Ex-Nihilo

 

Un chevalet posé au cœur d’une prairie vierge. Quelques cumulus parcourent le ciel éthéré, le vent balaye l’herbe verte. La nature s’étend à perte de vue et nulle part quelque chose ne se distingue de la virginité du décor. Seul le cadre de bois sur son trépied observe l’infinie quiétude de la nature. Pas un oiseau ne passe dans le ciel ni ne chante, l’instant est devenu éternité. Tout est tu et immobilisé autour du chevalet vierge depuis le commencement de l‘éternité.

 

Soudain arriva l’artiste. L’homme dans toute sa simplicité, le visage sceptique, droit et fier, mais se plaisant à arborer sa complexité sur les velours mats de sa veste à la coupe parfaite, apparut spontanément, loin de tout regard dans sa fort discrète intrusion. Au col de sa chemise blanche pendait une cravate, précisant avec quelle rigueur et quel désintérêt il était venu en paix, comme un long et pointu bouclier protégeant sa poitrine de tout sentiment face à l‘immensité du monde au cœur duquel il s’était projeté. Sous son bras il tenait la toile immaculée, tendue, et frissonnant déjà sous tous les instruments qu’il portait dans la poche de sa veste. L’artiste s’arrêta face au chevalet qui l‘attendait, dans le parfait alignement du cadre de bois et de l’infini. Il prit alors sa toile à deux mains et dans un geste aussi assuré que froid, il obstrua la fenêtre du monde. La toile vierge posée dans le subjonctif interstice du ciel et de la terre conclut le temps, mais dans sa conscience d’avoir bouleversé cet ordre, l’artiste installa à côté du trépied sa table de travail, ses peintures et sa palette de couleurs. Le peintre prit un pinceau dans sa poche, en humecta le poil de la commissure de ses lèvres puis après l’avoir imbibé de peinture noire, il leva son outil vers la toile et en un seul grave instant, la pointe entra en contact avec le support.

 

Alors le ciel et la terre disparurent. L’azur et la verdure se firent d’un noir originel, subjective absence de couleurs. Seul demeurait le chevalet sur lequel trônait la toile déshonorée. Cependant, rien sur le visage de l’artiste ne connotait la moindre réaction face à ce qu’il venait de faire. Aucune satisfaction, aucun remords ne vint perturber son visage impassible et son air sévère. D’un coup de langue il effaça le goût âcre qu‘avait laissé le pinceau sur sa lèvre, dernier appel de la toile violée. Il leva de nouveau son pinceau et dans un geste à la fluidité et à la précision incroyables, il traça une ligne ondulée au travers de sa liberté. Aussitôt, l’univers s’embrasa derrière lui et, comme une feuille qui subitement venait de se déchirer en deux, l’infini se scinda en deux entités distinctes mais parfaitement semblables. Les lambeaux de vide flottèrent pendant quelques instants dans des limbes encore aussi homogènes et profondes que le vide dans lequel elles dégoulinaient grassement. Une puissante lumière jaillit alors de l’interstice et un terrible grondement semblant émaner des plus ténébreuses colères divines tonna. Nullement perturbé, l’artiste déposa son pinceau sur la corniche du chevalet jeté à la violente lumière, et sortit d’une autre poche de sa veste un crayon à papier. Par une série de mouvements souples du poignet et coordonnés à une fluide procession de son bras, l’artiste démontrant avec grâce et grandiloquence l’assurance qu’il avait en lui esquissa un corbeau dont les couleurs, les textures et le plumage poignirent du cœur de l’animal et s’étendirent comme une tâche d’encre jusqu’à l’horizon de ses formes, jusqu’à ce que le fébrile souffle de l’oiseau arrivât à l’oreille de l’artiste qui finissait par quelques minutieuses retouches les reflets du superbe corvidé dont les serres lui étaient déjà plantées dans l’épaule.

 

Sous les sinistres croassements de la corneille, l’artiste trouva le rythme auquel sa fureur créatrice allait donner libre cours à sa frénésie. D’une nouvelle volée de pinceaux et par la cascade de couleurs qui suivait le parcours du crayon à papier de plus en plus rapidement raccourci à mesure qu‘il courait sur l‘espace du papier, l’artiste ouvrit le voluptueux regard d’une superbe femme dont la chevelure d’or ondulait dans l’âme créatrice et dissimulait partiellement son nu artistique. L’éclat depuis le fond de ses timides mirettes se posa bientôt sur la toile et, le menton appuyé sur l’autre épaule du peintre, la muse vit dans son dos pousser de petites ailes au plumage légèrement grisâtre. Intrigué par la trouble ligne qui délimitait l’infini, l’être qui n’avait comme nom que la forme ovale d’un superbe visage de sphinx, susurra d’une voix que nul autre que l’artiste ne pouvait comprendre, qu’elle voulait de l’orge sous ses pieds et une couronne d’épines sur son front. Le peintre s’exécuta aussitôt mais avec une exaltation essoufflée et un amour renouvelé, son cœur s’emballa et ce fut au rythme des battements de celui-ci que le pinceau imbibé d’un or mat oscilla violemment, se souciant peu des nuances, de l’ombre et de la caresse du vent qui se déposaient sur sa toile, comme un vêtement effleuré par le vent viendrait délicatement couvrir la peau de celui qui a froid.

