L'Amie d'un Monde

Quelque chose au fond de mon regard commençait à me démanger, et à mesure qu’au dehors je voyais le ciel s’obscurcir, je réalisais que j’étais lentement en train de m’ensommeiller. Désormais, l’obscurité gagnait petit à petit le grand salon que je n’éclairais jamais qu‘à de rares occasions dont ce soir-là ne faisait pas partie, et il n’y avait plus que la tasse de thé fumant encore entre mes mains pour me maintenir éveillée, tandis que mes yeux de plus en plus incertains oscillaient entre les verres en cristal qui ornaient la longue table où venait de se tenir le dîner, et les larges fenêtres laissant apercevoir l’horizon enténébré de son manteau de pluie. Cela faisait en réalité fort longtemps que le soleil s’était couché, mais j’avais toujours gardé l’habitude de rester veiller la tombée de la nuit dans la consolante chaleur du thé, en attendant que vienne l’heure d’aller au lit. Parfois, lorsque les nuages laissaient passer plus de lumière que certains autres soirs, je remarquais le silence qui m’entourait, malgré la présence de la haute horloge à pendule qui se tapissait dans un recoin du salon, malgré les trois autres couverts qui accompagnaient toujours mon dîner à table, mais jamais cette solitude n‘avait le temps de m‘attrister, car les reflets que je trouvais alors dans les verres en cristal et le creux des grandes assiettes en porcelaine en face de moi, me rappelaient, puis m’assuraient, la présence de ma famille.

 

Devant moi, mon mari, qui s’en était allé le premier, s’était quelque peu estompé, mais c’était moins parce que je ne pouvais plus m’en rappeler aussi précisément qu’à l’époque où notre domestique n’avait pas encore pris en charge la destruction de toutes les photographies sur lesquelles il était jamais apparu, que parce qu’il avait lui-même pris la décision de partir et qu’en conséquence son souvenir n’en était que plus énigmatique et ambigu. A ma gauche, la domestique nous regardait toujours, mon mari et moi, attendant craintivement le moment où elle pourrait à son tour se mettre à manger, et relevant de temps en temps une timide attention dans la direction de mon fils, Delrio, qui se tenait assis en face d’elle.

 

En me rendant visite, plus d’un aurait eu l’impression d’avoir affaire à une personne faible et vivant dans le souvenir d’un passé qu’elle n’aurait pas eu les moyens de préserver dans une réalité dont elle avait éternellement renié le deuil, mais bien que ce ne fût pas entièrement faux, ce que je trouvais avant tout dans ce mode de vie, c’était la chaleur humaine que n’aurait pas su me prodiguer le thé, ainsi qu’un murmure rassurant que ne pouvait me susurrer l’horloge dont, un jour, j’avais fini par interrompre le défilé des aiguilles. Et puis d‘autre part, je m’étais rendue quelques autres fois sur la tombe de mon mari en compagnie de notre fils et de la domestique, et si cela les avait attristés de façon certaine, à moi ça n’avait fait qu’amplifier ma phobie des cimetières, si bien que nous nous étions tous trois réunis autour du tacite accord de faire comme s’il était toujours là. Ce n’était pas une névrose collective ou une énième feinte au tant redouté spectre de la Mort, mais le pilier d’un rêve que nous quémandions désespérément au sort. La première personne à en avoir eu besoin avait été la domestique, dont le salaire était rapidement devenu impossible à assurer, et c‘était dans ces circonstances qu‘elle s‘en était allée, à son tour. Durant toutes ces soirées que je passais à les faire revivre dans ma mémoire et dans l’atmosphère de ces lieux d’un temps regretté, il était toujours un sentiment qui grandissait implacablement en moi mais que je n’aurais jamais osé exprimer en leur présence : l’angoisse, et le désespoir qui avait demeuré en moi. Je me consolais du fait que c’était ce que ressentait tout un chacun en voyant la nuit tomber sur sa solitude alors qu’il restait toujours un peu de chaleur en son sein, quelle qu‘en fût la source, mais de plus en plus fort, je me demandais si eux aussi ils ressentaient cela pour moi.

