Hier, 2

Luxie était la seule ville de la région où s’arrêtait le train ; c’était là que la machine arrivait à son terminus, elle n’allait pas plus loin et laissait ce qui se trouvait au-delà à la seule imagination des voyageurs déjà assez téméraires pour s’être seulement laissés emmener jusque là, d’autant plus qu’en dehors des saisons où c’étaient des flots entiers de touristes qui se déversaient dans les gares des régions arides, Léandre était bien le dernier passager à être resté du voyage jusque là, et à avoir avec lui une valise qui disait son intention de demeurer là pour un moment, bien que relativement indéfini. Au détour de quelques autres wagons il lui était bien arrivé de voir des voyageurs costumés ou quelques hommes d’affaire n’ayant guère plus d’un cartable en cuir en guise d’attaché-case, mais il ne s’agissait pas là d’un genre de personnage auquel il convenait de s’attacher à l’occasion d’un voyage, car à peine ceux-là eurent-ils quitté le hall de la gare qui se trouvait déjà bien déserte et silencieuse pour un après-midi, que les taxis à l’entrée de la rue étaient déjà tous réquisitionnés et prenaient la direction des vieux centres d’affaire de la ville. Le train vétuste resta entre deux des trois quais que comptait la gare, quelques ombres ondulèrent sur l’austère carrosserie de la locomotive qui continuait à ronronner après les centaines de kilomètres qu’elle venait de parcourir, tandis que le chauffeur était descendu de sa cabine pour discuter avec le personnel en uniforme, qui était avec Léandre la dernière présence humaine à rester dans ce sinistre endroit maculé de rouille, et au béton à moitié carbonisé par le temps. Même dans le hall où quelques bancs de bois se succédaient à l’entrée des quais, la grande horloge de style ancien qui se suspendait entre les panneaux des horaires que l’on devait encore actionner à l‘aide d‘une manivelle, semblait avoir cessé de tourner depuis bien longtemps, et il n’y avait guère que les carreaux encore intacts sur le sol malgré les cicatrices du calcaire, pour signifier que tout n’était pas tombé à l’abandon. Entre le moment où Léandre sortit sur le parvis du bâtiment un peu sombre et trapu au milieu des immeubles un peu moins anciens, et celui où il se disposa à descendre les marches qui menaient à l’avenue principale, la voix des haut-parleurs annonça que le train par lequel il était arrivé depuis désormais une dizaine de minutes, allait entrer en gare.

 

