Le Château de Newyard

 

Cela faisait une dizaine, une vingtaine d’années, un siècle, que le déroulement de cette soirée avait été prophétisé par les vents de la baie qui étaient venus annoncer au Roi, le plus grand mystique qu’eût compté la dynastie dans ses galeries, la venue de l’ambassadeur du plus riche et prestigieux des empires qui écumaient alors les océans, et dont la splendeur et la puissance étaient telles que le royaume avait depuis longtemps déjà armé ses comptoirs et dépêché des compagnies d’en garder les rivages, de sorte que ses colonies s’étendissent bientôt à tous les continents et que l’on parlât de sa dynastie comme d’une succession de rois et de reines dont le règne fut continuellement guidé par la lueur divine, car il n’était pas le moindre jour qui passât sur la planète sans qu’un seul de leurs sujets ne vît le soleil, et ceci dans le but de garantir la souveraineté des monarques sur les terres connues et les commerces des colonies. Les batailles que se livraient les puissances navales dans la dispute des mers et de ces rivages ne délivraient qu’une négligeable ampleur en comparaison de l’armada qui était désormais attendue et qui étendait son hégémonie sur toute une partie des océans et des continents dont la face était bien obscure aux grands royaumes qui conquéraient et guerroyaient pour leur commerce et leur règne ; loin de ces campagnes où résonnaient les cris des marins hurlant la gloire de leur empire et où détonnaient les coups de canons avant que les boulets n’allassent s’écraser sur la coque des vaisseaux adverses dont les mâts et les cordages ne tarderaient bientôt plus à craquer et à retomber dans l’onde qui se couvrirait alors de reflets infernaux et douloureux que seule la pluie pourrait ensuite effacer de la surface des mers, loin des ports bouillonnants où les navires de commerce, en attendant de voir arriver à quai la frégate qui les escorterait tout au long de la route, étaient attelés et remplis des précieuses épices qui avaient été dérobées au grand et puissant empire adverse par les compagnies les plus exotiques, loin des immenses capitales bruissantes où la bourgeoisie se régalait des victoires du royaume où tant de bois avait été fracassé et tant de sang versé, et où se jouaient les complots politiques, au-delà les montagnes du nord et les brumes qui se dressaient comme un voile aux abords des froides mers gardant les lointaines portes des continents de glace, aux extrémités gelées mais douces des paysages sur lesquels s’étendait le royaume, avait été construit le château de Newyard, le plus gigantesque et somptueux palais qu’eût su imaginer un monarque. C’était le Roi lui-même, dès la première année de son ascension au trône, qui en avait donné l’ordre de la construction, à l’endroit précis où d’aucuns racontaient que c’était là qu’avait autrefois existé une résidence secrète que la famille royale avait réservée à ses vacances et à ses retraites, mais l’édifice était désormais si grand, impressionnant et coûteux qu’il n’avait pas été envisageable d’en maintenir l’édification secrète ; trente ans et cinq mille hommes parmi lesquels mille perdirent la vie entre les pics des montagnes attenantes, les bois labyrinthiques et les brouillards qu’aucun phare n’aurait su éclairer sur un seul mille, avaient été nécessaires pour l’achever, si bien que lorsque les guerres avaient commencé à éclater, le Roi, décidant de demeurer à la capitale pour rester au plus proche de ses sujets et de ses généraux de façon à mener les batailles avec tout le génie militaire qu’on lui connaissait, avait fait mettre sa fille en sécurité dans ce lointain château si perdu au-delà les côtes escarpées des îles nordiques, et distant des côtes tourmentées par les batailles et les guerres de possession, qu’il n’eût pas moins fallu d’une semaine à un vaisseau de ligne ennemi pour franchir les barrières de récifs, pénétrer les brumes, puis tromper la vigilance des tours de guet qui avaient été dressées tous les cinq milles le long de la côte gardant l’arrivée par le sud. Avec le gigantisme de ses murs dont la couleur tirait sur celle de la pierre qui lui servait de fondement, avec l’architecture de ses voûtes qui en ornaient toutes les façades et soutenaient les hautes tours si pointues qu’il semblait que les brumes et les nuages s’y fendaient en deux lorsque le vent les y transportait en soufflant à travers les vallées, avec le mystérieux silence qui grondait si bien à ses abords que l’on eût dit qu’il remontait à l’époque où c’était des Saxes qu’il avait fallu s’abriter dans de pareilles forteresses, le château de Newyard ne paraissait en fait pas tout à fait édifié par la main de l’homme, mais également confectionné par le gré de la nature, car les sombres jours où les nuages se fondaient à la mer et où le soleil paraissait surgir des profondeurs abyssales des lacs décorant ses prairies de multiples reflets argentés, le palais avait tout l’air d’être une montagne de plus dans ce paysage aussi majestueux et chaotique que la guerre dont certains échos semblaient venir se perdre jusque si loin dans le monde qui ne pouvait plus rien ignorer de la tourmente des hommes. Bien que sa fille fût ainsi éloignée de tous les champs de bataille, des routes maritimes dont les vaisseaux se disputaient la