Je crus que la sonnerie retentit quelque part dans les couloirs de la vaste maison. Bien que je vivais très loin des derniers quartiers de la ville, dans cette propriété dont avait hérité mon mari avant de s’y établir en abandonnant son travail ainsi que la vie citadine à laquelle il s’était attaché, il n’était pas inhabituel de recevoir la visite de quelqu’un ; le laitier, quelque livreur égaré dans ces contrées reculées au cœur de la campagne, ou bien la plus proche voisine que j’avais et qui assumait occasionnellement le rôle de média d’informations ou des actualités de la ville, étaient autant de rares mais régulières compagnies qui me permettaient parfois de prendre congé des membres de la famille que je gardais secrète. J’éloignai mes mains de la tasse de thé, puis je sondai la pénombre qui avait englouti le salon, me rendant compte qu’il était en fait bien tard pour recevoir la visite de la voisine, à moins qu’il fût question de quelque chose relevant de la plus haute importance, voire d’une urgence que j’aurais été la seule à pouvoir résoudre. Je reculai alors ma chaise, et tandis qu’un deuxième coup de sonnette retentissait depuis le vestibule, je quittais le salon, inquiète de savoir ce qui pouvait bien être en train de me réclamer qui n’eût appartenu à ma famille, celle-là même dont le reflet du regard dans les grands verres en cristal ne me retint pas davantage.

 

J’allumai la lumière dans le vestibule où le haut portemanteau, qui ne s’était jamais séparé de la veste que mon mari avait oubliée derrière lui la dernière fois qu’il était sorti, se dressait à côté de la porte d’entrée derrière laquelle je pouvais presque sentir la présence du visiteur ; j‘en voyais même l‘ombre des pieds dans l‘embrasure qui séparait la porte du sol. Je me lissai nerveusement les cheveux et puis, craignant que le tremblement que je sentais déjà dans mes jambes ne contaminât ma voix dans le temps où j’aurais davantage réfléchi à la nouvelle qui m’attendrait une fois que j’aurais ouvert la porte, je dérobai l‘entrée de ma maison à l‘une des plus hautes silhouettes que j‘avais jamais vues. Cette personne qui faisait juste la taille de ma porte, semblait tout droit sortie du vaste et obscur paysage embrumé dont était en train de s’emparer la nuit derrière lui, comme une toile sur laquelle la pluie aurait fait suinter quelques nuances de gris, et il s‘écoula une seconde durant laquelle la surprise me pétrifia si bien que je ne sus lequel de nous deux avait demeuré le plus longtemps dans ce tableau délavé avant de s‘en dépêtrer puis que l‘on se retrouvât là.

 

J’étais d’autant plus médusée et même effrayée par cette vision, qu’elle ne correspondait en aucun point à la voisine que je m’étais attendue à découvrir, et je restai muette durant un moment qui me parut démesurément long, ne sachant de quelle façon m’adresser à un inconnu, me résolvant finalement à voir que le visage de ce personnage était masqué par l’ombre du rebord d’un chapeau feutré, et que les formes de son corps étaient chiffonnées dans les plis d’une large gabardine ; il s’agissait d’un homme. Ce lugubre individu ne fit qu’attiser ma peur lorsque ses yeux vinrent se poser sur mon visage, et que les courants d’air dévalant les lointaines collines bruineuses franchirent le seuil de mon corps, mais sa voix grave et caverneuse éveilla en moi une mystérieuse nostalgie lorsqu’il me demanda si j‘étais bien la personne qu‘il cherchait. Je ne répondis que par un lourd hochement de tête, puis en lui ouvrant la porte en plus grand, je l’invitai à rentrer.

 

Le géant fit alors ses premiers pas dans le vestibule, et tandis que je refermai la porte, il se décoiffa tout naturellement pour poser son chapeau sur le portemanteau ; scandalisée, mais réduite à contenir le bouillonnement des sentiments offensés qui me liaient au souvenir de mon mari, je le vis souiller la vénérable veste avec l’humidité qu’il avait ramenée de l’extérieur. J’avais envie de crier de douleur ; jamais je ne m’étais sentie vaciller ainsi dans les gons que m’avait offerts la vie, et depuis les quelques secondes qu’il était entré chez moi, cet homme me paraissait de plus en plus étrange, et malvenu. L’idée de la voisine qui serait venue solliciter mon aide était alors extrêmement lointaine, oubliée même, et les membres de ma famille semblaient tous se tenir contre le cadre de la porte du salon, avec un regard interrogateur pour cet étranger qui pénétrait chez nous pour humer paisiblement l’air du vestibule. J’observai avec minutie ses cheveux cendrés ainsi que son visage taillé à même un marbre dont les ombres s‘évanouissaient dans la lumière de ma maison, révélant l‘ampleur de son front légèrement ridé puis ses petits yeux bruns, mais malgré le léger sourire se dessinant sur ses lèvres qui paraissaient avoir oublié la joie depuis un nombre d’années d’autant moins estimable qu’il me fut impossible de deviner l’âge qu’il pouvait avoir dans ses colossales dimensions, il ne m’inspirait pas la moindre confiance, aussi je décidai de faire preuve du moins d’hospitalité possible envers ce personnage dont la présence ne pourrait que perturber ma famille.

