L'Heure du Vélo

Après le repas, Rose s’était levée de sa chaise en se dirigeant vers l‘évier, mais elle s’était aussitôt accoudée au rebord de la fenêtre depuis laquelle elle pouvait voir la large cour qui s’étendait au pied de l’immeuble, alors que son regard se perdait dans les reflets de son visage se couvrant lentement de buée sur le carreau qui lui inspirait déjà la fraîcheur du soir, si bien qu’elle passa de longues minutes dans cette position, dédaignant l’assiette qu’elle avait abandonnée sur le rebord du lavabo, au profit des pensées amoureusement hagardes qu’elle nourrissait désormais en observant le monde en contrebas, inondé de la lumière écrue où résonnaient parfois de brèves exclamations de joie ou bien quelque rumeur propre à la quiétude vespérale qui tombait sur ces quartiers lorsqu’il ne se trouvait plus beaucoup de monde dans les brumes de la rue. Quelques obscures pensées la réjouissaient jusqu’au point où elle fit apparaître sur ses lèvres un sourire qui, en oscillant de la sorte entre hâte et nostalgie, aurait pu laisser songer qu’elle était triste, si elle ne s’était pas trouvée seule dans cet appartement qu’elle vivait tous les soirs, et qu‘il n‘y eût en conséquence personne pour la découvrir avec cette singulière expression. Voyant l’heure s’avancer, Rose se ressaisit afin de s’appliquer à nettoyer son assiette ainsi que les quelques couverts qu’elle avait là, puis lorsqu’elle se fut essuyé les mains et qu’elle eut soigneusement refermé les placards de sa petite salle à manger, elle retourna dans sa salle de vie où son cœur se mit à battre d’autant plus fort que là, pour se repérer dans le temps, elle ne disposait plus que du réveil sur sa table de nuit, et non plus de la fenêtre où elle aurait pu surveiller les déplacements qui avaient lieu au pied de l’immeuble ; l’arrivée qu’elle attendait désormais était importante, bien plus importante que toutes les cérémonies et la traditionnelle épreuve de patience que cela impliquait, car c’était en réalité deux fois par semaine qu’elle se trouvait dans cet état-là ; si joyeusement excitée et précocement insouciante qu‘elle aurait espéré ne pas être aussi seule dans l‘expression de ces sentiments qui la bouleversaient à l‘approche de la soirée.

 

La grande fille s’ingénia à refaire son lit une deuxième, puis une troisième fois, s’y reprenant avec toujours plus de soucis du détail, comme si ç’avait été de son propre cœur qu’elle avait été en train d’ôter ces rides qui rendaient disgracieuse la surface de sa couche, et d’autant plus saillantes que lorsqu’elle allumait la lampe de son chevet, la lumière lançait vers le fond de la pièce de chatoyants rayons qui étiraient l’ombre de la moindre imperfection, dessinant ainsi de larges failles de nuit dans lesquelles il lui fallait s’appliquer à ne pas tomber pour demeurer dans le coin du jour. Bien qu’elle eût autrefois enduit l’abat-jour de sa lampe d’un vernis qui avait doucement tamisé cette lumière, Rose la trouvait toujours un peu trop vive pour cet endroit où son intimité résonnait comme le creux de sa poitrine appelant toujours davantage de langueur, aussi elle avait depuis longtemps déjà entrepris de laisser une fine ouverture entre les persiennes de sa chambre une fois venue la fin du jour, cherchant à chaque fois le réglage qui apporterait à son antre les suaves teintes qu’elle désirait, tout en permettant d’apercevoir les lourdes silhouettes de la ville de l’autre côté des vitres. Dans le même temps qu’elle faisait tourner la tige qui commandait ces rideaux métalliques, Rose repensait avec émotion à toutes les autres et innumérables fois où elle avait mécaniquement répété ce geste, ne différant alors de ce qu’elle pensait d’ores et déjà comme son authentique rituel, que par le moment où elle ressentit enfin la tendre et simple satisfaction d’avoir trouvé le meilleur éclairage pour sa salle de vie dont elle prenait alors soin d’une façon qui n’était jamais la même ; ou bien elle disposait sur un coin de son large bureau un bouquet garni des fleurs qu’elle avait été se procurer en rentrant chez elle, ou bien elle laissait ses affaires dans un désordre apparent mais en réalité orchestré dans le but d’exalter le naturel émanant de cette pièce, ou bien encore elle inversait la disposition des tableaux qui en ornaient les murs, alternant ainsi les sveltes courbes de cette sensuelle femme, avec les lignes austères de cette bicyclette au rigide cadre métallique. De toutes les façons le résultat était toujours parvenu à la ravir, et l’atmosphère qu’elle parvenait alors à fabriquer de toute pièce autour des thèmes que lui intimait sa romanesque inspiration, résonnait ainsi des évasives rumeurs que son imagination et son affective hâte lui faisaient entendre de l’autre côté de la fenêtre.

