Le Séjour des Muses

« Je ne sais pas ce que je suis. Je suis une substance, mais à présent, désormais que l’âme qui me portait s’est séparée de moi, elle, elle s’est éteinte pour rejoindre l’érèbe, et moi je suis…vivante. Avant j’étais la voix en lui, maintenant je comprends, je me découvre. Je crois qu’il faudrait des années pour expliquer de quelle façon je suis apparue, mais cela s’est finalement bien produit, peut-être que j’étais là depuis le début, mais sans s’en rendre compte il m’a portée en son sein, j’y ai grandi, il m’a entendu gémir, puis il m’a fait naître, et finalement j’ai côtoyé son âme dans la plus profonde de ses intimités ; j’étais sa sensibilité, sa tendresse, sa volupté.

« Tout cela n’est plus rien à présent, rien que des souvenirs qui ensevelissent mon existence balbutiante comme les reflets dans lesquels je baigne depuis que je me suis réveillée en sachant que c’était terminé. Cela ne fait pourtant que commencer, maintenant que je ne sens plus son âme palpiter dans mon cœur ; je peux respirer l’air encore chargé de tout ce que j’aimais lui susurrer, je peux voir ce ciel immensément plus grand que celui qui faisait sa tristesse, sa tristesse et ses sentiments dont j’étais la sphinx, je peux embrasser la grandeur dans l‘ombre de laquelle m‘avaient gardée ses caprices d‘humain.

« Il me manque déjà autant que je l‘aimais, mais je suis tout à fait incapable de me rappeler comment je me suis retrouvée là, alors qu’ici tout est lumière languissante, délicieux parfums et suaves étendues verdoyantes que parcourent d’évanescentes présences qui ne me sont pas étrangères. Je cligne des yeux pour la première fois, et la douce lueur de la voûte éblouissante semble glisser sur mon regard comme un voile argenté, avant de laisser couler la troublante chaleur de la vie sur mon visage encore inconnu. »

Je me trouvais dans la surface d’un lac aux eaux limpides que nul courant ne venait animer, entourée de vastes plaines boisées où l’ombre du jour dansait en s’enroulant autour des tâches lumineuses que dispersaient les reflets aquatiques, mais derrière ces bocages chargés de délicates rumeurs végétales et de fugaces rires qui s’échappaient des buissons les plus épais et les plus doux, se dressait une large falaise comme un rempart de roche gagnée par la mousse et les sapins à travers le paysage, et sur laquelle un grand château de voûtes et de coursives, élançait la pointe de ses tours au contour rendu incertain dans la lueur du soleil, monumental et solennel. Après que je me fusse levée, mes pieds s’enfoncèrent légèrement dans le souple limon, mais mon corps entouré par les eaux se tint debout avec suffisamment de vigueur pour pouvoir vaincre la force qui me retenait au milieu du lac, si bien que je pus me diriger vers la berge couverte d’une fine pellicule de sable chaud et de délicates ombres que le feuillage des arbres avait découpées dans le ciel, et lorsque je me retrouvai sur le bord de l’eau, ruisselante et collée par mes vêtements malgré le soleil qui venait m‘enrober de la chaleur que ces derniers ne pouvaient plus me procurer, désormais inutiles, j’aperçus sur l’autre rive, assise sur une souche qui gardait l’entrée du bosquet, la silhouette d’une femme qui ne semblait vêtue que d’un voile blanc et qui, bien qu’elle parût avoir déjà remarqué ma présence, restait lascivement assise avec un livre entre les mains, et une jeune nymphe dans son dos qui s’occupait de sa chevelure.

***

Je suivis le chemin longeant le lac en écoutant le crissement de mes pied nus sur le sable fin, et lorsque je fus arrivé à hauteur des deux nymphes, je pus me rendre compte de la beauté qui en émanait avec une sensualité d’autant plus distinguée que toutes deux paraissaient profondément assidues à leur occupation, la grande femme à la tunique blanche plongée dans les vers qu’elle lisait, et la jeune nymphe dont la pureté du corps chatoyait de tous les reflets que la lueur dansante du soleil venait déposer sur sa tendre peau, venant d‘arrêter de coudre la couronne d‘or qu‘elle avait été en train de fabriquer dans la chevelure.

« -Calliope, murmura-elle d’une voix très douce en rapprochant son visage de la nymphe qui se défit de sa concentration, vois qui voilà.

-Oh c’est toi, fit Calliope en se retournant vers la nouvelle venue, approche, ne crains rien.