 

Il ne me laissa cependant pas le temps de penser davantage, car sa voix me rejoignit de nouveau, et comme lui il paraissait m’avoir reconnue alors qu’en ce qui me concernait il n’avait fait que s’enfoncer dans l’anonymat, il plongea son épaisse main dans l’une des poches de sa gabardine pour en ressortir une feuille de papier qu’il me tendit en disant quelque chose que je ne compris pas, tant ma panique me précipita subitement dans la photographie qui s’y trouvait imprimée, et au fond de laquelle mon cœur cessa douloureusement de battre ; c’était un portrait de mon mari que j’étais certaine de n’avoir jamais vu, le visage fermé et le sourire absent, dans le décor d’un couloir sans fin. Je dévisageai violemment le géant, et bien qu‘à cet instant ses traits parurent me jaillir à la mémoire comme au travers de l‘éternité, c‘était comme si le reflet de ses prunelles m‘était aussi familier que si je ne m‘en étais jamais séparé pendant plus de quelques minutes ; cette personne était Delrio, mon fils.

 

J’avais pourtant l’impression que cela était impossible, car mon fils était en vérité toujours derrière le reflet de son verre en cristal, en train de m’attendre dans le salon, aussi je continuai pendant quelques instants à traiter cette personne comme un étranger, bien que lui-même m’avait reconnue de façon certaine, et qu’il semblait désormais se refuser à me prendre dans ses bras de crainte que je le grondasse de ne réapparaître qu’au terme de ces longues années durant lesquelles il s’était laissé remplacer par un souvenir sur qui il venait reprendre ses droits. Tandis qu’il me disait être heureux de revenir à la maison au hasard de ses voyages qui l’avaient mené sur ces terres reculées, et qu’il avait mille choses à me raconter, je le conduisis dans le salon où tout était resté si parfaitement inchangé depuis le jour de son départ, qu’il retrouva spontanément sa place en face de la domestique, en scrutant avec le même émerveillement adolescent la nuit qui était désormais tombée sur les reflets. Je me rendis vers un meuble trapu qui se trouvait à proximité de l’horloge à pendule que je remis en marche pour l‘occasion, moins dans le but de voir la poussière se dégager des aiguilles, que pour en inviter le bruissement à se joindre à nous, et je sortis d’un tiroir une bougie que je pris avec moi afin d’en faire jaillir la flamme orangée après l’avoir posée au milieu de la table, dans l’angle droit qui nous séparait, lui et moi. En effet, lorsque je le regardais dans cette lueur fantomatique qui dessinait également l’ombre des deux autres membres fort intrigués de la famille dans les ténèbres, il me semblait que Delrio était ce jeune adulte dont je chérissais le souvenir, mais comme cela faisait longtemps que je n‘avais pas entretenu la compagnie d‘une personne que j‘affectionnais, je ne sus de quelle façon lui donner la parole. Par conséquent il la prit, mais il me sembla terriblement que ce qu’il disait n’avait rien à voir avec ce que je me serais attendu à recevoir de la part de quelqu’un revenant du passé ; il parla si bien de sa vie, de son travail et de ses affaires à la ville, que je crus qu’il était en réalité un fantôme venu me porter l’âme préoccupée de mon mari. Je l’interrompis :

 

« Que fais-tu ici ? »

 

Il se tut, et dans la damnation qui alourdissait alors les traits clairs-obscurs de son visage, il ressembla si parfaitement à son père que je craignis de le voir en train d’en subir le sort, mais tout s’éclaira subitement lorsque dans le chevrotement de sa voix toujours aussi grave mais cette fois solennelle et émue, je reconnus le timbre ancien qu’aucun des reflets de cristal qui nous entouraient en grande cérémonie, n’avait jamais pu me renvoyer depuis le passé dont ils avaient été témoins ; il me disait qu’il était venu me voir, car il avait une histoire à me confier, que jamais personne n‘aurait su écouter.

