Les Faucheurs 1-3

" -Marine, il nous en reste un de cinquante, qu’en fait-on ?

-De la confiture ! Oui ! De la confiture de fraise ou de myrtilles ?

-Je n’aime pas la confiture…Je préfère le beurre…Oui, du beurre salé, cela me manque tellement…Mais ce n’est pas cette margarine qui remplacera le beurre salé…Prenons un pot de confiture pour faire plaisir à Annette.

-Oh merci Marine ! "

Iseult prit l’un des quatre derniers bocaux de l’étalage et le déposa dans le petit panier en osier qu’elle tenait de l’avant-bras. Avec ses grands yeux d’enfant émerveillés, Annette regarda le pot de gelée rougeâtre qu’elle se régalait à appeler confiture tomber au côté des deux bocaux de café et des quelques aliments. D’un regard sombre, Marine ordonna sévèrement à sa petite sœur de cesser ses enfantillages. Elle obéit et à mesure que les trois demoiselles s’approchaient du comptoir, Annette baissa le regard car elle savait que l’épreuve du passage à la caisse était pour sa sœur une épreuve qu’elle surmonterait avec difficulté. Tandis que Iseult déposa son panier au bout du comptoir et qu’elle commençait à disposer les articles en rang devant le propriétaire du magasin, Marine posa sa main sur l’épaule de sa sœur. Lorsque l’homme de la caisse eut prit note des emplettes de ses clientes et qu’il annonça le total à payer, Iseult commença à remplir de nouveau son petit panier et fit un signe de tête à son amie.

Marine sortit alors de son porte-feuille trois tickets blancs et oranges sur lesquels s’inscrivaient des caractères noirs qu’Annette ne parvenait à déchiffrer. Elle ne savait lire que le nombre qui était floqué au milieu du billet, il s’agissait la plupart du temps d’un cinquante ou d’un cent. L’homme à la forte corpulence prit les étranges billets entre ses doigts et les fit disparaître dans son tiroir. Iseult enclencha le pas vers la sortie, bientôt suivie des deux sœurs, après un au-revoir sans intonation au propriétaire qui gardait toujours un sourire plein de malice sous son épaisse moustache noire. Il aimait la façon dont Annette cachait son enthousiasme lorsqu’elle approchait de lui.

A l’extérieur, il faisait une chaleur étouffante et la petite fille était heureuse dans sa petite robe bleue. Elle suivait avec une énigmatique exaltation les deux jeunes filles un peu plus âgées qu’elle en faisant parfois un tour sur elle-même de façon à soulever les pans de sa robe. En tête de file, marchant la tête baissée pour ne pas s‘abîmer les yeux à cause du soleil, les deux mains jointes sur l’anse du panier, Iseult quittait la route principale du petit bourg pour rejoindre un chemin de campagne bordé de chênes et de sycomores où sifflaient les oiseaux. Entre ses deux compagnons, Marine regardait d’un œil mystérieux la campagne qui l’entourait, intriguée par le chant strident d’une pie. Le paisible roucoulement d’un ruisseau derrière le talus attira son attention, mais elle ne parvint pas à apercevoir la surface chatoyante du filet d’eau. Au-delà du talus ne se trouvaient pourtant que des champs jaunis et de la terre craquelée accablés par la canicule. Personne ne disait rien en marchant et percevant très bien l’étrange climat, Annette tâcha de rester sage, hésitant presque à tenir la main de sa sœur.

Une pie perchée sur le poteau du coin d’un pitoyable pâturage chantait bruyamment en regardant passer les demoiselles. Marine fut la seule à regarder au-delà de la clôture que gardait la pie et vit une malheureuse charrette de bois toute branlante à quelques mètres de laquelle se tenait un étrange personnage contemplant l’horizon appuyé sur une faux, dos au chemin. La jeune fille avait l’habitude d’emprunter cette route plusieurs fois par semaine et c’était bien la première fois qu’elle voyait quelqu’un dans ce champ qu’elle pensait à l’abandon. Elle se serait réjouie d’y voir pousser toutes sortes de savoureux légumes pour venir les arracher pendant la nuit avec ses amies mais l’agriculteur qu’elle venait de voir paraissait être un homme de misère qui aurait à peine de quoi faire pousser quelques pommes de terre pour assurer sa subsistance. Désolée et honteuse de ses pensées égoïstes, Marine détourna le regard et baissa les yeux sur le chemin de terre.


La route nationale se trouvait à quelques dizaines de mètres derrière l’épais sous-bois qui l’en séparait du petit chemin de terre. Marine et Iseult préféraient toujours emprunter le sentier des paysans à l’ombre des chênes plutôt que la piste bétonnée, même si cela faisait plusieurs jours qu’elles n’avaient pas entendu d’automobile. Marine appréciait d’autant plus cette escapade bucolique que le temps se faisait très doux depuis le début de la semaine ; elle pouvait ainsi jouer à reconnaître le chant des différents oiseaux. Pourtant, il leur fallut quitter l’agréable sentier au carrefour du druide pour rejoindre la route nationale car sinon elles s’enfonceraient dans les bois. L’embranchement était surnommé ainsi par les habitants du bourg car il était marqué par un chêne infecté par du gui.

" Iseult ! Est-ce que c’est là que viennent s’embrasser les filles et les garçons ? ". Interrogea la petite Annette qui n’avait pas la coutume d’accompagner les deux demoiselles. Iseult ne répondit pas, mais se mit à rougir. Arrivées sur le bord de la voie de béton, les trois jeunes filles s’arrêtèrent, soudainement surprises par un groupe de cinq personnes qu’elles n’avaient pas entendu arriver. Un frisson les parcourut et chacune retint son souffle, car elles venaient de reconnaître l’uniforme que portaient les hommes ; c’était des soldats en faction. " Non…Pensa Marine en écarquillant les yeux. Ils ne sont pas armés. ". Les jeunes hommes leur passèrent devant sans aucune attention, à l’exception du dernier qui se retourna subrepticement et adressa un galant signe de tête aux deux adolescentes Celles-ci restèrent alors sur le bord de la route jusqu‘à ce qu‘elle eurent disparu derrière le virage. Alors Marine se retourna et partit dans la direction d’où étaient venus les soldats.

