Le Rose

Le Rose soulevait l’écume bouillonnante à la force de sa svelte et tranchante proue comme s’il s’était agi des simples volutes de nuages qu’aurait dispersé le vermeil d’une nuit troublée, tandis que dans l’ombre des voiles gonflées par les embruns, la dame blanche, le torse dressé en défi face aux tourbillons de vapeur plein de mystères, embrassait la volupté du navire lancé par la véhémence aérienne des éléments. Sur le pont était tombé le silence des hommes qui, dans l’immense admiration des oiseaux de mer à la hauteur desquels ils passaient enfin dans ce rêve étrange où ils avaient cessé d’exister, prenaient tout juste conscience de la direction vers laquelle les menait cet océan de brumes. Le claquement des voiles dans le vent, atténué par l’opacité de l’horizon nocturne, que les hommes amassés autour du mât d’artimon essayaient d’embrasser une dernière fois avec espoir avant qu’il ne soit trop tard pour changer de cap, cachait avec une timidité croissante le lugubre grondement qui arrivait aux marins terrifiés comme des coups de tambours dont les échos seraient restés chercher leur chemin entre les nuages, depuis que Dieu les aurait assénés sur la création du Monde encore palpitant et rougeoyant. « Quel est cet unique endroit du monde où mer et ciel se confondent sans que ni frégate ni instrument n’y fasse aucune différence, s’interrogea l’un des officiers qui se trouvait posté à la vigie sur laquelle l’épaisse ombre des voiles ne laissait aux nuages de brume que la place d’une rumeur pour s’épancher sur la nuit doucement éclairée par la fantasmagorie de quelques lanternes, pour que le Seigneur y ait oublié d’allumer son divin éclat ? » En effet, mortifié par le néant qu’affirmaient opiniâtrement chacun de ses calculs , et envers et contre ses désespérées tentatives de trouver sa route des Indes, le navigateur se voyait plongé dans un abîme qu’aucun papier et nulle encre n’étaient jamais parvenus à décrire dans les latitudes de la réalité. Le bord du monde, ils l’avaient déjà franchi, et ce n’était désormais plus qu’à la force de leur peur et de leur foi que leur navire se suspendait parmi les nuages en faisant écumer les eaux célestes que le ciel avait retenues en prévision du déluge qui s’abattrait bientôt sur la Terre où les oracles avaient ridiculement tenus à bénir le navire en partance, alors que l’équipage avait prié Dieu de les maudire. Seul sur sa vigie, les yeux exorbités par la terreur qui le gagnait à mesure que les tambours poussaient le vent dans les voiles, le navigateur venait de comprendre la seule et vraie portée de ce voyage, tandis que de l’autre côté des croisillons d‘une cabine, la frémissante lueur d’une bougie rappelait la présence du reste de l’équipage qui avait été réuni autour du capitaine, afin de décider du cap à suivre pour retrouver la route du port.

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