Les faucheurs 10-12

" -Avez-vous déjà entendu parler d’un korrigan luthier vivant dans cette forêt ? Demanda doucement la jeune fille en écartant les rameaux du saule hors duquel elle allait s’aventurer.

-Oh oui certainement ; je crois qu’il s’appelle Klarin, tu le trouveras en amont du ruisseau.

-Et combien de temps devrai-je marcher dans cette direction avant d’arriver chez lui ?

-Je ne sais pas, mais les pales de son moulin sont activées par la force de cette rivière ; tu es donc certaine de le trouver en empruntant ce chemin-là."

Marine hocha la tête et salua brièvement la fée avant de quitter le dôme du saule et de remonter le chemin qui longeait la petite rivière argentée. La forêt n’était plus du tout la même que la veille ; le soleil éclatant paraissait à peine au travers de la cime tachetée de lumière des chênes, le chant de dizaines d’oiseaux différents résonnait derrière le bruissement des ruisseaux et la chaleur s’était élevée des buissons. En brisant la branche basse d’un arbre dont le feuillage cachait le ruisseau pour s’en faire une canne, la jeune fille se serait presque sentie dans la complétude si le spectre d’Iseult n’était pas revenu rôder autour d’elle.

Le chemin s’éloigna bientôt en montant sur le flanc d’une colline au pied de laquelle courait le cours d‘eau. En se souvenant des paroles de Gwenn, Marine s’arrêta de marcher et se demanda si elle allait devoir quitter le sentier pour suivre la rivière en amont. Elle savait notamment qu’il était peu prudent de s’éloigner des chemins en forêt et elle ne voulait pas courir une nouvelle fois le risque de se perdre. Même s’il faisait très beau et qu’elle n’avait rien à craindre des animaux de la forêt, la randonneuse empoigna son bâton avec angoisse et choisit de gravir la colline en espérant croiser de bientôt le cours d’eau ou pouvoir revenir sur ses pas lorsqu’elle aurait changé d’avis.

Le rafraîchissant bruissement du ruisseau fut rapidement étouffé par la chaleur qui écrasait le petit chemin de terre l’ombre des chênes. Lorsqu’elle fut arrivée au sommet de la colline, Marine se rendit compte qu’elle était de retour dans le labyrinthe de sapins et qu’un dédale de chemins s’immisçaient dans les sous-bois. La verdoyante herbe de prairies paraissait entre les troncs les plus lointains et il lui sembla qu’elle pourrait y accéder en franchissant quelques broussailles au fond d’une petite cuvette où s’étaient amassées les aiguilles mortes de la pinède protectrice. La jeune aventurière se hasarda hors du chemin et descendit en gardant un pied en arrière la pente brusque. Elle évita de s’abandonner à une incontrôlable glissade dans les ronciers et posa finalement le pied dans le souple tapis d’épines mortes. Au-dessus d’elle, dans la silencieuse cime bercée par le délicat vent de la forêt, des dizaines d’oiseaux s’étaient arrêtés de chanter pour l’observer.

Les feuilles de chênes au travers des lobes desquelles paraissait l’intense aura du ciel retenaient l’insoutenable chaleur des sous-bois et Marine crut être prête à s’évanouir lorsqu’elle se mit en marche vers la bordure du sous-bois. Un immense soulagement l’ensevelit lorsqu’elle se retrouva auprès du fossé où coulait la rivière qu’elle craignait avoir perdue. D’abord éblouie par les rayons du soleil qui se reflétaient sur les derniers grains de rosée du pâturage, la jeune fille s’agenouilla dans l’herbe fraîche et déposa ses mains dans la rivière argentée pour s’asperger le visage de l’eau pure.

Elle resta longuement plongée dans le noir à se frotter le visage de ses mains humides et bientôt un papillon vint voltiger autour de son épaule, attiré par le délicat rayon de lumière qui perçait l‘orée du sous-bois. Marine rouvrit alors ses petits yeux bleus encore cernés de fatigue et lorsqu’elle vit dans la clairière de l’autre côté de la rivière la silhouette d’un homme bravant les hautes herbes, elle faillit exulter de joie à l’idée d’avoir enfin trouvé quelqu’un. Mais l’espoir qu’elle avait secrètement émis qu’il s’agisse d’Iseult s’éteignit promptement car la longue chevelure qui pendait de son corps était d’un gris crasseux et un grand chapeau noir auréolait son visage dissimulé. La jeune fille se précipita aussitôt derrière le tronc d’un arbre qui l’abriterait avant de sentir monter en elle la subite panique. Le mystérieux paysan semblait toujours à sa recherche et au regard qu’elle lança discrètement depuis son observatoire, Marine devina qu’elle ne s’était pas encore faite repérer. Le grand homme errait toujours au sein de la clairière, balançant lourdement son regard teinté d’un point à un autre des sous-bois.

La jeune fille défit sa nerveuse étreinte du chêne auquel elle se trouvait adossée et se remplit les poumons d’air avant de quitter silencieusement son abri. En prenant grand soin de n’écraser ni branche ni brindille qui aurait trahi sa présence, elle regagna furtivement l’antre de la pinède et lorsqu’elle s’estima hors de portée du paysan, elle résolut de ne plus suivre le chemin mais de s’aventurer à suivre l’amont du ruisseau. Après avoir maladroitement franchi les ronciers et le sol accidenté en contre-bas du chemin, Marine retrouva rapidement le cours de la rivière qui serpentait bruyamment entre de nombreux îlots où la dense végétation était reine.

Mais le cours d’eau remontait les bois obscurs et inextricables, et les berges du ruisseau étaient couvertes d’énormes ronces entremêlées emprisonnant des souches et des pièges végétaux. Comme elle devait malgré tout continuer de suivre l’amont, Marine sauta sur une pierre qui émergeait de la surface de l’eau et tint son équilibre pendant plusieurs secondes, sentant à ses pieds l’humidité des courants gagner le bas de sa robe. Elle bondit alors de nouveau et se réceptionna agilement sur une autre pierre, s’avançant de la sorte un peu plus dans la forêt au tapis irrigué par la rivière argentée. Après s’être habilement dressée sur un nouveau gué, la jeune fille observa devant elle les sinuosités de la rivière s’enfoncer dans les dédales labyrinthiques des îlots et de la forêt vierge, là où plus aucune pierre n’émergeait de la surface.

Marine serra alors les dents pour se prévenir du froid et se plongea les jambes dans les courants glacés. L’eau monta jusqu’à ses genoux, laissant la chute sa robe bleue se mêler aux glaçantes ondulations. Luttant contre les courants qu’elle remontait, la jeune fille s’épuisa rapidement car à chaque pas sous-marin qu’elle faisait, c’était toute la pression de l’eau contre ses jambes qu’il fallait drainer. Plutôt que de s’efforcer à remonter le cours d’eau et de tomber dans la rivière lorsque son énergie se serait vainement épuisée, Marine gagna la berge d’une île sur laquelle s’imposait un gigantesque chêne dont les racines se tordaient jusqu’à plonger dans le fond rocheux.

