Demain, l'Uchronie

05h30


Les vifs éclats orangés que lançaient les lumières du camion trop bruyant pour cette petite heure du matin, parvenaient déjà jusqu’au fond de la ruelle toute sombre où s’avançait la silhouette de deux hommes bravant la froide obscurité de la ville. Leur chasuble jaune et fluorescent, leur démarche aliénée et leur regard assoupi, les rendaient pareils à des spectres qui seraient venus hanter les artères labyrinthiques de la nuit. Cependant, au lieu des âmes tourmentées qui rôdaient dans le bloc des maisons alentours, ce furent les grands conteneurs à ordures qu’ils entraînèrent vers le camion dont la benne s’ouvrit alors avec un grand fracas métallique, tandis que les furtives ombres de chats de gouttière apeurés par le bruit, s’enfuyaient de toutes parts. Les déchets s’enfouissaient dans les entrailles de la créature mécanique avec un immonde vacarme qui résonna dans toute la ville, de la même façon que des borborygmes rassasiés de chair putréfiée, et pendant ce temps le regard de l’un des hommes se posa sur un œuf qui venait de se briser en tombant de la poubelle, et dont la coquille révélait sur le bitume la matière flasque, noirâtre et fétide d’une vie qui n’avait pas eu le temps d’éclore. Tandis que le camion repartait en faisant éructer son moteur dans un terrible rugissement, une fenêtre s’allumait déjà au-dessus de la ruelle ; la ville venait de commencer à s’éveiller.


07h25

Sur la route du collège, les élèves dans l’autobus n’étaient ni plus bruyants ni plus tranquilles qu’un autre jour ; les plus indisciplinés s’étaient précipités vers les banquettes du fond pour regarder les bâtiments, les rivières et les forêts défiler de l’autre côté de la vitre, et faire des signes incompréhensibles aux automobilistes qu’ils croisaient, tandis que vers l’avant du véhicule, d’autres plus studieux ou moins insouciants, s’étaient retrouvés pour discuter d’une voix inquiète, ou isolés pour revoir un théorème de mathématiques. Sur la première rangée de strapontins, la fille au manteau rouge essayait d’écouter les informations dans les bruissements qu’elle recevait de l’autoradio, juste à côté du conducteur. Ce dernier arrêta bientôt l’autobus sur le bord de la route, de façon imprévue, si subitement qu’aucun des petits passagers ne comprit réellement ce qui se passait, car au dehors le jour se levait à peine, et avec le plus grand silence, sur la nature seulement trempée de quelques reflets rosés, l’asphalte ondulait entre les collines boisées qui reflétaient le clignotement des feux de détresse. A l’intérieur, derrière le las bougonnement du moteur et quelques chuchotements ébahis, on n’entendait plus que la voix de l’animatrice de la rubrique horoscopique, tandis que l’éclat des dernières étoiles livides du matin luisait dans la prunelle de l’homme sage, comme au travers d’un miroir, lorsqu’il contemplait le ciel avec mélancolie.


09h10

A la fin de la première heure, alors qu’avec ses dix minutes habituelles de retard, de l’autre côté de la fenêtre de la salle de cours, le clocher de l’église sonnait l’heure qui venait de s’écouler, le fracas des élèves se leva dans cette même vague qu‘avait inspirée le tard lever du jour. Tandis que la professeur retournait vers le tableau noir qu’elle était sur le point d’effacer, se préparant à recevoir sans enthousiasme particulier la prochaine classe, le jeune homme à la chemise blanche du second rang, s’étonna quelques instants de ne rien avoir eu à noter dans son agenda pour la fois prochaine, mais il rejoignit ensuite ses camarades jusque dans le couloir, sans saluer la professeur qui s’était quant à elle arrêtée en face de la fenêtre contre la fine paroi de laquelle se dispersaient les vibrations des coups de cloche.  

