La Guerre aura bien lieu

Deidamea descendit lentement les marches de pierre qui surélevaient la place qu’elle avait traversée de la même façon qu’un fantôme revenant sur ses pensées, interrompant chacun de ses pas par une angoissante et mélancolique interrogation qui ne parvenait à élucider le mystère des brumes d’où s’élevait le frémissement de la mer, et du vent s’immisçant entre les cordages raidis par la fraîcheur de la nuit. Elle posa le pied sur le ponton qu’elle crut sentir trembler sous ses pas, mais aussitôt qu’elle se tint debout sur l’entrée du quai, la vague qui l’avait soulevée pendant quelques instants, repartit mourir contre la coque d’une sombre nef qui se trouvait amarrée à proximité. Elle leva alors son regard obscur vers l’horizon cousu de brouillard, et au travers de cet incertain et impénétrable voile, il lui sembla apercevoir la silhouette des vaisseaux anglais, gigantesques, menaçants et terribles, approchant dangereusement le grondement de leurs canons. Ce n’était pourtant jamais qu’une rafale de vent qui était venue froisser la crête des vagues dans la nuit traversée par les échos d’un tonnerre passé, et si lointaine que la lueur dorée émanant des lampes sur les plus grands navires ne l’atteignait même pas, mais sa terreur était toujours aussi grande. Lorsqu’elle releva les yeux et que son regard dépassa le rebord de son tricorne, Deidamea vit les mâts de la flotte royale s’ériger dans les vapeurs bleutées de l’océan ; amarrés à ce quai, les navires paraissaient de paisibles et indestructibles titans, éternels dans leurs coques trapues et leurs centaines de bouts qui découpaient sèchement la nuit ainsi que les fibres de brouillard essayant de gommer leur gracieuse silhouette, et pourtant elle savait qu’une fois déployées les grandes voiles et parés à faire feu, ces bateaux ne glisseraient plus que sur la peur et le courage de ces hommes, face aux monstres que l’Angleterre ferait bientôt surgir du paysage.

 

 

Deidamea sentit vibrer des pas sur les planches qui la séparaient de la surface des eaux noires, puis lorsqu’elle se retourna vers la silhouette qui venait d’apparaître au pied de la longue et robuste forme du Southern Empress, son cœur se mit à battre si fort que la brume commença à se fendre autour d’elle. Elle eut vivement peur que ce ne fût pas celui qu‘elle attendait, et qu’on la découvrît dans cet endroit lugubre, mais lorsque l’homme s’approcha d’elle, Deidamea reconnut Agammhs, enfin. Il passa au travers du brouillard, mais la blancheur laiteuse de ce dernier semblait s’être imprégnée sur son visage, pétrifié de la même façon que si la bataille s’était déjà donnée. Deidamea se le jura pourtant ; jamais Agammhs n’avait eu l’air aussi grand. Après qu’il se fut arrêté au seuil des volutes qui retenaient encore ses formes dans la pénombre, Deidamea porta la main à sa poitrine pour contenir les coups que lui assénaient son cœur, puis d’un long regard elle observa les quais où elle craignait encore de voir quelqu’un apparaître entre les proues qui jetaient leur ombre dans les brumes. En silence, elle rejoignit Agammhs, et bien que son regard ne quitta jamais le bord du ponton d’où s’élevait le clapotement des vagues frappant les pilotis, chacun de ses pas la rapprochait d’un soulagement immense dont elle n’avait pas osé imaginer retrouver l’espoir. Lorsqu’ils se retrouvèrent l’un en face de l’autre et que seuls de fins nuages les séparaient de leur transparence, Agammhs lui posa la main sur l’épaule, et bien que cela faisait désormais plus d’une semaine qu’elle n’avait plus entendu sa voix, il sembla à Deidamea que celle-ci ne l’avait jamais quittée, et assurément, son timbre l’apaisait toujours au plus haut point. Avec un petit cri de surprise qui fut étouffé dans le murmure des navires qui se soulevaient sur l’eau comme de grandes bêtes noires cherchant leur souffle rauque, Deidamea le laissa se baisser légèrement pour lui prendre la main et la baiser avec toute la lenteur qu’il s’ingéniait à appliquer à ce cérémonial.

 

« -Si votre Grâce veut bien me suivre, ne perdons pas de temps.