domination, et des montagnes que toutes les puissances cherchaient à déborder pour envahir les territoires voisins, le Roi avait continué à craindre que l’on vînt la lui enlever, car elle n’était pas seulement la fille qu’il chérissait et à laquelle il ne cessait jamais d’écrire ses recommandations de souverain qu’un coursier tout spécialement missionné et formé dans le plus grand secret du royaume, lui amenait au moyen d’un pur-sang dont une expédition dans les mystérieuses contrées d’Orient avait ramené un petit troupeau qui surpassait tous les autres chevaux en dextérité, puissance et endurance ; il se trouvait que par la faute de l’historique longévité de la dynastie qui s’était usée puis détériorée sur les écueils des décennies, elle était également la dernière héritière de la couronne et suscitait autant de convoitises stratégiques qui auraient pu voir naître des alliances entre les royaumes belliqueux de la planète, que de sombres desseins n’aspirant qu’à la chute du royaume afin d’engloutir ses colonies, ses sujets et ses villes dans le chaos le plus total, car il n’aurait alors pas été difficile pour quelque malfaiteur jalousant les richesses et la puissance pluriséculaires, de capturer la princesse ou de la tuer lors d’une attaque pour faire tomber le trône et profiter d’une régence catastrophée pour porter le coup de grâce à ses armées décapitées. C’était de son propre père que le Roi lui-même tenait la légendaire histoire du jour où le souverain s’était promené entre les montagnes qui voyaient désormais se dresser l’ombre du château de Newyard, et où le vent ridant la surface des lacs et ébouriffant la robe des immenses sapins était venu lui porter la rumeur d’un lointain empire dont seuls les marchands les plus aventureux et les baroudeurs hors-la-loi et hors des frontières pouvaient faire quelque conte, un immense empire qui s’étendait sur une sorte de continent dont les côtes n’avaient jamais été aperçues que par de téméraires explorateurs au service d’une autre couronne, ou bien un immense archipel si éloigné au cœur des océans qu‘il n‘existait aucune route passant à sa proximité, mais dont les ports étaient immensément riches et ne cessaient jamais de fonctionner, commerçaient avec les empires d’Orient, et mettaient toutes les semaines un navire différent à flot dont chacun écumerait ensuite les mers en battant un pavillon que toutes les armadas éviteraient en croyant reconnaître là l’enseigne de quelque puissance qui n‘était pas en guerre, voire la flamme du diable lui-même. Lorsque c’était le Roi lui-même qui racontait l’histoire de feu son père, il disait que ce dernier était rentré un soir de sa promenade avec l’idée miraculeuse et prophétique qui lui avait été inspirée par l’exaltante et prude poésie des lieux qu’il avait traversés dans la montagne, qu’il viendrait un jour où les monarques du lointain et énigmatique empire des océans viendrait demander la main de sa fille de façon à unir la puissance de leurs royaumes et étendre leur hégémonie aux deux faces du monde qu’ils sillonnaient, mais lorsque venait le tour des rumeurs de colporter l’histoire de cette attente, la légende voulait que le monarque eût rencontré une sirène qui, assise sur un rocher où elle se serait essayée depuis des siècles à la musique qui donnait au vent ce timbre si solitaire et désespéré lorsqu’il parcourait les étendues des terres gelées du nord, lui aurait révélé être venue là depuis la naissance de l’empire méconnu et aurait ainsi attendu la venue du Roi pour lui annoncer les intentions de la lignée de ses empereurs, d’unir leur descendance dans le but de former un pouvoir unique qui aurait consacré l’unité de leurs civilisations ; après que le Roi eût accepté la proposition, la sirène s’en serait retournée vers l’empire d’où elle avait été envoyée comme messagère depuis les interminables siècles durant lesquels elle avait hanté les abords des terres nordiques, puis quoi qu’il en fût, ç’avait été dans la perspective de ce mariage que le château de Newyard avait été bâti, à l’endroit précis où le Roi et la sirène s’étaient rencontrés en émissaires de leurs royaumes, et là qu’avait été installé le palais de la princesse dans l’attente du jour où son prétendant traverserait les océans pour lui prendre la main et unir leur couronne pour promettre au monde une paix éternelle au fondement de laquelle se seraient trouvées deux puissances qui ne se seraient jamais rencontrées. Le mariage s’annonça comme le plus somptueux, le plus fastueux, et le plus majestueux de tous les temps, car il ne commémorerait pas que la fin des guerres qui avaient toujours déchiré les océans et éloigné les continents, mais il découvrirait également au grand jour l’existence de l’empire qui avait conquis mers et terres que l’on méconnaissait depuis le vieux monde, révélant ainsi l’absolue connaissance de la planète et de ses ressources, partageant les connaissances, les arts et les techniques que les hommes avaient confectionnés chacun de leur côté du monde, mais assurant surtout la stabilité politique et culturelle que plus aucun empereur ne s’était aventuré à imaginer depuis Alexandre ; un empire mondial était sur le point de naître et de rallier toutes les autres puissances à sa paix, et c’était au château que s’en réjouiraient tous les rois.

