Les Faucheurs 4-6

La place de Marine se trouvait dans un coin de la classe, au premier rang juste au niveau de la fenêtre d’où elle pouvait regarder danser les feuilles dans les peupliers et les saules. La salle d’examen se trouvait dans une aile du lycée où elle ne s’était jamais rendue et la vue que la jeune fille avait du jardin était d’autant plus inédite qu’elle rêvait déjà de terminer son sujet pour s’évader dans les airs et chanter au sein de la verdure puis de s’étendre dans l’herbe fraîche en regardant les nuages prendre forme dans son imagination. Le soleil brillait d’une étrange de façon dans le triste feuillage ondulant du saule pleureur et de l’autre côté de la vitre, ce n’était qu’un écho confus de couleurs éclatantes et de délices vertueux que Marine recevait des jardins mystérieux du lycée. Il lui fallait auparavant franchir les terribles épreuves philosophiques des examens scolaires. La vue du parc et l’idée de composer quatre heures durant à ses côtés l’avaient apaisée et c’était à peine si elle pouvait sentir palpiter son cœur dans sa poitrine lorsque le surveillant passa à côté de son pupitre et déposa le sujet sur le coin de la table.

L’adolescente prit la feuille dans ses mains et examina les thèmes proposés. Le texte à analyser était signé par Heidegger ;elle ne savait trop que penser de ce philosophe et par les temps qui couraient, il aurait été dangereux pour ses résultats de trop ou pas assez se prononcer quant à la thèse du germanique. La première dissertation portait vraisemblablement sur le désir et le travail, un sujet pour lequel elle ne s’était pas particulièrement passionnée, ce fut pourquoi elle inscrivit directement sur sa copie :

" Second sujet : L’art est-il visible ? "

La jeune fille s’affala sur sa table de façon à ce que ses cheveux constituassent une barrière entre le monde d’idées qu’elle allait projeter sur ses brouillons et le monde extérieur. Durant les prochaines heures, il n’y aurait sous cette masse chevelue plus qu’elle, son stylo et le papier qu’elle devrait maculer malgré elle. A mesure qu’elle écrivait, elle avait elle-même la sensation de faire de l’art, même s’il lui apparaissait que toute approche philosophique de quelque forme de l’art pour en démontrer les rouages était l’assassinat de art. La mort de l’art est la quintessence de l’œuvre d’art. Elle nota la citation qu’elle venait de trouver dans un coin de son brouillon de façon à pouvoir s’en souvenir lorsqu’elle évoquerait Nietzsche car malgré la puissance des idées qu’elle trouvait en elle, Marine savait qu’elle les oublierait au fur et à mesure que sa réflexion la mènerait vers d’autres horizons. Après une heure de brainstorming entre elle-même et l’étrange voix dans sa tête, la jeune fille jugea qu’elle avait mal aux doigts et qu’il était temps de marquer une pause pour réfléchir à un plan de dissertation.

Elle se releva donc, mais aussitôt que son voile de cheveux retomba sur sa nuque, elle se retrouva le regard plongé vers l’extérieur, savourant de nouveau la délicieuse beauté du jardin. Il lui sembla entendre des voix se promener à l’étage au-dessus, ce qui ne lui paraissait pas ordinaire dans un lycée le jour d’une épreuve de baccalauréat. Personne d’autre qu’elle ne sembla réagir à la lointaine rumeur, elle se reposa alors en estimant que son imagination avait été poussée trop loin par l’exercice. Soudain, l’élève qui se trouvait assis à la table à côté d’elle releva brutalement la tête pour regarder vers la porte. Marine qui s’était inconsciemment replongée dans ses paragraphes ne s’était pas aperçue que la rumeur s’était rapprochée et que dorénavant, tous les regards des bacheliers se cherchaient avec une lueur d’inquiétude pour chercher ce qui se passait.

La porte s’ouvrit bientôt et la grande surprise de Marine, le directeur apparut, dérangé mais profondément serein. Aussitôt qu’il fut rentré, le surveillant interdit aux élèves de se lever pour lui faire honneur et s’interposa au petit homme. Ils discutèrent un peu à très basse voix sous le regard intéressé de Marine qui ne percevait pas plus de quelques mots. Un silence glacial se fit alors et les deux adultes se regardèrent avec un effroyable air désolé puis le directeur lança un signe de tête approbateur au jeune surveillant et un bref regard à l’ensemble des élèves avant de disparaître dans l’embrasure de la porte. Au lieu de se rasseoir à son bureau, le surveillant traversa la pièce sur sa largeur et passa juste devant le pupitre de Marine qui regardait simplement faire et il ouvrit en grand la fenêtre.

" Rangez vos affaires, vos copies et vos sujets dans vos sacs puis sortez par les fenêtres en silence et dans le plus grand calme, mais surtout ne laissez rien après vous ! "

Sous les yeux éberlués de Marine, chacun des élèves interrompit son épreuve en rassemblant ses affaires puis en rangeant ses brouillons et ses copies dans son sac. Quelques secondes plus tard, alors que la jeune fille s’était à peine résolue à capuchonner son stylo, les premiers lycéens ouvraient les fenêtres de la salle et foulaient bientôt la pelouse à l’extérieur. L’air chaud s’engouffra dans la salle d’examen et lorsqu’elle réalisa qu’elle serait bientôt la dernière à rester assise sous le regard insistant du surveillant, Marine ramassa toutes ses feuilles d’un seul geste de la main et les amassa précipitamment dans une boule de papier au fond de son sac puis passa agilement par-dessus la corniche de la fenêtre. En passant à l’extérieur du bâtiment, l’adolescente se rendit compte que si le surveillant leur avait demandé de sortir par les fenêtres, il n’avait pas précisé dans quel but le faire et encore moins ce qu’il faudrait faire une fois à l’extérieur.