 

Ce soir-là, Rose, une fois qu’elle fut passée par tous les recoins de sa chambre afin d’en chasser le plus petit amas de poussière au moyen d’une maigre balayette, se pencha vers un tiroir de son bureau à l’intérieur duquel elle vit tous ses documents entassés comme dans une sorte de précipitation apeurée, mais elle s’en détourna rapidement, craignant trop de ne plus être capable de maîtriser les anxieuses pensées qui lui seraient venues à l’esprit si elle s’y était attardée, et préférant sortir le bâton d’encens qu’elle venait de trouver. Elle resta quelques instants avec celui-ci dans ses mains fébriles, cherchant du regard l’endroit où elle pourrait le déposer, jusqu’à ce qu’elle décidât que le rebord même de la fenêtre au travers de laquelle la rumeur de la nuit attenante n’était désormais plus que quelques chuchotements passant discrètement dans la rue en contrebas, serait l‘endroit idéal pour accueillir les voluptueuses effluves que commença à répandre la légère fumée une fois qu’elle eut gratté une allumette dont elle rapprocha la timide flamme tremblante, du bout noir et ferme du bâtonnet. En quelques instants, l’encens avait déjà enrobé la chambre toute entière de son fascinant charme, et Rose, littéralement envoûtée par la profondeur de ce parfum qui semblait descendre jusqu’à la plus profonde cavité de son cœur enchanté, sentit ainsi son œuvre si bien achevée, que ce n’était plus qu’à elle qu’il appartenait de la rendre parfaite en s’y accommodant.

 

Elle tira donc la porte de l’armoire qui occupait tout le mur du fond de la pièce, et en voyant devant elle toutes les robes qu’elle possédait, elle essaya de se figurer laquelle de celles-ci siérait le mieux, non pas à elle-même, mais à l’atmosphère que venait d’enfanter son être. En dépit de l’heure qui l’unissait désormais au paroxysme de son impatience, et ne parvenant à se décider entre une robe aux couleurs de la soirée dont la souple étoffe lui entourait le cou et effaçait ses formes dans la douceur, et une autre robe entièrement noire qui dévoilait ses épaules ainsi que ses jambes mais dont elle savait l’étroitesse et la maigreur du tissu, Rose se retourna vers le tableau qu’elle avait accroché au-dessus de son lit, et dans lequel se trouvait l‘étrange photographie d‘un homme enfourchant une bicyclette malgré sa jambe qui portait la large égratignure de la chute qu‘il venait probablement de faire, et ce fut ainsi qu’elle décida solennellement de se vêtir de cette autre longue robe, dont la couleur était la même que celle du cadre de ce vélo. Face à la glace de son armoire, Rose se para aussi élégamment que possible, attachant ses cheveux clairs, puis entourant son cou d’un long collier au pendentif argenté, et lorsqu‘elle eut fini de souligner d’un trait de noir ses yeux d‘aquarelle, elle s‘observa si bien dans le miroir qu‘elle sentit palpiter un grand vide à l‘intérieur de son corps à chaque fois que son cœur délivrait une pulsation, car elle était fin prête à combler ce vide qui l‘avait hantée depuis le début de la soirée, et son univers tout entier rayonnait de cette extraordinaire beauté dont elle était le point d’orgue, et qu‘elle se complaisait à réinventer, à reconstruire, à chaque fois avec plus d‘amour, plus d‘espoir.

