De la métaphysique ambi existentielle du lombric à travers l'aspect socio-contingentiel de la partie de pêche

Il y avait dans le vallon de Mirepois un étang dans lequel se déversait la rivière du village, retenu par une vanne qui faisait gargouiller les eaux, et très poissonneux. Éloigné des sentiers par lesquels passaient les promeneurs du dimanche, il avait été prévu que samedi, mon père et moi y allions pêcher la carpe à l’ombre des saules, toutes cannes déployées par-dessus la surface lisse de l’étang. Lorsque, assis sur nos chaises portatives séparées par une misérable boîte en plastique pleine de vers que mon père s’était appliqué à collecter la veille au soir après les averses printanières, je me laissai tendrement éblouir par les rayons du soleil, un étrange grondement supplanta le paisible bruissement de la nature ; frissonnement de l’eau, glapissement des poissons, et froufrou des feuillages naissant. Mon père, lourdement endormi, ronflait bruyamment.

Nous nous étions levés de bonne heure pour arriver à celle où frétillait la poiscaille, et la passion pour la longue canne télescopique n’avait pas pu grand-chose face à quatre décennies de pratique intensive. Trop belle étant l’occasion, je callai ma canne entre les montants de ma chaise et façon à ce que le bouchon se maintienne en évidence sur la surface transparente de l’étang, puis je restai longuement le menton dans le creux de la main à regarder, hagard, le lointain.

Comme l’indiquait son nom, Mirepois était le lieu de quiconque n’avait guère plus d’un pois à regarder. Arrivé là-bas, loin, par la seule force de mon regard, je me demandais si là où je me trouvais ne se trouvait pas une autre instance métaphysique de la légitimité du dédoublement de mon existence. De tous temps les hommes avaient pêché, comme ils avaient chassé, cueilli, élevé. Mais la finalité de ce moyen de subsistance comme instrument de transcendance et de culture d’un être purement métaphysique n’était qu’une constante depuis la renonciation à la piscivorité du genre humain. Face au dépeuplement des océans, la pratique de la pêche à la ligne comme méditation transcendante spontanée m’apparut comme la solution. De là où je me trouvais, suspendu au ver qui gigotait au bout de l’hameçon, je faisais corps avec le poisson, et je me sentais comme l’éternel baleinier brisant les eaux glacées de la pointe de son harpon, je me sentais comme l’inuit qui se faisait glace face à son trou de banquise. L’esprit du phoque moustachu était avec moi.

Une fois coupé en deux l’appendice rosâtre et étonnement flexible du lombric, ce dernier devenait deux. Deux corps, deux volontés, deux destinées qui n‘en formaient à la base qu‘une seule et unique. Quelle prodige de la nature le permettait ? Quelle aberration aux plus profondes et indubitables lois métaphysiques pouvait donner lieu à un scindement de l’existence ? La transmission du savoir et de l’empirisme de toute une vie était donc indéfiniment possible par le seul acte de division du lombric. L’immortalité, chimère transcendante de l’humanité, était donc là, depuis le début, sous nos yeux, et elle était rose et ne cessait de gigoter. La résolution de tous les problèmes métaphysiques résidait en le lombric depuis l’aube des temps. Si Dieu existait, Dieu était un ver de terre qu’un autre Dieu encore plus omnipotent (le Destin ?) aurait coupé en deux, et l’un des deux extrémités du lombric existentiel aurait donné naissance à Dieu, tandis que l’autre n’aurait jamais cessé de gigoter…nous !

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