 

Je respirais par le frémissement de la flamme qui nous séparait, je pensais au travers du lointain écho des aiguilles de l’horloge à pendule, je vivais dans les tâches d‘eau qui se formaient sur les fenêtres, mais lui je le voyais parler dans le noir sans que le temps n’altérât son image ; Delrio n’avait jamais quitté cette place où avait demeuré son essence, et désormais qu‘il parlait devant moi, c‘était comme s‘il rattrapait ce temps perdu, et que son esprit venait se rapproprier son empreinte dans la lumière tamisée. Je me concentrai si fort pour l’écouter, que bientôt je sentis de nouveau palpiter autour de moi les présences de mon mari et de la domestique qui le regardait avec amour, mais c’était avec cette dernière que dans son histoire, Delrio était sorti loin de toutes les attentions, une nuit enneigée durant laquelle la brillance de la lune avait transpercé les nuages pour illuminer les sols parcourus par les reflets argentés des arbres d’hiver. A côté de lui, la domestique avait revêtu sa plus grande robe noire, et son capuchon dont l’ourlet lui masquait les yeux, tourbillonnait dans le vent parcellé de tâches blanches qui soulevaient les branchages et écartaient les ténèbres pour leur ouvrir le chemin. Lorsqu’ils arrivèrent à un mur qui se dressait au milieu de la campagne, avec ses briques disloquées que le gel avait rendues dangereusement glissantes, Delrio se retourna une dernière fois vers la grande maison dont, au loin, la massive silhouette s’arrachait à l’ombre des collines, puis il s’en imprégna des effluves de pressentiments et de parfums refroidis par l’obscurité et l’égarement. Il longea le mur, suivi de près par la domestique qui surveillait les environs de son œil craintif, à la recherche du chêne qui avait poussé là depuis des décennies, et dont les branches se voûtaient par-dessus les plus hautes briques du mur, couvertes d‘un amoncellement de neige.

 

Une fois qu’ils eurent trouvé le grand arbre, Delrio en escalada l’épais tronc dont l’écorce couverte de glace craque à peine sous ses pieds, puis lorsqu’il fut monté sur la branche et qu’il trouva appui sur le sommet du mur, il se pencha en contrebas et tendit son bras dans la direction de la domestique qui était restée dans le tapis frémissant de blancheur, l’anxiété lentement engourdie par le vent pétrifiant. Elle lui prit la main et escalada ainsi la paroi glissante dont l’autre côté révéla les profondeurs insoupçonnées de la campagne, soigneusement dissimulées sous le manteau de neige d’où s’élevait une lourde brume occultant les troubles lumières de la ville sur l’orée de l’horizon. Devant eux les chemins qui parcouraient l’immensité des champs de beauté hivernale, quadrillaient ce paysage désolé au cœur duquel se détachaient les formes géométriques d’un muret encadrant une enceinte minérale, encore plus triste que les arbres dont la nudité avait été jetée en pâture à la froideur de la nature ; c’était au milieu de ces terres de jachère que se trouvait le cimetière où tous deux se rendaient dans le plus grand secret. Lorsqu’il se regardèrent l’un et l’autre, en quête de la certitude pour laquelle ils étaient en train de faire cela, ils virent et le besoin de rendre hommage à la personne qui gisait quelque part entre ces murets, dans une solitude plus grande et plus froide encore que ce qu’il avait redouté du temps où il était encore vivant, et l’envie urgente mais nécessaire de fuir le monde, ou de le rejoindre, en échappant à la maison, mais aucun des deux n’aurait su dire en cet instant si ceci ou cela avait relevé de son propre désir, ou si c’était le reflet de ce qu’il avait trouvé dans le regard de l’autre. Ce fut ainsi qu’ils se rendirent mutuellement au fait qu’ils ne se comprenaient pas, et lorsqu’ils franchirent la grille du cimetière, ils se trouvaient alors autant endeuillés par la visite du défunt que par l’effondrement prochain de l’univers dans lequel ils s’étaient connus.

 

Les yeux baissés vers le sol qui grinçait sous leurs pas, le regard assombri par l’ombre du capuchon, tous deux trouvèrent le chemin de la sépulture déjà parcourue par de nombreuses fissures et ornée de fleurs dont la couleur avait été emportée par la neige, ainsi que d’une photographie imprimée dans le marbre, et sur laquelle le visage du père souriait avec une grande vacuité. Une grande croix de granit enlacée dans les ténèbres portait son nom, et en arrivant au pied de celle-ci, la domestique garda les yeux humblement baissés, et ses mains se joignirent dans une prière qu’elle récita à la manière d’un fantôme implorant de revenir dans son astral, tandis que Delrio commençait à se sentir désespérément seul, ne connaissant ni invocation ni souvenir joyeux ayant pu rappeler à sa mémoire quelque souvenir de cette personne, si bien qu’il eut l’impression que cette dernière avait en fait définitivement disparu, ou bien qu’elle avait été retenue prisonnière quelque part entre son départ et les cieux auxquels elle avait aspiré, mais qu’en tout cas ni ce monument ni la domestique ne pouvaient quelque chose pour son salut.