-Oui je vous suis, ne me laissez pas redouter le moment où l’on nous verra.

-Vous tremblez ?

-Oui Monsieur je tremble, mais je ne sais si c’est de peur d’être découverte ici, ou d’impatience à l’idée que cette campagne soit terminée.

-Il aurait dans ce cas bien mieux valu pour vous ne pas venir, nous aurions convenu d’un prochain rendez-vous.

-Comment supporter l’attente d’un autre rendez-vous alors que je demeurerai dans l’angoisse d’attendre votre incertain retour, guettant l’horizon à longueur de nuit en m’imaginant que le moindre coup de tonnerre sera en réalité le coup de canon qui vous aura coûté la vie ?!

-N’ayez crainte ; le Southern Empress est le fleuron de notre flotte, et aucun navire anglais ne peut le prendre. »

 

Deidamea, qui se sentait toujours protégée dans la chaleur de Agammhs par la main que celui-ci avait maintenue sur son épaule, leva alors les yeux vers le Southern Empress ; le vaisseau était le plus large de tout l’arsenal, et ses mats si hauts qu’ils transperçaient la brume ayant investi la ville depuis le début de la saison, de telle sorte qu’il s’agissait du seul navire que l’on eût pu voir depuis tous les appartements qui surplombaient le port. Quelque rumeur émanait de ses impénétrables entrailles, trahissant la présence de matelots en train de mettre en place les lampes d’artillerie, ou de préparer les canons dont la gueule se terrait de l’autre côté des écoutilles, si bien que Deidamea hésita pendant un instant à rester sur le quai au lieu de suivre Agammhs qui avait déjà commencé à marcher vers la passerelle menant au pont.

 

Celui-ci la rassura de nouveau ; ils ne devaient se rendre qu’à la cabine, et quand bien même un matelot l’aurait vue, cela n’aurait pas été la plus grave des choses qui auraient pu être dénoncées sur un bateau à quai, d‘autant plus qu‘elle était une inconnue pour tous ceux qui n‘avaient que la mer comme univers. Les pas grinçant sur les planches du ponton, tous deux se rendirent sur la passerelle à la rambarde de laquelle se cramponna Deidamea pour avancer, terrifiée par les soubresauts de l’eau qui gémissait en contrebas. Le pont du navire était le plus vaste qu’elle avait jamais visité, mais il était entièrement désert, et tout lui paraissait si terne et figé dans les reflets dorés des quelques lampes qui ornaient le château arrière, qu’il lui sembla que le navire avait renoncé à se livrer à la guerre. Dans cette troublante lueur qui lui fit oublier la nuit, Deidamea releva le visage vers Agammhs qui l’examinait alors avec un regard lourd de signification, et si intense qu’il portait probablement de multiples sentiments qui se perdaient en contradiction. De ceux-ci Deidamea en distingua au moins deux ; d’une part la noirceur de ses yeux n’était pas que le fait de l’obscurité, mais également celui de l’exaltation qu’il ressentait en étant si proche d’elle, et d’autre part ce n’était pas par le brouillard que sa peau avait été délavée, mais par la peur évidente mais nouvelle qu’il avait de mourir. Avec ses cheveux grisonnants qu’il dissimulait sous son tricorne, et les rides soulignant son regard qui ne semblait plus habitué à reconnaître le danger, Agammhs était vieux, et même si cela n’avait plus d’importance pour lui de perdre la vie au cours d’une bataille ou au clair de lune, il demeurait en lui une part de terreur mystique face à l’inconnue l’attendant de plus en plus fermement à mesure que le temps l’enfonçait dans cette vieillesse qui lui avait ôté l’élégance regrettée de son visage.