" -Allons Iseult…Fit-elle lorsqu’elle se rendit compte que celle-ci n’avait toujours pas bougé. Nous avons encore pas mal de chemin à faire…

-Oui, répondit l’adolescente tout étourdie. J’ai eu si peur… "

Puis elle rejoignit son amie et la fillette pour marcher jusqu’au panneau qui symbolisait la sortie du bourg de Saint-Herbot. Elles passèrent sur le petit pont de pierres enjambant un petit cours d’eau, sur les pavés dansait l’ombre du feuillage en voûte au-dessus de la route, apportant un peu de fraîcheur à l’étouffante atmosphère de la fin du mois de mai. En regardant par-dessus le muret les galets dans l’eau pure, Annette se réjouit car elle savait que le ponceau à l’entrée de la forêt annonçait la proximité du pensionnat. En effet, les grands murs de pierre surgirent bientôt des sous-bois et le chemin passa sur le seuil de la grande grille qui restait toujours ouverte. La joyeuse clameur d’un groupe de jeunes enfants monta peu à peu et lorsqu’elles arrivèrent à l’entrée de l’internat, Marine et Iseult laissèrent Annette s’éloigner d’elles pour rejoindre ses amies dans la cour de récréation des collégiens. Les deux adolescentes rentrèrent directement dans l’internat où les attendaient plusieurs jeunes demoiselles qui leur étaient fortement ressemblantes.

Bien qu’il n’était pas exceptionnel de sortir au bourg pour faire quelques emplettes par un temps ensoleillé, Iseult fut interrogée de toutes parts ; on voulait savoir quelles étaient les nouvelles du village, ce qu’il y avait dans les rayons des magasins ou encore si le gui n’avait pas été arraché. Marine s’étonnait à chaque fois de tant de curiosité, elle s’éloigna alors de son amie avec dépit et rejoignit les abords de la cour où quelques jeunes filles faisaient la sieste à l’ombre d’un arbre dont elle ignorait le nom. Elle alla s’asseoir sur un banc à côté d’une de ses voisines de dortoir. Celle-ci était plongée dans un cahier et sursauta lorsque Marine s’assit à côté d’elle.

" -Allez, tu peux tout me dire…Qu’est-ce que tu as encore fait ? Interrogea la jeune fille en s’appuyant contre le dossier.

-J’ai été faire un tour chez les garçons…Fit-elle pathétiquement.

-C’est bien pour ça que tu es soudainement plongée dans tes révisions…Il n’y a plus que deux semaines avant le baccalauréat.

-Oui, je m’y prends à l’avance au moins…Alors, c’était comment ta sortie au bourg ?

-Mais pourquoi tenez-vous toutes à le savoir ?! Rien d’exceptionnel ; nous avons juste acheté un peu de confiture pour faire plaisir à ma sœur comme il nous restait un de ces maudits tickets…

-Je vois…Rien de nouveau, donc ?

-Si, ces soldats que nous avons croisés. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu plus peur que d’habitude.

-Et il était toujours là ?

-Oui, le bel homme avec son regard arrogant, il nous a fait un clin d’œil. Je n’aime pas ça du tout !

-Pourquoi ? Pour une fois que tu as l’occasion de voir autre chose que des filles piaillant à longueur de journée…

-Delphine…Il n’est même pas Français ! Je ne sais même pas s’il parle notre langue…Pour te faire plaisir, je te dirais que Iseult a l’air bien plus intéressée que moi.

-Je crois qu’il va falloir que j’aille lui en parler. Confia Delphine en plissant les yeux. Tu ferais mieux de te mettre sérieusement aux révisions plutôt que de toujours aller faire les courses tu sais ! "

Sur ce, Delphine replongea dans ses notes et ne prononça plus un mot tendis que ses lunettes glissaient sur son petit nez. A côté d’elle, Marine regardait pensivement le ciel dégagé dans lequel passait de temps en temps deux ou trois oiseaux. Soudain, les portes de l’administration s’ouvrirent et la jeune fille aperçut la silhouette noire du directeur de l’établissement, Monsieur Feydeau se rendant dans l’internat des garçons. Les chemises qu’il transportait sous son bras indiquaient qu’il cherchait le surveillant général. Il était rare de voir cet étrange homme taciturne et ancré dans la discipline et la tradition hors de ses bureaux. Le regard par lequel il accusait les gens au travers de ses petites lunettes, sa petite moustache noire et la croix qui pendait à son cou en disait long sur sa personnalité qui n’épargnait aucun élève.

 

Marine attendit qu’il disparût puis elle se leva et traversa la cour en s’assurant d’être seule. Lorsqu’elle fut isolée au pied des grands murs de l’internat des garçons, elle s’assit dans l’herbe et pencha la tête vers le ciel dans l’espoir de se voir dessiner des formes dans les rares nuages. Elle essaya de s’endormir pour faire la sieste comme les autres demoiselles, mais elle était constamment dérangée par un mystérieux grincement qu’elle ne parvenait pas à définir. En fermant les yeux, plongée dans le noir, elle se rendit compte du point auquel la vie à l’internat était devenue ennuyeuse et puérile au milieu des dizaines d’adolescentes qui n’avaient de loquacité que lorsqu’il s’agissait de comploter pour aller chez les garçons. Pour cette raison, elle aimait être en la compagnie d’Iseult et acceptait la moindre sollicitation lorsqu’il s’agissait de sortir de l’enceinte. Elle ne s’inquiétait cependant pas pour Annette, sa petite sœur qui se trouvait chez les collégiennes.