11h50

Malgré le froid extrême qui engourdissait les doigts et rendait la peau rouge, et que seule la tempête de neige paraissait pouvoir braver pour occulter le paysage tout entièrement soumis à l’épais brouillard constellé de grains poudreux et sifflant avec véhémence, une jeune femme était sortie de son automobile rangée sur le bas-côté de la chaussée gelée, pratiquement invisible sous une épaisseur de neige qui ne cessait désormais plus de gonfler. La naufragée de cette angoissante blancheur n’était restée au téléphone qu’une trentaine de secondes, juste le temps pour elle d’entendre entre deux rafales de grésillements, que la dépanneuse ne pourrait pas venir à son secours ce jour-là, à cause de la route du col qui était encombrée par les saleuses et les congères, et que par conséquent elle était condamnée à rester attendre à l’intérieur de son automobile que la journée se passât, ce qui s’annonçait d’autant plus douloureux que son ventre commençait à crier famine. 

14h00

En même temps que deux coups sonnaient à la vieille horloge de la maison familiale, l’un des fils les plus fiers de l’assistance déboucha la bouteille de champagne qui fit un grand bruit en se mettant aussitôt à écumer d’une lourde mousse blanche que les yeux émerveillés de tous les invités en costume aussi soigné que possible, fixaient avec une extrême gourmandise. Tous trinquèrent à la santé et à la chaleur de la doyenne de la famille qui fêtait alors cent un ans, trois fils, deux filles, douze petits-enfants, trente-cinq arrière-petits-enfants, et même une arrière arrière-petite-fille à manteau rouge. Tous ceux-là n’étaient évidemment pas réunis dans cet admirable salon plein de richesses et de couleurs, de sensualité et de savoir-vivre forts d’une longue et valeureuse existence qui avait tout gardé de son authenticité. Avec émotion, on offrit à la vieille dame un fameux cru de sa lointaine et incertaine année de naissance, un miroir taillé sur la commande d’un artisan réputé, ainsi qu’un grand téléviseur à cristaux liquides. 

16h40

Tandis que quelques lycéens remontaient l’avenue juste après avoir terminé les cours pour rejoindre les quartiers résidentiels, la vitrine d’un magasin venait d’exploser sous une rafale de pavés que l’on avait arrachés à la rue sur laquelle étaient étendus les corps ensanglantés de quelques agents en uniforme. Sous le regard atterré du jeune homme à la chemise blanche qui passait en tâchant de ne rien voir, les coups de pieds les plus téméraires continuaient de s‘abattre sur ces corps d’humains défaits, tandis que la plupart de la vague de violence était en train de fondre à l’intérieur du commerce mis à sac. A l’intérieur, les employés préférèrent ne pas opposer la moindre résistance en voyant le chaos qui régnait déjà partout ailleurs dans l’avenue où plus aucune autorité ne parvenait à faire entendre sa voix, et sous les derniers rayons du soleil, c’étaient par centaines de chariots, d’automobiles sauvages et de bras gonflés par quelque chose de surhumain mais de terriblement exaltant, que les ordinateurs, les caisses des magasins, les téléviseurs, et de manière générale tout ce qu’il était possible d’emmener avec soi dans cette drôle de réalité, disparaissaient dans la cohue impersonnelle d’un pandémonium où le diable ne régnait plus sans partage.