Marine observa alors les autres élèves autour d’elle avec pour la première fois l‘envie de faire comme les autres, ceux-ci étaient peu nombreux à rester à proximité des murs qui les avaient auparavant retenus prisonniers, mais tous avaient comme point commun de laisser paraître leur panique et leur confusion ; Marine ne leur ressemblerait pas sur ce point-là. Tandis qu’elle cherchait au hasard quelqu’un qui aurait pu être au courant de ce qui passait, car malgré la quiétude et la chaleur de la journée du début de l’été, un climat de psychose plus puissant encore que celui de l’épreuve de philosophie s’était installé, Marine entendit des voix qui lui étaient inconnus à l’intérieur du bâtiment, elle comprit alors qu’il vaudrait mieux ne pas retourner à l’intérieur, et même s’éloigner du lycée. Elle regarda alors derrière elle et vit le grand saule qui était resté lui parler au travers de la vitre, gardant l’entrée des prés et des bois qui s’étendaient aux alentours de l’établissement. Elle ne connaissait pas ces endroits malgré la violente passion qu’elle avait éprouvée à l’idée de s’y aventurer un jour ou l’autre.

Soudain, la jeune fille perçut dans la silencieuse confusion la voix d’Iseult qui l’appelait. Elle se retourna alors et vit furtivement le visage et les yeux scintillants de son amie émergeant d’un buisson où elle semblait s’être provisoirement mise à l’abri. Marine se rendit aussitôt auprès de celle-ci, mais à peine fut-elle assis dans les broussailles, Iseult commençait à se préparer à partir.

" -Bon sang, mais que se passe-t-il ? S’écria Marine sans élever la voix.

-Le directeur a fait irruption dans la salle pour nous dire qu’il ne fallait pas rester à l’intérieur…Cela ne lui ressemble pas. Je pense que si nous ne devons pas rester, c’est que nous ne devons pas être vus…

-Alors il faut s’enfuir tu crois ?

-Ce n’est pas d’une bombe que nous nous cachons…Je ne sais pas à quoi ressemblent les sous-bois de ce côté-là du lycée, mais c’est le moment où jamais avant qu’il ne soit trop tard…Murmura Iseult en ramassant ses boucles rousses derrière son oreille."

La petite Irlandaise se retourna alors et s’engouffra dans le bosquet qui s’ouvrait derrière le rideau du saule, suivie de peu par Marine. Leurs pas craquèrent sur la flore desséchée à leurs pieds puis après s’être éloigné de la vue du lycée, les deux jeunes filles se rendirent compte que plus personne ne se trouvait autour d’elles. Même en tendant l’oreille à la nature qu’elle connaissait si bien, Marine n’entendit plus la rumeur des élèves sortant précipitamment de leur examen mais le chant des oiseaux et la vibration de la chaleur dans l’air, lui rappelant la surprenante le joyau de douceur et de quiétude qu’était cette journée de juin. Elle aurait pu s’allonger dans l’herbe fraîche qui était restée à l’ombre des cimes depuis le matin pour faire une sieste sans être dérangée par autre chose que le regard curieux des hirondelles.

Soudain, un coup de feu claqua dans l’air et la déflagration rampa à toute vitesse sous la voûte des arbres, surprenant la nature dans la beauté de son spectacle. Iseult se retourna lentement vers le lycée d’où il lui semblait que le bruit provenait. Marine la regarda alors avec insistance, comme si elle la suspectait de savoir des choses qu’elle gardait pour elle. Comme la petite Irlandaise restait dans un mutisme aussi dérangeant que celui de la forêt, son amie se risqua à réitérer sa question, frappée par la gravité du coup de feu :

" -Mais bon sang, que se passe-t-il ?

-Je te jure que je ne sais rien ! S’exclama Iseult en exhibant la paume de ses mains. Tout ce que je voulais, c’était finir mon sujet de philosophie lorsque le directeur est arrivé et nous a ordonnés de sortir…

-A quoi crois-tu que cela puisse rimer ? La déflagration a-t-elle un rapport avec les voix que j’ai entendues ?

-Peut-être…Dans ce cas ils seraient venus jusqu’au lycée ? J’espère qu’il ne s’y passe rien de trop grave…Murmura Iseult avec une inquiétude grandissante. Un coup de feu a pour vocation de tuer…"

Bien qu’elles ne connaissaient pas les sous-bois attenants l’aile nord du lycée, les deux jeunes amies s’orientèrent par rapport à la carte qu’elles avaient de l’établissement en tête. Leur première initiative fut de s’éloigner autant que possible des infrastructures de béton sans se perdre dans la nature. Elles passèrent à proximité d’un ruisseau leur rappelant la tiédeur d’une journée à la veille de l’été breton puis Iseult prit un air perplexe qui confirmait le silence dans lequel elle voulait demeurer. Cela faisait bientôt une heure qu’elles erraient dans les sous-bois lumineux en observant le plus profond mutisme, à l’affût du moindre signe d’alerte. Dans le regard grave de son amie, Marine se demandait si elle ne reconnaissait pas celui qu’elle-même avait eu lorsqu’elle l’avait accompagnée au bar, car c’était désormais l’Irlandaise qui allait de l’avant, rabattant les branches qui leur barraient le chemin, bravant la végétation qui n’avait vu homme depuis une éternité. A chaque fois que craquait une branche au loin ou que l’écho d’une voix leur parvenait, les deux adolescentes s’arrêtaient subitement et regardaient au loin, espérant ou craignant voir apparaître une silhouette dans l’aura qui frémissait au travers d’un buisson.

Comme jamais rien d’autre qu’un puissant effroi ou un animal apeuré surgissait de la végétation, les deux amies poursuivirent leur chemin vers l’est puis le sud. Bien que l’air fût chaud et que la pluie n’était pas tombée depuis des semaines, les souliers des deux jeunes filles étaient couverts de terre poussiéreuse, et leurs robes salies de pollen et de l’empreinte verte des feuilles qu’elles avaient écrasées au passage. Lorsqu’elles arrivèrent à la sortie des bois et qu’elles se retrouvèrent au bord d’une route de campagne dont elles n’étaient séparées que par un fossé, Iseult se dressa au milieu de la chaussée d’asphalte tandis que Marine resta sur le talus, aussi avertie que l’animal pris en proie par les chiens du chasseur. Les mains sur les hanches, l’Irlandaise regarda dans toutes les directions en tentant de reconnaître l’endroit où elles se trouvaient, à l’instar de Marine qui soupirait en se rendant compte que la connaissance qu’elle pensait avoir de la région était en fait superficielle.

" -J’espère que quelqu’un nous trouvera…Annonça fébrilement Iseult en regardant au loin.

-Je ne montrai pas dans n’importe quelle voiture ; rétorqua froidement l’alice sur le bord de la chaussée ; si ça se trouve, nous ne sommes même pas perdues…

-Je n’aime pas ça du tout, je montrai même dans une charrette grinçante s’il le faut."