 

Lorsqu’elle revint dans la salle à manger et qu’elle s’abandonna à nouveau au rebord de la fenêtre de façon à consacrer à la contemplative attente ces derniers instants dont la durée ne dépendrait plus de sa volonté, Rose n’espérait plus que ce moment tant attendu, lequel arriva d’autant plus rapidement que toute sa fascination avait déjà été fortement éprouvée par la magie qu’elle sentait palpiter tout autour d‘elle ; le moment où elle vit apparaître au coin de la rue, dans la lumière hâve du lampadaire, la fine silhouette de la bicyclette sur laquelle se trouvait celui qu’elle attendait. Une joie impatiente sur les lèvres, et qui ne laissait plus de place dans son esprit que pour le seul visage dont elle ne supportait plus les quelques secondes qui l’en tenaient tellement éloignée, Rose se réjouit si fortement qu’elle se releva et s’éloigna de quelques pas de la fenêtre, de façon à ne pas risquer de trop clairement apercevoir le jeune homme avant qu’il n’en fût réellement temps, et en s’appuyant contre le mur du couloir, une main fiévreuse sur la poitrine, elle s’imagina de quelle façon il devait désormais être en train de ranger son vélo au pied de l’arbre qui gardait l’entrée de l’immeuble, et comme il montait ensuite les marches de l’escalier pour la rejoindre bientôt dans l’écho des pas qu’elle croyait alors entendre distinctement dans le tumulte qui lui emplissait les sens.

 

Enfin le décisif coup de sonnette retentit si proche d’elle qu’elle oublia d’en sursauter, se précipitant aussitôt vers la porte qu’elle entrouvrit juste après avoir aspiré la dernière bouffée d’air qui ne serait pas investie de la présence espérée, juste assez pour qu’elle pût reconnaître dans la pénombre régnant de l’autre côté, le visage du nouveau venu qui lui apportait une heure d‘allégresse, et des fleurs. Contenant la joie enfantine qu’elle voulut lui communiquer ce soir-là, Rose lui ouvrit la porte en grand et l’accueillit dans l’air encensé qui les ensorcelait désormais, et aussitôt qu’elle reçut les fleurs, elle se rendit dans sa chambre aux allures de sanctuaire, pour les disposer dans le verre qui se trouvait sur le coin de son bureau, puis, retrouvant derrière elle l‘intense présence de son hôte, elle se retourna vers lui et l‘étreignit d‘autant plus fort qu‘aucun ne prononça mot. Comme à son habitude, il était venu entièrement vêtu de noir, exposant le plus petit peu possible de sa peau blanche, mais l‘air gêné dont il ne parvenait à se défaire ne l‘empêcha nullement de trouver les paroles qui, susurrées à l‘attention tout aiguisée de Rose, faisaient de sa proximité et de sa conversation les plus intenses moments que celle-ci eût pu savourer.

 

 

Bientôt, tous deux s’assirent l’un à côté de l’autre sur le lit dont les plis de la couverture se couvrirent d’ombre autour des volutes qu’ils y déposèrent, et leurs voix les enivrèrent alors plus encore que le troublant parfum et que la mélancolique lumière dont s’était parée Rose. Celle-ci parla longuement de tout ce qu’elle voyait et qui la passionnait, elle dévoilait son âme dans toute l’amoureuse impudeur que lui autorisaient ces instants dont l’illusoire rareté n’avait d’égal que la grandeur, tandis que son hôte révélait timidement les secrets qui lui étreignaient le cœur, et répondait avec une tendresse inquiète à toutes les interrogations que lui adressaient les murmures de Rose. Il remarqua le tableau qu’elle avait suspendu au-dessus de la tête de son lit, et lorsqu’il remarqua que la couleur de sa robe était la même que celle du vélo dans le cadre, il lui fit remarquer que ce dernier était tout à fait à son goût, puis lorsqu’elle lui annonça que c’était à son attention qu’elle l’avait mis là, lui en fut si flatté et intimidé qu’il ne put articuler le moindre remerciement, baissant simplement les yeux pour qu’elle ne remarquât pas la rougeur de son visage à cet instant.