C’était un mercredi après-midi et comme Marine n’avait plus rien à faire de la journée, elle décida de regagner sa chambre pour réviser son examen. Après avoir traversé la cour d’où avait disparu Delphine, elle trouva la cage d’escalier où elle avait quitté Iseult déserte, malgré la saturante impression de bruit et d’attroupement qui demeurait dans son esprit. Elle monta au deuxième étage et lorsqu’elle entra dans le couloir, elle trouva Aude et Sylvie qui lui sourirent. Mais en arrivant à l’entrée de sa chambre, Marine fut face à ce qu’elle avait craint ; la porte était ouverte et elle entendait les voix d’Iseult et de Delphine sur le ton de la confession. Elle entra alors et se mit en évidence sur le seuil de la porte, sans but précis, mais son intrusion ne perturba pas les deux adolescentes qui continuaient leur conversation. Marine ne comprenait pas encore ce qui se disait, mais elle lisait dans l’expression éhontée d’Iseult et le ton solennellement amical de Delphine qu’il s’agissait du jeune homme à l’uniforme.

" -Ce n’est pas la première fois qu’il me voit, on ne se connaît pas, nous ne sommes que des passants qui se croisent anonymement, mais c’est à chaque fois le même cérémonial…J’aimerais tellement savoir qui il est. 

-Tu ne te rappelle la dernière fois que nous sommes allées faire les commissions ? La dame de la caisse, la femme du propriétaire nous avait dis que ces gens-là ont l’habitude de passer leur vendredi soir au bistrot…

-Non, tu ne penses tout de même pas à … ?! "

Écœurée, Marine se retira sans même avoir été vue. Elle était affligée de tant de bassesse d’esprit et préféra sa propre compagnie dans la salle commune où elle s’assit sur un fauteuil à côté d’une fenêtre donnant sur les salles de cours. De là, elle put voir la place qu’elle avait l’habitude d’occuper en cours de philosophie, directement à côté de la fenêtre, avec vue sur les bois. Elle trouva sur la table en face d’elle un livre dont elle s’affaira à la lecture pour se détendre, car elle ne se sentait pas en adéquation avec le comportement immature de son entourage ; elle était en terminale, littéraire de surcroît.

Marine ne termina sa lecture que tard le soir, lorsqu’il fut l’heure d’aller manger. Elle était restée tellement plus longtemps que ce qu’elle avait prévu qu’elle dut se dépêcher pour arriver à la cantine dont elle risquait de se voir refuser l‘entrée. Après avoir avalé sa ration de haricots, la jeune fille regagna directement son dortoir où elle trouva Iseult sur son lit, tenant une lettre entre ses mains, l’air profondément nostalgique. Lorsqu’elle s’aperçut que son amie s’approcha d’elle, la lectrice essaya de cacher le courrier mais se rendit compte que cela était vain. Marine sourit en reconnaissant l’écriture de la mère d’Iseult, de grands et ronds caractères dans un Anglais magistral.

Sous son ample chevelure rousse très ondulée, Iseult était une émigrée irlandaise et recevait une fois par mois un courrier de sa mère restée en Éire. L’adolescente cachait alors la mélancolie qu’elle avait sur le cœur lorsqu’elle recevait ses précieuses pages et même à ses amies de dortoir, elle occultait une grande partie de sa vie privée. Tout ce que Marine savait à ce sujet, c’était que son amie avait dans une banlieue dublinoise une mère nommée Gladys et une grande sœur étudiant le Français à l’université. Lorsqu’elle parlait de ses choses-là, Iseult ne s’exprimait qu’en Anglais et son amie avait alors bien du mal à comprendre ce dont il s’agissait. Son père semblait avoir décédé à la suite des blessures qu’il avait subies lors de la précédente guerre. C’était surtout pour ce genre de moment qu’elle partageait avec elle que Marine affectait Iseult la petite Irlandaise.

 

Souvent, se laissant à son tour gagnée par la nostalgie, la Bretonne se replongeait dans les dernières lettres qu’elle avait reçues de sa famille vivant à Paris et, sans pensée pour sa petite sœur qui ne lisait qu’occasionnellement ces courriers, Marine se rappelait la vie mondaine dans le centre-ville des lumières et la douceur du foyer. Les nouvelles qu’elle recevait se voulaient bonnes, mais Marine savait que ses parents lui cachaient le point auquel ils vivaient mal la présence des soldats dans les rues et l’éloignement de leurs filles. La seule fois où elle avait réellement reçu une mauvaise nouvelle de leur part, c’était pour apprendre qu’Édouard, son grand frère de vingt-trois ans, était parti travailler à l’étranger et que ses nouvelles se feraient rares. Il n’avait d’ailleurs pu écrire à Paris qu’une seule fois depuis lors, mais Marine n’avait pas été mise au courant de ce dont il s’agissait. Elle était contente de se trouver sur les terres de sa jeunesse, contente de se trouver éloignée des centres du monde et contente pour Annette, même si celle-ci ne se rendait pas bien compte.

Lorsque Marine s’endormit bien après minuit, c’était déjà le premier juin ; il ne lui resterait que deux semaines pour les révisions, mais la perspective du baccalauréat ne l’angoissait pas à l’excès car elle était bonne élève. Son avenir l’angoissait cependant davantage car pour l’été, le lycée et l’internat fermeraient leurs portes et elle serait contrainte de retourner à la capitale et pire ; elle serait certainement obligée de poursuivre ses études là-bas. Lorsque peu après la première heure de juin la surveillante de l’étage passa devant la porte de la chambre, les trois adolescentes s’étaient endormies et la lumière de la lune veillait sur le sommeil par les fenêtres du couloir. La surveillante disparut au tournant du couloir.