Alors qu’elle se hissait sur la massive racine et que ses mains agrippèrent l’âpre écorce du chêne, un bruissement retentit derrière l’omniprésent roulis de la rivière. Les broussailles tressaillirent alors et Marine sursauta, hésitant à se plonger dans l’eau pour se cacher de ce qui allait surgir. La forêt s’était soudainement assombrie et les reflets argentés de la surface de l’eau dansaient sous l’épaisse cime. Un museau noir sortit du buisson et alors qu’elle commençait à comprendre qu’il ne lui arriverait rien, Marine fut saisie par l’éclat de deux prunelles de vermeil. Deux oreilles pointues se dressèrent lorsque l’animal reconnut la silhouette de l’adolescente assise à califourchon entre les racines de l’arbre. Une langue gorgée de salive caressa les canines qui débordaient sa gueule et le loup mit une patte devant l’autre et s’avança voluptueusement vers la jeune fille.

Marine ne sourcilla pas lorsqu’elle aperçut le puissant animal descendre des sous-bois vers elle, mais se leva au contraire, défiant le loup du regard. Alors il s’assit et sa queue se mit à brasser l’air, son poil était d’un noir scintillant et si parfait qu’il aurait été impossible de croire qu’il sortait de l’antre de la forêt.

" -Que fait une jeune fille dans un endroit aussi retiré ? Demanda le loup d’une voix obscure qui cachait mal la dévorante envie qu’il avait de la croquer.

-Je cherche un korrigan du nom de Klarin, pourriez-vous m’indiquer s’il habite encore loin en amont de la rivière ?

-Klarin…Klarin…Ce nom ne me dit rien, peut-être est-ce celui que j’ai mangé l’autre jour…Se tâta le loup en décroisant le regard de la jeune fille pour cacher son fourbe rictus.

-Vous n’auriez tout de même pas fait cela ?!

-Les korrigans sont des êtres acariâtres et irrespectueux de tout ! S’indigna alors l’animal en montrant les crocs. Comment pouvez-vous aller à la rencontre de l’un de ceux-là ?!

-C’est que celui que je cherche a quelque chose pour moi, il s’agit d’une flûte…Se justifia Marine en haussant péniblement les épaules.

-Ne croyez pas un fourbe mot de ces êtres détestables, ni ne passez de marché avec, il en irait de votre honneur ! Confia le loup du bout de son museau. Croyez que je suis sincère ; ce sont des gens réellement incommodants !

-Je ne veux pas en savoir plus. Conclut la jeune fille en essorant la chute de sa robe sale. Dites-moi si j’en suis encore loin.

-Trouve-toi d’abord, ensuite tu trouveras le chemin…Annonça le loup en fronçant les sourcils avant de continuer en pliant la gueule de façon à ce que s’y dessine un sourire, à toi de m’aider maintenant ; aurais-tu quelque chose à manger ?

-Je crains bien que non, j’ai moi-même très faim…"

Marine s’interrompit aussitôt car en voyant la salive dégouliner à flot de la gueule du loup, elle comprit le péril qu’elle courrait. La bête prit à peine de l’élan pour bondir, car à la seule puissante impulsion de ses pattes pourtant affaiblies par la faim, elle s’élança vers la jeune fille à une vitesse prodigieuse et celle-ci esquiva au dernier moment en se laissant tomber dans l’herbe. Seule la patte du loup lui frappa le visage en lui salissant la joue et en l’écorchant de ses griffes usées de son errance. L’animal retomba sur le sol en rugissant de frustration et faillit glisser dans la petite rivière en se retournant vers Marine qui s’apprêtait à prendre la fuite. Lorsque le regard de la jeune fille soutenant avec défiance et assurance celui du prédateur revint sur celui-ci, le loup avait baissé les oreilles et montrait les crocs en faisant exulter sa haine par ses yeux débordant de sauvagerie. Seul son prodigieux grognement semblait s’élever dans la forêt. Lentement, Marine se dressa sur ses jambes et sans quitter l’animal des yeux, elle commença à reculer, hésitant lorsque son ennemi redoublait de menace dans son râle.

" Tu ne perds rien pour attendre ! Si tu ne t’enlises pas dans cette forêt, c’est elle qui te prendra au piège !" Aboya le provocant loup tandis que bruissait le bruit de sa retraite dans les buissons. Marine resta silencieuse, de peur de se sentir ridicule de se trouver à parler avec un loup qui avait tenté de la dévorer. Elle ne sentait étrangement pas en elle le traumatisme de celui qui venait d’échapper de peu à la mort. Ses jambes flagellaient à peine et elle parvenait à rester concentrée sur l’univers sauvage qui l’entourait. Lorsqu’elle n’entendit plus le loup s’engouffrer dans la forêt, la jeune fille décida de reprendre son chemin le long de la rivière.

Bien que tout le bas de son corps et ses vêtements étaient déjà trempés, l’aventurière privilégia la berge de la rivière pour en suivre l’amont et brava les massifs de fougères, les herbes hautes et les dédales de broussailles en restant en vue du ruisseau où elle s‘abreuvait de temps en temps. Tandis qu’elle marchait en observant les talus recouverts de mousse et les tâches de lumière qui illuminaient les denses sous-bois au travers de la cime des grands arbres, Marine ne se rendait pas compte que l’heure attirait le soleil à son déclin et que celui-ci alla bientôt s’abriter derrière les collines infestées de la forêt infinie, si bien qu’il n’y eut plus que la lumière de ses rayons dans le ciel pour éclairer le chemin. Elle avait marché durant toute la journée et n’avait pas senti la fatigue la ralentir, si bien que lorsqu’elle s’arrêta sur un rocher qui se dressait au milieu de la rivière pour manger les fruits qu’elle avait été cueillir comme seul repas, la jeune fille fourbue regarda l’ondoiement de la surface de l’eau avec mélancolie et se demanda si elle arriverait bientôt à la maison de Klarin.

Malgré la nuit arrivant tardivement, saluée par le chant des grillons, Marine n’avait point sommeil et entreprit de marcher jusqu’à l’abri le plus lointain que ses forces le lui permettraient. Elle avait en effet l’intention de se méfier des pièges que pouvaient receler les pièges de la forêt et de tout faire pour ne pas croiser de nouveau le paysan qui semblait à sa recherche. En quelques bonds, elle rejoignit la berge et se remit en marche en écoutant cette fois-ci les réponses amoureuses que se chantaient les chouettes au travers de la chaleur du soir et les nappes de moustiques que gobaient les truites en sautant hors de l’eau. La jeune ne put résister à l’envie de serrer ses mains l’une contre l’autre et de souffler dedans de façon à imiter le cri nocturne du rapace. Le soufflement se propagea dans la forêt et quelques secondes plus tard, la chouette lui répondit en lui tenant le même langage.