De la même façon que toutes les villes étaient à l’image de la gare par laquelle on y accédait, Luxie portait en elle quelque chose d’étrange qui ne passait pas que par l’impression de rouille et de roussi qui saisit Léandre à l’instant où il fut à son tour sorti de la gare et que son attention se fut détachée du dernier taxi à quitter le quai de la gare routière dans un léger panache de fumée. En effet, les rangées de grands immeubles quelque peu vétustes derrière leur béton, et les bâtiments imposants dont le raffinement d’un autre âge n’avait pas empêché la fermeture, succédaient à une nature tout à fait omniprésente au travers des petits jardins dont étaient plantés les bas-côtés des avenues, mais surtout par la monumentalité des obscures montagnes qui se dressaient de l’autre côté du paysage urbain, sous le ciel mélancolique qui rappelait la touffeur de l’été malgré l’hiver qui était là, bien présent, mais qui paraissait parfaitement imperceptible pour quiconque n’était pas habitué à ce paradoxal climat où l’air croupissait à longueur d’année entre les pics rocheux barrant même le passage des nuages, car il n‘y avait guère plus d‘un léger vent de nord qui agitait les fils à linge suspendus aux immeubles d‘habitation, pour rappeler que l‘air était plus frais que le reste de l‘année. D’autre part, le sentiment de la profusion d’une vie qui semblait comme endormie dans les reflets moribonds des vitres surplombant les artères désertes, rappelait l’apogée passée et totalement oubliée de la ville ; même Léandre se souvenait du théâtre dans lequel il avait été invité par l’ami de son père le jour où lui et sa famille étaient arrivés là en touristes au milieu d’une foule de dandys qui devait avoir abandonné le pays depuis bien plus de temps que ce que tentaient de suggérer les menus travaux qu’entreprenait la municipalité afin de conserver l’authenticité des bâtiments. Ceux-ci étaient bien trop anciens et bien trop coûteux à entretenir pour porter plus d’utilité que de symbole à la vie urbaine, et c’était ainsi que les plus beaux quartiers, en bordure desquels se trouvait la gare, et au travers desquels Léandre resta se promener durant un moment, avaient fini par suffoquer sous la lueur étrangement orangée et terreuse du soleil qui étouffait les couleurs et réduisait l’ombre des silhouettes pour livrer leur usure à la grande lumière du jour qui semblait lui-même fatigué d’apporter tant de chaleur à cette ville, et sans considérer les saisons. De plus, les fenêtres condamnées, les façades effritées qui n’avaient plus servi depuis au moins une décennie, ainsi que les échos poussiéreux qui retentissaient vaguement depuis un quartier voisin où les tours de béton couvaient la joie de vivre de certains habitants, révélaient bien la consistance du malaise qui restait scléroser de nostalgie ce bel endroit où peu de monde devait encore être capable de se guider, car il s‘agissait davantage d‘un musée à ciel ouvert où très peu de piétons et d‘automobiles paraissaient avoir l‘audace de s‘aventurer, que d‘un quartier historique où la culture aurait assuré la subsistance d‘une gloriole passée.

 

Le paysage de cette ville était tout à fait passionnant à explorer, chaque recoin d’une obscurité insoupçonnée tout comme ces grandes allées désertes uniquement parcourues par l’ombre d’un palmier étendue par le soleil dont la teinte semblait être celle du crépuscule à longueur de journée, suscitaient le même mystère en dépit de l’ambiance particulièrement ennuyeuse qui émanait de la chaleur de l’asphalte et de l’horizon soumis à la pente des montagnes dévalant les cieux, dès que l‘on oubliait que c‘était dans une ville fantomatique que l‘on se trouvait. Rien de tout cela n’avait servi depuis que Léandre y était passé pour la première fois, et la ville toute entière s’était laissée aller à l’abandon économique dont la région était victime, et c’était ainsi que tout s’était ralenti, jusqu’à s’arrêter complètement à certains endroit ; il se pouvait même que certains villages au-delà Luxie, les plus proches de la frontière, fussent totalement abandonnés depuis un temps, laissés à l’écart des rares contacts qui eussent encore pu s’établir entre la ville et le reste du monde. C’était de ceux-là que faisait partie Abalo, et c’était là-bas que devait se rendre Léandre.

 