A ces mots, un sinistre couinement traversa la forêt et le glauque battement d’aile d’oiseaux résonna à l’autre bout de la forêt. Bien que les oiseaux autour des jeunes filles continuèrent de chanter gaiement, le grincement se prolongea et par ondulations, il semblait se rapprocher d’elles. Iseult se tourna vers la source du bruit en se rappelant comme la cime des chênes pouvait distordre et approfondir les sons qui venaient de loin ; son appréhension sembla s’estomper. Marine croisa les mains derrière son dos et fit un pas en arrière pour monter sur le sommet du talus puis avant de s’enfoncer de nouveau dans la pénombre des sous-bois, elle appela son amie :

" -Iseult, viens par là, je t’en supplie…

-N’est pas peur, ce n’est qu’une voiture ! Elle va sûrement nous prendre…

-Ce n’est pas prudent, nous pourrons toujours rentrer au village en la suivant.

-Peut-être que le chauffeur est au courant de ce qui s’est passé au lycée, répliqua-t-elle vivement tandis que le toit du véhicule paraissait sur le bout de la route. Allons, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps !

-Nous ne pouvons pas nous permettre de faire confiance à tout le monde ! Répondit Marine en commençant de baisser la voix comme par crainte d’être entendue.

-Tu es ridicule, mais je n’ai pas de te laisser seule ici, affirma-t-elle alors, nous n’aurons pas d’autre opportunité !"

Tandis que le soleil commençait à se refléter sur le pare-brise du gros véhicule sombre, Marine s’élança tout d’un coup et en quelques foulées, elle rejoignit son amie sur le milieu de la route puis, sans qu’une seule parole ni regard puissent être échangé, elle se jeta dessus et poussée par l’élan de sa puissante course, elle emporta Iseult. Toutes les deux s’effondrèrent dans le fossé de l’autre côté de la route, plongées dans la terre et les feuilles que transportait un maigre ruisseau. Couchée sur le corps de son amie, Marine l’empêchait à tout prix de reprendre ses esprits et surtout de rester plus bas que la route tandis que le grondement du moteur montait à côté d‘elles. Les yeux tournés vers le ciel, Iseult se remettait peu à peu de son choc et soudainement réveillée par la chaleur du corps qui l’étreignait, elle pencha la tête pour regarder la route où elle s’était tenue quelques secondes auparavant. Une sombre fourgonnette passa aussitôt à toute vitesse, et la jeune fille eut tout juste le temps de voir une croix gammée sur le flanc du véhicule.

Iseult resta pendant plusieurs secondes les yeux grand écarquillés vers le ciel, suffocante. Elle croyait que la profonde terreur de ce qu’elle venait de voir, de comprendre et bientôt d’imaginer l’avait terrassée, mais il s’agissait du poids de Marine qui commençait à lui écraser les poumons. Cette dernière regarda également en arrière la camionnette nazie disparaître derrière un virage. Essoufflée, elle se dressa alors sur ses bras et lorsque le fourgon disparut, elle s’assit sur le bord de la chaussée et lança à Iseult :

" -Tu te rends compte de ce que tu as failli faire ?

-Ils venaient du lycée, non ? Interrogea-t-elle sans s’être remis de ses émotions.

-Je…Hésita alors Marine en regardant dans les deux sens de la route puis en soudant le sens du vent dans ses cheveux. Il me semble qu’ils venaient du nord-ouest…

-Oui, l’établissement est dans cette direction…Murmura-t-elle en se levant. Cette route n’est pas celle que nous empruntons pour nous rendre au bourg, mais j’en suis certaine…"

Un terrible silence glacial s’installa alors et les deux jeunes filles regardèrent l’horizon d’où la fourgonnette avait surgi, comme si au travers de la sérénade de la nature et des échos elles essayaient de recevoir les cris et les pleurs qui accablaient encore le lycée. Tandis que Marine explorait son imagination pour trouver une raison désespérée qui expliquerait la coïncidence, Iseult passait ses doigts fins dans les ondulations de sa chevelure qui s’était imbibée d’eau et de feuilles mortes.

 

" -Et maintenant, crois-tu qu’il soit plus important de retourner au lycée pour voir ce qu’il s’y est passé ou se rendre au bourg pour retrouver le village ? Demanda Iseult en tremblant avec une pointe d’ironie que ne saisit pas Marine.

-Ne crois pas qu’il sera si aisé de trouver que faire. Affirma-t-elle en se passant une main dans les cheveux. Ils sont peut-être encore plus nombreux au village.

-Tu crois que les miliciens ont encore abattu l’un de leurs officiers ?

-Non, sinon c’est dans un café qu’ils auraient fait une telle descente. Répondit Marine en prenant un air grave tout en se mettant en marche vers le nord. Toute la question est maintenant de savoir si nous voulons nous mettre à l’abri ou savoir ce qu’il s’est passé.

-La seule chose dont je sois certain, c’est que je ne tiens pas à rester seule ! Lança soudainement Iseult en se précipitant derrière son amie. En fait, je donnerais n’importe quoi pour pouvoir être encore devant ma copie de philosophie !"

Les deux jeunes filles se mirent ainsi en route vers le lycée, poursuivant leur conversation. Bien qu’elle sût pertinemment que le fait d’avoir fait évacué une salle d’examen révélait une extrême gravité de la part du directeur, Marine s’appliquait comme elle pouvait à dédramatiser la situation en faisant de l’ironie ou des sous-entendus qu’elle ne réfléchissait pourtant ni ne retenait ; l’important était pour elle de voir un sourire se dessiner sur le visage crispé d’Iseult, car à une telle distance de sa famille, elle s’en sentait aussi responsable que si elle avait été sa mère spirituelle.

" -Mais as-tu pensé à ce que nous pourrions trouver là-bas ? Interrogea-t-elle alors. Que feras-tu, que ferons-nous après ?

-Ca, je ne le sais pas…Confia Marine sans s’arrêter de marcher. Mais je pense qu’il vaut mieux pour l’instant rester à l’écart de quiconque pourrait nous voir.