 

La muse qui s’était allongée dans le champ aux teintes d’été entrouvrit les lèvres pour absorber de sa langue le sang qui lui avait coulé jusqu’au bas du visage et s’apprêta à parler de sa voluptueuse voix sibylline, mais l’artiste leva la main pour lui interdire de s’introduire dans son esprit ; sa passion était incandescente et ne pouvait s’encombrer des lointaines idées si contingentes de son amie, elles, si précieuses, et qui se serait aussitôt consumées. Seul et muet, perché sur l’épaule de l’artiste comme le dernier garant de son époque aquarelle, le corbeau regardait de ses yeux brillants le peintre jeter sur sa toile un improbable orchestre symphonique qui n’était en fait qu’un lointain et massif fantôme derrière l‘orge sépia, sombre et trouble. Le chant divin des cors et les suppliantes lamentations de l’alto solitaire s’écoulèrent comme des larmes des étoiles qu’avait déposées le reflet coruscant des petits yeux de l’oiseau. Intrigué, celui-ci inclina la tête et parut subitement effrayé par la symphonie qui berçait la danse des épis. Il déploya alors le gigantesque voile de ses ailes obscures et s’envola vers le firmament qui brillait dans les plafonds de l’univers, autrefois inatteignables. Dans un formidable cri de passion, le peintre se jeta sur sa toile et le chevalet craqua. Il plaqua ses mains sur la peinture encore fraîche et retint désespérément le vol du corbeau dans la nuit. Le visage pétrifié devant la réussite de son entreprise, l’artiste regarda sa corneille figée sur la toile qui avait reçu un éclat de peinture rouge pendant sa chute sur le sol. Il se retourna alors vers les champs et l’orchestre dont les musiciens s’étaient tus pour l‘observer, impatients, comme le chef d’orchestre. La muse se leva dans sa chevelure, le vermeil s’était renversé sur ses ailes. Elle ne disait plus rien. Couché sur le sol, répandant la peinture sur son costume, le peintre regarda sa toile qui tristement gisait entre les épis d’orge ; il ne trouva ni corrélation ni beauté dans ce qu’il avait créé ; une muse ensanglantée, un corbeau fuyant, un orchestre sans chef…Désarçonné, l’artiste se releva plein de haine et sentit dans ses veines l’exaltation des couleurs chassée par la haine. Il avait été spolié.

 

La muse ailée quant à elle restait le fixer innocemment, ses yeux étaient la seule beauté dans le chaos final et la nuit factice, mais l’artiste ne parvenant à justifier son humiliation de n’avoir réussi à reproduire l’éclat des pupilles se jeta de rage sur son être de chimère qui ne s’envola pas comme la corneille, et lui asséna un coup au visage. L’ange pâle mourut au cœur du champ et les violons s‘étaient mis à grincer. Les ouïes vibrèrent, et l’artiste décoiffé, dépouillé, seul dans son impuissance, répara maladroitement son trépied, et, après y avoir replacé sa toile jonchée de terre et de brins d‘herbe, il sembla réfléchir, une fois retrouvé son pragmatisme originel. Mais il était trop tard, car au loin les limbes déjà s’étaient refermées, et la lumière s’éteint sur les reflets vermeil des violons et sépia des champs, tandis que le grondement se met à rire grassement…car la peinture a séché.

 

Commentaires (1)

1. Radeon 18/08/2007

Difficile de faire le résumé de ce texte qui vit, se ressent et exprime tant de choses. Plaidoyer de la création artistique et de la frustration que l’on peut en tirer, cette œuvre raconte la « simple » réalisation d’une peinture.

Alors que le peintre avance dans un univers vierge, le lecteur ne sachant pas ce qui l’attend clique sur le lien qui le mènera au texte. Ex-Nihilo ou l’art de créer à partir de rien un univers tout entier. Intriguant au premier abord, ton texte arrive vite à mettre tout le monde d’accord.

Passons assez rapidement sur tout ce qui est orthographe, les quelques fautes (rien de bien gênant lors d’une lecture) sont minimes (attention cependant à l’utilisation des tirets à mauvais escient). Conjugaison parfaite, concordance des temps impeccable et jeu de ponctuation très correct. En somme, rien qui ne fasse pousser des hurlements lors de la lecture et ce même pour les plus pointilleux. Tu maîtrises parfaitement la langue française et c’est un véritable plaisir de lire tes textes.