J’observai attentivement ces deux nymphes qui ne cessaient jamais de se toucher par la main ou par l’épaule tout en me regardant fixement de leurs grands yeux dont les couleurs de la prunelle oscillait de la même façon que les reflets aquatiques, et bien que la nudité de la plus jeune et la petitesse de ses seins me troublassent, je restai face à la dénommée Calliope, dont le visage n’était pas moins étrange et ne cessait de me regarder avec un sourire que je ne parvenais à pénétrer, car elle paraissait heureuse de me rencontrer :

« Tu as fait un long voyage, Orphée a longuement chanté tes aventures, nous sommes fières de toi. Assieds-toi je t’en prie. »

Je pris place sur le rocher que me désigna Calliope de sa longue et fine main, et je me retrouvai en face des deux nymphes qui m’accordèrent toute leur attention quoique la plus petite reprit le tissage de la couronne d’or, baissant ainsi son visage dont les traits apparurent dans l’auréole d’ombre qui s’y dessina alors. Bien qu’impressionnée par ces regards d’une beauté transcendante au centre desquels je me trouvais désormais, je tentai de m’expliquer :

« -Je ne sais pas ce qui s’est passé, tout ce dont je me souviens, c’est la vie que j’ai eue au côté d’une âme à qui j’ai donné tous les mots de mon existence. Je lui ai donné tout l’enthousiasme que je connaissais lorsque j’étais enjouée, je l’ai rapprochée de la mort lorsque j’étais malheureuse, je l’ai rendue haineuse et amoureuse lorsque j’étais jalouse, mais je lui suis toujours restée fidèle.

-Tu as aussi fait sa vie grande et riche, affirma Calliope, et de tout au monde, c’est toi qu’il a le plus aimée, même s’il a parfois essayé de te montrer le contraire ou de se défaire de cette idée dans les moments où il t’en voulait le plus d’avoir pris la place de son âme, mais en réalité il a toujours été reconnaissant de ton existence, vous êtes restés vous chérir, vous secourir l’un l’autre au fil des années, alors sans que tu t’en rendes compte, il s’est mis à vieillir, à te considérer avec de plus en plus de respect et de compréhension, jusqu’à ce qu’il meure.

-Alors, hésitai-je en cherchant à désigner ma poitrine du bout de mes doigts tremblants, il m’a libérée ?
-Oui, fit Calliope avec un étrange sourire concupiscent tout en effleurant d’une caresse le visage de la nymphe qui était désormais en train de lui caresser les cheveux, tu es libre à présent. »

Avec un naturel qui me bouleversa au point où je sentis une chaleur me brûler les pommettes, la nymphe qui s’était occupée de Calliope durant toute notre conversation, lui ôta sa tunique, découvrant ainsi sa poitrine dont le volume fut étouffé par l‘intense lumière qui l‘irradiait, puis elle entreprit de répandre sur la peau de sa nuque qui se tordait mollement sous la pression de ses doigts fins et agiles, un mystérieux baume qu’elle venait d’extraire d’une petite urne en terre cuite.

« -Je suis Calliope, Muse de Rhétorique, et mère d’Orphée dont tu peux entendre les chants traverser ces bois pour le plus grand plaisir de toutes les dryades. C’est moi qui t’ai appris ce qui t’a permis de rendre meilleure la vie de cet homme dont l’âme n’attendait que ta venue.

-Est-ce que c’est grâce à toi que j’ai pu lui parler, qu’il a pu entendre ma voix et qu’il s’est rendu compte ne faire qu’un avec moi ?

-Oui, répondit Calliope en débarrassant son épaule toute ronde du dernier pan de tunique qui recouvrait son torse, mais c’est grâce à toi qu’il a vécu heureux de ton talent. »

 

J’étais en train de me laisser transporter par la beauté des deux nymphes rapprochant lentement leur corps avec une amoureuse lassitude qui décroisait leurs regards comme dans une pièce de théâtre, laissant le soleil figer mes vêtements qui avaient épousé mes formes épanouies par la chaleur, lorsque la rumeur que j‘avais entendue alors que je me trouvais en apesanteur sur la surface du lac, me revint dans des échos plus précis qui laissaient paraître une tendre tonalité masculine vibrant de la même façon que les rayons de lumière qui passaient au travers des feuillages, car c‘était du cœur de ce bocage que venait ce mystérieux chant plein de charme et de lyre, mais alors que je me levais, appelée par la curiosité que m‘inspirait cet Orphée caché au plus profond de cette nature reflétant l‘intime dans toute sa perfection et sa tendresse, le nymphe qui se trouvait assise derrière Calliope leva une main vers moi, et sa bouche rougie par quelque énigmatique sentiment me demanda de rester auprès d‘elles.