-De toute façon, nous ne devons pas être les seules dans cette situation par les temps qui courent…"

Marine ne répondit que par un hochement de tête vaguement accompagné d’un acquiescement ; elle-même semblait s’être égarée dans sa perspective de rassurer son amie. Aucune d’elles ne sachant l’heure qu’il était, il fut estimé au parcours qu’avaient fait les tâches de lumière sur le bitume que l’épreuve de philosophie aurait déjà du être terminée depuis longtemps. Le soleil qui passait au travers des feuillages se retrouvait sur le sol noir comme de vagues empreintes de lumières qui ondulaient au rythme du vent et lorsque l’après-midi arriva à son terme, Marine eut envie de marcher en écartant ses bras en croix à la façon d’une funambule, car elle avait l’impression de marcher sur l’eau. La surface de l’eau n’avait jamais été aussi belle que lorsqu’on la regardait du fond de la mer. Ses ondulations, ses chatoiements et sa poésie se retrouvaient sur la surface de l’asphalte.

Iseult s’inquiéta de voir son amie déambuler de la sorte en regardant dans le vide, elle la réveilla donc en la secouant légèrement de l’épaule puis en prononçant son nom. La jeune fille la regarda alors avec mépris comme si elle ne s’était en fait jamais envolée, mais en se disant que la situation était déjà assez grave sans qu’elle ne s’énerve, elle reprit un air raisonnable et demanda à son amie ce qui n’allait pas.

" Regarde, répondit Iseult, est-ce que cet endroit te rappelle quelque chose ?

Marine s’arrêta alors brutalement de marcher et en croisant les mains au niveau du ruban qui lui servait de ceinture, elle observa la forêt qui les entourait désormais. La piste de bitume tiède sur laquelle pas un seul véhicule ne semblait être passé depuis des semaines serpentait entre les conifères et les chênes, enjambait d’étincelantes rivières par de pittoresques ponts de briques et se défilait à chaque fois qu’elle semblait mener quelque part. Sur le talus s’étendaient d’éclatants parterres de fleurs et le martèlement d’un pivert résonnait au loin tandis que paraissait de temps en temps la voilure d‘un oiseau égaré entre deux cimes. Sans trouver de lien pertinent entre tous ces éléments, Marine répondit innocemment en hochant les épaules :

" -Non, cela ne me rappelle strictement rien…

-C’est inquiétant, car moi non plus ça ne me dit rien…

-Est-ce que tu voudrais commencer à me faire peur ? Nous ne pouvons pas être perdues tant que nous restons sur cette route !

-Mais Marine, répliqua aussitôt Iseult avec l’agressivité qu’avait auparavant contenue son amie, nous avons marché toute l’après-midi, j’ai très soif et cette route se perd dans la forêt aussitôt que l’on croit en voir le bout !

-Que tu peux être pessimiste ! S’exclama-t-elle en réponse. Il fait beau, nous avons par deux fois échappé de peu aux soldats et alors que la nature nous offre un refuge de fortune, tu trouves quelque chose pour te plaindre…

-Quelque chose ?! Hurla l’Irlandaise exaspérée, nous devions retourner au lycée, je te rappelle et au lieu de cela nous sommes perdues au milieu d’une forêt de conifères !"

Marine se tut immédiatement. Une violente lueur d’inquiétude s’était subrepticement allumée dans ses yeux et alors qu’elle commençait regarder de nouveau tout autour d’elle, l’adolescente leva la main pour demander à son amie d’observer le silence. Quelques craquements se firent entendre, ainsi que de lointains échos dont aucune des deux jeunes filles n’aurait été capable d’imaginer l’animal qui les avait émis. Il apparut que l’intrépide Marine avait désormais d’autant plus peur que le silence était terrifiant depuis qu‘elle l‘avait exigé. A son tour, Iseult leva les yeux et scruta la voûte des arbres au-dessus d’elle. La lueur du soleil en fin de journée palpitait faiblement au travers de la cime qui formait une voûte au-dessus d’elle. La sphère dans laquelle elles étaient enfermées se mit à chavirer sans jamais se renverser. Une angoisse naquit et tandis qu’elles se rapprochaient l’une de l’autre, le vent du soir se leva, venu des lointains horizons que la forêt avait absorbés, venu de l’extérieur de la sphère…

" -Peux-tu répéter ce que tu as dis ? Articula-t-elle faiblement.

-Oui, nous sommes perdues…

-Non, pas cela. Fit Marine sans intonation avant de continuer avec un geste de la main. Ce que tu as dit après…

-Nous sommes perdues…au milieu d’une forêt de conifères…

-Mais depuis quand la forêt qui entoure le village est-elle pleine de sapins ?

-Que veux-tu dire ?

-Non seulement nous sommes perdues, mais en plus il doit vraiment falloir que nous ne sachions pas où nous sommes pour nous retrouver si loin du village !

-Attends, ne paniquons pas…Où se trouve la forêt de conifères la plus proche du lycée ?

-Ca ne sert à rien de chercher Iseult…Interrompit sèchement Marine. Nous ne faisons attention à rien d’autre que les études depuis que nous sommes dans ce lycée…"

Sur ces mots, Marine s’éloigna du milieu de la chaussée et se rendit sur le talus derrière lequel une pente tombait au cœur des bois d’où aucune lumière ne paraissait tant la cime des sapins était dense. Elle joignit alors ses mains en porte-voix et hurla à pleins poumons pour appeler de façon hasardeuse l’attention de quelqu’un. Iseult regardait d’un air désappointé son amie changer brutalement de réaction, elle qui quelques heures auparavant l’avait sauvée des soldats semblait dorénavant indifférente à l’idée de réduire à néant leur fuite qui avait duré tout l‘après-midi. La petite rousse alla alors s’asseoir sur un rocher de l’autre côté de la route et regarda Marine guettant la fenêtre d’horizon que lui ouvrait la forêt dans l’espoir d’apercevoir quelque chose. Comme rien ne paraissait, des nuages vinrent ternir le ciel et Iseult commença à grelotter de froid. En se serrant dans ses bras, elle suggéra à son amie qu’il serait bientôt temps de chercher une solution pour dormir.