Il se souvenait que déjà dans son enfance il ne s’était plus trouvé le moindre train dans la gare d’Abalo, et comme aucun des panneaux routiers qu’ils vit dans Luxie n’indiquait l‘existence du village, il dut se résoudre à imaginer que peut-être celui-ci avait pratiquement disparu de la carte qu‘il avait emmenée avec lui malgré tout, mais tout à fait des esprits, et que par conséquent pour s’y rendre il n’y avait pas d’autre moyen que d’emprunter la route du sud, pour peu que celle-ci ne fût pas charruée par les tracteurs et les charrettes. Les somptueux bâtiments aux façades décrépites portant parfois encore sur leur fronton de grandes lettres romanes, froissèrent la curiosité de Léandre qui se promettait de revenir là un autre jour avec Lily afin de visiter plus amplement ces monuments tenant lieu de vestige, car pour le moment c’était avec sa valise ainsi qu’une lourde préoccupation qu’il cheminait sur les allées étrangement désertes ; Lily lui manquait et il lui tardait déjà d’en avoir terminé, mais pour cela il lui fallait encore trouver un taxi qui aurait bien voulu l’emmener à quelques dizaines de kilomètres en dehors de la ville. Ce fut à ce moment qu’il regretta d’être parti de la gare sans avoir songé à en prendre un sur le parvis, car désormais qu’il s’en était éloigné, il n’était plus tout à fait certain de retrouver son chemin entre les rues parfaitement abandonnées et se ressemblant finalement les unes les autres, d’autant qu’il ne se trouvait absolument personne pour lui indiquer dans quelle direction se mettre en marche. Il erra simplement d’un point remarquable à un autre, passant successivement devant un sombre parc où quelques chats errants se partageaient le butin d’une arrière-cour de restaurant, sur un petit pont enjambant la rivière aux eaux si plates et inanimées que le fleuve lui-même paraissait s’être arrêté de couler de façon à rendre à la ville et au ciel tourmenté leur reflet le plus silencieux et le plus mélancolique, puis enfin sur le seuil du grand théâtre de Luxie, celui-là même où lui et ses parents s’étaient retrouvés pour la première fois avec Théophile et Mathu.

 

Le théâtre, avec sa grande coupole, sa façade d’arcades et de piliers abritant de somptueuses galeries sous lesquelles il lui semblait encore apercevoir la silhouette des aristocrates surplomber la foule des amateurs lors des nuits les plus populaires et festives de l‘été, était parfaitement conforme à l’image qu’il en avait gardé dans ses souvenirs, malgré la barricade en bois qui se dressait en travers de la porte d’entrée, cousue de toiles d’araignées, et jonché de déchets, qui signifiaient le temps depuis lequel celles-ci étaient restées définitivement closes. Bien qu’il eût envie de continuer sa promenade afin d’éventuellement rencontrer quelqu’un qui aurait pu l’aider, Léandre rejoignit les marches qu’il se rappelait avoir eu du mal à monter étant petit tant elles étaient grandes, jusqu’à gagner le haut du parvis, à l’ombre du fronton contre lequel avait été tendue une banderole blanche, depuis longtemps chargée de toute l’impureté de l’air, afin de ne plus permettre à personne d’y afficher le titre de la scène qui y aurait été jouée. Il resta là quelques instants, pensif, à se demander si ce n’était pas finalement à cet endroit précis que tout avait commencé, et comme il se rapprocha bientôt du fond des ombres du parvis, essayant ensuite de glisser son regard entre les planches qui tenaient lieu de porte, sûrement afin d’apercevoir un grain de la lumière des tapisseries rouges et des statues de cuivre, il ne se rendit pas compte qu’une voiture venait d’arriver devant le théâtre et s’était même arrêtée sur le bas-côté de l‘avenue, jusqu’à donner un coup de klaxon qui retentit probablement dans toute la ville et perdit ses derniers échos dans les collines environnantes. Surpris, Léandre se retourna aussitôt et vit au pied des marches la voiture toute jaune et un peu sale qui s’était arrêtée, avec sur le toit de sa carrosserie un écriteau indiquant qu’il s’agissait d’un taxi, et la fenêtre grande ouverte pour laisser passer le visage d’un homme qu’il ne parvenait pas encore tout à fait à discerner, mais qui lui faisait signe de s’approcher.

 

Légèrement gêné, Léandre tira sa valise vers lui et avant de commencer à descendre les marches poussiéreuses, il regarda de chaque côté de l’avenue pour s’assurer que cette bruyante entrée en matière n’avait pas attiré trop d’attentions sur sa personne, et à mesure qu’il se rapprochait de la chaussée, il pouvait voir de plus en plus précisément le visage de l’homme qui continuait à l’appeler du regard, avec son épaisse chevelure de jais qui occultait la totalité de son front aux traits bourrus et disgracieux, mais au regard honnête et cordial qui le toisait avec une déconcertante certitude. Lorsque tous deux furent à la même hauteur et que Léandre eut reposé sa valise au pied de la portière afin de mieux lisser les plis de la veste qu‘il avait remise sur ses épaules, l’homme du taxi lui jeta un dernier regard singulièrement complice, et jeta de sa voix qui semblait ne rien pouvoir dire sans le ton dédaigneux et sans ce curieux accent auquel Léandre n’était pas habitué, mais que l’on devinait déjà dans ses manières :

 

« -Où est-ce que vous allez, Gringo ?