 

Ce fut avec un sourire d’insouciance et de complétude que Marine, qui avait presque oublié pourquoi elle remontait la rivière et qu’elle s’était totalement séparée du monde depuis plus de deux jours, établit sa couche dans le houppier d’un massif chêne qui s’était effondré dans les sous-bois à quelques dizaines de mètres de la rive. Elle entendait la rivière couler lorsqu’elle posa sa tête contre un oreiller de feuilles et de mousse, là où elle n’était séparée de la belle étoile où elle allait dormir que par le plafond clairsemé de nuit de la forêt.

La lune brillait de tout son éclat lorsque la jeune fille fut réveillée au milieu de sa nuit froide et sans rêves. Ses mains étaient grises et les bois autour d’elle déclinaient toutes les nuances du blanc le plus éblouissant au noir le plus limpide. Le murmure de la rivière continuait de s’écouler, mais la fraîcheur de la nuit sous les feuillages avait remplacé la chaleur du jour. Des bruits de pas crissèrent dans les buissons alentours, mais nul chuchotement ne venait troubler l’angoissant silence dans lequel s’était plongée Marine, blottie dans les ténèbres, feignant de ne pas s’être réveillée et se dissimulant dans son refuge. Derrière les branchages et les hautes herbes, dans les sous-bois attenants, la jeune fille vit deux silhouettes humaines se glisser subrepticement dans la forêt. Craignant le passage du loup ou l’apparition du paysan, elle resta couchée sur la terre observer pendant quelques secondes les deux ombres trop petites et trop fines pour ressembler au grand homme qui la traquait.

 

Les deux vagabonds disparurent dans la forêt et le bruit de leur déplacement fut bientôt étouffé ; les bois regagnèrent leur sérénité nocturne. Marine essaya alors de se rendormir, mais les deux hommes avaient emporté son sommeil avec eux. En rouvrant les yeux, elle sentit la rosée sur l’herbe qui l’entourait et la lueur zinzolin qui s’éclaircissait à l’ouest. L’aurore allait bientôt s’élever et il serait temps de reprendre la route. En quelques instants, Marine quitta sa couche et après avoir fait tomber de sa robe les impuretés de la terre qui s’y étaient incrustées, elle effaça la trace de son corps sur le sol, comme pour le rendre à la nature et se remit silencieusement en marche le long de la rivière. Tandis qu’elle marchait sur la berge en essayant d’entendre le bruissement des hommes qui étaient passés pendant la nuit, la jeune fille surveillait l’autre côté de la rivière où il lui semblait ponctuellement apercevoir du mouvement.

En suivant les méandres et les embranchements multiples de sa rivière, Marine se rendit compte qu’elle marchait depuis assez longtemps sans que le jour ne se manifestât avec autant de lumière que ce dont il avait l’habitude. Elle regarda alors le ciel et vit au travers de la cime voûtée au-dessus de la rivière un menaçant ciel dont les gigantesques nuages avaient occulté le lever du soleil. Un vent de pluie se leva alors et à mesure qu’elle suivait l’amont, Marine se préoccupait davantage de trouver un nouvel abri contre la tempête qui se préparait que de suivre le chemin que lui avait indiqué la fée. Cela faisait d’ailleurs un jour entier qu’elle avait passé à suivre l’amont sans jamais trouver la maison du korrigan ; la voyageuse commença à se demander si elle ne s’était pas égarée quelque part lorsqu’elle sentit une goutte de pluie s’écraser sur son nez.

Déterminée à ne pas passer une nouvelle éternité sous le déluge, Marine s’éloigna de la berge et gagna les sous-bois où la pluie qui s’abattait avec violence et fracas sur la forêt n’était que le bourdonnement sur les feuillages, le grincement des arbres ballottés dans le vent et les flaques qui se formaient ponctuellement là où la cime ne protégeait pas le sol. A l’ombre éternelle, la jeune fille s’abrita au pied d’un sapin et commença à se sécher en guettant le ciel au travers des aiguilles. Le ciel opaque et boursouflé ne laissait entrevoir aucune amélioration et ce fut avec la crainte de ne pas pouvoir se déplacer avant encore un long moment que Marine s’assit sur une racine et regarda des ronds s’étendre dans une flaque d’eau devant elle en écoutant le mélancolique bruissement de la cime.

Soudain, alors qu’il lui sembla entendre grommeler le tonnerre, Marine fut interpellée par le bruissement d’un mouvement dans des broussailles. Le rideau de pluie qui déchirait les sous-bois l’empêcha de voir clairement ce qui surgit d’un roncier, mais elle guetta attentivement la petite forme sombre qui se dirigeait à toute vitesse vers le cœur de la petite sylve. Tandis qu’elle disparaissait dans les buissons, la jeune fille en se levant reconnut la petite silhouette trapue d’un korrigan. Malgré les trombes d’eau qui accablaient la forêt, elle décida de se lancer à la poursuite du petit être dans l’espoir que ce fût Klarin. Assourdie par le fracas de la pluie sur les feuillages et le bruit de ses pas dans la vase, Marine s’égara dans les ronciers qui lui grimpaient jusqu’au torse, là où il n’y avait plus de chemin à suivre et de cime pour la protéger du déluge. Ignorant le terrible sentiment de solitude qui s’engouffra en à l’idée de s’être de nouveau perdue comme l’eau s’infiltrait sous sa peau, la jeune fille traversa la petite clairière et regagna les sous-bois.

Elle inspecta alors le sol gorgé d’eau et de ruisseaux charriant les immondices de toute la forêt, à la recherche des empreintes qu‘aurait pu laisser derrière lui le korrigan. Mais le sol tout entier ne cessait de glisser et de suivre les pentes, c’était une nauséeuse coulée de boue où rien ne pouvait s’imprimer et au sein de laquelle seuls les arbres gardaient racine. Un grondement résonna au loin dans les bois, et il sembla à Marine qu’il ne s’agissait pas du tonnerre. Elle regarda alors avec une inquiétude nouvelle des silhouettes se dessiner entre les gigantesques troncs qui l’entouraient et se fondre dans l’obscurité. Elle semblait observée de toutes parts, tandis que sous le bruissement de la pluie s‘élevaient de nébuleux chuchotements.