C’avait été le jour de ses seize ans que la Princesse avait su le jour où arriverait l’heureux évènement dont le monde entier était si hâtif et désireux que cela n’avait plus demeuré au travers des âges que sous la forme d’une ancestrale légende que l’on racontait sous la forme d’un compte de fée, la jeune dame s’était levée de son lit royal à l’heure précise où les rayons du soleil traversaient les rideaux translucides de sa grande fenêtre dont l’arche surplombait la rade alors nimbée de l‘aurore polaire, et lorsqu’elle avait écarté la précieuse étoffe la séparant du jour dans lequel baignaient les doux étés de Newyard, l’éclatante lueur sanguine de l’aube soulevant précieusement chaque branche des sapins qui gardaient l’orée des lacs encore couverts d’une ombre orangée, fit résonner dans son esprit alors bouleversé d’amour, d’impatience et d‘espoir, la promesse de l’empereur inconnu que ce serait dans un an jour pour jour, celui de leurs dix-sept ans, que viendrait son prétendant ; il semblait que c‘était l‘enthousiasme avec lequel cette décision avait été prise outre océan, puis les retentissants applaudissements qu‘avaient frappés les millions de sujets vivant là-bas et venant d‘apprendre la nouvelle, qui avaient porté les échos de cette liesse tout au travers du monde et qui se retrouvaient désormais tout animés dans le seul cœur de la princesse désormais aussi sûre que son père et certaine que le monde, que dans un an jour pour jour elle serait la première Reine d‘un empire nouveau qui aurait la planète pour territoire et le cœur de chaque homme pour règne. Aussitôt que l’on eût vent de la prodigieuse divination dans les couloirs du palais, on loua la princesse de mille recommandations dont l’énonciation était si précieuse en vue de sa vie désormais certaine de Reine que l’on n’en perdit pas la moindre seconde, on courut dans tous les couloirs et dans tous les sens tandis que des cris résonnaient à tous les étages du château et dispersaient vers l’immensité des campagnes montagneuses la rumeur agitée des dames qui s’évanouissaient de bonheur et de surprise en apprenant la nouvelle que le royaume tout entier avait attendu depuis si longtemps qu’il en avait perdu espoir ; tout redevenait subitement vivant et fécond, sortait des légendes et surgissait du passé avec une force soudaine qui se moquait du scepticisme des hommes corrompus par le matérialisme et désespérés par les guerres, tout cela grâce à l’illumination qui avait atteint la princesse dans la fleur de son âge qui l’en récompensait d’une beauté sans égal et d’une sagesse qui ferait désormais parler d’elle de par le monde entier. Après que tous les occupants du palais eurent donné leur bénédiction à la princesse qui levait désormais les yeux aux cieux en s’imaginant assise sur le trône du monde au côté de son époux qui serait le plus puissant empereur ayant jamais vécu parmi les mortels, le messager du Roi enfourcha son pur-sang et chevaucha les montagnes, brava le brouillard, franchit les prairies et rejoignit les routes qui menaient vers le sud, ne s’arrêtant jamais de galoper, puisant la force de son cheval dans l’imminence avec laquelle le sort du monde était en train de se jouer, si bien qu’au bout de plusieurs centaines de kilomètres ce n’était plus un cheval que les villageois pouvaient voir passer lorsque le messager arrivait à l’entrée d’un bourg, mais un nuage de poussière jetant des éclairs et surmonté d’une silhouette galopant dans le vent qui tremblait sous le terrible tonnerre des sabots retournant le sol avec la véhémence dont seules étaient capables les hâtes qui avaient l’avenir pour objet ; plus d’un furent les anciens qui interrompirent leur contemplation en voyant passer le destrier du sort que certains d’entre eux connaissaient pourtant, car ils savaient à le voir se lancer corps et âme à travers