Marine sembla alors se décourager et alla s’asseoir auprès d’Iseult. Les deux jeunes filles s’appuyèrent l’une sur l’autre et observèrent la route d’un côté à l’autre, comme si une voiture venait de passer devant elles. Ce n’était pas encore l’été et la nuit serait fraîche ; semblant encore loin de toute civilisation, chacune des deux adolescentes se rendit compte qu’elle ne saurait quelle attitude de survie avoir dans ce genre de situation. Elles ne savaient ni allumer un feu ni se prévenir du froid ou se protéger des animaux qui arpenteraient la forêt une fois la nuit tombée. Iseult proposa ainsi de dormir à tour de rôle, de façon à ce que l’une puisse veiller sur l’autre. Marine acquiesça avec un sourire et lorsque les cernes qui étaient apparues sous ses yeux bruns attendrirent l’Irlandaise, cette dernière affirma qu’elle voudrait être la première à veiller pour lui permettre de prendre rapidement du repos.

La superbe lueur orangée du soleil tombant sur l’horizon traversa bientôt les cimes épineuses des sapins et se fut sous le plus beau ponant qu’elles n’avaient jamais vu que les deux jeunes filles grimpèrent sur un promontoire que contournait la route. Leur espoir d’avoir une vue d’ensemble sur la forêt fut déçu, car la route semblait sinuer au fond d’un vallon et le seul horizon qu’elles avaient sur l’est était une imposante colline. Elles contemplèrent alors le soleil se coucher dans l’ouest avec passion, et légèrement éblouies, les deux jeunes filles parvinrent à distinguer dans les brumes du soir et les infinies vallées clairsemées de lande bretonne le clocher d’un village. Il semblait terriblement loin et la route sur laquelle elles se trouvaient ne semblait pas s’y rendre. Iseult proposa alors de se lancer à travers bois et champs dans la direction du lointain hameau, mais Marine sembla profondément terrifiée à cette idée et en se recroquevillant sur elle-même comme une petite fille se protégeant, elle dit :

" Non, nous ne devons pas quitter la route…"

Après s’être abreuvées à un ruisseau coulant à proximité puis avoir marché encore quelques kilomètres à la recherche d’une clairière où dormir, les deux jeunes filles s’arrêtèrent dans une petite prairie séparée de la route par un talus et une rangée d’arbres. Quelques lapins furent effrayés par leur arrivée et il ne parut d’eux que leur petite queue blanche sautillant dans les hautes herbes lorsque Marine et Iseult aplatirent l’herbe pour se faire un duvet. Lorsque les yeux de Marine se posèrent sur Iseult qui restait debout appuyée sur un arbre puis sur le ciel où se promenaient encore quelques nuages, les premières étoiles argentées apparurent dans la voûte zinzolin. Les boucles de la petite Irlandaise semblaient frémir légèrement dans l’air du soir qui ternissait l’éclat orangé de sa chevelure. Cette vision apaisa Marine et elle oublia aussitôt l’étrange situation dans laquelle elle et son amie étaient plongées. Ce fut en l’admirant qu’elle s’endormit.

Soudain, un puissant et disgracieux vrombissement réveilla Marine. La jeune fille resta pendant quelques secondes le nez dans l’herbe, les yeux grands ouverts sur la réalité qu’elle rejoignait subitement. Comme le désagréable bruit de moteur ne se taisait pas, elle comprit aussitôt qu’une automobile passait par là et s’était certainement arrêtée. Elle se réveilla alors et se leva dans un seul élan, sans se poser la question de savoir le genre de personne qui pouvait se trouver à l’intérieur. A peine dressée sur ses jambes encore toutes tremblantes, Marine se précipita vers l’endroit où elle avait vu Iseult en s’endormant et dévala le talus pour arriver en trombe sur la chaussée. Tout ce qu’elle eut le temps de voir fut les deux yeux rouges du véhicule s’évadant dans les ténèbres de la forêt et Iseult poursuivant le fantomatique convoi en faisant de grands gestes. Le véhicule qu’elles avaient tant espéré ne les avait même pas vues.

Lorsque la voiture disparut dans un virage, définitivement happée par la nuit, Iseult se retourna avec un air abattu d’exténuation et de déception vers Marine à qui elle demanda de prendre le relais. Celle qui venait de se lever avec une explosion d’espoir qui resterait désormais se faner dans son cœur accepta d’un hochement de tête. Iseult lui sourit alors et à la lueur des étoiles, elle disparut dans la clairière. Avec un air troublé par la nuit et les rêves qu’elle avait faits, Marine observa sa silhouette se mouvoir derrière l’ombre des arbres et avant que celle-ci ne s’évanouisse à son tour dans les ténèbres, elle lui clama :

" Bonne nuit à toi…Iseult…"

 

Depuis la route, Marine n’entendit que le bruit de l’herbe plissant sous le corps de la belle adolescente et lorsque le calme fut définitivement revenu, elle s’assit sur le talus en soupirant de désespoir, car elle savait que la voiture qui était passée serait la seule de toute la nuit en proportion du nombre de véhicules qu’elle avait vu passer pendant le jour. Après s’être recroquevillée, la jeune fille se plongea dans la voûte étoilée au-dessus d’elle, contemplant avec un émerveillement sans pareil l’infinité coruscante de la Voie Lactée. La lune était vide et le ciel n’en ressortait que plus scintillant. A force de rêvasseries, ses paupières s’alourdirent bientôt et l’envie de retourner dans le sommeil d’où l’avait arrachée Iseult la surprit.

Elle sursauta alors et se mit en tête de ne pas s’arrêter de bouger pour se permettre de rester éveillée aussi longtemps qu’il lui serait possible. Tandis qu’elle se rendit compte n’avait pas l’heure sur elle, Marine se souvint qu’elle avait laissé sa montre à gousset sur sa table de nuit à l’internat, mais le lycée lui semblait désormais si lointain qu’elle se demanda si elle reverrait un jour son dortoir et le précieux objet dont le cliquetis qui en émanait avait un puissant pouvoir de séduction sur son esprit. Adossée à un arbre, elle se surprit à imaginer qu’elle tenait la fameuse montre au creux de sa main. Alors, d’un agile coup de pouce, elle en ouvrait le cadran et les aiguilles noires sur le cercle blanc se mettaient à tourner dans la nuit. Il serait bientôt quatre heures du matin et au cœur des ténèbres le tintement des aiguilles semblait plus profond. Pour mieux les ressentir, la jeune fille colla la montre contre sa poitrine et ferma les yeux pour se laisser emporter dans le rythme précieux. Au pays des merveilles, les aiguilles restaient immobiles et le monde entier tournait autour au même rythme que les secondes qui s‘égrenaient dans l‘esprit de la rêveuse.