Créer… Telle est l’action que tu décriras tout au long de ton texte. Après avoir planté la situation en quelques phrases : « Un chevalet posé au cœur d’une prairie vierge […] », l’artiste arrive et se met au travail. Commence alors la création de son monde…
Mise en abyme du travail de l’écrivain ? Il est vrai que l’on peut faire assez facilement un rapprochement entre le peintre qui nous est présenté et toi-même. Car ta plume, même si tu nous assure que tu as a écrit le texte « d’une traite », est furieusement habile. La plume contre le pinceau devient ici, la plume au service du pinceau. Pourquoi la création que tu es en train de nous décrire ne serait pas celle que tu es en train de faire en écrivant ton texte ? Ne pars-tu pas toi aussi de rien pour nous narrer la folie créatrice de ton personnage ?

Je pourrais peut-être te faire des louanges mais cela ne mènerait à rien. Tel un bon littéraire, tu connais la force que peuvent avoir les mots quand on sait s’en servir. Gardant un style très descriptif, le texte montre la création de l’œuvre par le peintre comme si nous étions en train de la vivre. Les images sont d’une puissance absolument incroyable et on peut facilement imaginer petit à petit l’évolution de la peinture. Comme des taches de couleur, les mots créent dans notre esprit une sorte de feux d’artifice représentatif de la toile du peintre le tout accentué par un symbolisme très fort au niveau des sujets choisis.

A la manière des poupées russes, tu utilises un monde qui « s’emboîte ». En effet, on pourrait résumer ce principe par la relation suivante : Monde réel > Toile > Peintre. En utilisant ce principe, tu ressers petit à petit ton texte sur ce qui semble important à l’artiste. Ce n’est pas tant le résultat qui compte (ici la toile) mais plutôt l’acte créatif et les sensations qui vont avec. Et c’est bien là que réside l’immense qualité du texte. La description de la réalisation de l’œuvre passe par la description des actes du peintre. Or, c’est avec ces actes que l’artiste crée son œuvre, le peintre faisant alors partie intégrante de sa propre peinture.

Vous qui passez par là et qui êtes sûrement artistes pour la plupart vous savez ce que c’est de rechercher « le Beau ». C’est également cette quête que nous narre l’auteur avec une force assez incroyable. En effet, à la façon de Baudelaire et son fameux Confiteor de l’artiste, le peintre tente d’accéder à cette dernière se rendant petit à petit compte, malgré son implication totale dans son œuvre, que cette dernière reste inaccessible. Ta nouvelle n’est donc pas particulièrement joyeuse mais permet de mettre des mots sur des sensations que presque tous avons eues. De plus, il se dégage du texte en lui-même une certaine violence caractéristique de ce que peuvent ressentir les artistes lors de la création. Je suis à peu près persuadé que tous les gens étant de près ou de loin intéressés à l’art seront touchés par ce texte.

Malheureusement, je trouve que tu ne sais pas rester dans la simplicité. L’un des seuls reproches que je pourrais te faire est résumé dans ma phrase précédente. En effet, de mon point de vue, l’art doit garder quelque chose d’accessible. Or, il est ici représenté tant dans l’écriture que dans le processus de création du peintre comme un acte assez grandiloquent. Ne sachant pas réellement faire dans la demi-mesure, tu utilises une dramatisation trop importante rendant le texte un peu lourd. De plus, le principe « d’emboîtement » exposé un peu plus haut, rend la compréhension du texte parfois un peu difficile, la lecture devenant ainsi peu fluide.

Comme tu le dis toi-même, « dans le monde de l’art, il [existe] une infinité d’univers, […] une quasi-infinité d’univers vierges auxquels seuls les artistes peuvent accéder ». Cette idée exprimée par le processus créatif de ton personnage donne au texte une profondeur assez intéressante à étudier. En effet, la nouvelle ne se limite pas à nous raconter la création par un artiste de son œuvre, mais incorpore des éléments qui font réfléchir le lecteur. Ainsi, tu touches ici du doigt l’une des bases de l’art : interroger le destinataire qu’il soit artiste ou simple lecteur. Questionnement sur la place de l’artiste dans son œuvre mais aussi sur les difficultés qu’il rencontre, la nouvelle développe un point de vue intéressant, plaçant l’artiste comme une sorte de Dieu.

Enfin, le texte touche par sa dureté. Le processus créatif, la souffrance qui peut en découler, la frustration que l’on peut ressentir… Tout ceci exprimé dans une seule et petite phrase. La chute est d’une logique absolument implacable mais sous-entend de nombreuses choses. Car si l’œuvre est terminée, appartient-elle encore à l’artiste ?

P.S: Tu m'excuseras Ingmar de recopier ma critique ici, mais cela incitera peut-être les gens à commenter tes oeuvres…

Bonne continuation en tout cas!

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