***

J’hésitai, puis je consultai Calliope du regard, mais celle-ci avait déjà le visage tourné vers le ciel qui déposait sur sa tendre peau l’ombre des légères caresses que lui donnait la nymphe, et les yeux fermés du délice que lui inspiraient les vers qu’elle avait laissés au pied de ses jambes qui se ramassaient lentement, au même rythme que sa respiration profondément apaisée, et, ne désirant nullement interrompre leur verve palpitante, je répondis par un signe de la tête, puis je me retournai vers le sentier qui menait vers l’intérieur du bois depuis lequel résonnaient toujours les chants d’Orphée. A mesure que je me rapprochais des ténèbres nappant les sous-bois remplis de mousse et d’alcôves dans lesquelles bruissait la source d’un discret ruisseau où s’abreuvait tranquillement un jeune satyre, j’entendais de plus en plus distinctement de légers rires frivoles accompagnant chacune des intonations que la lyre ne soulignait pas d’elle-même, aussi m’attendais-je, toutes les fois où le chemin hasardeux mais merveilleux que je suivais se tordait pour disparaître derrière le tronc d’un vieil arbre, à rencontrer une assemblée de jeunes femmes s’adonnant à quelque jeu fripon ou aux insouciants commentaires que leur aurait inspiré le chant qu’elles entendaient comme moi, mais le sous-bois multipliait ses directions dans l‘entrebâillement de ses feuillages et de ses obscurités, laissant planer comme seule issue possible à son labyrinthe, les échos que dispersait sa voûte végétale.

Ce fut au creux d’une petite clairière que je les trouvai ; une quinzaine de nymphes étaient assises dans l’herbe fraîche, toutes aussi rayonnantes et enjouées les unes que les autres, tournées vers un chêne sur le tronc duquel était assis un petit homme pinçant les cordes de sa lyre tout en chantant d’une voix qui était si douce que la nature entière s’accordait pour envoûter ses auditrices béatement fascinée, et pour en disperser les échos dans tous les alentours. Sous mes yeux ravis de tendresse, les nymphes dont l’esprit n’était pas happée par les amours que chantait le ravissant poète, se rapprochaient lascivement de leur voisine déjà effeuillée par l’envoûtement que suscitait la joie de cette musique, et après les quelques gracieux rires que leur féminité exaltée par la nudité entraperçue au travers des feuillages éparses derrière lesquels elles restaient cachées, elles échangèrent quelques caresses dont la douceur ne résidait pas qu’en ces mains qui glissaient du visage comblé aux seins arrondis par le désir, mais avant tout dans le sourire de félicité qu’elles se rendaient, et qui cristallisait dans leurs prunelles un reflet doré que nul autre soleil que l’amour mystérieux qu’elles partageaient, n’aurait permis d’imaginer.

Je voulus me joindre de cette assemblée au centre de laquelle présidait Orphée afin de me rapprocher de ce dernier, mais à peine avais-je foulé de quelques pas l’herbe grasse de la prairie, qu’une autre nymphe que je n’avais pas vue, car elle se trouvait en retrait de toutes les autres, timidement abritée sous l’ombre d’un arbre, se retrouva à côté de moi et sembla m’intimer par son grand regard curieux et complaisant, de ne pas m’avancer vers elles :

« -Reste je t’en prie, il n’y a que d’ici que tu pourras apprécier la musique de notre chanteur. 

-Pourquoi cela ?

-Les admiratrices d’Orphée n’ont guère de respect pour le silence avec lequel se doivent d’être écoutées ses chants. »

***

( J’explorai l’ovale de son visage qui restait tourné vers le vague, comme si ce n’était pas que le spectacle de Morphée qu’elle regardait, mais qu’elle n’osait pas non plus ramener vers moi ses grands yeux aux pupilles dilatées par la respiration qui se devinait sous les plis de sa tunique détendue, mais lorsque je vins m’asseoir à côté d’elle, sa voix reprit avec la même inspiration que celle du poète qui était alors en train de finir de déclamer :

« -Je suis Érato, la Muse de la Poésie, c’est avec ma lyre que joue Orphée, et c’est moi qui lui ai inspiré certains de ses vers.

-Je te dois sûrement beaucoup de choses alors, lui répondis-je en pensant aux longues nuits blanches qui m’avaient menée dans les plus profondes pensées de l’âme que j’avais côtoyée auparavant, nous devons beaucoup de choses aux muses qui séjournent ici.)