le royaume, que c’était une nouvelle de la plus grande importance qui se préparait à la cour, et en effet lorsque le messager arriva aux portes de la capitale et que les guetteurs du palais royal virent le panache de poussière annoncer l’entrée du pur-sang, on baissa immédiatement les ponts-levis et on fit venir le Roi en grande hâte pour accueillir le messager ruisselant de sueur et d’émotion, car ce serait à lui qu’allait revenir le suprême privilège de dire l’accomplissement de la prophétie. Le Roi apprit que son royaume était désormais sur le point de ne plus faire qu’un avec le légendaire empire pacifique qui contrôlait le reste du monde, et dès le soir on donna en la capitale un immense banquet qui inaugurait le commencement d’une nouvelle aire pour tous les sujets qui vinrent se joindre à l’ivresse de la fête éternisant la nuit aux milliers d’étoiles, présage certain de la longue et prolifique vie que mènerait la princesse, celle-là même qui demeurait encore au palais de Newyard, et que le Roi rejoignit incessamment par la caravane qui avait aussitôt été dépêchée par l’escorte royale. Deux semaine de route lui étaient nécessaires pour rejoindre sa fille, mais durant le voyage le monarque ne tarit jamais en imagination, audace et grandeur d’esprit pour mettre au point la réception qui aurait lieu le jour du mariage à Newyard, et qui était appelé à être le plus grand jour de tous les temps ; pour cela absolument aucun faste ne devait manquer, c’était pourquoi une année entière ne fut pas de trop à la famille royale pour esquisser les grandes idées de ce que serait la fête puis la cérémonie, convoquer des responsables et des émissaires qui étaient chargés de faire compter parmi les convives les plus grandes gens de tous les royaumes alliés et ennemis, et autant de sujets prestigieux que possible parmi les rangs d’invités et de témoins, mettre au point les préparatifs qui ne toléreraient pas la moindre négligence dans les plus menus détails, car tout cela avait d’autant plus de raison de refléter la plus grande perfection qu’absolument toutes les puissances du monde étaient invitées en vue de représenter la future unité dont le mariage serait l’incarnation du rêve ; non seulement le royaume et l’intégralité des représentants de ses colonies seraient présents, mais en plus les combats cesseraient pour plusieurs mois et les armées seraient rapatriées de façon à organiser un défilé militaire comme il ne s’en était jamais vu, et surtout pour permettre aux monarques adverses, à leurs généraux ainsi qu’aux élites de leurs flottes d’être présents en temps de paix et de réconciliation future. Tout le monde éprouvait envers cette soirée un immense espoir qui balayait depuis le souffle des plus belliqueux généraux jusqu’au soupir des roturiers désolés par la guerre. Dix mois avant le jour du mariage une activité inhabituellement intense commença à faire résonner les murs du palais de Newyard, car des centaines de personnes y avaient été dépêchées de façon à ouvrir un large chemin à travers la montagne et qui, en plus d’être aussi confortable pour les voitures de tous les pays que pour les marcheurs les plus contemplatifs, surplombait un paysage dont nul n’aurait suspecté la magnificence en des contrées si reculées ; six mois avant le mariage on vit les tours du palais se parer de guirlandes aux glorieuses couleurs du royaume et les ombres se couvrir des flammes et de drapeaux en hommage à toutes les puissances qui seraient convoquées à l’avènement du nouveau monde, tandis que les jardins, s’illuminant de toutes parts dès que la nuit tombait sur les cris d’enfants qui retentissaient jusqu’au sein des montagnes paisiblement bercées des couleurs suaves, prenaient les gracieuses formes de labyrinthes où il plaisait aux jeunes filles de la cour de se perdre ; deux mois avant le mariage la