Marine s’éloigna de l’endroit en regardant subrepticement derrière les troncs à chaque fois qu’elle passait à côté d’un arbre dans la crainte de voir surgir quelque horrible créature à laquelle son imagination donnerait forme, mais jamais rien d’autre que le spectacle désolant de la grise pinède envasée ne se présentait alors. Sans revenir sur ses pas, la jeune fille décida de faire de nouveau route vers la rivière en se souvenant de la direction approximative où elle devait se situer. Le strident grésillement du déluge troubla ses sens et elle décida de façon à ne pas s’égarer de suivre la pente. En marchant sans plus chercher à se protéger de la pluie chaude qui enveloppait tout son corps, Marine regarda au-dessus d’elle et devina dans les branchages des plus grands arbres côtoyant les pins, d’étranges et minuscules cabanes qui ressemblaient à l’œuvre d’oiseaux ou d’insectes volants dont elle percevait le bourdonnement au travers du fracas omniprésent.

Ce fut alors qu’elle vit distinctement à quelques dizaines de mètres devant elle, au travers des troncs et des racines qui barraient la vue, un petit être de la forêt passer à toute vitesse. Immédiatement, Marine se mit à courir en appelant de toutes ses forces. N’ayant pas eu le temps de voir ce à quoi il ressemblait, elle était certaine de ne pas avoir halluciné et le suivit alors avec autant de vélocité que ne lui permettaient son essoufflement et le terrain extrêmement glissant. Cependant, à mesure qu’il lui semblait se rapprocher de quelque part, elle entendait le korrigan devant elle murmurer quelque chose pour lui-même d’un air grincheux, se dissimulant dans la mousse des fossés ou entre les racines tortueuses. Sautant au-dessus des souches qui barraient le chemin, écartant virilement les houx et glissant habilement sur les dangereuses pentes, Marine aperçut bientôt la silhouette trapue du korrigan semblant prendre plaisir à la perdre dans les dédales de la forêt qu’il connaissait parfaitement.

La course effrénée ne dura pas plus de quelques minutes car la poursuivante s’arrêta bientôt, soudainement stoppée de surprise à l’entrée d’une clairière. Suspendu aux branches d’un arbre auxquelles il était resté accroché, un gigantesque tissu blanc planait mystiquement au-dessus de l’herbe où rebondissaient les gouttes d‘eau. Au milieu de la sombre et humide végétation, le drap semblait un fantôme errant sous la pluie et par sa couleur immaculée, une manifestation divine. Marine cessa de croire au miracle qui commençait à lui faire peur lorsqu’elle vit apparaître le korrigan qu’elle avait poursuivi à la base d’une branche qui portait le miracle dans le vide. La petite créature s’avança sur le long de la branche et lorsqu’il fut arrivé au niveau du tissu, il en démêla les fibres qui s’étaient accrochées à l’arbre, de telle sorte que le drap s’en libérât et flottât dans les airs pendant quelques secondes avant de retomber sur l’herbe, dans une flaque de boue.

Pendant ce temps, Marine était restée à l’entrée de la clairière, observant discrètement le nain vêtu d’une chemise en haillons et pieds nus. Indifférent au déluge, il resta dans cette tenue, assis sur le bout de la branche, regardant avec insensibilité le tissu onduler dans les airs et se laisser porter par le vent gorgé de pluie pour finir embourbé la vase. Ce ne fut qu’alors que la jeune fille vit dans le sillage du drap de fantôme d’interminables fils qui s’amassèrent sur la toile lorsqu’elle fut complètement affaissée sur le sol. Indifférente au regard du korrigan qui la surveillait, elle s’avança alors au cœur de la petite prairie et s’agenouilla sur la toile qu’elle se mit à palper. En constatant la souplesse et la fraîcheur de celle-ci, elle leva les yeux au ciel qui lui fouettait le visage. Il s’agissait d’un parachute.

" -Quel superbe temps, n’est-ce pas ? Fit joyeusement le korrigan en montrant la petite canne à pêche qu’il portait. Une partie de pêche avec moi, vous honorerait-t-elle ?

-Non-merci, sans façon. Répondit froidement Marine en se ramassant les cheveux gluants en arrière. Est-ce que c’est la seule toile de la sorte que vous avez vue aujourd’hui ?

-Oui Mademoiselle, c’est la seule que j’ai vue, mais il y a cependant à un petit kilomètre vers la direction de la mousse des arbres quelque chose qui pourrait grandement vous intéresser si vous …

-Je n’ai pas vraiment le temps ! Interrompit poliment Marine en se mettant à frissonner de rester de marbre sous la pluie torrentielle dont le fracas rendait difficile la conversation. Je cherche un artisan flûtiste du nom de Clarin ; sauriez-vous par hasard où peut habiter cet individu ?

-Le chien ! S’exclama furieusement le korrigan plein d’une soudaine hargne en se dressant subitement sur ses minuscules jambes. Cela fait des semaines que je lui ai donné ma lyre pour qu’il m’en change les cordes et je n’ai plus eu signe de vie de ce bougre !

-Vous pouvez donc me dire où il habite ! Cria Marine pleine d’enthousiasme en faisant briller ses yeux. Je vous en supplie, c’est très urgent !

-Allez dans la direction que je vous ai indiquée pour trouver ce qui risque de vous intriguer jusqu’à la rivière dont vous longerez l’aval ; vous le trouverez en train de faire la sieste par tous temps ! Fit le korrigan en tournant le dos à Marine avant de lancer l’hameçon de sa canne dans l’obscure broussaille. Mais surtout, dites-lui que j’attends ma lyre !

-Je n’y manquerai pas. Affirma Marine en se séparant du parachute puis en regagnant les sous-bois. Bonne journée !"

La jeune fille disparut dans le grésillement de la forêt au pas de course et alors qu’elle s’engouffrait dans les broussailles en suivant la direction indiquée par la mousse sur le tronc des arbres, elle entendait derrière elle le korrigan s’exclamer de joie après que sa ligne eut accroché une proie. Alors qu’elle marchait avec précipitation sur le petit chemin tracé par le passage des petits êtres de la forêt, Marine se rendit compte qu’autour d’elle les branches de houx qui devaient avoir surplombé le chemin avaient été taillées et que la végétation au sol portait des empreintes de pieds humains. Elle se rappela alors les deux silhouettes qu’elle avait vues passer dans la forêt pendant la nuit et se rendit compte que ces deux personnes avaient du passer par là avant elle. Le parachute qu’elle avait trouvé leur appartenait certainement.