-Je vous demande pardon ?

-Gringo, ceux qui viennent du nord, ou simplement d’ailleurs, parce qu’ici on ne peut pas venir du sud, à moins d’être étranger. Mais les étrangers, ils sont comme moi. J’ai l’habitude des gens comme vous, je sais bien que vous cherchez un endroit en particulier. Allez montez, je vais vous faire une réduction.

-Merci, répondit timidement Léandre sans contenir un certain sourire, je comptais justement chercher un taxi, vous tombez plutôt bien.

-C’est sûr, fit-il en regagnant sa place derrière le volant !

-C’est que je compte me rendre assez loin, annonça Léandre en chargeant sa valise sur la banquette arrière où il s’assit à son tour.

-Ne vous en faites pas, tout est déjà loin lorsqu’on arrive ici.

-Abalo, vous connaissez ?

-Si, je connais, mes grands-parents étaient très fâchés avec les gens d’Abalo. Pourquoi ?

-C’est là-bas que je vais.

-Dios mios, s’exclama-t-il en démarrant la voiture, vous êtes sûr ?

-Oui.

-Señor, vous êtes bien le premier que je vois à vouloir aller dans ce genre d’endroit, mais ça marche, nous sommes partis. »

 

La voiture démarra en trombes et quitta la rue si rapidement qu’en se retournant Léandre eut à peine le temps d’apercevoir une dernière fois la façade du théâtre qui retournait s’évanouir dans l’ombre et dans l’oubli, car il était certain que pratiquement plus personne dans la ville n’en avait de souvenir à son âge d’or ; il était de toute façon intimement convaincu que l‘histoire qu‘il cherchait à remonter aurait bien assez tôt l‘occasion de le ramener par là. Le chauffeur prit la direction de la rocade sur laquelle circulaient quelques automobiles à l’air assez anciennes, et finalement il prit une sortie sur le panneau de laquelle ne se trouvait que des noms étrangers, supposant que la frontière était toute proche, car l’ombre des montagnes devenait de plus en plus imposante, et gagnait même la clarté écrue du jour de Luxie.

 

« -Comment est-ce que vous vous appelez ? Je peux bien vous demander cela, ce n’est pas tous les jours que je rends service à des personnes comme vous.

-Léandre.

-Enchanté, moi c’est Emilio. »

 

La route qu’empruntait Emilio n’avait en fait plus rien d’une voie rapide, car rapidement le bitume s’était révélé si usé qu’il était évident qu’à partir de cet endroit la poussière avait pris le pas sur l’entretien de la chaussée, alors que les immeubles de Luxie étaient encore tout proches derrière eux et que le paysage était jonché de quartiers résidentiels en travaux, certainement abandonnés depuis des mois voire des années car au lieu de tracteurs, de grues et d’ouvriers pour veiller leurs silhouettes isolées, ce n’étaient que des tas de parpaings à moitié enterrés et des bâches en plastique flottant bruyamment dans le vent ; de plus, les rares véhicules qu’il était possible de croiser sur cette route n’étaient plus que de vieilles camionnettes à carrosserie rouillée et pleine de sable, qui allaient dans la direction de la ville. Cette route s’enfonçait dans les campagnes directement attenantes, tout à fait abandonnées et désertifiées, car ce n’était pas seulement l’usure constante et irrémédiable de la nature la plus hostile qui sautait aux yeux lorsque les kilomètres rapprochaient du fin fond de cet arrière paysage, mais également un sentiment de nostalgie et de désespoir qui saturait l’air de plus en plus obscur et brouillait ainsi les sentiments avec lesquels le souvenir avait jusqu’alors entraîné Léandre dans une douceur postiche, comme si le piège était désormais en train de se refermer sur lui, de la même façon que l‘ombre des montagnes ensevelissait l‘éblouissement du sable. En plus de ces intrigantes émotions, c’était même l’humidité, aussi surprenante fût-elle en sortant à peine de la suffocation urbaine, qui chargea rapidement l’air de plus en plus trouble de ce désert.