plupart des ambassadeurs et émissaires des autres puissances étaient déjà là, et les premiers vaisseaux de ligne mouillaient dans la rade au côté des frégates gardant les abords du palais. Il n’était pas peu dire que trois semaines avant le mariage les festivités avaient déjà commencé ; de nuit comme de jour le palais irradiait d’une intense lumière qui révélait la silhouette dorée des montagnes et auréolait la présence des sapins qui ne s’entouraient plus de la brume qu’au petit matin, lorsque l’ivresse des hommes retombait dans un court repos qui suffisait à la nature pour reprendre ses droits sur le silence et le frémissements de l’omniprésente forêt tandis que le murmure des vagues se brisant sur les rochers au pied du château semblait continuer à murmurer la prophétie qu‘avait entendue le père du Roi, un spectacle dont ne s’était jamais lassée la princesse qui, depuis le jour de ses seize ans, n’avait pas vécu une seule matinée, un seul lever, sans aller immédiatement se pencher à la fenêtre de sa chambre royale où elle avait pu contempler le lever de soleil sur la rade qui devait mourir sur les glaces éternelles du Nord. Le paisible spectacle de la mer n’était plus le même désormais que les bâtiments de guerre l’avait remontée et qu’ils étaient venus honorer le palais de Newyard de leur présence fantomatique, ces gigantesques monstres de chêne, de lin et de chanvre qui faisaient corps avec leurs reflets ridés, immobiles mais terrifiants, gracieux mais menaçants lorsque l‘ombre de leurs canons se devinaient à la fleur de leur voluptueuse coque à l‘extrémité de laquelle, juste au-dessus des cabines aux croisillons dorés, se suspendait un large drapeau de vent aux couleurs de la puissance dont il était venu apporter la présence ; une semaine avant le jour du mariage, les vaisseaux de ligne, frégates et tous les bâtiments de guerre que le Roi avait pu faire naviguer, se comptaient par centaines au creux de la rade, accompagnés par les navires de toutes les autres marines étrangères qui avaient pu naviguer jusque là, si bien que la surface de l‘eau ne fut bientôt plus tout à fait visible sous l‘immensité de ces coques qui s‘étaient toutes rangées en arc de cercle autour du palais dont les tours surplombaient de loin les plus hauts mâts qui paraissaient pourtant pouvoir caresser les brumes du ciel de leur centaine de mètres de haut lorsque le vent soufflait si fort que leurs cordages se mettaient à siffler de la même façon que si l’air avait été prêt à les arracher à la mer pour en faire des navires volants. Des navires volants, des aéronefs, il y en eut même quelques-uns ; ils étaient les fleurons des armées du royaume et avaient coûté des fortunes si colossales que deux ou trois palais identiques à celui de Newyard auraient pu en être bâtis plus loin encore de la capitale, mais leur construction avait bel et bien été achevée juste à temps pour le commencement des cérémonies, il s’agissait des vaisseaux les plus victorieux sur les mers de bataille, que l’on avait munis de moteurs entraînant de gigantesques hélices qui avaient la propriété de brasser l’air avec une puissance telle que la nef s’en trouvait propulsée dans les airs où elle se dirigeait au moyen de ses vastes voilures qui agissaient de la même façon que le bout des ailes d‘un oiseau de proie mais que l‘on manoeuvrait exactement comme les voiles d‘une goélette, son poids formidable étant maintenu en l’air par une batterie d’autres hélices qui soufflaient l’air dans des directions opposées afin de soulever des courants ascendants, mais surtout en se suspendant à une colossale structure de rivets de fer recouverte d’innombrables toiles de lin et remplie d’un gaz étonnant dont la principale caractéristique était d’être plus léger que l’air, si bien que les dimensions de ces vaisseaux étaient comparables à celle des nuages.