17h15

Après l’école, la petite sœur n’avait eu qu’à traverser un quartier paisible, éloigné des chambardements du centre de la ville, pour rentrer chez elle avant que la nuit ne commençât à tomber, mais une fois qu’elle eut franchi le seuil de sa maison, elle réalisa qu’il lui faudrait à nouveau attendre le retour de ses parents, lesquels avaient laissé un mot à son attention sur la lourde porte du réfrigérateur ; ceux-ci ne seraient pas de retour avant dix-neuf heures à cause d’un travail supplémentaire, et pour lui faire de la compagnie il ne lui faudrait compter que sur la présence de son grand frère qui devait rentrer des cours peu après dix-huit heures. Comme elle éprouvait cette désagréable sensation de faim depuis qu’elle était sortie de l’école, la petite fit le tour de la maison pour inspecter tous les placards qui étaient à sa portée, mais dans lesquels elle ne trouva rien de satisfaisant pour se rassasier, aussi n’eut-elle d’autre choix que de se rabaisser à prendre une chaise pour se hisser vers le calendrier de l’Avent qui était suspendu à la fenêtre la plus haute, dans le coin de l’escalier. L’espoir d’y trouver quelque chocolat que ce fût ne demeura cependant pas bien longtemps en elle, car aussitôt qu’elle eut sous les doigts la jolie plaquette de bois munie des trente et une portes du mois de décembre, et qu’elle avait elle-même confectionnée au début de l‘école primaire, elle se rappela automatiquement qu’il y avait cette année une exceptionnelle pénurie de friandises de l’Avent, et que par conséquent le temps qui la séparait de la venue de Noël ne serait plus aussi facilement quantifiable qu’auparavant. 

18h40

Encore retardé, le vol de New York n’était pas tout à fait arrivé à la moitié de son voyage lorsqu’en première classe, à l’un des hublots au travers duquel on pouvait observer toutes les soudures sur l’aile bâbord du fuselage qui laissait sa traînée scintillante dans les longueurs infinies du ciel, un homme de grande prestance mais d’apparence relativement jeune, décrocha son téléphone avec solennité et agacement, car partout autour de lui les autres passagers venaient de le remarquer à cause du bruit qu’avait fait sa sonnerie en retentissant. Aussi propres que fussent son costume et le nœud de sa cravate, l’individu ne resta cependant pas bien longtemps invulnérable à son émotion, car à l’autre bout du fil c’était la voix d’un père qui l’appelait, et qui avait besoin de lui. Malgré les soubresauts qui étranglèrent sa voix pendant les quelques secondes que dura la conversation, les quelques voyageurs purent deviner que cet individu, comme il devait déjà y en avoir des centaines de par le monde à cette heure-là, n’était qu’une proie parmi tant d’autres du remord universel, d’un père qui demandait le pardon et n‘avait d‘autre dernière volonté que quelques mots.

20h00

La nuit était complètement tombée lorsque le dernier gardien du zoo referma les portes du parc en saluant le veilleur qui s’apprêtait à passer une nuit comme il y en avait eu tant d’autres auparavant, en compagnie des animaux mystérieusement blottis dans l’obscurité de leurs cages impénétrables. Derrière les hauts murs uniquement surplombés de la masse de quelques branchages d’hiver, la lueur des lampadaires alentours formait un brouillard orangé qui se répandait à toutes les ruelles adjacentes, et il y bruissait même une inhabituelle rumeur dont ne tarda pas à s’étonner le veilleur de nuit. Horrifié, celui-ci se rendit compte qu’en réalité des dizaines de singes s’étaient enfuis de leurs enclos et déambulaient désormais dans les rues en toute liberté, poussant des cris de curiosité et d’excitation qui maintiendraient en éveil le voisinage tout entier. Une courte promenade à travers le parc qui se trouvait alors sous sa responsabilité, suffirait ensuite à le mettre sur le chemin de toutes les autruches, les girafes, les lézards, les porcs-épics, les kangourous, et tous ces éléphants qui, cela ne faisait pas le moindre doute, avaient été relâchés de leurs cages par son collègue du jour, lequel devait déjà être bien loin, avec dans l‘esprit une certaine idée de la liberté enfin accomplie.