Soudain, elle s’arrêta au milieu du chemin car la route était barrée par le tronc d’un puissant chêne qui s’était effondré au milieu des ronciers et de la frondaison sauvage. Les cassures à la base du tronc indiquaient que la chute était très récente, mais lorsqu’elle releva son regard aux sous-bois, Marine s’aperçut que tout avait été ravagé aux alentours, une quinzaine d’arbres avait été brutalement abattue et d’autres fortement abîmés avaient leurs banches explosées ou gisant sur le sol dans un chaos de feuillages, de morceaux de bois broyés et de débris métalliques en tous genres. En suivant la trace du désastre, la jeune fille arriva sur le sol où de profondes ornières avaient été creusées dans la terre retournée et jonchée de multiples pièces de ferraille désintégrées. Après avoir enjambé un tronc sur lequel avait été creusée une profonde éraflure, Marine trouva encastrée dans les branchages d’un sapin l’empennage d’un avion d’envergure moyenne. Elle regarda l’artefact avec intérêt et confusion, soudaine réminiscence d’une réalité à laquelle elle pensait avoir à tout jamais échappée. Sur la grande surface de ferraille grise cabossée par la violence du choc et martelée par la pluie d’été elle pouvait encore deviner la croix gammée qui y avait été peinte en noir.

D’immenses panneaux de fuselages peints de vert et de gris apparurent ensuite dans le strident brouillard de la forêt et alors, au sein d’une dépression creusée dans le sol par la formidable énergie du choc, Marine trouva la carcasse du bombardier léger qui s’était écrasé au cœur de la forêt. Amputée de sa dérive et de son aile gauche dont le revêtement avait été disséminé dans les bois alentours, la carcasse d’avion gisait au cœur du chaos dans une nature dont la désolation témoignait du fracas qui avait retenti lors du crash. Scarifiés par la détonation, l’écorce des arbres qui n’avaient pas violemment été heurtés par l’avion portait les traces de leur lapidation par les éclats de verre. En se rapprochant du sinistre, la jeune fille ressentit bientôt la chaleur émanant de l’unique moteur carbonisé et resté fixé au fuselage, à moins que ce ne fût celle de son excitation. Alors sous la couche de boue et de rayures elle put lire sur le flan de l’appareil couché sur le ventre et déséquilibré par son aile droite aux extravagantes dimensions qui s’était enfoncé dans un sillon, le matricule de l’appareil. N’osant s’approcher davantage du monstre déchu des cieux de peur de s’embourber dans son aura de vases, Marine en fit le tour en contemplant avec admiration et effroi les profondes cicatrices du guerrier.

En arrivant face au cockpit rond et dont la large ouverture de verre avait été pulvérisée de façon à ce qu’il n’en restât plus que l’armature, l’adolescente reconnut un des Junkers utilisés pour les patrouilles de reconnaissance. Ce fut alors qu’il lui sembla distinguer une silhouette dans l’habitacle de pilotage à trois places. Immobile, le sombre être encore harnaché à son siège regardait la jeune fille dans la forêt. Un peu de rouge teintait ce qu’il restait de la verrière autour de lui. Saisie d’horreur, Marine ne put retenir un cri de terreur et de dégoût, elle laissa alors sa chevelure retomber sur son visage qu’elle enfouit dans ses mains et tourna le dos à l’épave du Junker avant de s’éloigner du sinistre. Malgré l’horreur de ce qu’elle venait voir et de la tension qui distordait ses personnalités, Marine ne se mit pas à crier et se contenta de traverser les sous-bois de façon mécanique jusqu’à retrouver le cours de la rivière.

 

Cependant qu’elle marchait en contenant ses gémissements pour combattre le persistant souvenir du cadavre dans le cockpit de l’avion, la jeune fille ne s’aperçut pas que la pluie s’était estompée et que ce furent bientôt des traînées de tempête qui tombaient des nuages déjà dilués dans l’opaque lumière du soleil. Arrêtée au pied d’un sapin, guettant fiévreusement les alentours après la frayeur d’avoir aperçu quelque chose d’imprécis se profiler dans les ténèbres, Marine se trouvait à l’abri de la pluie qui n’était plus que le lointain et paisible bruissement des gouttes s’écrasant une à une sur les cimes. En regardant vers le sommet de la pinède qui la protégeait, il lui aurait bientôt semblé que les larmes sillonnaient la surface d’une sphère invisible qui se dégageait de son corps si elle n’avait pas été brutalement secouée par une improbable surprise.

"Marine ! "

La jeune fille mit du temps à comprendre que l’écho de voix qui s’était propagé entre les traits parasites portait son propre nom. Sous sa plate chevelure trempée elle se demanda qui était Marine, sous sa chevelure châtain elle se demanda qui elle était. Elle n’avait plus entendu son nom prononcé par personne depuis la disparition d’Iseult, et avec celle-ci, c’était elle-même qui s’était perdue dans la forêt inconnue. L’adolescente qui était venue à Saint-Herbot depuis Paris avait disparu, peut-être même s’était-on mis quelque part à sa recherche, et de la personne qui avait passé trois années au sein du lycée protecteur il ne restait que Marine à la recherche désespérée de ses raisons de s’être perdue. Pourquoi elle avait quitté la route le soir où elle n’avait plus vu Iseult, pourquoi elle avait rencontré le mystérieux paysan, pourquoi depuis qu’elle errait, elle avait davantage été obsédée par l’envie de retrouver son amie que par celle de revenir au village, c’était pour le masochiste plaisir de se retrouver alourdie de ces eaux noires, au dernier point perdue depuis des jours dans les ténèbres de ses délires et d’une forêt qu’elle ignorait, démunie d’elle-même, dans un autre monde qui était celui de son néant.

 

Marine eut envie de pleurer lorsqu’elle regarda lentement vers la personne qui l’avait appelée car qui que ce fût, cela représenterait la fin de sa promenade au cours de laquelle elle aurait désiré en savoir encore plus sur elle, car ce n’est qu’une fois perdues qu’elle se rendait compte de la valeur des choses. Elle reconnut Annette, seule, debout entre deux sombres troncs ; gorgée de blanc, elle semblait attendre dans le jour qui portait sa silhouette depuis que sa sœur s’était perdue. L’adolescente se souvint immédiatement de la voix de sa petite sœur, du jardin dans la cour de l’internat et des grilles rouillées de l’établissement qui s’ouvraient sur l’avenir automnal à chaque rentrée. Alors qu’elle revenait à elle en réalisant l’irréparable erreur qu’elle avait fait de suivre Iseult, Marine porta enfin sa voix plus haut que la pluie et s’écria :

" Annette ! Est-ce que c’est toi ? "

La petite fille aux couettes ne répondit pas mais restait de marbre dans le regard de sa sœur, comme dans l’expectative d‘une réaction, mais cependant que Marine renonçait à son idée première de retrouver Iseult, elle demeurait en juge, penchant la tête d’un côté puis de l’autre, en pleine délibération. Alors que la fébrile adolescente faisait quelques pas vers elle, la providentielle Annette dit sèchement :

" -Va-t-en.