 

Vint enfin le moment où tous deux se contemplèrent dans le même silence que celui qui existait dans l’étreinte de leurs salutations, et tandis que l’esprit de Rose se laissait happer dans la béance de l’encens dont les fantasmagories ne pouvaient l’emmener au-delà de la réalité dans laquelle le bâtonnet, à force de lentement se désagréger dans la fumée, arrivait au terme de sa consommation, et annonçait ainsi la fin de cet instant si précieux qui était la cause d’une incommensurable tristesse, le jeune homme regardait pensivement ses fleurs qui attendaient sur le coin du bureau le matin où l’image de Rose apparaîtrait sur les grains cristallins de leur rosée. Pendant quelques secondes, leur main se rencontrèrent, mais l’intensité qui se trouvait alors dans son toucher était telle, qu’elle redoutait trop de ne savoir exprimer ce dont elle ressentait le désir ; elle s‘éloigna, moins parce qu‘il était déjà l‘heure de le congédier, qu‘à cause de l‘égratignure dont elle avait maladivement peur.

 

Rose se demandait parfois s’il était possible que dans sa bravoure, son hôte n’eût pas compris tout ce à quoi elle était en train de penser lorsqu’elle le reconduisait vers la sortie après avoir quitté la chambre à coucher, car invariablement, et de nouveau ce soir-là, il chercha son portefeuille dans sa poche, et tandis qu’elle lui tenait la porte ouverte sur la pénombre des escaliers en feignant de ne pas savoir où il voulait en venir, lui prenait quelques billets, avant de les lui tendre :

 

« -Tiens, il faut bien que je te le donne.

-S’il te plait Julius, je ne veux pas.

-J’insiste, c’est pour toi, tu le mérites en quelque sorte.

-Mais tu sais, il n’y a pas vraiment de raison…

-Oui je sais, mais je suis une raison, et notre bonheur est amplement suffisant. »

 

L’hôte força Rose à accepter l’argent, et tandis qu’il disparaissait dans la cage d’escalier avec la porte qui se refermait derrière lui, l’odeur de l’encens disparaissait, et la lumière vacillait dans les ténèbres. Les idées troubles et les larmes lointaines, Rose rejoignit sa salle de bain et défit scrupuleusement le noir de ses yeux, puis lorsqu’elle revint à la fenêtre de sa cuisine où elle dissimula les billets entre deux serviettes pliées à l’intérieur d’un tiroir, elle regarda la bicyclette s’en aller avant de s’évanouir dans la noirceur de la rue, tandis que les phares d’une voiture venant d’arriver, éventraient la lueur des réverbères et se rapprochaient suffisamment du pied de l’immeuble pour légèrement l’éblouir. Quelques instants plus tard, son cœur se resserra violemment en découvrant la massive silhouette d’un grand homme s’extraire lourdement de la voiture, avant de traîner la forme trapue de son large imperméable de couleur pluie vers le seuil de l’immeuble dont il franchirait bientôt la porte.

 

Avant que vînt le moment où elle croirait entendre les pas se rapprocher d’elle dans la cage d’escalier, Rose chercha une dernière fois le reflet de son visage brouillé derrière la légère buée qui recouvrait la fenêtre, afin de s’assurer qu’il n’y avait plus de noir sous son regard ; elle avait cru comprendre que cet homme-là préférait les yeux rougis.

 

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