 

Il s’était alors arrêté de neiger, et dans le ciel se répandait la lueur cristalline de la lune pleine ainsi que de quelques étoiles. Soudain, une présence s’éleva depuis le recoin d’une sépulture voisine, et comme il était le seul à ne pas être plongé dans la méditation de murmures qui ne trouveraient plus le moindre écho dans l’univers, Delrio se retourna vers l’apparition qui venait de se manifester sous la forme d’une grande et fine jeune dame, à l’éblouissante chevelure blonde ondulant sur les plis de la longue toge qui pendait le long de son corps, et dont la blancheur la mêlait au tapis de neige qu’elle foulait si légèrement qu’elle semblait ne pas laisser d’empreinte dans son sillage parfumé de sable. Delrio crut être en train de rêver, mais le profond regard bleuté et obscur le traversa de part en part, le laissant face au reste de sa vie passée comme sur le seuil d’une révélation où toutes les vérités du monde amoureux et restreint qu’il avait connu, et dans lequel la mort du père aurait été condamnée à rester inexpliquée, frappée du sceau de la fatalité, n’étaient plus que les mensonges et les inventions dont il avait jusqu’alors fait sa vie.

 

Bien que la présence de cette inconnue était en elle-même si improbable que la domestique poussa un petit cri d’effroi en la découvrant si près d’eux et silencieuse, Delrio ne fit attention qu’aux plaques de marbre qu’elle portait sous son bras tandis qu’elle les regardait avec le même oblique que si un voile de neige avait troublé leur image à tous les trois. La domestique essuya précipitamment la neige qui avait commencé à tâcher les pans de sa robe, puis elle affûta son regard en direction de l‘inconnue envers laquelle elle semblait déborder d‘une téméraire défiance, mais sa peur se retourna contre elle-même et elle ne parvint à formuler autre chose qu’une question, pour lui demander ce qu’elle faisait avec les plaques de marbre portant les photographies de toutes les âmes du cimetière. Cela, répondit alors la dame des neiges d’une voix désenchantée, était dans le but d’aider à partir ceux qui attendaient là que les souvenirs les abandonnassent ; elle défaisait les images de leur existence, car c‘était ainsi que la mort devenait une éternité nouvelle. Perplexe, méfiante puis charmée par ces paroles qui tombaient dans l’esprit de Delrio comme des flocons de neige, ce fut la domestique elle-même qui profana la pierre tombale du père pour en ôter la plaquette de marbre aux couleurs de la photographie qu’elle remit à l’énigmatique inconnue, dont le regard n‘avait jamais quitté le visage du fils endeuillé.

 

La dame des neiges s’entretint longuement avec les deux jeunes personnes, leur expliquant que la seule façon de conjurer le sort dont était prisonnier le père, était de détruire toutes les représentations sur lesquelles il se trouvait, et bien que cela affligea grandement la domestique, celle-ci se résolut à promettre de le faire une fois qu’elle serait de retour à la maison, tandis que Delrio, quant à lui, prévoyait de rendre son père ainsi que son œuvre à la Mort, et de faire de l’enchantement qui s’était emparé de lui en rencontrant cet oracle, la première sensation d’une existence nouvelle. Le visage angélique lui sourit, puis alors qu’il se remit lentement à neiger, tous quatre firent leurs adieux, la domestique repartant au travers de la campagne, dans la direction de la maison que l’aurore allait bientôt caresser, l’oracle des neiges retournant sillonner les allées du cimetière avec le père au cœur de la cohorte qu’elle portait sous le bras, et Delrio cherchant son chemin vers l’horizon illuminé du rayonnement de la ville.

 