" -Je commence à me demander si c’est une bonne idée…

-Il est un peu tard pour se poser la question. Annonça Delphine en regardant les murs de l’internat s’éloigner derrière elles.

-En considérant qu’il nous faut vingt minutes pour nous rendre du lycée au bourg, nous n’aurons que quinze minutes pour rester là-bas si nous voulons être de retour avant les ennuis !

-Ce sera toujours quinze minutes de prise ; dépêchons-nous !

-Je vous préviens ; je ne veux pas le moindre ennui, et j’espère que personne à l’internat n’a eu écho de cette escapade ! S’exclama Marine d’un ton moralisateur avant de se reprendre : Oh mon Dieu ! Je sens que je suis en train de commettre une terrible niaiserie !

-Dans ce cas essaye de le prendre comme un service que tu me rends…Consola Iseult qui s’appliquait à faire reposer toute la culpabilité sur ses épaules, je tâcherai de t’en être redevable…

-J’espère sincèrement que ça ne sera pas la peine. Ronchonna alors furieusement la jeune bretonne. "

Les trois adolescentes marchaient dans la fin d’après-midi en tâchant de parler à voix basse comme si c’était le milieu de la nuit. Il n’y avait pourtant personne à déranger sur la route de campagne que suivaient les jeunes filles d’un pas rapide en espérant qu’elles ne croiseraient le chemin de personne. En fin de journée, les oiseaux se faisaient plus discrets dans les branchages et il régnait une drôle d’ambiance que seuls les plus belles journées de printemps pouvaient receler. Plus elle se sentait loin de l‘internat, plus Marine se serrait contre elle-même, dans la honte qu’elle éprouvait à enfreindre de la sorte le règlement. Les retombées seraient lourdes si elles revenaient avec du retard, mais comme l’avait habilement souligné Delphine, les heures de temps libre n’impliquaient aucune limite spatiale et toutes les fois où elles étaient sorties faire les courses à la demande d’une surveillante, cela s’était fait sans dérogation ni autorisation exceptionnelle. Dans le doute, Marine regarda alors les doux yeux d’Iseult pleins de peine, Iseult en qui elle voyait l’amie pour qui elle faisait cela.

" -Tu sais Marine, lança alors Delphine, si tu veux faire demi-tour, il n’est toujours pas trop tard !

-C’est stupide ! S’écria-t-elle alors. Vous êtes toutes les deux stupides ! Nous n’avons rien à faire dans ce genre d’endroits et nous ne connaissons même pas le type que nous cherchons ! Je ne sais vraiment pas ce qui me retient de vous laisser vous rouler de satisfaction dans votre bêtise ! "

A défaut d’une prise de conscience qui, elle l’avait espéré, aurait persuadé ses amies de faire demi-tour, la colère de Marine accrut encore la culpabilité d’Iseult dont les yeux s’imbibaient dorénavant de larmes. Elle se tut pendant tout le reste du voyage, résignée à suivre ses amies et reportant la faute du ridicule sur Delphine. Le soleil commençait à laisser émaner ses dernières nuées de couleurs derrière les feuillages de la forêt lorsque les lueurs du bourg parurent au tournant de la route. Les adolescentes passèrent à côté du carrefour au gui puis continuèrent silencieusement leur route vers le centre du village. Elles n’arrivèrent au bistrot qu’après avoir discrètement traversé les petites ruelles anciennes sous le regard interrogateur des habitants. Au pied du mur de l’établissement, à la lumière du seuil de la porte, les trois jeunes filles se réunirent et Delphine brava le silence :

" -Nous n’avons qu’un quart d’heure devant nous, alors faisons en sorte de ne pas traîner.

-Si encore ils sont bien à l’intérieur…Marmonna sévèrement Marine dont, elle le savait, les remarques seraient ignorées jusqu‘au dernier moment.

-Ils seront là, c’est de source certaine. Affirma Iseult en ne sachant qui de sa raisonnable amie ou de son ambitieuse camarade regarder. "

Delphine poussa cependant l’épaisse porte du bistrot. D’autres hommes accoudés au comptoir, tenant un verre dans la main regardèrent les trois adolescentes rentrer dans le salon. Ils ne prirent attention aux nouvelles venues qu’un seul instant car juste après leur avoir adressé un vif regard, ils retournèrent dans leur sombre discussion. Les clients semblaient tous avoir soigneusement évité de s’asseoir à côté d’eux, comme si leur chemise d’uniforme et leur visage aux traits fins et siècles effrayaient les gens. Iseult s’avança la première d’un pas lourd, laissant derrière elle la jeune Marine dont les yeux étaient déjà rivés avec un air agacé sur les aiguilles de l’horloge qui était accrochée à un mur. L’un des soldats prit une gorgée et après s’être épongé les lèvres d’un revers du bras, il abandonna ses voisins dans leur conversation à laquelle il ne parut plus prendre part et regarda par-dessus son épaule, dévisageant la jeune rousse qui passait entre les tables, sous le regard indifférent des rares clients.

Celle-ci s’assit à quelques places de l’homme aux yeux bleus très clairs qu’elle convoitait et demanda au serveur un demi d’une voix grave qui ne fut pas sans susciter la surprise et les indiscrètes railleries des ivrognes alentours. Le verre brun arriva bientôt sous ses bras et sous le regard tantôt encourageant de Delphine, tantôt sévère de Marine, Iseult déploya son charisme et après avoir fini sa goulée sans en sentir le goût, elle reposa son verre et pencha la tête sur son épaule de façon à dévisager le jeune homme qui était resté à côté d’elle pour la contempler d’un air fasciné. L’adolescente cligna alors malicieusement des yeux et du bout de ses lèvres scintillantes, elle salua l’homme en uniforme.

