Le Géant de lumière

            Le petit homme tout fin, vêtu du grand manteau rouge sombre des chefs de gare, apparaissait sur le quai avec une ponctualité déconcertante, toujours à la même heure du soir que la nuit ravissait trop tôt. Sous ses pieds, la pluie avait couvert le goudron sous de multiples miroirs qui semblaient ouvrir le ciel à même le quai, comme pour happer sous le sol les voyageurs dévorés par la mélancolie. Derrière ses lunettes, son visage ridé et lassé des années passées à arpenter l’interminable quai de la gare perdue au milieu de l’obscurité incertaine de la petite ville silencieuse, survolait d’un regard apaisant mais indifférent la vague inquiétude qui émanait des voyageurs attendant l’arrivée du train ; derrière l’écran suspendu au-dessus du quai, les chiffres dorés qui en annonçaient l’heure de l’arrivée, n’intéressaient plus personne lorsque le ciel rempli de nuages encore gorgés de l’humidité de la dernière pluie, se fendait d’un grondement lâche et rauque. C’était l’avion du dimanche soir qui décollait à quelques kilomètres de là, mais à peine ses feux avaient-ils eu le temps de se fondre dans la masse des nuages, que d’autres apparaissaient au loin, sur l’horizon que soulignait la ligne des rails.

 

            On voyait alors le chef de gare soulever le pan droit de son manteau pour se saisir de son talkie, tandis qu’une voix étrange résonnait dans le hall de la gare, de l’autre côté de la voie que l’on sentait trembler lentement sous le poids d’un colosse lumineux qui approchait au travers de la nuit. Il ne se trouvait plus sur le quai qu’une poignée de voyageurs, parmi lesquels on reconnaissait les aventuriers solitaires qui venaient de se rapprocher de la bordure du quai en tenant sur leur épaule la lanière d’un sac en cuir floqué de toutes les insignes d’aéroports internationaux, ainsi que les jeunes vagabonds qui ne se séparaient pas encore de la valise que leurs parents, spécialement venus pour lui tenir compagnie jusqu’au dernier au revoir, l’encourageaient à tirer derrière lui, mais également les amoureux qui semblaient vouloir prolonger l’hésitation de cet instant où l’appel de ces feux pourfendant les ténèbres attirait l’un d’eux vers un déchirant baiser d’adieu. Encore assis sur un banc où leur étreinte réveillait l’émotion d’un murmure balayé par la brise que soulevait les vrombissantes machines du train, ces deux restèrent ensuite muets de mélancolie, enlacés l’un à l’autre sans la moindre attention pour les bagages qu’ils avaient abandonnés au pied de leur banc recouvert d’humidité.

 

            Gigantesque, rempli de lumière, grondant de toutes parts, le train venait de s’arrêter le long du quai sur lequel il ouvrit immédiatement ses grandes portes, tandis que les premiers voyageurs montaient à son bord sous l’œil vigilant mais  blasé du chef de gare qui rapprochait lentement, imperceptiblement, le talkie de son visage, dans l’attente du moment où il recevrait l’autorisation du chauffeur pour donner le départ. Une voix lointaine, inhumaine, grésilla de l’autre côté de l’enceinte, et on remarqua qu’un pli s’était formé quelque part sur son visage, une expression qui avait tout perdu de son sens, depuis le temps. A cet instant, les deux amoureux se levèrent de leur banc, mais il était encore impossible de savoir lequel des deux était celui qui partirait, car chacun souleva une valise et se dirigea vers la porte du train qui semblait désormais pouvoir se refermer à tout moment. Jusqu’au dernier moment, ils s’embrassèrent et s’étreignirent, puis, comme dans la spontanéité d’un lacérant élan vers l’avenir, l’homme souleva les deux valises et disparut dans la lumière qui éblouissait l’intérieur du train. Quelques secondes plus tard, le chef de gare donna un coup de sifflet dans le vide, puis les portes se refermèrent, et le train repartit lourdement, cependant si rapidement dans l’émotion de ceux qui restèrent sur le quai pour veiller son départ, qu’il ne se trouva bientôt plus rien d’autre que la désolation vaguement éclairée et les flaques pleines de mélancolie dans les alentours de la gare.

 

            Un à un, attendant le moment définitif et irrémédiable où les lumières rouges qui se suspendaient à la proue du train auraient disparu de l’autre côté de l’horizon, les derniers occupants du quai quittèrent les lieux sans la moindre parole, plus rien ne semblait désormais pouvoir se passer, et lorsqu’à son tour l’amoureuse s’en fut allée, il ne resta plus sur la langue de béton que le petit homme tout fin, vêtu du manteau rouge sombre des chefs de gare. Seul, il resta un peu dans les courants d’air qui parcouraient l’obscure immensité de la ville déserte, comme à son habitude des dimanches soirs, et après avoir ôté ses lunettes pendants quelques instants, il se passa un doigt sous les cils, de façon à essuyer la larme qui s’y était cristallisée. A la démarche abandonnée et nostalgique avec laquelle il rejoignait à son tour l’escalier descendant vers le passage souterrain, on devinait que les années n’avaient jamais érodé l’émotion de ces départs. 

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