Il émanait de la ville une chaleur qui diluait la blancheur du sol dans l’asphalte, mais n‘empêchait pas les petites tâches laiteuse de pleuvoir au travers des brumes d‘hiver. Repensant successivement à la maison qu’il avait quittée et à la domestique qui allait lui manquer en amie, Delrio suivit l’avenue où la foule grouillait entre le pandémonium des véhicules, mais le souvenir de cette mystérieuse dame glissant dans le cimetière à la poursuite des images, continua si bien de le hanter qu’il marcha longuement sans savoir où cela le menait, totalement aliéné au sein de ses propres pensées balbutiantes à la façon d’un nouveau-né sur lequel personne ne se serait jamais penché. La grandeur de la ville et la densité des gens qui l’entouraient, parmi lesquels il crut à de multiples reprises reconnaître la figure de son père au détour d‘une hallucination, l’étourdirent bientôt, et le dédale mouvant des trottoirs le mena bientôt à une impasse déserte et silencieuse ; un banc perdu entre deux arbres, en face d’une barre d’immeubles depuis laquelle la campagne alentour était certainement visible. La ville était un endroit étrange qu’il n’avait visité qu’à de rares occasions par le passé, mais qui, en remontant bien des années en arrière, était un souvenir désagréable dans lequel il se retrouvait désormais si brutalement immergé, qu’il comprenait à la fois le choix malheureux de son père d’avoir quitté cet environnement, et la protection que lui avait prodiguée la maison durant tout ce temps. En se découvrant si impuissant et désarmé face à l’univers, il craignit rapidement de regretter le choix de son départ, mais en restant méditer sur le banc où il avait trouvé refuge et chaleur, les heures passèrent si vite que l’obscurité nocturne revint bientôt et dissipa les doutes, révélant de la lumière de l’autre côté d’un rideau qui se trouvait à un balcon de l’immeuble. Une silhouette ne tarda pas à y apparaître, et se pencha par-dessus la rambarde, ne craignant ni le froid ni les regards les moins attentifs qui se posaient sur elle ; mais celui émerveillé de Delrio passa autant de temps éveillé que cette personne énigmatique resta appuyée sur la nuit, face aux étoiles.

 

En réalité, il s’endormit bien avant le matin, et lorsqu’il se réveilla dans la faible lumière du jour, le balcon était redevenu si sombre et désert qu‘il décida de repartir pour ne pas s‘infliger cette vision qui le remplissait de dégoût et d‘amertume. Découragé, il reprit ses errances au travers de la ville qui ne lui adresserait jamais que l‘intarissable rumeur de la foule, et tout ce qu’il n’avait pas quitté plus tard que deux jours auparavant, lui paraissait déjà être le lointain souvenir d’une autre vie inaccessible. Le soir, il ne revint pas sur le banc, mais ses pensées se dirigèrent vers cette mystérieuse silhouette qui lui était apparu, et dont il aurait voulu savoir plus, tandis que comme par un enchantement qui substitua sa volonté à sa nature, le temps passa plus rapidement que ce qu’il aurait cru, le faisant devenir un être différent qui n’avait bientôt plus rien à voir avec celui d’une autre époque qu‘il avait vécue ; tous les jours, Delrio grandissait, devenant quelqu’un d’aussi important pour la société dont il s’était entouré, que pour sa propre personne qu’il auréolait de superbe et d’indifférence ; quelques années passèrent durant lesquelles il essaya à quelques reprises de plus en plus rares de retrouver le banc où il avait passé sa première nuit, au pied du lumineux balcon, mais ce fut en vain, comme si cet endroit n’avait jamais existé que dans ses rêves, et il se sentait parfois si égaré dans cet univers, que l’idée même qu’autrefois il eût pu avoir une maison lui était désormais tout à fait étrangère. Il ne dormait effectivement plus qu’à l’hôtel où une chambre lui avait été exclusivement affrétée, de telle sorte qu’il pût passer à volonté ses nuits à rester éveillé, parfois étendu sur son lit, d’autres fois penché au balcon coruscant, mais toujours en train de se remémorer le visage de l’étrange oracle des neiges qu’il avait rencontré la nuit durant laquelle il avait rendu son ultime visite à son père, et qui avait aidé ce dernier à reposer en paix ; c’était sûrement pour cela qu’il ne parvenait plus du tout à se rappeler du défunt, et pour cela également qu‘un étrange sentiment éthéré semblait toujours le lier à cette jeune dame.

 