22h20

La petite soeur et son grand frère, le jeune homme à la chemise blanche, s’inquiétaient désormais sérieusement, et cela faisait si longtemps qu’ils étaient restés à la fenêtre qui donnait sur l’allée de leur maison, à attendre en vain le retour de leurs parents, qu’ils ne pouvaient plus que se demander ce qui était arrivé à ces derniers. Ils en étaient rendus à se demander la raison pour laquelle le mot sur la porte du réfrigérateur n’avait pas comporté le moindre numéro de téléphone auquel il aurait été possible de les joindre en cas d’urgence, lorsque les deux jeunes remarquèrent une activité anormale dans tout le quartier ; il semblait qu’au-dehors, tous ensemble, les voisins étaient en train de sortir les automobiles de leur garage, pour prendre la route après s’être réunis en famille et avoir entassé quelques bagages dans leur coffre. A l’intérieur de leur maison, malmenés par la faim et l’angoisse de cette ingrate solitude, frère et sœur avaient tout l’air d’être les seuls à ignorer ce qui se passait, et à ne pouvoir suivre ce mouvement qui paraissait désirer s’éloigner aussi loin que possible des ombres qui gagnaient la nuit. Le jeune homme à la chemise blanche eut beau allumer la télévision et regarder toutes les chaînes d’information, il n’y trouva rien d’anormal, rien qui eût pu les inquiéter pour de vrai. Alors ils décidèrent de faire rapidement quelques bagages dans leur chambre et espérer que leurs parents ne leur en auraient pas voulu s’ils avaient été là pour les voir s’en aller de la sorte, puis sortir dans la rue afin de demander à l’un de leurs voisins de les emmener avec lui et sa famille, la fille au manteau rouge, dans sa voiture.

23h55

Après avoir roulé durant une courte partie de la nuit à travers les routes d’une campagne qui sillonnait les collines, autour des grands axes noirs où les files de voitures serrées par milliers les unes contre les autres formaient d’interminables guirlandes de couleurs dans l’obscurité, l’automobile porta la sœur, le frère, et la fille au manteau rouge, vers les insondables ténèbres d’un avenir où l’éclat des étoiles scintillait avec cette étrange teinte d’incertitude. Tout s’arrêta pourtant rapidement sur le sommet d’une colline déserte, où la route luisait sous une pellicule de poussière que l’abandon avait déposée là, et bien qu’il fût déjà fort éloigné de la ville qui diffusait toujours son aura orangée de l’autre côté des collines muettes, le jeune homme à la chemise blanche se rappela être déjà venu là par le passé, au pied de ce vieil arbre qui paraissait contempler le paysage à longueur de temps. Si le grand homme, lui aussi silencieux, s’avança bientôt vers le versant de la colline de façon à regarder le chaos lumineux qui animait l’activité des êtres humains en contrebas, inhibant quelque peu la clarté argentée des étoiles, les jeunes restèrent quant à eux un peu plus en retrait, et se regardèrent, ne comprenant que peu de choses parmi ces étrangetés du monde qui paraissait s‘être arrêté de tourner, ce qu‘eux-mêmes ressentaient au cœur de cette gigantesque confusion. Entre la fille au manteau rouge et le jeune homme à la chemise blanche, il n’y avait de commun que cette peur qu’il se trouvât quelque chose de réel dans ce qu’annonçaient l’obscurité et la froideur de cette nuit où on les avait envoyés se perdre, et ce fut avec dans le cœur ce même sentiment ravivant en chacun d’eux la flamme d‘une vie qui craignait de s‘interrompre trop subitement sans jamais avoir ressenti le comble de son amour, qu‘ils se prirent par la main dans le noir, face à cette vision troublante d’une nuit qui tombait sur elle-même. Peut-être hésitèrent-ils à échanger un baiser, mais sans aucun doute l’histoire retiendrait-elle qu’ils vécurent intensément cette terreur passionnée par l’existence au terme d’un moment de pareille apothéose.

13 décembre 2012, 00h01

« Bon, déclara le grand homme qui ne parvenait pas tout à fait à dissimuler un peu de soulagement derrière son apparente indifférence et sa lassitude, rentrons chez nous à présent. » 

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