" -Bonsoir. Répondit-il avec un drôle d’accent qui intrigua Iseult.

-Vous êtes Allemand ? Interrogea-t-elle alors en articulant du mieux qu’elle pouvait.

-Oui, vous n’avez pas l’air très au courant…

-C’est que moi et mes amies sommes à l’internat et ne sommes pas toujours au dernières nouvelles. Commenta-elle en montrant Delphine et Marine qui était restées discuter sur une table à l’écart du salon.

-Ah bon, et où habites-tu en dehors du lycée ?

-En Irlande. Répondit fièrement Iseult, ne se rendant pas compte qu’elle venait de déclencher une grimace sur le beau visage du jeune homme.

-Tu pensais échapper à cette sale guerre hein ? Sourit le soldat en haussant les épaules. Moi aussi en fait…

-Ma mère pensait m’en garder à l’abri lorsqu’elle m’a envoyée en Bretagne, elle ne se doutait sûrement pas que je tomberais quand même entre les mains de l’ennemi. Ajouta la jeune fille en se plongeant dans le regard lumineux qui l’observait avec une sorte de désolation. "

Marine qui observait la scène le visage contre le dos de ses mains se lamentait du niveau auquel s’était rabaissée son amie. Elle n’avait pas besoin de se trouver entre les deux personnages du stéréotype amoureux pour deviner leurs paroles noyées de tristes fleurs et de douces palinodies. Contrairement à Delphine qui semblait elle-même absorbée par le charme de l’homme en uniforme, elle devinait cependant l’étrange et nouveau mouvement de recul que faisait très discrètement le soldat. Elle devina que celui-ci ne partageait sûrement pas les mêmes intérêts qu’Iseult à se trouver en Bretagne et qu’un puissant homme d’une beauté aryenne n’aurait pas été en ces temps difficiles aisé à concevoir dans les sentiments d’une petite adulte à la chevelure aussi rousse que les couchers de soleil irlandais.

Marine regarda alors sous la table où elle tenait une montre à gousset dans le creux de sa main avec une discrétion appliquée. Elle réalisa alors avec horreur que le temps les avait prises en traîtres et qu’elles avaient déjà cinq minutes de retard sur l’heure qu’elles s’étaient fixée pour repartir. Elle allait immédiatement suggérer à Delphine d’aller chercher Iseult pour repartir, mais celle-là semblait emportée par les regards passionnés que s’échangeaient les deux amants. Ce fut donc avec la terrible impression d’avoir délibérément adopté le rôle de la pessimiste depuis le début que Marine se leva avec résignation pour se rendre à son tour au comptoir et s’accouder derrière Iseult qui ne remarqua même pas sa présence. Elle attendit alors le premier silence de la conversation à laquelle elle ne comprenait rien pour s’immiscer et déclarer avec un accent qu’elle n’assumait pas :

" -Excuse me from disturbing you, but it is time for us to go back to school…

-Bien…Murmura pensivement la petite Irlandaise lâchant lentement son petit nuage. J’espère que nous nous retrouverons bientôt. "

Iseult descendit de son tabouret en regardant une dernière fois son beau soldat et suivit Marine qui se rendait d’un pas lourd vers la sortie. Ce ne fut que lorsqu’elles eurent claqué la porte derrière elles que Delphine, une larme à l’œil, admit que le rendez-vous était terminé et suivit ses amis sous le regard songeur et déjà mélancolique du jeune homme dont la solitude fut bientôt comblée par la compagnie de ses compatriotes. Entre ses lèvres résonna délicatement le doux nom d’Iseult.

Sur la route, aucune des trois jeunes filles ne se trouvait dans la même bulle, car là où Marine marchait d’un pas hâté vers la sortie du bourg en prenant un air effroyablement sévère et moralisateur, Delphine regardait vaguement éclore les ténèbres dans les buissons alentours, se demandant quand aurait lieu la prochaine sortie, tandis qu’Iseult s’égarait dans ses pensées et cherchait dans les reflets du soir les souvenirs qui lui restaient du mystérieux soldat. Sur ses lèvres elle pouvait sentir palpiter le désir de recevoir son baiser. Lorsque les adolescentes furent sorties du bourg, elle ne raccourcirent pas la route en empruntant le chemin des champs car elles se sentaient suffisamment en retard pour marcher à même le bitume en direction de l‘internat. L’envoûtante comptine chantée par les oiseaux du soir émanait des sombres feuillages que dessinait la pénombre grimpante. En se laissant distraire par le fascinant spectacle de la sérénade que se livraient les pies de l’été, Marine entendit soudainement le singulier grincement des roues d’une charrette.

Elle observa alors en direction des champs sur le flanc de la colline et au travers des épaisses broussailles, la jeune fille aperçut la silhouette du pauvre paysan guidant son squelettique cheval sur les tranchées de son champ. Sous les ailes de son chapeau, la silhouette appuyée sur le manche de sa grande faux semblait surveiller les trois jeunes filles. Soudain, une surprenante formation de corneilles surgit d’un buis seau en bruissant fortement et tandis que les sombres oiseaux s’envolaient en croissant, les adolescentes se remirent de leur effroi en se portant la main au cœur. Delphine ricana de la peur bleue qu’elles avaient eue et avant de se remettre en route derrière ses deux camarades, Marine chercha de nouveau le pauvre paysan dans la pénombre du soir, mais celui-ci avait disparu dans la plus grande discrétion avec sa charrette.