-Quoi ?! Bredouilla Marine en tombant à genoux au sein des aiguilles de sapin.

-Je suis juste venue te dire que plus personne ne t’attend. Ce n’est pas la peine de revenir.

-Mais…Répondit-elle éplorée d’une voix chevrotante. C’est moi.

-Peut-être, trancha la petite fille en penchant la tête sur l’épaule gauche, en tous cas ce n’est pas moi."

Marine ne répondit pas. Elle regarda ses mains au sein desquelles perlaient les gouttes de pluie dissoutes dans sa propre aura déclinante et vit le visage vertueux et rayonnant qu‘elle avait omis de porter depuis qu‘elle était partie. Elle se releva alors résolument et s’apprêta à dire à sa sœur avec un courroux matriarcal qu’elle ne la reconnaissait pas, mais entre les deux arbres elle ne trouva que la lumière fantomatique du jour bleuté. Durant quelques secondes où même le grésillement de la pluie s’était écrasé pour observer dans un silence religieux la foudroyante impression de transparence que Marine ressentait, la bulle sur laquelle suintaient les larmes du déluge creva et livra sa petite protégée à la froideur et la violence du monde. Lorsqu’elle sentit le scintillant brouillard des sous-bois draper son corps, Marine reprit sa respiration, mais l’appel qu’elle voulait lancer à sa sœur resta bloqué au fond de sa gorge et l’air resta emprisonné dans sa poitrine.

Le bruit de la forêt ne revint pas, la nature tout entière s’était plongée dans une lourde léthargie qui pesait sur Marine. Elle se remit à respirer pour libérer ses épaules du poids de l’ombre des cimes secrètes, mais le bruit de son souffle apeuré monta dans les branchages et réveilla les milliers de songes dissimulés dans le brouillard fé et l‘obscur feuillage des arbres. Quelque chose approchait à toute vitesse, les broussailles s’écartaient à son passage, l’air se fendait à une lenteur extrême mais de façon inexorable, Marine en était la proie, et elle le savait.

Un éclair argenté fusa et dans un seul souffle trancha l’air au raz du crâne de la jeune fille. Le tranchant de la puissante lame s’encastra dans l’écorce du tronc derrière elle, faisant voler en éclat les copeaux de bois arrachés au sapin. Marine qui s’était baissée au dernier instant qui la séparait de la mort se retourna et découvrit sous le manche de la terrible faux qui avait été précipitée dans les airs pour lui trancher la gorge, le grand homme en manteau noir. Le crachin s’engouffrait dans les lambeaux de ses vêtements tandis que sur son épaule ruisselait la bande de tissu rouge qui serait sur sa tête dégarnie son chapeau de cuir sombre. Tandis que le paysan en grondant de la même façon que l’orage qui s’éloignait retirait sa faux de l’écorce du pin, Marine disparut à toute vitesse dans la direction d’Annette. Elle disparut dans le brouillard et dans les gigantesques amas de mousse recouvrant les troncs entre lesquels erraient les scintillements de la forêt. Marine prenait toutes les directions que lui offrait le hasard, elle sillonnait entre les arbres, s’égarait entre les broussailles et laissait la brume se refermer sur son passage, dans le seul but de disparaître et de semer le paysan.

Mais elle faisait bien trop de bruit et l’homme mystérieux avait réussi à la traquer jusque là, il ne la laisserait pas disparaître aussi facilement alors qu‘il se trouvait directement dans le sillage de sa proie. Après avoir enjambé une souche qui barrait le semblant de chemin envasé et s’être faufilée au travers des branchages d’un chêne qui s’était effondré sur le sol, Marine jeta un regard derrière elle et n’aperçut plus la grande silhouette noire. Elle s’arrêta alors et en reprenant sa respiration, regarda partout autour d’elle au travers de l’obscure brume, guettant la faille d’ombre par laquelle surgirait son prédateur. Les interminables troncs soutenant la voûte de nuages et le brouillard bleuté des oppressants sous-bois grisaient ses sens et il lui sembla bientôt qu’il n’y avait plus de direction. Un craquement résonna cependant non loin et tandis qu’il lui sembla discerner dans l’obscurité une évanescence, Marine décida de fuir à nouveau en se demandant s’il arriverait un moment où à force de tourner le dos à la forêt, elle finirait par sortir de celle-ci.

Dans sa précipitation, la jeune fille quitta le chemin sans s’en rendre compte et s’embourba dans une vasière recouverte par une dense végétation d’où elle ne parvenait pas à s’extirper. Paniquée, elle traversa le marécage embrumé et s’enfonça dans la boue jusqu’à ce que bientôt elle crut ne jamais pouvoir échapper aux sables mouvants. En quelques secondes elle s’imagina prisonnière de la tourbière et elle mourrait soit d’une horrible faim tourmentée de solitude soit décapitée par le paysan du bout de sa faux. Son frénétique tremblement de peur se glaça bientôt d’une profonde terreur et en cherchant un moyen de s’extraire du piège, Marine se rendit compte de sa désolante fébrilité. Dans la cime au-dessus d’elle, la jeune fille entendit une nuée d’oiseaux s’envoler en hurlant de peur, tandis que la forêt se mettaient à bruisser.

Ce n’était alors plus dans la vase mais dans le désespoir que se trouvait embourbée la jeune fille, un désespoir qui s‘épanchait vers l‘instinct de mort à mesure que le frémissement se rapprochait de son marécage. Si la boue était plus forte que son corps d’adolescente, le désespoir n’était pas son entrave. Poussée par son phénoménal instinct de survie, Marine parvint à faire quelques pas dans son piège fangeux de façon à se retrouver à moitié dissimulée parmi les grandes plantes qui y prenaient racine et alors, elle put en étirant les bras avec toute la force qu’elle pouvait déployer s’agripper du bout des ongles à la berge. Ignorant le bruissement qui se rapprochait et qui l’aurait hantée à la paralysie, la jeune fille empoigna une racine et en la déterrant à moitié à force de s’y hisser, elle s’extirpa progressivement de la vase et fut sauvée lorsqu’elle put poser le bras sur le sol.

Tandis que le bruissement s’était interrompu, Marine rampa silencieusement jusqu’à ce que tout son corps émergeât de la tourbière et se réfugia à l’ombre de l’arbre dont les racines lui avaient sauvé la vie. La jeune fille regarda alors vers les sous-bois au travers desquels elle s’était élancée avant de s’embourber et vit dans les ténèbres la gigantesque et terrifiante silhouette du paysan. Bien qu’il ne se trouvait qu’à une dizaine de mètres d’elle, il ne semblait pas l’avoir vue. Se tenant au bord du marécage, reposant le manche de sa faux sur son épaule, l’homme observait de ses luisantes prunelles le sillon qu’avait laissée l’adolescente dans la vase qui l‘avait piégée.