 

« -Quel drôle de temps, commenta aussitôt Emilio en mettant en marche les essuie-glaces qui se mirent à grincer sur le pare-brise de son automobile tout en déblayant des nuages d’une poussière grossie par l’eau.

-Pourquoi, demanda Léandre intrigué, est-ce que vous ne connaissez pas la pluie ?

-C’est plutôt rare, c’est surtout de la chaleur et de la sieste qu’on a l’habitude. Vous savez, la pluie est spéciale par ici ; elle ne tombe qu’une ou deux fois par an, et c’est toujours à la Toussaint.

-A la Toussaint ?

-Parfaitement, demandez à qui vous vous voudrez, et tout le monde vous le dira. On ne sait pas si c’est lié au fait que ce jour-là tous les chrétiens se rendent au cimetière pour rendre hommage à leurs morts, mais en effet, il y pleut tellement que les précipitations normales pour l’année sont atteintes en quelques semaines. Vous vous rendez compte, il y aurait de quoi noyer toute la ville.

-Ce n’est pas possible, comment est-ce que ça se fait ?

-Qu’est-ce que j’en sais, je ne suis pas météorologue. On dirait juste que les nuages sont coincés par les montagnes de la frontière, le seul mystère, c’est qu’ils arrivent tous au même moment, comme s’ils se donnaient le mot.

-Ou bien comme s’ils migraient. »

 

L’automobile passait désormais au travers d’un rideau de pluie d’une intensité telle que le balai des essuie-glaces était englouti sous une marée qui faisait onduler la surface du pare-brise, et le vacarme des énormes gouttes s’abattant sur la carrosserie avec une frénésie plus terrifiante que ce à quoi avait jamais assisté Léandre de la part d‘une averse, était si dense que pour s’entendre parler les deux hommes étaient obligés de se rapprocher l’un et l’autre ; Léandre craignit de se mettre en péril en débouclant sa ceinture de sécurité puis en se penchant vers Emilio pour pouvoir discuter avec lui sans hurler, mais en réalité leur vitesse sur la route avait été d’autant plus réduite que même la pleine puissance des phares ne permettait plus d’éclairer la chaussée sur plus d’une quinzaine de mètres. Le monde semblait s’être entièrement brouillé autour d’eux, et au lieu d’un lourd nuage qui se serait déchargé d’une puissante averse, Léandre, lorsqu’il se fut à son tour penché vers le pare-brise pour lever les yeux au ciel, vit une immense et homogène nuée qui remplissait le paysage d’une obscurité qui semblait avoir croulé depuis les montagnes, aussi subitement qu’il s’était rapproché d’Abalo, exactement comme si c’étaient les pics rocheux qui s’étaient trop élevés dans la chaleur déclinante du pays, et qu’ils avaient eux-mêmes crevé les nappes célestes.

 

« -Au fait, reprit Emilio en poursuivant sa route dans la plus grande sérénité alors que Léandre avait du mal à défaire son attention de la terrible frénésie naturelle, qu’est-ce que vous allez faire à Abalo ?

-Il y a un membre de ma famille qui habite là-bas, enfin j’espère, j’ai besoin de lui pour obtenir quelques renseignements.

-Ah oui je comprends, le réseau téléphonique n’est pas encore arrivé à Abalo, vous n’aviez pas vraiment le choix.