***

Je voulus m’asseoir à côté de cette femme dont la beauté, contrairement à celle de Calliope, m’attirait irrésistiblement, mais à l’instant où nos yeux se rencontrèrent alors que les derniers vers étaient en train d’être déclamés dans la touffeur qui nous entourait, des rires éclatèrent juste derrière nous, et à peine avais-je eu le temps de me tourner avec étonnement vers les trois nymphes qui accouraient vers nous, que ces dernières nous tendaient leurs bras en nous lançant des sourires dont la pureté était rendue impénétrable par la brillance de leur peau entièrement nue. Bien que j’eusse envie de rester paisiblement assise dans l’herbe en compagnie de cette femme qui m’avait offert sa présence, les nymphes nous soulevèrent à la force de leurs enivrantes étreintes et de leurs voix enchanteresses qui répandirent leur enjouement jusqu’à ce que nous n’eussions plus la moindre résistance à leur offrir, et toutes deux, nous nous mîmes à courir follement à travers le bocage où même le chant d’Orphée et les rires admiratifs de ses fidèles dryades disparurent derrière les paroles enthousiastes de ces jeunes femmes qui couraient, dansaient, se regardaient majestueusement, se souriaient puis riaient fébrilement, s’embrassaient, se baissaient pour ramasser les fleurs qui nimbaient les abords d’un petit ruisseau, et elles finirent dans le petit étang couvert d’ombre et dont les eaux se nourrirent de leurs beaux reflets.

Intimidée par une procession aussi inattendue, je me tins sur la petite berge en les regardant s’éclabousser tout en riant, couvrant de reflets cristallins les formes de leurs corps éblouissants, et lorsqu’à force de jouer de la sorte l’une finit par tomber dans l’eau, les deux autres se précipitèrent sur elle, mêlant leurs gracieuses courbes dans les éclatantes gerbes d’eau dont elles s’entourèrent en riant de plus en plus lascivement, jusqu’à ce que cela ne fût plus qu’un doux murmure qu’elles s’échangeaient tout en ralentissant les mouvements qui les rapprochaient, et bientôt elles furent toutes trois étendues dans l’eau qui se reposait désormais, collées l’une à l’autre par l‘épaule ou par la poitrine, et se remplissant le regard de paroles passionnées. Pendant ce temps, ma compagnonne s’était assise derrière moi, et tout en me racontant que c’était ainsi que les naïades se donnaient de l‘affection, elle avait défait ma robe que le soleil n’avait pas encore tout à fait séchée, et après qu’elle l’eût étendue sur un rocher de la berge de façon à ce qu’un rayon transperçant la voûte des arbres l’arrosât de chaleur, je me retrouvai aussi nue et aussi blanche qu’elles, et comme elle m’invitait à la suivre dans l’étang, je me levai en essayant, éhontée de ma nudité, de garder mes seins cachés derrière mes bras, mais en découvrant le ravissant sourire qui éclairait son visage alors qu’elle-même avait un long corps maladroitement sculpté que le soleil troublait à travers les reflets aquatiques qui se ridaient toujours un peu, et l‘aisance avec laquelle les jeunes nymphes étaient en train de se donner ablutions et caresses, je me ravisai timidement, rejoignant leur bain de mes pas fébriles.

A côté de moi, ma compagnonne s’était enfoncée dans l’étang jusqu’à mi-cuisses, et tandis qu’elle se baissait pour ramasser dans le creux de sa main un peu d’eau qu’elle répandit sur son bras, une des nymphes s’était approchée de moi et s’était saisie de ma chevelure dans laquelle elle immisçait désormais ses doigts aussi fins qu’un peigne, et cette sensation qui me fut d’abord désagréable, m’envoûta bientôt jusqu’au point où je me laissasse complètement faire lorsque les deux autres nymphes la rejoignirent pour s’amuser à ébouriffer ma chevelure, me masser le visage, répandre de l’eau sur mon corps. Me laissant aller à cette troublante torpeur, je n’eus bientôt plus d’yeux que pour le long dos courbé qui me faisait face avec cette ligne d’ombre qui descendait de ses omoplates jusqu’aux volutes de ses fesses, tout en prenant soin d’esquisser la douceur de ses éclisses. La nymphe qui se trouvait juste à côté de moi pour passer ses doigts charmeurs sur mon cou dont les astrales sensations élançaient les soubresauts de mon corps lorsque les lèvres d‘une autre s‘y posaient un instant, avait de longs cheveux dont la couleur m’intrigua si longuement que je me demandai bientôt combien de temps nous avions passé dans cet irréel bain ; ils étaient d’un roux que les reflets du soleil obscurcissaient vers le châtain, tout en laissant paraître quelques nuances d’un blond éthéré. Je ne réalisais pas que cette dernière couleur, c’était celle de ma propre chevelure qui s’était mêlée à la sienne tandis que nos visages s’étaient rapprochés, et comme mes yeux s’étaient clos d’eux-mêmes, je ne sus quelles étaient les mains qui parcouraient mon corps et en exploraient les rares pénombres que la lueur du jour et de ses reflets aquatiques avaient glissées entre nous cinq.

