu’aux frontières rocheuses duquel elle avait nagé, et où l’éclatante lumière du ponant venait de l‘interpeller.

 

Là-bas, là où l’horizon se précipitait dans le néant depuis lequel s’élevait le scintillement des étoiles à la tombée de la nuit, là où les brumes confondaient la limite des firmaments uniquement scindés d‘un liseré du vert le plus pur, les nuages s’étaient ouverts dans un crépuscule plein de mélancolie, répandant dans le soir le luisant vert d’eau des fascinants déclins d‘Antémondie, mais ne parvenant à pénétrer les sentiments de Rose qui restait énigmatiquement aveuglée derrière la vitre la séparant à peine du tumulte des vagues sur les rochers en contrebas. Dans le sable que l’écume ramenait à l’océan, les empreintes de ses pas se confondaient encore à l’humidité du sol, mais chaque grain que soulevait la brise effaçait les traces de son sillage, et bientôt, il sembla que personne n’était jamais sorti des eaux. Sur la vitre tachetée d’embruns et couverte de la buée qui effaçait son reflet, Rose dessina du bout du doigt les formes abstraites du temps qui se dilatait encore au-delà des limites que pouvait embrasser l’expérience de la lassitude des mortels. Du mieux que son imagination était capable de restituer ce que sa mémoire savait du genre humain, les formes qu’elle avait tracées ressemblaient vaguement à celles d’un visage. Tandis qu’elle observait pensivement l’amoureuse production que son esprit avait dessiné par dessus l’image toujours plus sombre et lointaine d’une nuit sur laquelle les nuages avaient de nouveau jeté leur masse annihilante, un bruit grinça non loin derrière elle.

 

Après avoir cru à tous les grincements que les bourrasques d’une tempête pouvaient arracher aux murs de la chancelante maison, Rose se retourna péniblement et sentit en un instant la peau de tout son corps se crisper autour des grains de sel qui la parsemaient, soudainement pétrifiée dans son enveloppe minérale. Dans l’ombre qui enrobait le fond de la pièce, entre le coin abandonné de celle-ci et l’embrasure de la porte, une personne était apparue. Encore à moitié enrobée dans les ténèbres, la mystérieuse présence contemplait la jeune fille dans son halo de lumière verdâtre, et dont les couleurs étaient happées dans la direction du ciel fuyant. Lorsque Rose reposa la tête sur la terne fenêtre, il ne restait dans la pièce que son esprit embrumé face au souvenir d’une vieille photographie qui se trouvait dans une boîte en ferraille, une photographie qui n’avait jamais été regardée.

 

Cette photographie d’un nostalgique sépia avait été prise un jour d’automne éclatant de vives couleurs pleines de baume mais étrangement vacillantes, devant la grille d’un parc où les arbres avaient abandonné leur épais feuillage à la douceur d’un air qui dorait les cheveux et illuminait les prunelles. Une vertueuse main à jamais enlacée à l’autre y unissait Rose à cette personne si lointaine que les paroles, pleines de douceur et de promesses d’avenir, qu’elle en avait retenues semblaient surgir d’une maladive imagination qui aurait un jour enrobé de vie les désirs issus de ses rêves les plus désespérés. Rose y était jeune, timidement souriante, et ses yeux plongés dans ceux du photographe caché derrière son volumineux appareil noir, reflétaient le secret coruscant de ce qui se cachait en elle. Élégamment vêtue d’une longue robe noire et d’un chemisier blanc, la femme âgée qui se tenait à côté d’elle paraissait peiner à afficher sur l’austérité de son visage un sourire qu’aurait justifié la présence de la petite fille à ses côtés.

 

Dans l’embrasure de la porte, elle paraissait beaucoup plus vieille que dans les étranges teintes qui l’avaient figée pour l’éternité au côté de cette fillette dont les couleurs du sépia étaient l’essence. Ses rides s’étaient écarquillées dans la nuit qui dissimulait la crainte inspirée par le visage à la pureté astrale du fantôme, mais à mesure que l’une et l’autre se reconnaissaient, une oppressante sérénité s’installa dans la pièce, et ce fut dans les seules ténèbres qui étouffaient leur regard que la mère de Rose glissa dans son souffle :

 

« -Excusez-moi de vous déranger ce soir, Rose…

-Pourquoi êtes-vous revenue ?

-Je suis venue vous chercher pour vous demander de nous revenir. Cela a assez duré à présent.

-Je ne suis jamais partie ; c’est vous qui m’avez amenée ici. Et puis vous avez cessé de me visiter. Que s’est-il passé pour que je sois si seule ? Que suis-je pour que cela se soit passé ainsi ? Pourquoi cela devrait-il cesser ? Je commence à peine à y croire.

-Je vous en prie Rose, cessez donc et revenez-nous. Nous vous aimons.

-Non. Vous voulez juste savoir qui je suis, et vous m’éloignerez une nouvelle fois lorsque vous réaliserez que je ne vois pas les mêmes choses que vous. Laissez-moi le temps de comprendre cela.

-Mais il sera bien trop tard lorsque vous verrez que la seule vérité que vous pourrez trouver, c’est nous qui vous l’apporterons. »

 

La vieille femme s’était rapprochée de Rose, et tandis qu’elle découvrait son visage depuis longtemps oublié dans le faible halo bleuté que la lumière de la lune projetait au travers de la fenêtre, un frisson d’horreur la repoussa en arrière. Ce fut alors dans le trouble regard de sa fille qu’elle réalisa sa bêtise et son aveuglement, car dans les yeux dont la couleur s’était moirée d‘argent, de la même façon que sur la photographie sépia, elle venait d’être la première à comprendre le mystère de Rose. Elle voulut d’abord se retenir et rester auprès d’elle pour continuer de la chérir et de la prendre par la main, comme lorsqu’elle n’était qu’une enfant, mais elle avait été si frappée par la laideur et l’improbabilité de ce qu’elle avait vu dans ce regard qu’il lui était égal de revenir à la froideur et à la tristesse de ce qu’elle connaissait en deçà d’Antémondie, car pour préserver l’équilibre de tout ce en quoi elle croyait, il n’y avait que la disparition et l’oubli de cette femme portant en elle la passion, la souffrance, et les enfers, qu’elle pouvait désirer. Elle referma la porte.

 

Lorsque Rose rouvrit les yeux, elle fut éblouie par la vive lueur d’un feu rouge qui bordait le trottoir, mais lorsqu’elle eût retrouvé la vue, elle sourit timidement au photographe qui leur demandait de prendre la pose, et un instant, la puissante et brève lumière du projecteur avait pétrifié dans l’argent les feuilles d’automne qui les entouraient, le crépuscule d’une agréable couleur qui ne repoussait plus la froideur du soir, ainsi que les yeux de Rose. Sa main quitta alors celle de sa mère, et toutes deux reprirent leur marche vers ailleurs. Après que la vieille femme eût remercié le photographe, celui-ci se pencha vers Rose et lui dit sagement : « N’oublie pas que les choses les plus belles sont celles que l’on ne voit pas. »

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