L’enivrant spectacle la fit tourner sur elle-même et Marine se réveilla quelques minutes plus tard avec une terrible sensation de vertige. Lorsqu’elle revint à elle, seules quelques minutes s’étaient écoulées et il n’y avait plus de montre dans sa main. Pourtant, une étrange rumeur semblable à l’égrainement de secondes continuait de vibrer dans la forêt. Marine essaya d’émerger de son sommeil pour faire au mieux la différence entre ce qui se passait dans son imagination et dans les bois, mais il lui apparut bientôt que le bruit qu’elle entendait était bien réel. Il s’agissait d’un glauque grincement reprenant son souffle de façon régulière, mais s‘éloignant de la même façon que l‘horizon disparaissait derrière les sinuosités de la route. Bientôt, le calme de la nuit et le chant des grillons reprirent le contrôle du silence.

Marine retourna alors aux côtés d’Iseult qui s’était déjà profondément endormie et en apaisant progressivement l‘œil qu‘elle avait chargé de guetter la route, elle surveilla la tranquillité de son amie. Paisiblement allongée dans l’herbe, défaite de toute expression, Iseult était semblable à une biche mortellement blessée et Marine eut alors envie d’aller inspecter le corps souffrant pour y trouver et panser la plaie par laquelle s’évadait l’énergie vitale de la belle chimère. Un air triste sur le visage, la jeune fille pencha la tête sur son épaule et chercha ce qui la reliait encore à son amie. Elle abandonna alors son poste de guet et s’assit à côté de la belle Irlandaise dont l’abondante chevelure se déversait dans l’herbe de la nuit qui commençait à s’auréoler de rosée. Elle eut envie de caresser ses beaux cheveux, mais elle ne voulait pas prendre le risque de la réveiller.

Comme elle n’avait plus froid, Marine s’assit profondément sur le sol jusqu’à sentir l’humidité de la terre sur ses jambes et regarda le ciel étoilé en se rappelant toutes les fois où elle s’était levée en pleine nuit pour dérober le magnifique spectacle aux murs de l’internat. Il lui semblait que cette fois-ci, c’était elle qui venait de se faire capturer par les étoiles et la rencontre n‘en était que plus passionnante. Seule face à l’univers, la jeune fille se rendit compte qu’elle ne s’était perdue que dans la relativité, car il n’y avait qu’un écart infiniment ridicule entre la forêt où elle se trouvait et le lycée comparé à la distance humainement inconcevable qui courait entre chacun des astres dont seule la lumière lui parvenait, si titanesque que toute la haine que les hommes pouvaient concevoir à l’égard de son pareil et le trouble qu’il pouvait semer n’était rien en comparaison du sublime qu’essayait de cerner Marine. Il y avait des hommes et des sentiments et en face une rêveuse et des étoiles.

En se rendant compte que son imagination était la seule limite à tout ce qui était concevable, Marine se demanda si les plus grands et les plus effrayants concepts n’étaient pas que pure invention de l’imagination. La mort était une œuvre d’art.

" Je n’ai pas peur de la mort…" Murmura-t-elle alors.

 

Soudain, un crissement résonna encore dans la nature. Croyant d’abord au pas gracieux d’une biche qui aurait fait craquer une branche, Marine fut bientôt intriguée en entendant le bruit se répéter de façon cyclique et régulière. Elle chercha alors du regard ce qui pouvait en être la source, transperçant les ténèbres puis observant la route, mais aucun véhicule ne se trouvait sur la chaussée et le grincement était trop régulier pour que ce fût celui d’un arbre. La jeune fille se releva alors et attendrie par le doux et profond sommeil dans lequel s’était immergée son amie, elle n’osa la réveiller. Après avoir fait quelques pas en direction de la route de bitume, elle se rendit compte que le bruit venait de l’autre côté ; du cœur des bois. Elle s’arrêta donc aussitôt que cette idée lui traversait l’esprit et traversa la petite clairière au fond de laquelle elle trouva un petit sentier de biche dont l‘entrée était dissimulée par un buisson. Dans les sous-bois, il faisait si noir qu’aucune lumière ne passait ni mouvement ne paraissait. Seul le grincement cyclique semblait trouver son existence dans le sombre enfer de branches, de racines et de broussailles.

Marine ne laissa cependant pas sa curiosité se faire abattre si promptement et décida malgré l’obscurité profonde de s’élancer dans la pénombre, convaincue par ce qu’il lui restait de ses cours de sciences naturelles que ses yeux s’accommoderaient bientôt à la nuit. Lorsque la jeune fille mettait un pied devant l’autre, c’était pour fracturer une branche morte qui barrait le chemin ou pour écarter une longue branche qui lui éraflait le visage lorsqu’elle ne trébuchait tout simplement pas. Tant de bruissements faillit lui faire perdre l’écho du grincement si singulier qu’elle poursuivait dans la jungle de ténèbres, ce qu’elle redoutait plus encore que les terribles bêtes sauvages qui pourraient surgir de n’importe quel buisson ou les plus répugnants insectes qui se colleraient sur sa délicate peau. Tandis qu’il lui semblait progresser alors qu’elle ne se sentait pas approcher du bruit, Marine eut l’idée de se retourner pour voir s’il lui resterait la possibilité de battre en retraite, mais derrière elle le chemin était aussi invisible dans la nuit que celui qui lui restait à parcourir.

Elle s’arrêta donc au cœur de la forêt et comme le grincement continuait de l’appeler, elle entrouvrit les lèvres et appela au hasard. Rien ne se passa ; même l’écho de sa voix ne daigna lui répondre et ce ne fut qu’à ce moment-là que Marine se rendit compte de sa solitude et envisagea les risques qu’elle encourait à demeurer ainsi perdue loin des chemins. Elle se demanda alors combien de temps cela prendrait de mourir au plus profond des bois, et surtout si un jour on la retrouverait. Elle ne douta cependant pas qu’Iseult se mettrait à sa recherche dès le lever du jour et que si elle avait entendu un pivert à l’autre bout de la forêt puis un grincement qu’elle voulait désormais anodin, Marine n’aurait aucune difficulté à retrouver son chemin depuis la voix de son amie qui l’appellerait. Elle sentit une épaisse branche à ses pieds et comme le grave couinement ne s’était pas arrêté depuis son apparition, la jeune fille décida de s’asseoir dans l’attente que quelque chose se produise. Les bras entourant ses genoux, elle s’accroupit dans les ténèbres et guetta l’obscurité, cherchant vainement ce qui pouvait provoquer ce bruit.