La créature balaya les berges du regard dans un silence si profond que seul le mouvement de sa poitrine suffisait à faire résonner le souffle de sa respiration. Avant de repartir, il leva son visage ombreux vers Marine qui put voir comme ses fossettes se trouvaient décharnés et ses grands yeux gris exorbités. Affligée par une telle inhumanité, la jeune fille ne put dévisager davantage le paysan car il s’éclipsa en quelques secondes derrière les ondoiements de son manteau. Craignant de s’être déjà faite repérer, Marine ne resta pas plus longtemps au pied du sapin et poursuivit son échappée en suivant le ruisseau qui se jetait dans le marécage au travers des fougères et des sphaignes que la brume avait gorgées d’eau.

Tandis que, salie de tout son corps et hantée à l‘idée d‘être poursuivie, elle s’égarait de nouveau, cherchant à retrouver le cours de la rivière dont elle entendait le roulis dans le brouillard qui nappait la tourbière. Bientôt Marine dut se déplacer en sautant d’un monticule de terre à un autre pour ne pas de nouveau s’enfoncer dans les sables mouvants. Derrière les arbres à l’épais feuillage sombre et humide il lui semblait apercevoir parfois la petite silhouette fantomatique d’Annette. L’adolescente s’arrêtait alors de courir et fixait sa petite sœur qui disparaissait dans la brume opaque. "Annette…Qu’est-ce que cela veut dire ?" Écumait-elle en serrant les dents pour ne pas le hurler à la forêt. Marine en avait désormais assez de suivre la rivière en amont ou en aval, peu lui importait que Bizu ait une nouvelle flûte et elle n’avait plus que faire de savoir si Iseult était toujours en vie. La seule chose qu’elle désirait était de retrouver une route qui la mènerait au prochain village, même si elle devait s‘embarquer avec des inconnus ou dans l‘une des camionnettes grises.

Tandis qu’elle regagnait les sombres sous-bois sous le vaporeux manteau de nuit, la jeune fille se demanda si des gens s’étaient mis à sa recherche. Son absence et celle d’Iseult avaient du se faire remarquer lorsque les professeurs avaient regroupé les élèves disséminés par l’alerte au lycée. La police avait alors été avertie de la disparition des deux adolescentes puis le village entier s’en était apitoyé et organisait de jour comme de nuit des battues pour les retrouver pendant qu’Annette restait à la fenêtre de son dortoir, attendant avec un espoir inconsommable le retour de sa grande sœur. Mais Marine ignorait délibérément ces appels de détresse qui lui étaient adressés, elle omettait de penser à tous les gens en qui l’espoir de la retrouver un jour s’amenuisait considérablement chaque jour où ils demeuraient la tourbe que piétinait la jeune fille.

" -Mais qu’as-tu fais, sombre idiote ? Fit soudainement une grave voix au timbre rassurant. Ne penses-tu pas au tourment que tu as éveillé en toutes ces personnes qui t’aiment ?

-J’ai avant tout pensé à me protéger, ils en auraient fait de même ! Se défendit Marine en gardant une main sur sa raison tandis qu’elle cherchait partout autour d’elle la personne qui avait parlé.

-Te protéger ? S’indigna la voix sans hausser le ton. C’est en te plongeant au cœur d’une mystérieuse forêt que tu as pensé à te protéger…Qui es-tu Marine, te reconnais-tu dans ce que tu avances là ?

-Non…Fit la jeune fille en croisant les mains. Je n’ai pensé qu’à retrouver Iseult, je croyais qu’elle au moins saurait quoi faire."

Le silence se fit dans le bois et après quelques secondes de solitude qui permirent à l’adolescente de réfléchir à ce qu’elle venait de dire, le grand loup noir se dressa sur une souche éclairée par un rayon de lune qui perçait la sombre cime. La créature s’assit dans la lumière où dansaient des lucioles de poussière puis regarda Marine de ses petits yeux ronds interrogateurs.

" -Et maintenant, que vas-tu faire ?

-Il faut que je trouve Klarin, peut-être est-ce un korrigan un peu plus fréquentable que les énergumènes que j’ai rencontrés jusqu‘ici…Hasarda la jeune fille. Peut-être qu’il saura m’indiquer comment sortir de cette forêt.

-Bien, très bien…Marmonna le loup. Tu n’es plus très loin de ton but, la rivière est juste là, suit son aval pendant encore quelques minutes et tu trouveras le korrigan musicien…M’est avis qu’il te fera bon accueil, rassure-toi…

-Mais au fait, reprit Marine alors qu‘elle commençait à reprendre sa route, avez-vous renoncé à me manger ?

-Oui en effet, je pense que quelqu’un d‘autre dans cette forêt s‘en chargera avant moi.

-Quelqu’un d‘autre ?! S‘exclama-t-elle alors. Voulez-vous parler de ce grand homme à cape noire ?

-Le grand homme à cape noire ? Répéta le grand loup en relevant subitement la tête avec effarement. Mais que cherches-tu au juste ?

-Je ne sais plus très bien, Bizu attend que je lui ramène une flûte de la part de Klarin.

-Malheureuse, tu as passé un marché avec un korrigan que tu as dérangé, gémit l‘animal en baissant les oreilles. Que t’a-t-il promis en retour ?

-Il doit me dire vers où est partie Iseult, répondit simplement la jeune fille. "

Le loup se dressa alors sur ses pattes chétives et en gémissant de nouveau, il descendit de sa souche et s’éclipsa. Sans un mot, il abandonna Marine au cœur de la forêt. La pluie s’était dorénavant totalement arrêtée et la mousse sur les arbres qui se dilatait à mesure qu’elle se gorgeait des gouttes qui tombaient des branchages trempés donnait une vie magique aux sous-bois qui gonflaient et se tordaient dans tous les sens tandis que le gargouillis des droseras et des ruisseaux épanchés de toutes parts murmurait dans l’épais brouillard reflétant la tombée de la glauque nuit. En passant sur la berge d’une nouvelle tourbière depuis laquelle elle pouvait enfin entendre le ruissellement de la rivière, Marine passa dans un champ d’heliamphoras autour desquelles tournoyaient de gigantesques mouches noires aux yeux globuleux que les voraces végétaux attendaient gloutonnement de dévorer.