Il la retrouva un autre jour de neige, de nombreuses années après la première et unique fois où ils s’étaient vus, et si malgré tout il n’aurait effectivement jamais pu la reconnaître après tout le temps qui s’était écoulé, le fait était qu’il émanait de cette personne un charme particulier et extraordinaire qui l’immunisait contre les cicatrices du temps, si bien que son visage angélique était toujours aussi jeune, mais qu’avec l’intense surprise que cela provoqua en Delrio, elle lui était encore plus belle qu‘au premier instant de leur souvenir. Tous deux s’arrêtèrent dans la rue qui s’était subitement faite plus silencieuse que jamais, et ils se dévisagèrent avec un regard si soutenu que nul n’aurait su dire en les croisant à ce moment-là, dans quel sens celui-ci avait jailli en premier. Pourtant, se disait Delrio en apercevant son reflet dans les obscures prunelles bleutées, il n’avait jamais été qu’insignifiant et éphémère pour cette sublime walkyrie qui n‘avait d‘attention que pour ceux que la Mort avait entraînés dans son sillage. Il s’approcha alors d’elle en croyant ressentir non loin de lui la présence de la domestique qu‘il n‘avait plus jamais revue au travers des années, et lorsqu’il lui demanda comment elle se nommait, la dame des neiges lui répondit que son nom était juste Marie, puis elle l’invita à aller chez elle, ayant pour lui quelque chose de particulier. Tous deux remontèrent ensuite plusieurs rues qui rappelèrent toutes quelque chose à Delrio, bien qu’il ne lui était jamais arrivé de les prendre dans l’ordre que suivait Marie, et ce fut de la sorte qu’ils arrivèrent à l’impasse des deux arbres où se trouvait le banc de la première nuit. De l’autre côté de la rue, Delrio reconnut logiquement, mais avec fascination, la façade où il avait vu un rideau s’illuminer puis s’entrouvrir pour laisser passer une silhouette qui avait survécu à sa mémoire pour l’éternité, et ce fut dans ce bâtiment que rentra Marie.

 

Se sentant palpiter de toutes parts, Delrio la suivit, monta quelques étages en sa compagnie, puis passa le seuil de la porte qu’elle tint ouverte sur son passage, mais aussi longtemps qu’il resta à l’intérieur de sa vie, il reçut l’interdiction de Marie d’aller ailleurs que dans le couloir d’où il pouvait seulement apercevoir d’un côté le rideau au travers duquel s’étendait la vue sur les arbres, sur la rue, ainsi que sur les horizons au-delà de la ville, et de l’autre côté, une pièce sombre remplie d’étagères mystérieuses, chargées de visages. Ce fut dans celle-ci que disparut la dame des neiges pendant quelques instants dont profita Delrio pour s’abreuver des mystiques effluves de sable émanant délicatement de cette personne qui ravivait en lui autant de souvenirs que de sentiments, si bien qu’il eut du mal à contenir tout ce dont il se sentait redevable lorsqu’elle reparut avec entre les mains une feuille de papier sur laquelle était imprimée la photographie du père, celle-là même que la domestique avait dérobée à la pierre tombale. Delrio regarda Marie avec étonnement ; cette personne sur la photographie était un inconnu pour lui, et surtout il ne parvenait à comprendre ce que signifiait le geste qu’il était en train de recevoir. Elle lui sourit alors d’une étrange façon qui ne reflétait ni les indéfinissables sentiments qu’il éprouvait pour elle, ni la saveur glacée du souvenir qu’ils avaient en commun, mais simplement l’humble et chaleureuse dévotion dont elle avait fait son existence, si bien que Delrio devina que si son amie était en train de lui en remettre le portrait, c’était que son père n’en avait plus besoin là où il se trouvait ; aussi il lui demanda comment il se sentait.

 

Marie parut enchantée de lui répondre que tout allait très bien désormais, et qu’elle avait été chargée de dire à Delrio de me transmettre les salutations de mon mari. Ce fut à ce moment-là qu’il s’arrêta de parler, et que la lueur de la bougie cessa d’éclairer son visage, à moins que ce ne fût lui-même qui s’en écartât, de façon à pouvoir continuer sereinement de me raconter que son amie lui avait ensuite confié qu’elle passait ses nuits entières à son balcon pour scruter le firmament, et que c’était ainsi qu’à défaut de dormir elle recevait les pensées des personnes qu’elle avait aidées. Delrio s’en émut, et je crois qu’il se serait rapproché de Marie autant qu’il l’aurait pu si le corps de celle-ci n’avait pas été aussi froid que ce qu’il m’affirma ; mais elle continua cependant de lui parler, car cela faisait peut-être aussi longtemps qu’elle n‘avait pas ouvert son cœur, que lui n’avait plus vu personne.

 

Elle dit qu’elle croyait être un être venu des étoiles, et que s’il lui arriverait un jour de mourir, à l’inverse des gens anonymes qu’elle arrachait au monde et à ceux qui les retenaient dans leurs pensées ; tous ceux qui redevenaient poussière, elle, rejoindrait peut-être le monde éthéré d’où elle était tombée un jour lointain dont elle ne se souvenait plus exactement au travers du temps qu’elle avait parcouru jusqu’alors dans le sillage de son double de l’éternité : la Mort. Delrio ne sut jamais ce qu’avait profondément voulu lui dire Marie, ni quelle était l’énigmatique existence qui l’avait amenée à se croire ainsi, mais même lorsqu’il sortit de chez elle, le troublant mystère qui avait émané de cette jeune dame apparue dans une nuit de pleine lune, continua de le préoccuper au point où il se demanda quelle était la part de vérité dans ce que lui avait raconté son amie, n’étant finalement jamais trop certain de ce qu’il croyait savoir ou ne pas savoir ; c’était au détour de cette rhétorique qu’il était revenu au tout début de sa mémoire, et qu’au lieu de comprendre cet oracle depuis le premier instant de leur rencontre, il s’était subitement rappelé le chemin de la maison.

