La mort ne dure...

Le véritable moment à partir duquel on avait véritablement commencé à se croire au cœur d’un film d’épouvante, fut celui où quelqu’un, vaguement averti de la situation ou bien venant de percevoir ce glacial courant de surprise mêlée de terreur parcourir l’air en contaminant tout un chacun d’un silence écoeuré et interdit, interrompit la musique pour laisser s’installer une rumeur inquiète, laissant deviner à ceux qui se suspendaient encore dans l’ignorance de ce qui venait de se passer, que quelque chose allait mal.

 

La situation était d’autant plus épouvantable que j’en étais le responsable et que désormais, avec toute la légitimité du monde alors bien trop exalté et enivré pour nous prendre en pitié, le regard de chacun des invités était tourné vers moi et, pour ceux qui avaient encore assez de clairvoyance pour me fixer, me dévisageait d’un air hagard et interrogateur, comme si j’avais eu une plus grande idée qu’eux de ce qu’il y avait de mieux à faire. J’avais clairement envie de hurler, de battre tous ces joyeux imbéciles sur-le-champ puis de rentrer chez moi afin de prendre une douche fraîche et d’oublier cette soirée qui aurait été la plus longue de l’année, non pas à cause des festivités qui la prolongeaient dans le temps dont on aurait eu que faire durant quelques heures d’ébriété, mais bien parce que le lendemain je me serais réveillé dans une nouvelle année où je n’aurais plus à supporter le poids de cette culpabilité que je sentais peser sur moi avec toute son horreur.

 

Comme ce soir-là Mathilde avait été invitée à fêter la Saint-Sylvestre de son côté, chez ses amies que je ne connaissais pas, je m’étais bêtement surpris à penser qu’il n’aurait pas été convenable de laisser Sue, notre vieux bouledogue vieillissant et un peu gâteux, toute seule à la maison alors que la nuit était aux réjouissances, à la gaieté gratuite, et aux vœux ; je l‘avais donc fait monter dans la voiture, puis nous étions tous deux allés chez mon frère, qui habitait dans ce petit pavillon parfaitement tranquille, dans les dernières périphéries de la ville. Alerté par la proximité de la route et des bois, j’avais insisté auprès de tous les invités, et ce dès le début de la soirée et bien avant que tout le monde ne fût trop grisé pour m’entendre, pour que personne ne laissât la porte d’entrée ouverte ; même s’il faisait une chaleur étouffante dans la maison et que personne n‘aurait été contre la liberté de pouvoir prendre un bol d‘air frais à sa guise, je savais la facilité qu’avait Sue pour se soustraire à la surveillance de qui que ce fût, et disparaître opportunément. D’abord, j’avais dû quitter la table des convives à plusieurs reprises pour refermer moi-même la porte dont Sue, qui avait eu le droit de s’allonger dans le sofa de mon frère, regardait le maladroitement entrebâillement avec trop d’intérêt à mon goût, puis ensuite j’avais dû gronder une nouvelle réprimande à l’égard de tous les convives qui étaient alors déjà trop avinés pour se rendre compte de la bassesse de leur conduite, mais finalement l’irréparable s’était produit au moment où personne n’avait été là pour y faire attention ; Sue s’était sauvée.

 

Immédiatement après que j’eus remarqué l’absence de Sue en même temps que la porte laissée entrouverte, je m’étais lancé dans la nuit pour arpenter le trottoir et appeler ma chienne, mais rapidement je m’étais rendu compte qu’elle était bel et bien perdue, car je savais que dans ce genre de situation, plus les minutes s’écoulaient, plus les chances de le retrouver s’amenuisaient. La bonne nouvelle que nous retirâmes de nos vaines recherches lorsque nous revînmes chez mon frère après deux heures à quadriller le quartier, fut que nous n’avions pas trouvé son corps écrasé par une voiture, et que Sue était donc toujours en vie, quelque part ; il était en fait peu probable qu’elle eût disparu à jamais, ce qui n’était cependant pas parvenu à me retirer cette inquiétude avec laquelle j’étais longuement resté posté devant la fenêtre du salon à scruter l’obscurité au dehors, espérant voir la silhouette de Sue passer dans le halo doré de l’un des lampadaires aux couleurs des réveillons.

 

C’avait été vers trois heures du matin que s’était produit ce que nous avions cessé d’espérer ; des coups de griffe se firent entendre contre la porte d ‘entrée que l’on avait étrangement laissée fermée. De la joie, du soulagement, de l’indifférence accueillirent le retour de Sue, mais aussitôt qu’on la vit rentrer dans la maison, l’effroi, la panique, et même l’indifférence de ceux qui avaient continué à danser, se bousculèrent unanimement ; mon bouledogue avait dans la gueule, entre ses crocs écumant de bave, la carcasse d’un yorkshire désarticulé, et qui avait visiblement été traîné dans la boue avec une grande violence.