A mesure qu’elles s’enfonçaient dans les bois envoûtant la route, les adolescentes commençaient à voir la pénombre gagner les lueurs du soir et à douter qu’elles pourraient rejoindre l’internat à temps. Marine avait beau vérifier l’heure qu’il était et faire des estimations quant au temps qu’elles avaient encore devant elles ; elle demeurait si paniquée qu’elle ne se souvenait ni de l’heure à laquelle elles étaient sorties du café ni du temps qu’elle avait estimée avoir pour cette soirée. Il lui sembla pourtant que derrière elle, Delphine et Iseult s’étaient mises à discuter plutôt que d’économiser leurs forces pour marcher plus rapidement. Sous leurs souliers se dissipait dorénavant la sèche poussière brune des sous-bois d‘été, amassée au fond des ornières creusées par les véhicules qui faisait la navette entre le monde et le lycée.

Entre les troncs et les feuillages, dans le silence de l’orée de la forêt et le souffle frais du début de la nuit, surgirent soudainement les murs de l’internat. La cour était déserte et les seules lueurs qui ne venaient pas du ciel étaient celles des fenêtres des massifs bâtiments. Quelques silhouettes passaient occasionnellement dans le halo, les trois adolescentes se dirigèrent donc vers l’entrée principale dans le plus grand silence, s’assurant de rester dans l’ombre des murs. Lorsqu’elles eurent franchi le seuil du pensionnat, elles se retrouvèrent au pied du grand escalier de marbre qui montait en colimaçon vers les étages des dortoirs. Après s’être essuyés les souliers encore sals, elles montèrent à pas de loups les marches et lorsqu’elles arrivèrent devant la porte du couloir dans lequel se trouvait leur chambre, Marine posa sa main sur la poignée et alors qu’elle s’apprêtait à l’ouvrir, Iseult fut transpercée d’inquiétude et l’interpella :

" -Marine, quelle heure est-il ?

-Vingt heures et vingt minutes…Souffla-t-elle en restant concentrée sur la poignée de la porte qu‘elle abaissa aussitôt.

-Mais…Intervint Delphine. Nous devrions déjà être en étude à cette heure-ci… "

Marine actionna cependant le mécanisme et en un instant la porte s’ouvrit sur le couloir au milieu duquel se tenait la surveillante dans son grand habit noir, les mains posées sur ses hanches et le regard débordant d’atroces promesses de punitions. Sous ses cheveux ramassés en chignon, ses rides tremblaient de rage et l’étincelle de ses yeux foudroyait les trois adolescentes restant sur le palier, se demandant laquelle allait dire quelque chose en premier.

" -J’espère pour vous que vous avez une bonne, une très bonne raison…Écuma la gardienne.

-Dommage ; elle est mauvaise, très mauvaise. Murmura Marine à l’oreille d’Iseult. Je vous avais dis que ce n’était pas une bonne idée.

-I dont care…Répondit-elle en balançant ses cheveux en arrière d’un geste nerveux de la tête. "

La jeune irlandaise se sépara alors de ses deux amies et se rendit auprès de la surveillante dont la pâleur du visage dénonçait le visage triste de l’adolescente.

" -Je suis seule et entièrement responsable de cette excursion ! Clama-t-elle en s’inclinant devant la grande dame qui ne savait comment retenir sa surprise. S’il y a une personne à punir ce soir, ce sera moi, mais Marine et Delphine n’y sont pour rien.

-Peu m’importe la bravoure ! Hurla subitement la geôlière en accablant la belle Iseult des éclats de son explosion. C’est au directeur que vous expliquerez cela ! Et ne croyez surtout, surtout pas vous en sortir aussi bien que ce que vous semblez penser ! "

Tandis que la surveillante crachait son venin en éructant de toutes ses forces au point que son visage se mit à rougir fortement, quelques visages apeurés apparurent à la porte de quelques dortoirs, et elle souleva Iseult en la tirant par les cheveux. Sa fureur fut telle que les deux autres adolescentes se sentirent tacitement contraintes de la suivre pour épargner la petite rousse d’une souffrance silencieuse et en plus solitaire.

Marine fut surprise par l’ombre de la personne qu’elle aperçut dans la fenêtre derrière le directeur. Elle ne se rendit compte que c’était son propre reflet que lorsqu’elle se dirigea vers le bureau à l’invitation du petit homme. la fenêtre son bureau avait une vue singulièrement dégagée sur la cours de l’internat qui était pourtant protégée du ciel par la cime d’un vieux marronnier. La pluie qui était tombée pendant la nuit avait déposé sur l’herbe une rosée plus dense que d’habitude et la pelouse n’en était que plus brillante. Marine comme ses deux camarades savait avec quelle force et quelle poésie il avait plu, car ne parvenant pas à trouver le sommeil, elle était silencieusement restée éveillée, écoutant attentivement le fracas puis le suintement de chacune des gouttes sur le toit d’ardoises. C’était pourquoi elle arborait sous ses yeux d’un brun étrangement pénétrant et si profond qu’ils avaient presque la couleur du sang, de tristes cernes apitoyant son regard.

Le directeur, lui, avait un visage bouffi si ridé que des cernes auraient pu lui apporter l’humanité qu’il manquait sa personnalité. Lorsque les trois adolescentes s’assirent avec un effroi partagé sur les fauteuils qui avaient été disposés en face du bureau où se tenait le directeur, celui-ci jouait avec un porte-plume en tordant ses traits dans de grasses grimaces. Ses brillants yeux gris se posèrent sur Iseult qui assumait la culpabilité de ses camarades et alors, il effaça les plis de son costume sombre en le frottant de ses gros doigts puis se leva et claqua nerveusement de la langue.

" -Je crois que Mademoiselle O’Brian désire s’exprimer la première sur ce qu’il s’est passé hier dans la soirée…Commença-t-il d’une voix étonnement posée qui ne laissait cependant rien présager de bon. Pouvez-vous m’expliquer la raison de cette sortie non-autorisée ?