La nuit n’était jamais aussi angoissant que perdue dans les ténèbres d’une forêt, loin de tout chemin, et en songeant de nouveau à ce qu‘elle avait pensé de son absence de peur vis-à-vis de la mort, Marine revit le visage d‘Iseult. Elle ferma les yeux pour mieux voir les longs cils noirs de l’adolescente, fermant les iris vert bouteille qui n’éclosaient qu’au petit matin. Elle respirait encore faiblement, mais avec une inquiétude grandissante. Sans prendre gade à ce qui pouvait ainsi émouvoir son amie, Marine la regarda avec trouble et vit ses sourcils se froncer, une impression de lutte était apparue sur son visage. Le grincement reprit alors, semblant plus proche que jamais et en se retournant, la jeune fille put voir une ombre avancer dans la nuit, les roues du véhicule sommaire tournaient au rythme du lugubre couinement qui terrifiait la forêt.

Marine rouvrit les yeux. Iseult avait disparu, mais le bruit s’était arrêté. Des pas s’enfoncèrent dans l’herbe imbibée de rosée, une silhouette s’était dressée dans la nuit. Soudain, un puissant et implorant hurlement retentit dans toute la forêt. Marine reconnut aussitôt la voix tourmentée d’Iseult et se leva de sa racine dans un seul bond. L’écho du cri se réverbérait sous la cime des arbres et la jeune fille sut s’en servir pour retrouver son chemin dans la nuit. A mesure qu’elle revenait vers la clairière en se débattant avec les lianes et les ronces qui lui arrachaient ses vêtements, Marine appelait désespérément le nom de son amie, terrifiée à l’idée de ce qui avait pu lui arracher un râle si violent. La lueur zinzolin du ciel reparut bientôt par une faille dans la nuit et après s’être si longtemps égarée dans les ténèbres, l’adolescente retrouva la voix de la lumière. Lorsqu’elle revint dans la clairière, toute tremblante d’épouvante, Marine ne trouva d’Iseult que la trace que son sommeil avait déposée dans l’herbe.

Angoissée par une telle découverte, la jeune fille chercha de toutes ses forces partout autour d’elle l’endroit par lequel son amie avait pu disparaître, mais en se rappelant le hurlement qu’elle avait entendu, Marine craignit qu’un enlèvement eût eu lieu. Alors, elle entendit l’énigmatique crissement depuis l’autre coté des arbres qui bordaient la route. Sans se poser de question, elle se précipita aussitôt sur la chaussée et ce fut alors qu’elle découvrit la masse sombre d’un petit véhicule trapu qui avançait petite vitesse sur la route, elle pourrait le rattraper en courant. La chimère disparut derrière le virage et dans l’angoisse de voir celle-ci disparaître à tout jamais, la jeune fille se lança à sa poursuite en courant de toutes ses forces. Dans la nuit elle ne voyait plus le mystérieux convoi mais le grincement lui assurait sa présence. A mesure qu’elle luttait contre elle-même, contre sa fatigue et sa petite condition physique, Marine sentait le bitume se dérober sous ses pieds, comme si l’asphalte se disloquait sous chacun de ses pas et qu’elle ne se déplaçait bientôt plus que sur des coussins d’air.

Elle n’était plus qu’à quelques décimètres de l’ombre, elle pouvait sentir le souffle suppliant d’Iseult ; elle n’avait plus qu’à tendre le bras pour s’y aggrave lorsque derrière le grincement qui l’avait menée jusque là, elle entendit le claquement des sabots d’un cheval sur le sol. Subitement intriguée, Marine s’arrêta de courir et l’instant d‘après, l’ombre qu’elle avait poursuivie s’évanouit. Il n’y eut plus de grincement ni de cheval ; Iseult avait disparu à tout jamais dans les ténèbres et la forêt s’était de nouveau drapée de silence. Un souffle froid caressa la route puis les cheveux de la jeune fille accablée par le soudain froid de la solitude. Aussi loin qu’elle pouvait voir devant elle, la route ne faisait que couper en deux un horizon qui lui semblait inatteignable. Elle tremblait de tous ses membres, se demandant dorénavant si ce qui venait de se passer n’était pas qu’un cauchemar, mais en regardant dans ses mains, la rêveuse se rendit compte que cela n’avait rien d’un rêve dont elle ne saurait d’ailleurs fixer les limites. Tout lui avait semblé si irréel cette journée que la disparition de son amie peinait à l’émouvoir. Elle sentit simplement une larme lui rouler sur la joue pendant qu’elle resserrait ses poings sur sa robe.

Marine se retourna alors et fut si violemment frappée d’horreur qu’elle ne put s’empêcher de laisser échapper un hurlement de frayeur. Devant elle, debout au milieu de la chaussée se tenait un très grand homme vêtu d’un ample manteau de voyage flottant dans la nuit et d’un chapeau rond dont les bords masquaient son visage. Il tenait une gigantesque faux appuyée sur son épaule.

" -Mademoiselle, dit-il d’une voix ténébreuse avant que Marine ne puisse réagir, est-ce que quelque chose ne va pas ? Êtes-vous perdue ?

-Qui êtes-vous ? Cracha la jeune fille aussitôt après avoir repris son souffle.

-Comme vous avez l’air apeurée…Répondit-il alors avec une magistrale courtoisie. Je suis un paysan et je me rendais à mon champ avec ma charrette lorsque je me suis douté de votre présence…

-Votre charrette hein…Où est-elle ? Interrogea l’adolescente avec défiance.