 

Dans le silence qu’il abandonna aux échos de sa parole, je compris alors que Delrio venait de répondre à la question que je lui avais posée en tout premier, mais je m’interrogeais à mon tour sur ce qu’était véritablement cette jeune femme venue me rendre ce qui demeurait quelque part de mon mari, et mon mutisme se fondit dans celui de mon fils ; moi de me rendre alors douloureusement compte que durant tout ce temps où il s’était absenté, j’avais si fortement continué de le croire à mes côtés, qu’il ne s’était finalement rien passé qui eût valu la peine de lui être raconté. Ce fut pourquoi je ne le retins pas lorsqu’il se leva et qu’il se rendit dans le vestibule où il reprit son chapeau. Tandis que je restais sur le seuil du salon, lui se couvrait la tête en lissant la veste de mon mari avec admiration, puis il dit qu’il allait désormais retourner auprès de Marie, avec qui il devait partager le destin de tous ceux qui avaient été dérobés à la mémoire de leurs proche, et ce pour le reste de son existence, laquelle, lui avait-elle promis, se terminerait en même temps que le voyage qu’elle avait entrepris avec sa précieuse compagne.

 

Il s’en retourna donc sans la promesse de revenir un jour, mais les yeux comblés de tout l’amour qu’il était venu chercher en mon sein, et désormais que j’avais pu le voir partir, je sentis pour la première fois dans ma maison un grand vide, ainsi que l’insupportable silence d’un adieu. La tristesse m’éblouit dans l’obscurité de la nuit qui s’était remise à soupirer de l’autre côté des ternes fenêtres, puis en me rasseyant à ma place dans le salon, je sentis qu’il n’y avait plus la moindre chaleur dans mon thé, et que les reflets des verres en cristal avaient cessé d’étinceler. Par ailleurs, les aiguilles de l’horloge à pendule s’étaient à nouveau arrêtées de tourner d’elles-mêmes, et la grandeur de la maison déserte m’apporta quelque murmure que je ne parvenais plus à entendre. Pendant un instant, je comblai cette amertume en la nourrissant de pensées pour les personnes que j’avais maintenues autour de cette table aussi longtemps que mes forces et mon imagination en avaient été capables, ainsi que de réflexions pour l’histoire que venait de me raconter Delrio. Si je savais désormais qu’aucun de mes efforts n’avait été vain, je me demandais ce qu’il adviendrait de mon fils, désormais que ce ne serait plus à moi de veiller sur lui ; en vérité je m’interrogeais déjà sur ce dont j’était certaine.

 

J’écartai ma tasse de thé refroidi, puis je me levai pour débarrasser les couverts que je rangeai dans l’armoire dissimulée dans l’ombre qui s’étendait à côté de l’horloge à pendule, à commencer par les verres en cristal. Une fois que je fus toute seule dans cet univers de ténèbres et de reflets stériles, je retournai m’asseoir pour songer encore quelque peu, m’imprégner de ces présences qui achevaient de se diluer dans la nuit de ma mémoire, si bien que je doutai bientôt du temps depuis lequel Delrio était venu me rendre visite, car son odeur s’était également estompée.

 

Avais-je seulement compris ce que je désirais entendre ; je trouvais que cette nuit durait encore plus longtemps durant les insomnies, et certains détails de l’histoire de Delrio m‘échappaient déjà tandis que je regardais à nouveau la photographie qu‘il avait laissée derrière lui, à sa place. Ce n‘était jamais qu‘une feuille dont l‘entière blancheur se révélait sous un jour nouveau, dénué d’ombres, dans la lumière que j‘avais fini par rallumer.

 

Je décidai alors de me lever, me rappelant que de l’autre côté du portemanteau il devait se trouver un imperméable à moi que je voulus enfiler pour me rendre à l’extérieur où mugissaient à nouveau les rafales chargées de pluie ; je voulais être certaine que la tombe de mon mari se trouvait bien là où me l‘indiquaient les souvenirs que j‘avais.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site