 

A proximité de la grande entrée principale du palais, sur le plateau qui surplombait la plage où venaient s’échouer les vagues que l’horizon avait élancées sur la rade, l’amphithéâtre s’était progressivement rempli de tous les invités les plus prestigieux qui avaient été conviés à la cérémonie, tandis qu’au pied des gradins, entre les murmures qui s’échappaient par les hautes fenêtres du château et le bruissement de la mer écrasée sous coque des navires contemplant la façade de Newyard, l’orchestre accordait déjà ses instruments ; les plus grandes symphonies qu’avaient dictées les arts du royaume et l’histoire du monde qui se trouvait réuni là dans sa plus grande diversité et sa respectable richesse, allaient être exécutées.

 

Nul n’aurait su dire en regardant le seul ciel si la nuit était déjà tombée ou si le crépuscule embrasait encore l’horizon ; nul n’aurait su voir en regardant les seuls cieux qui surplombaient la crête des montagnes, si le ciel obscur attendant la montée des âmes argentées comme spectatrices de l’union sacrée qui allait bientôt avoir lieu, s’était caché derrière les nuées rougeâtres, ou si c’était de ce rouge écru que s’était exceptionnellement paré le ciel dans son atmosphère d’apparat tandis que les nuages se seraient gonflés de nuit, car il semblait que ce n’étaient pas seulement tous les hommes de tout le monde connu qui avaient été invités à cette grande et fantastique fête, mais également chacun des éléments, à commencer par les célestes éthers magnifiés par le sélénite éclat doré qui donnait aux voilures des navires volants cette teinte si particulière rappelant les écrits anciens dans lesquels était consignée la sagesse oubliée de toute l’humanité, certainement les descendants communs d’avec les hôtes de l’autre monde qui étaient attendus ce soir-là.

On vit pour la première fois des vaisseaux de ligne dans la rade de Newyard, mais jamais auparavant autant de navires n’avaient été rassemblés au même endroit, et d’autant moins qu’ils étaient là de nationalités différentes, toutes rassemblées à l’occasion de ce mariage sous l‘apanage de la paix, et au lieu des canonnades et des branle-bas de combat c’était la fête que l’on entendait parmi les équipages réunis sur les ponts des navires où les lanternes éclairaient les voiles rangées de façon à ce que les cordages de chanvre vibrassent dans le vent, tandis que les officiers et les dignitaires prenaient part à la réception qui durait depuis déjà un mois dans les somptueux appartements du palais.

 

La nuit arrivait et les heures commençaient à se compter dans l’attente du moment où ce serait le jour des dix-sept ans de la princesse, et tous les invités, en premier le Roi du haut de la plus imposante des tours du château, surveillaient l’horizon où l’on espérait voir poindre la voile du navire qui aurait traversé les océans depuis l’empire inconnu, ou même les dizaines de vaisseaux de l’armada d’exception qui aurait été constituée pour escorter le prétendant vers la promise du nouveau monde, mais il était encore trop tôt et les lueurs vespérales du soleil trop éblouissantes pour satisfaire la hâte de toutes les nymphes et les satyres, les gens qui étaient venus par milliers sur les collines attenantes au palais, pour guetter l’arrivée de leur futur souverain, ce prophète légendaire auquel on prêtait déjà toutes les vertus. La princesse sourit de voir tout ce monde dans sa demeure, et bien que frustrée que ces festivités fussent moins celles de son mariage que de son anniversaire, elle ne tarda plus à se demander si ce soir-là le prince leur accorderait la grâce de revenir de son imagination.

 

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