Dans ces languissantes ténèbres que je venais de recréer sous mes paupières et qui me rappelaient le temps où c’était de l’ âme de cet humain que j’étais amoureuse, je n’entendais que la palpitation de mes tempes ainsi que le glissement de quelques souffles émus lorsque ce n’était pas le vaporeux bruissement des eaux que brisaient délicatement les jambes en s’entremêlant et les bras en se cherchant, qui comblait mes sens perdus entre les instants qui se dispersait puis s’oubliaient dans la satisfaction que je ressentais, d‘exister.

***

La tête me tournait lorsque je me réveillai étendue sur le sable, la peau enrobée de la douceur de la nuit qui recouvrait les eaux, et les seins pâlis par la lueur des étoiles dont l’aura bravait les feuillages. Même si autour de moi je ressentais toujours la fugacité des présences qui animaient le bocage, il n’y avait que le chant des grillons ayant remplacé celui d’Orphée, pour donner à la nuit la paisible voix éternelle que dépeignait sa profonde pureté, car il ne se trouvait plus personne ; les eaux étaient redevenues plates et silencieuses, et les corps que les chatoiements de la lumière avait dessinés dans toute leur intensité, s’étaient évanouis dans ces langoureuses ténèbres qui me séduisirent aussitôt que je pris conscience du fait que c’était désormais bien là que j’existais. C’était désormais l’émotion d’être revenue qui m’étreignait, et la savoureuse mélancolie de cette âme à laquelle j’avait tout donné, qui me coupait le souffle. Je me demandai si là où elle se trouvait, dans les profondeurs de l’érèbe, celle-ci avait conservé un peu de la lueur que j’avais partagée avec elle pour se guider dans la nuit, sans son corps. Je sentis mon cœur se serrer ; je devais savoir quelque part au fond de moi que ça ne serait pas le cas, et cela me sembla si injuste qu’une larme perla bientôt au coin de mon œil, troublant la nuit dans l’idée que moi seule avait eu le droit à cette éternité.

Je me retournai, le sable un peu rêche crissa sous mon dos, et comme cela me fit un peu mal je ramenai les bras sur mes seins, mais bientôt je me rendis compte que c’était moins pour dissimuler ma douleur que ma pudeur. Mon autre main descendit couvrir le petit triangle, et je me relevai lentement, tremblant un peu, puis je regardai autour de moi dans l’espoir de trouver mon chemin, mais comme il ne se trouvait toujours rien, je me décidai à rejoindre le rocher sur lequel ma compagnonne avait étendu ma robe. Je longeai donc la berge de l’étang en sentant la fibreuse noirceur de la nuit glisser sur la fleur de ma peau, puis lorsque je retrouvai la tâche noire de mon vêtement, je me rendis compte qu’une silhouette se tenait juste à côté, le regard tourné vers le ciel qui s’entrouvrait dans les arbres, et ce fut dans la lueur des étoiles qui se déposait sur le sable, que je découvris une autre femme vêtue d’une longue toge dont la couleur rappelait celle du ciel diurne, mais dont le visage était éclairé par une couronne de petites étoiles qui semblaient graviter autour de son front. Cet étrange personnage dont je ne parvenais à saisir la beauté, paraissait pétrifiée dans la magnificence que devaient embrasser ses yeux couverts d’ombre mais luisant de la même façon que le firmament coruscant, et je remarquais une à une les autres nymphes qui l’accompagnaient, blotties dans les niches que leur ouvraient les troncs des arbres attenants, mais l’admiration sans limite dont s’extasiait cette femme dans le rayonnement de la galaxie qui l’enveloppait, la rendait unique.

Je relâchai mes bras, m’offrant à elle dans toute l’humilité que m’inspirait sa prestance ; mon corps purifié était le reflet de l’âme qui venait de toucher au cœur de Chaos.

« Je suis Uranie, Muse des Étoiles, je suis heureuse de te retrouver. »

 

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