 

En le voyant de la sorte, Deidamea redécouvrit subitement le souvenir qu’elle avait de lui dans son enfance ; un jeune homme fougueux et aventureux qui n’avait jamais cessé de parler de pays exotiques et de paysages bien au-delà des mers qu’abritait le continent, et qui avait toujours eu pour elle une attention démesurée. Or dans le silence et le calme de la mer qui les berçait l’un à côté de l’autre, tous deux crurent avoir ce souvenir-là en même temps, comme s’ils avaient décidé au dernier jour avant l’ultime guerre, de terminer la boucle qu’avait tracé leur mémoire bien des années auparavant, aussi l’idée qu’il pût mourir bientôt n’attrista nullement Deidamea qui avait cessé d’imaginer la bataille qui se tiendrait de l’autre côté de l’horizon. Elle se tenait désormais face aux larges fenêtres à croisillons qui ouvraient la proue sur la mer couverte de reflets, et après qu’il eut soigneusement refermé la porte de sa cabine, Agammhs rejoignit le coffre qui se trouvait sous sa couche, de l’autre côté de la pièce, tandis que Deidamea examinait le bureau qui s’appuyait contre la paroi ; il s’y trouvait de nombreuses cartes ainsi que des instruments de navigation dont il lui avait un jour appris à se servir. Alors qu’elle commençait à écarter une règle en bois qui masquait la position d’un méridien sur la grande carte, Agammhs réapparut dans son dos et se pencha à son tour sur la carte en apportant le compas qu’il avait été chercher dans son coffre, et pendant qu’il effectuait de nouvelles mesures sur les coordonnées qui représentaient la position de la flotte anglaise, Deidamea explora la cabine d’un regard égaré, soudainement incertaine des raisons de sa présence, et se sentant piquée de panique à chaque fois qu’un grincement résonnait quelque part dans les parois de la coque. Son impatience s’était transformée en une admiration méditative d’Agammhs, comme s’il avait été le grand-père auquel elle aurait pu rendre visite avant le trépas, mais son désir de connaître le déroulement de la campagne était encore d’autant plus vif que désormais, les cartes se trouvaient là, à sa portée.

« -Les Anglais ont pris possession de cette île, fit bientôt Agammhs en posant son doigt sur la position d’une coordonnée, à vingt miles au large de la mer de Scamandre.

-Combien sont-ils ?

-Étant donnés les dégâts qu’ils ont subis lors de la dernière bataille, et en fonction des renforts qu’ils ont reçus selon nos informateurs, ils ont une trentaine de navires.

-C’est plus que notre flotte.

-C’est pourquoi l’amiral est actuellement en train d’élaborer un plan d’attaque qu’il nous révélera dans quelques heures, si nous sommes assez rapides, nous pensons les prendre par le revers droit…

-Épargnez-moi les discours, Agammhs, coupa sèchement Deidamea en ôtant son tricorne qu’elle posa sur le plan du bureau où se déversèrent les effluves de son parfum. »

 

Agammhs la toisa de la tête au pied, et bien qu’il se trouvait désormais sur son visage livide de vieillard tout le mépris et le dégoût que lui inspirait la défiance de cette jeune femme, il restait grandement impressionné par la carrure de celle-ci ; avec son fin visage taillé dans l’ambre cristalline dont ses yeux étaient le cœur, ses boucles roussies qui se détachaient une à une du sommet de sa chevelure qu’elle avait ramassée sous son couvre-chef, et son épaisse robe de sombres velours blancs et bleus qui se mariait à l’ocre rouge de son manteau laissant paraître le décolleté où brillait le pendentif de sa rencontre avec le héros dont elle attendait des nouvelles avec une indissimulable anxiété, elle avait l’air d’un garçon. Ce fut finalement Agammhs qui baissa la tête et effaça son visage d’un geste de la lèvre, et dans cette confrontation de laquelle il se désistait, Deidamea vit la première bataille qu’il abandonnait, probablement lassé d‘émotion par les regards de son équipage qui, à son instar des temps jadis, n’avait jamais cessé de prendre le sifflement des boulets sifflant entre les cordages, pour l‘appel à la victoire, et à la vie.

 

« -Il a été constitué prisonnier par l’ennemi pendant la bataille. Il se trouvait sur le Ménélas lorsqu’ils l’ont abordé puis coulé.

-Prisonnier ?! C’est impossible, il faut le ramener !

-Vaincre leur armada est une chose Deidamea, mais prendre leur position en est une autre. Sauver l’équipage du Ménélas, et Achilles, ne fera pas partie des objectifs prioritaires de la mission définie par l’amiral.

-Je refuse d’entendre cela, protesta Deidamea accablée, je ne suis pas venue ici pour écouter cela ! Si personne ne le fait, moi j’irai aider Achilles ; tous, à commencer par l’Histoire, et sans même y compter par mon amour, l’attendent maintenant ! Nous avons besoin d’un héros ! »

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