-Il n’y a pas le téléphone ? C’est encore possible de nos jours ?

-A moins qu’il ait été coupé lors de l’une des dernières tempêtes et que personne n’ait pensé à le remettre en marche. Vous savez, les gens là-bas ne savaient même pas s’en servir, alors ça ne change pas grand-chose.

-Je pensais qu’il y aurait au moins cela, j’avais prévu de rester en contact avec ma fiancée.

-Elle est restée chez vous ?

-Oui, et en plus elle a besoin de la voiture. C’est une histoire personnelle que je suis venu régler.

-Moi j’ai toujours suivi ma femme partout. Même quand ses parents ont vendu leur élevage de moutons et se sont mis manger des cailloux en se retirant dans les friches d’une zone industrielle, rien que pour l’envoyer faire ses études à Bruxelles, je suis allé avec elle, je conduisais déjà. C’est là-bas que j’ai appris le métier. Il faut dire que nous étions hébergés chez l’un de ses professeurs, ce brave type nous a appris énormément de choses et nous a même convaincus de revenir vivre dans le pays. Une fois qu’elle a obtenu son diplôme, nous nous sommes donc décidés à redescendre, mais malheureusement la guerre avait laissé des traces plus profondes que ce qu’on pensait, et les frontières étaient fermées ; même si on a passé des jours à raconter aux douanes que nous venions de l’autre côté de ces maudites montagnes et que nous avions de la famille là-bas, on ne nous a jamais laissé rentrer chez nous. Nous avons donc échoué à Luxie, et nous avons fait comme nous pouvions improviser. Finalement les frontières ont fini par rouvrir, mais bien sûr cela faisait longtemps que nos parents étaient décédés en ayant simplement cru que nous avions déserté, alors nous somme restés là où nous nous étions déjà fixés, que pouvions-nous faire d‘autre ? C’est drôle comma ça va la vie parfois, tous les destins sont différents mais pourtant chacun de nous a l’air de tendre à retrouver ses proches. Malheureusement, ce n’est pas toujours réciproque. Et vous, qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

-Je suis artiste.

-Oh, je n’aime pas les artistes. Toujours plein de prétentions, ils se croient supérieurs et ne vivent pas dans le même monde que les autres. Mais je vous aime bien, je vais faire comme si je n’avais rien entendu. »

 

Bien que ce fût toujours avec la même véhémence que la pluie s’abattait sur la terre qu’elle labourait jusqu’à en faire jaillir des torrents de boue qui s’écoulaient sur la route désormais pratiquement invisible, l’automobile se tira péniblement jusqu’à un panneau qui se dressait sur le bas-côté de la route, surgissant de la pénombre jetée par la pluie, et qui empêchait de lire correctement le nom du village ; Emilio commenta qu’ils venaient d’entrer dans Abalo, et en effet, lorsqu’il regarda à l’extérieur, Léandre remarqua qu’au-delà les vapeurs que dégageaient les lourdes flèches de pluie en s’écrasant sur le sol, de nombreuses masses de briques se hissaient dans l’ombre comme autant de bâtiments. Avec une allure plus ralentie encore, le taxi s’introduisit dans le bourg du village, et tandis que le grondement sur la carrosserie gagnait à nouveau en intensité, condamnant les deux hommes au silence, Léandre se pencha vers l’extérieur et vit toutes les maisons qui les entouraient, dont l’apparence striée par les traits de la pluie était en réalité bien plus moderne que ce à quoi il s’était attendu, car la plupart semblait disposer d’au moins trois étages, ainsi que d’un toit métallique qui rappelait l’univers urbain, et surtout il émanait des grandes fenêtres à croisillons une troublante lumière orangée qui colorait la pluie de sorte à ce que l’on eût dit que c’était du soleil qui était en train de tomber des cieux.

 

« -Excusez-moi, est-ce que vous pouvez me dire combien coûtera la course ?