 

Nous en étions donc là, avec juste ce qu’il fallait d’alcool dans le sang pour nous laisser croire au délire, et de restants de musique dans les oreilles pour ne pas nous entendre tout à fait, pratiquement tous réunis autour de Sue qui nous regardait avec ses yeux lançant encore des éclairs de rage, et battant de la queue pour nous signifier sa fierté dans la victoire. La boule de poils et de chairs sanguinolentes qu’il tenait entre ses mâchoires ne ressemblait que de loin à un chien ; il révélait à lui seul la bestialité et la brutalité avec laquelle Sue avait dû massacrer le pauvre yorkshire, et nous nous tûmes tous pendant quelques instants, juste le temps d’imaginer le bouledogue croquant le malheureux petit chien de toutes ses forces, l’agitant en l’air, le démantibulant comme une vulgaire poupée de chiffon, l’étranglant, le déchiquetant, le traînant dans la boue sans lui laisser le temps de gémir, puis le ramenant jusqu‘à nous en mâchouillant tendrement ses fébriles muscles atrophiés par l‘injuste bataille qui les avait à peine opposés. Sue avait quatorze ans, jamais je ne l’avais connue comme cela, et désormais je craignais même qu’elle ne fût revenue que dans le but de nous faire subir le même sort que son infortuné congénère.

 

« -Attendez, s’exclama soudainement mon frère, je reconnais ce chien, c’est Framboise, le yorkshire de Monsieur Truffot, mon voisin !

-Mon pauvre, j’espère qu’il n’y était pas trop attaché.

-J’espère aussi que ton chien avait une bonne assurance.

-Je n’y suis pour rien enfin, Sue n’a jamais été comme cela. Je me demande bien ce qui a pu lui passer par la tête, ce n’est pas comme cela que nous l’avons élevée.

-Tu vas être obligé de la faire piquer.

-Personne ne va piquer qui que ce soit ! C’est un accident, c’est tout ! Et puis Mathilde va m’en vouloir à mort si je fais ça !

-Un accident avec toute cette terre, ce n’est pas trop crédible.

-Bon sang, mais comment est-ce que je vais expliquer ça à Monsieur Truffot…

-Ne t’en fait pas, s’il faut je viendrai avec Sue, et nous lui raconterons ce qui s’est passé en lui faisant des excuses tous les trois.

-Je ne vois pas pourquoi est-ce qu’il s’excuserait, tu as un chien dangereux, c’est tout.

-Ce qui est d’autant plus moche c’est que son yorkshire ne méritait pas une mort comme cela.

-Attendez, intervint alors un cousin, nous ne sommes pas obligés de dire la vérité à ton voisin. Son chien avait l’air assez vieux, il a pu mourir de sa belle mort aussi.

-Où est-ce que tu veux en venir ?

-Eh bien, on peut lui refaire une beauté, le remettre à dormir dans sa niche, et tout à l’heure en se levant, Monsieur Truffot sera inondé d’une douce et joyeuse tristesse en découvrant que son pauvre petit chien ne le suivra pas dans cette nouvelle année.

-Ce n’est pas très honnête, protestai-je en caressant froidement la tête de Sue qui venait de déposer à mes pieds le cadavre encore fumant de Framboise.

-Attend mon vieux, raisonna alors mon frère en s’appuyant sur mon épaule, qu’y a-t-il de plus moche entre un petit mensonge qui sauvera Sue et l’idée que s’en fait Mathilde, et offrir au chien d’un vieillard sénile, la mort qu’il a toujours méritée ? »

 

Vu comme cela, on n’hésita pas davantage, et dans la demi-heure qui suivit, tous les convives qui étaient encore assez éveillés pour se tenir droit et faire quelque chose de leurs mains promenèrent Framboise d’un bout à l’autre de la maison ; on lui remboîta ses pattes, on lui enleva ses croûtes de terre, on la lava, on l’essuya, on l’astiqua, on la savonna, on la baigna, on lui nettoya les griffes, les oreilles, les yeux, la truffe, si bien qu’une fois terminée son ultime ablution elle était plus propre et plus vive, mais un peu plus froide cependant, qu’elle avait l’air d’avoir jamais été durant son vivant, mais surtout je me sentais infiniment soulagé de ne plus porter le poids de sa mort et de la bêtise de Sue sur ma conscience. Le jour était sur le point de se lever lorsque je remontai dans la voiture avec mon bouledogue souriant de la palpitante nuit qu’il avait passée, tandis que mon frère et mon cousin s’étaient mis en marche pour le jardin de Monsieur Truffot, où ils allaient replacer le petit corps de Framboise sous la niche où elle reposerait réellement. La scène était si émouvante qu’il paraissait impossible que la réalité fût autre que celle que nous avions montée de toute pièce ; chacun de nous était désormais intimement convaincu que Framboise avait véritablement cessé de vivre dans cette douce nuit d‘allégresse et d’insouciance, et que même Sue s‘associait à la pénible épreuve que s‘apprêtait à traverser Monsieur Truffot. Avant de retourner à la maison où je retrouverai Mathilde comme si rien ne s’était passé, et avant d’enterrer ce secret qui scellerait ma complicité avec mon adorable chienne, je serrai celle-ci dans mes bras, finalement fier d’elle et de ce que nous avions fait pour l’honneur d’un vieillard et son petit chien.

 

Le 2 janvier, nous apprenions dans la rubrique nécrologique que Monsieur Truffot avait été foudroyé d’une attaque cardiaque ; mon frère ne tarderait pas à m‘apprendre quelle avait été la surprise de son voisin lorsque celui-ci avait trop subitement découvert au matin du jour de l’an, que Framboise, aussi étincelante que si elle était descendue du paradis canin, s‘était réveillée durant la nuit du réveillon pour aller se coucher dans sa niche, alors qu‘elle avait été enterrée dans le jardin, la veille, par les soins de son propre maître.

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