-Nous nous sommes justes rendues au bourg pour aller prendre un café entre amies. Déclara-t-elle sans consulter ses camarades. Nous nous étions fixé une heure de retour pour ne pas être en retard, mais une patrouille est entrée et a procédé à l’arrestation d’un collaborateur, nous empêchant de sortir à l’heure que nous avions prévue…

-Je vois…Murmura le directeur en joignant les mains sur le dossier qu’il avait posé en face de lui. Ces soldats sont partout désormais. Sachez tout de même que vous avez fait le mur, vous avez quitté l’établissement sans aucune autorisation. Qu’aurions-nous fait si les soldats vous avait arrêtées ? Comment aurions-nous appris cela à vos familles ? Interrogea le principal sur un ton édifiant chargé d’émotion qui imposa le silence chez les trois jeunes filles. Iseult se mit à trembler. Ce que vous avez fait constitue l’un des plus graves manquements au règlement intérieur du pensionnat et je suis en conséquence obligé d‘en appliquer les sanctions…

-Le renvoi ? Demanda candidement Delphine au grand damne de Marine qui leva aussitôt les yeux au ciel "

Le principal restait assis dans son grand fauteuil, tapotant du doigt sur le plan de son bureau, ne parvenant pas à regarder l’une des jeunes filles dans les yeux. Marine tressaillit de terreur en se rendant compte que le petit homme réfléchissait à ce que lui avait proposé Delphine. Elle s’imagina remplir ses valises sous le regard vide d’Annette qui ne saurait que penser de sa grande sœur en cet instant. Elle rejoindrait la capitale et n’aurait d’autre occupation que de regarder la rue par la fenêtre en attendant de passer son examen au mois de juin. Lorsqu’elle regarda Iseult, ce fut des larmes qu’elle vit perler au coin de ses magnifiques yeux verts. Ce ne serait pas à Paris, mais à Dublin qu’elle retournerait, plus loin encore de la guerre que n‘avait pensé le faire sa mère en l‘envoyant en Bretagne, alors que Delphine ne pensait plus à rien.

" -Il est premièrement évident que cet incident figurera sur votre dossier scolaire, à toutes les trois. Déclara ensuite le directeur en ouvrant une chemise qu’il avait posée sur un coin de son bureau. Cela diminue considérablement vos chances de réussite au baccalauréat en cas de passage aux épreuves de rattrapage…

-Et ensuite ?

-Ensuite, il est normalement prévu par le règlement et l’échelle des sanctions une exclusion au moins temporaire de l’internat. "

Aussitôt que l’esquisse de la condamnation fut tracée, les visages se baissèrent et l’air coupable des trois jeunes filles se refléta sur le plancher qui avait déjà accueilli la honte de tous les élèves qui étaient auparavant passés par ce bureau. Le directeur s’enfonça alors dans son fauteuil et sembla réfléchir en se joignant les mains par le bout des doigts. Il sembla cependant percevoir les efforts immenses déployés par Iseult pour ne pas fondre en larmes et se reprit en s’accoudant à son bureau.

" -Il me semble néanmoins que vous ne soyez pas particulièrement attachées à l’idée de retourner chez vous…Combien de temps reste-il avant l’épreuve de philosophie ?

-Trois semaines, Monsieur. Répondit bravement Marine en n’osant pas relever la tête.

-Êtes-vous bien avancées dans vos révisions ?

-Oui. Répondit-elle simplement.

-Le rappel à l’ordre que je vous fais est extrêmement strict ! Clama le proviseur en signant un rapport dans le dossier scolaire de Marine. Et je ne saurais contourner de la sorte le règlement la prochaine fois que la moindre infraction sera constatée d’ici la fin des examens du mois de juin…Ajouta-t-il en signant le dossier d’Iseult. "

Le petit homme referma aussitôt les deux pochettes et foudroya les adolescentes avec l’horrible regard obscur qui avait taillé sa réputation sur mesure pour conclure :

" -Justes ou pas, nous devons nous contenter d’obéir puis d’appliquer les règles…Mesdemoiselles O’Brian et Coucheron, vous pouvez disposer…Thessier, restez ici.

-Merci. Répondirent humblement Marine et Iseult sans prendre immédiatement le temps de se demander ce qu’il allait advenir de Delphine. "

Aucune des deux n’explosa de joie en sortant dans le couloir, et elles auraient préféré se voir infligée la punition lorsqu’elles croisèrent le terrible regard de la surveillante qui écumait de rage face à la bonté du directeur. Elles passèrent à côté d’elle sans rien dire, bien qu’il leur sembla que la grande dame vêtue de noir marmonna quelque sombre atrocité. Elles regagnèrent silencieusement leur dortoir en gardant la tête baissée pour bien faire comprendre à celles qui les regarderaient le point auxquelles elles ne se sentaient pas fières. Marine se surprit à songer à la fierté qu’elle aurait au fond d’elle tirée d’une exclusion.

Une fois sur leur lit, les deux jeunes filles prirent leurs cours de philosophie et reprirent leurs cours depuis le début de l’année, comme obsédées par la réprimande du proviseur. Seul le tapotement nerveux des pieds de Marine sur le plancher vint perturber la quiétude qui s’était imposé. Comme Delphine ne revenait pas, Iseult renonça à comprendre ce qu’elle avait noté sur ses feuilles et tandis que son regard ricochait sur les lettres qui se brouillaient, elle se demandait ce qu’il pouvait bien lui arriver. Delphine n’habitait qu’à une cinquantaine de kilomètres du lycée et le directeur n’aurait en conséquence aucun remord à la renvoyer, d’autant plus qu’elle avait déjà fait l’objet de plusieurs rappels à l’ordre pour des défauts de comportements. Elle craignait alors que l’année s’arrêterait là pour son amie. Marine cachait ses yeux derrière le voile de ses cheveux châtains clairs, elle ne désirait pas montrer à Iseult à quel point elle avait été affectée par un passage devant le principal.