-Ne vous en faites pas pour ça Léandre, vous n’aurez qu’à me payer plus tard.

-Comment cela ? Je ne suis pas certain de devoir faire appel à vous une autre fois.

-Cela arrivera, assura alors Emilio en lui adressant un clin d’œil, faites-moi confiance. De toute façon je vous avais bien dit que je vous ferais un prix. Mais si vous tenez tant à payer, vous pouvez bien régler le nettoyage de mon taxi. »

 

Léandre acquiesça, et la dernière minute qu’il passa avec Emilio fut consacrée à la recherche de quelques billets de son portefeuille, qui suffiraient à l’entretien de l’automobile, mais en vérité ce fut du silence qu’il profita dans ce temps-là, car l’épaisseur et la couleur de la pluie étaient là bien différents de ce qu’il connaissait ; dans chacun de ses chuchotement c’était une voix différente qui résonnait dans l’air mûr d’Abalo, comme si ce n’était pas seulement le charme de ses propres souvenirs qui lui revenait alors à l’esprit, mais également les anciens mystères dont les sages du village étaient les garants. Emilio n’avait cependant pas manqué de le mettre en garde contre ces personnages-là, car il semblait que pour d’obscures raisons ils fussent d’infréquentables hommes aussi inaccessibles qu’un cartel ; Léandre n’en avait que faire, car il se doutait bien que de toute façon ses recherches passeraient probablement par ces gens-là, s’il ne trouvait pas Saturne par ses propres moyens. Cependant, alors qu’il était sur le point de repartir pour penser librement à la chance qu’il avait eu de tomber sur un chauffeur de taxi qui venait de lui offrir sa course, et alors qu’il venait d’ouvrir la portière sur l’univers extérieur, asphyxiant, aveuglant, lourd et terrassé par les eaux, il se retourna à nouveau vers Emilio et lui demanda s’il connaissait un endroit où il aurait pu rester dormir :

 

« -On ne peut pas dire qu’Abalo soit un endroit très accueillant, il y avait bien une auberge ou quelque chose comme ça la dernière fois que je suis passé, mais c’était il y a des années. Depuis le temps que personne n’a vu de touriste dans ce village, je doute qu’il y ait encore quelque chose d’ouvert pour eux. Vous êtes un cas à part vous savez, un aventurier.

-Oui je pense aussi, mais la dernière fois que vous avez vu cette auberge, où était-ce à peu près ?

-Attendez, fit aussitôt Emilio en plongeant son épaisse main poilue dans la poche de son pantalon puis dans le portefeuille qu’il en sortit, plutôt que d’aller chercher un toit qui n’existe pas, vous pourriez vous adresser à Elvire, c’est une ancienne…amie qui habite tout près d’ici. Tenez, ajouta-t-il en lui tendant la main, voici sa carte.

-Merci, répondit alors Léandre en descendant du taxi avec sa valise et un signe de la main une fois qu’il eut récupéré la carte, alors à bientôt Emilio.

-Bon courage d’ici là ! »

 