L’un des insectes dont le bourdonnement des ailes était avec son apparence insupportable virevolta pendant quelques secondes autour de la jeune fille sur laquelle la créature cherchait une parcelle de peau où déposer sa répugnante trompe. Décontenancée de dégoût, Marine frappa violemment l’insecte géant à l’œil. L’immonde créature fut déstabilisée et ne put contrôler son vol suffisamment longtemps pour échapper à la gueule d’une heliamphora qui referma son opercule sur son emprisonnement. Craignant d’être de nouveau importunée par un autre insecte disproportionné, Marine s’éloigna du champ de plantes carnivores à grandes enjambées et s’arrêta sur la berge de la rivière qu’elle n’avait cessé d’espérer. Au fond du vallon où s’engouffraient les ombres brumeuses, les méandres du cours d’eau scindaient en deux la forêt d’où la jeune fille désirait désormais à tout prix disparaître.

En marchant à grandes et rapides enjambées pour échapper au lugubre bourdonnement des insectes géants, Marine trébucha bientôt et se rattrapa in extremis avant de plonger dans la rivière qui coulait désormais devant elle. De l’autre côté de la piste étoilée s’ouvrait un monde bruissant de silences et de murmures, un susurrement proche du frémissement des grillons d’été mais essentiellement intelligible. En voyant entre les arbres obscurs la brume palpiter faiblement sous de multiples lueurs fantomatiques, la jeune fille émerveillée fut tentée de trouver un moyen de franchir le cours d’eau pour aller éprouver l’atmosphère délicieusement mystérieuse du brouillard, mais elle se rappela l’indication du loup et décida de descendre la rivière. La maison de Klarin n’avait jamais été aussi proche.

A mesure qu’elle avançait dans les nuées de feuillages sombres et dans la nuit chargée de bruine ainsi que du chant de la rivière, Marine entendit bientôt grimper dans l’air humide l’harmonieuse mélodie d’une musique boisée. Elle leva alors les yeux au travers des ténèbres et aperçut dans le scintillement de la rivière les ombres d’une cabane dessinées par la lumière tamisée qui émanait de quelques fenêtres carrées. Poussée d’un enthousiasme dont elle ignorait la fin, la jeune fille enjamba précipitamment la dernière étendue de broussailles longeant le cours sombrement coruscant de la rivière, rejoignant ainsi la sinistre voûte des arbres recroquevillés au-dessus de la vieille cabane de bois dont le précaire équilibre des murs était garanti par de maigres bâtons plantés de biais dans le sol. De lointaines notes de musique s’échappaient du toit dont les planches pourries se confondaient avec le feuillage des arbres.

Comme elle était bien trop grande pour entrer dans le pitoyable foyer, Marine se pencha et regarda par la fenêtre au vitrage opaque. Elle distingua à l’intérieur un mobilier d’une simplicité déplorable ainsi que de nombreux outils répartis sur une table où s’articulaient des corps de bois. La visiteuse reconnut l’atelier d’un luthier, mais l‘habitation semblait déserte alors que le mélancolique chant d‘un violon dégoulinait dans la nuit. Marine fit rapidement le tour de la petite cabane et trouva dans le jardin abandonné, où les mauvaises herbes foisonnaient autour de rondins de bois pourris et de souches abritant toutes sortes de parasites végétaux, le petit être assis au bord de la rivière, tenant entre l’épaule et le menton le violon d’où il sortait à l’aide d’un petit archet la musique qui faisait vibrer la pénombre.

La jeune fille resta en retrait à l’angle de la cabane, n’osant déranger le korrigan dont la réaction lui semblerait imprévisible. Elle observa alors sa carrure squelettique et son crâne dégarni, mais comme face à la rivière il lui tournait le dos, Marine ne put voir son visage, et elle attendit que le musicien tire la dernière note de son interprétation et pose l’instrument à côté de lui pour appeler :

" -Excusez-moi, Klarin ?

-Que ? Commença farouchement le korrigan en se retournant brutalement, mais il éteignit sa fureur lorsque ses yeux dont la beauté contrastait hideusement avec la disgrâce de ses traits à moitié dissimulés par un vieux bonnet de tissu pourpre. Une étrangère…Ce n’est pas tous les jours que l’on voit des gens quitter la civilisation pour voir ce qu’il se passe par ici…

-Je vous en prie, je n’en ai vraiment pas pour longtemps, je n’ai qu’une course à faire.

-Une course à faire, hein ? Cela fait des semaines que je n’ai vu personne et voilà que je pourrais être utile à quelqu’un…Grommela le korrigan en se levant sur le rondin qui lui servait de siège tout en tenant son alto par le manche. De quoi s’agit-il ?

-Je viens juste de la part d’un dénommé Bizu, fit Marine en se retenant de tomber à genoux pour implorer le luthier, il semblerait que vous ayez une flûte pour lui…

-Bizu…Bizu…Répéta pensivement la petite créature en se massant le menton. Je n’ai pas souvenir d’un tel nom…Une flûte dites-vous…"

A mesure que le korrigan semblait réfléchir aux tréfonds de sa mémoire, il était descendu de son poste surplombant la rivière et avait commencé à traverser le jardin dans la direction de sa demeure. Le frottement de ses doigts bourrus raclant les poils rugueux de son menton difforme bruissait lorsqu’il passa avec indifférence devant l’adolescente. Klarin rentra dans sa cabane, abandonnant la jeune fille à sa perplexité et son doute. Le korrigan reparut une minute plus tard avec une longue flûte à bec au corps luisant et annonça :

" -J’ai ici un instrument que j’avais taillé dans du bois de saule voici plusieurs semaines, il se trouvait au fond de l’atelier, mais je ne crois pas que j’avais l’intention de m’en servir ou de le livrer…Vous pouvez le prendre pour ce … ?

-Bizu, c’est étrange que vous ne le connaissiez pas, répondit Marine en prenant soigneusement la flûte, il avait l’air d’avoir déjà eu affaire à vous. C‘est un flûtiste averti.

-Peut-être…Fit sombrement le korrigan en laissant ses énormes sourcils tomber sur son regard. N’était-il pas souvent accompagné par une fée ?

-Si ! Fit la jeune fille, elle s’appelle Gwenn, cela vous revient-t-il maintenant ?

-Non, toujours pas…Marmonna Klarin. Mais dites-moi, lui avez-vous réellement promis de lui rapporter cette flûte ?

-Oui, il me doit un renseignement en retour…

-Et bien dans ce cas je vous conseille vivement de retrouver ce… ?

-Bizu.

-Bizu, et surtout soyez prudente dans les sous-bois.

-Oui merci, je vais faire de mon mieux, affirma la jeune fille en s’éloignant de la lumière de la cabane. Et vous jouez très bien du violon.

-Je n’ai jamais joué du violon ! Explosa le korrigan en jetant son archet dans l’herbe trempée avant de le piétiner violemment."

Ses cris de folie et de rage dont Marine comprenait avec frayeur certaines bribes résonnèrent longuement dans la nuit.

 

Ajouter un commentaire
 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site