Lorsque Delphine reparut dans la chambre une demi-heure plus tard, ce fut pour rassembler ses affaires, car son exclusion avait été prononcée et elle rentrait à Saint-Malo avec le prochain bus. Elle ne savait quelle attitude adopter en regardant ses deux amies tandis qu’elle refermait sa valise, car si elle s’était désespérément accrochée à la posture héroïque d’Iseult qui avait tenu à se présenter comme seule responsable, l’adolescente semblait oublier qu’elle avait été la première et la seule à vouloir organiser le rendez-vous entre l’Irlandaise et le mystérieux inconnu. A peine ses affaires rangées, Delphine enfila un grand manteau malgré la chaleur qu’il faisait et après avoir soulevé sa valise à deux mains, elle se rendit sur le seuil de la porte avant de se retourner vers ses deux amies à qui elle n’avait toujours rien dit.

" J’espère à bientôt…Psalmodia-t-elle un peu perdue, et bonne chance pour le bac… "

La belle jeune femme disparut dans l’entrebâillement de la porte et il ne lui survécut que le claquement de ses pas dans le couloir. Iseult et Marine restèrent un long moment à regarder silencieusement l’endroit où avait disparu leur amie puis toutes deux feignirent de se replonger dans leurs notes. Delphine avait été désignée comme la réelle coupable de l’incident et chacune des deux épargnées s’en contentèrent ; Iseult avait soudainement abandonné sa volonté d’endosser les responsabilités mais Marine semblait avoir toujours quelque chose à tirer au clair, comme si malgré le fait d‘avoir eu comme rôle de rabattre la joie et de ne rien faire pour secourir Delphine n‘avait pas rassasié sa soif d‘enfoncer ses amies au profit de sa conscience qu‘elle voulait tranquille. Elle referma alors son cours sur l’Art et se retourna vers Iseult :

" -Comment s’apellait-il ?

-Detlev.

-Et qu’est-ce que tu as appris sur lui ?

-Il a été envoyé dans la région depuis le début de l’occupation, mais cela ne semble pas le dépayser car il n’était attaché à rien chez lui ; il n’a pas de femme et les quelques membres de sa famille ont eu peu de mal à le voir partir. "

En guise de réponse, Marine hocha la tête et rouvrit son cahier. Derrière son geste qui avait paru nerveux se trouvait toute son approbation et le soutien qu’elle apportait à son amie. Elle commençait en fait regretter son pragmatisme et avec un léger sourire plein d’ironie, à jalouser l’idylle d’Iseult.

" -Je crois que nous avons eu beaucoup de chances que le directeur nous laisse tranquille sur ce coup-là ; ne compte pas sur moi pour t’accompagner la prochaine fois…Se contenta-t-elle de dire pour soulager son amie qui semblait ne pas trouver ses aises dans le silence.

-Ou, profitons-en pour donner tout ce que nous avons dans cet examen. Je ne rentrerai pas à la maison sans une mention.

-Cela te servira-t-il en Irlande ?

-Non, sûrement pas, mais peu importe ; je suis tellement fière…

-Et bien c’est étrange, parce que moi j’ai quand même honte…Assura Marine en fermant les yeux. "

La jeune fille s’étendit ensuite sur son lit et rouvrit les yeux pour observer attentivement le plafond sur lequel ondulaient mystérieusement les reflets de l’eau qui s’était déposée sur le rebord de la fenêtre. Ses longs cheveux d’un obscur blond se répandaient sur ses couvertures et semblaient également caressés par le chatoiement du soleil. Envahie par la plénitude, Marine se laissa errer pendant un long moment durant lequel elle oublia progressivement le cahier qui était resté ouvert sur sa poitrine. Une main sur le ventre, elle se sentait partir, portée par les flots légendaires du plafond qui semblait lui-même liquide. Les temps étaient durs, mais elle n’en avait que faire ; jamais elle ne s’était sentie aussi intouchable par ce qui se passait autour d’elle. Delphine avait été renvoyée et elle s’en félicitait d’autant plus qu’elle serait dorénavant seule dans la chambre avec la petite Irlandaise sur qui elle pouvait toujours compter et réciproquement, peu importait la puissance de la froideur qu’elle déployait.

Lorsque Marine revint à elle, Iseult s’en était allée en laissant la trace de son corps sur ses couvertures. Entre leurs deux lits se trouvait celui de Delphine dont les draps étaient encore tendus et parfaitement lisses, baigné de soleil. Elle était désormais absolument seule et pouvait profiter de son ataraxie enfin atteinte, seule, car cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu l’occasion de se retrouver solitaire de la sorte. Elle décida que durant les quelques semaines qui la séparaient encore de l’épreuve de philosophie, elle occuperait le lit de Delphine de façon à profiter de l’intense lumière du soleil sur sa joue lorsqu’elle se réveillerait le matin et à se rapprocher d’Iseult qu’elle ne reverrait probablement jamais lorsque celle-ci retournerait en Irlande.

Non seulement Delphine ne reparut jamais à l’internat mais en plus personne n’eut plus jamais de nouvelles d’elle, car elle n’écrivit plus à qui que ce fût et l’administration se refuserait à donner quelque indice quant au chemin qu’elle avait suivi par la suite. L’événement du vendredi soir ne se répandit en fait pas dans les couloirs de l’internat, comme l’avaient craint les adolescentes et lorsque vint le lundi, Marine et Iseult retournèrent en cours sans que les professeurs prêtent particulièrement attention à la soudaine disparition de la troisième locataire. Il ne resta bientôt plus que deux semaines avant la première épreuve du baccalauréat et les révisions pour l‘ensemble des matières furent menées terme, si bien que c‘était de la sérénité qui se trouvait scellé dans les enveloppes cachetées par l‘Éducation Nationale lorsque les sujets apparurent sur le bureau de la classe où se tenait l‘épreuve de philosophie.

 

 

 

 

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