-La voici, annonça le mystérieux paysan en ôtant son chapeau avec lequel il montra un attelage chancelant tracté par un vieux cheval en piteux état. Certes, il s’agit d’un bien modeste carrosse pour une princesse égarée, mais si je peux vous être de quelque secours…"

Marine essaya de trouver le regard du vieil homme avec des yeux terrifiés, elle était du plus profond de son âme confuse entre ce qui se présentait à elle et ce qu’elle voyait. L’énigmatique personnage était l’être le plus patibulaire qu’elle n’avait jamais rencontré et les circonstances en faisaient un véritable démon, mais la politesse et la douceur patriarcale avec laquelle il s’exprimait faisait luire quelque chose à quoi la jeune fille ne voulait rester insensible. Elle se rappela le hurlement déchirant d’Iseult puis la sensation de poursuivre une charrette dans la nuit et dès lors qu’elle se trouvait devant la personne qui avait enlevé son amie et qui l’invitait à les rejoindre, Marine voulait oublier ses rêves, ses intuitions. Depuis qu’elle l’avait rencontré, le grand homme n’avait pas bougé, il était resté fixe devant elle au milieu de la chaussée, appuyée sur le grand manche tordu de sa faux. Cela la troublait. Après avoir hésité puis balbutié pendant quelques secondes, elle articula :

" -Auriez-vous vu une fille de mon âge ? Elle a de grands cheveux roux…

-Une fille aux cheveux roux…Répéta pensivement le paysan en se frottant le menton. Je suis navré, mais cela ne me dit rien…Peut-être étiez-vous toutes les deux ?

-Oui…Répondit Marine plus occupée à réfléchir au sujet de l’hésitation qu’avait simulée le vieillard, comme s’il avait croisé foule dans les bois avant de la trouver. Et un cri ? Avez-vous entendu un cri ?

-Un cri ! S’exclama-t-il soudainement en redressant la tête, révélant partiellement son visage. Si je l’avais entendu, j’aurais accouru au secours de cette personne ! Je suis vieux et la mémoire me fait défaut, mais mes oreilles sont encore si vives que je peux me souvenir des éclats de mortiers dans les tranchées de Verdun !

-Ne vous inquiétez pas ; il s’agit certainement de mon imagination qui me joue des tours par une nuit si étrange…Affirma la jeune fille en croyant presque à ce qu’elle disait.

-Vous n’avez pas grand chose à craindre en restant ici, mais vous pourriez attraper un méchant coup de froid. Assura le paysan en faisant pivoter son chapeau. Je comprends que vous ne vouliez pas laisser votre amie seule dans les bois et je vous avouerai que cette histoire me tracasse, mais vous rejoindrez le prochain bourg bien plus rapidement par mon aide…Je vous laisse le choix de me suivre. Conclut le vieillard en tendant sa main froide et squelettique en direction de la jeune fille."

Marine fixa longuement la main usée et décharnée du vieil homme avec dégoût et une lueur d’espoir dans les yeux. Mais l’ombre d’Iseult lui revint en mémoire et à l’idée de la laisser seule perdue dans les sous-bois sans savoir où se trouverait son amie, Marine frémit et regarda en direction du paysan qui lui inspirait toujours une profonde terreur qu‘elle commençait à peine à maîtriser. Elle lui fit un signe négatif de la tête. Le vieillard se vissa alors le chapeau sur la tête et après avoir calé le manche de sa faux au creux de son épaule, il se retourna et disparut dans la nuit en direction de sa charrette sans ajouter une seule parole. La jeune fille ne savait si sa franche réponse l’avait blessé où si elle venait de subir le dédain d’un inconnu, mais elle n’en avait que faire car seul lui importait désormais de retrouver Iseult. Malgré sa conviction d’avoir en face d’elle l’homme qui l’avait enlevée, Marine n’osa se lancer une nouvelle fois à sa poursuite, car elle ne savait ni où il se rendrait ni la réaction qu’il aurait lorsqu’il s’apercevrait qu’il était suivi.

Elle serait à son tour froidement assassinée. Il ne restait rien du vieil homme dans la nuit et le bruit de sa charrette s’était définitivement éteint ; il avait disparu aussi facilement qu’un fantôme mais l‘angoissante présence d‘un esprit rodait dorénavant derrière l‘épaule de la jeune fille. Toute notion d’espace semblait s’être évanouie dans les ténèbres lorsqu’elle se retournant en appelant le nom de son amie. Ce fut alors qu’elle se rendit compte du piège dans lequel elle était tombée, car elles avaient tellement marché pendant la journée qu’elle se trouvait dorénavant bien éloignée de l’entrée de la forêt et le mystérieux paysan n’attendrait que le lever du jour pour la traquer et lui trancher la gorge de sa gigantesque faux. Marine s’effondra les genoux sur le bitume et plongea son visage dans ses mains pour sangloter douloureusement. Ses épaules s’animèrent de soubresauts mais elle étouffait chacun de ses gémissements pour ne pas se faire entendre de la nuit. Ce n’était plus de froid qu’elle tremblait mais d’effroi en imaginant ce qu’il était advenu de la belle Iseult. Sa tête si gracieuse devait jonchait le fond d’un fossé crasseux alors que son corps vide avait été jeté en pâture aux insectes destructeurs.

La jeune fille ne désespéra cependant pas et rassembla ses dernières forces pour se redresser sur ses jambes chancelantes de chagrin et en croyant se rapprocher de la barrière de chênes qui protégeait sa clairière, Marine se trompa de côté et s’enfonça dans le côté de la forêt qui plongeait au cœur de la ténébreuse vallée. Elle se laissa surprendre par la forte pente rendue très glissante par la rosée et après avoir fait deux pas sur le sol mêlant herbes hautes et tapis d’épines mortes, Marine glissa et son corps tomba brutalement sur la pente qu’il dévala violemment. Assommée par la soudaineté du choc, la jeune fille ne parvint crier et ne parvenait à fixer quelque chose du regard car tout se mettait à tourner à une vitesse folle. L’ombre de la cime, la lumière des étoiles puis le sol qui venait lui déchirer le visage tournoyaient à une vitesse insupportable tandis qu’à chaque tour que faisait chacun de ces éléments, c’était la même douleur toujours plus intense qui lacérait les côtes de Marine.

Sa course de plusieurs secondes s’acheva contre une souche ; dans un bruit sourd et sec, la jeune fille s’écrasa contre le bois rigide et reçut toute l’énergie qu’elle avait amassée lors de sa descente dans l’arrière du crâne qui se cogna violemment à une racine qui sortait de terre. Elle s’évanouit aussitôt, inanimée parmi la nature et les feuilles mortes qui dansaient encore dans son sillage. La forêt tout entière et les étoiles qui dominaient sa cime tournoyaient encore dans la dense enivrante qui avait eu raison de l‘adolescente. Les deux mains jointes à côté de sa tête, le corps désarticulé, Marine semblait aussi endormie que morte et la voilà qui disposait de tout le temps dont elle aurait besoin pour partir à la recherche d’Iseult dans la nuit infinie.

 

 

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