Léandre, qui s’était presque instantanément retrouvé aussi parfaitement trempé que s’il avait plongé dans une baignoire, referma la portière de l’automobile qui repartit aussitôt et disparut dans le brouillard en quelques instants, puis il s’empressa de monter sur le trottoir où il alla s’abriter sous le porche d’une porte afin de pouvoir rester au sec et raisonner calmement. Le bruissement de la pluie, parfois accompagné de profonds coups de tonnerre qui retentissait au loin derrière les collines invisibles, absorba le ronronnement de l’automobile quelques secondes à peine après sa disparition, si bien que Léandre se retrouva seul avec sa valise, dans une petite bulle de silence où la moindre de ses pensées semblait être murmurée par la rumeur de la tempête. En réalité il ne tarderait pas à s’en rendre compte ; cela n’avait rien d’une tempête, mais c’était au contraire la manifestation parfaitement normale de la violence avec laquelle la nature avait toujours répondu aux hommes pour les accompagner dans leur désarroi, car ce n’était pas pour rien si dans cette région particulièrement, les anciens avaient de tous temps vénéré la nature comme un être à part, supérieur, que l’on invitait à table les jours de fête, et auquel on accordait une importante part des terres. Il ne s’agissait pas non plus d’une pluie ordinaire, sans que toutefois ce fût une plaie céleste, car dans le grondement de son infinité de gouttelettes Léandre percevait parfaitement la sagesse des terres d’Abalo, et à mesure qu’il se rappelait le fait légendaire dont Emilio lui avait fait l’histoire, il se disait de plus en plus intimement que la dimension surnaturelle de ces éléments recelait une part de vérité. Il regarda la carte qu’il était parvenu à préserver de la pluie, et une fois qu’il eut retenu le nom de la rue qui s’y trouvait inscrite, il se remit en marche le long du trottoir, là où le roulement de sa valise sur le sol ne faisait plus aucun bruit derrière l’impénétrable fracas de la pluie sur le bitume ; même dans le ciel il était devenu impossible d‘apercevoir la moindre auréole qui aurait émané du soleil, tandis que de l‘autre côté de la chaussée, une automobile passa à toute vitesse en soulevant une haute gerbe d‘eau brune qui aspergea tout le trottoir ainsi que la façade du bâtiment qui avait l‘air désaffecté.

 

Tout semblait surgir des vapeurs de la pluie comme de l’irréalité la plus complète, et c’était ainsi que Léandre se sentait plus encore le fantôme en train de déambuler dans un monde qui n’était pas le sien, en se disant que peut-être les autres, ceux qui habitaient Abalo, avaient cessé de s’apercevoir qu’il pleuvait depuis le temps. Et puis, il était étrangement agréable de marcher sous cette pluie, comme si toute l’eau que Léandre sentait s’infiltrer dans sa peau après avoir totalement engorgé ses vêtements, était autant d’un fluide vital qui ne se serait écoulé qu’à Abalo et nulle part ailleurs dans le monde, et qui procurait une troublante chaleur dans la vibration de laquelle il sentait son cœur battre de la même façon que lorsqu’il avait été un adolescent découvrant ce village pour la première fois. Au loin, les phares d’une automobile s’engageant dans la large rue, passèrent au travers du rideau de pluie qui parut s’affiner sous l’effet de cette auréole vaguement éblouissante, mais comme le faible grondement du moteur s’éloigna, la lumière s’estompa à son tour, d’autant plus lente que les gouttes de pluie l’avaient déjà reflétée une infinité de fois pour arriver à Léandre dans le temps où elle s’était déjà éteinte en réalité. En continuant pendant quelques minutes à remonter la rue sur laquelle l’avait déposé le taxi, et qu’il croyait être la principale, Léandre s’aperçut que la piste de pavés et de terre qui tenait lieu de chaussée, était scindée en deux par une fontaine qui se dressait à l’angle d’un bâtiment qu’il ne parvenait à regarder de face, car désormais, dès qu’il essayait de lever le regard vers quoi que ce fût, son visage s’en trouvait violemment fouetté par l’intensité avec laquelle la pluie s’abattait contre lui ; même le réservoir de la petite fontaine débordait à grands bouillons en dégageant une prodigieuse cascade qui se brisait à grands bruits de gargouillis sur le trottoir alors transformé en une rivière qui se laissait engloutir par l’ouverture noyée d’un vieux soupirail à la grille rouillée et chargée de détritus. A défaut de pouvoir franchir ce torrent ou même de le contourner, Léandre dut le traverser en quelques enjambées, ce qui lui valut de s’enfoncer jusqu’aux chevilles dans la froide eau diluvienne, si bien que ce fut avec sa valise sur les bras, et se sentant avec sous la peau le sentiment d‘une honteuse et irrémédiable salissure sur son corps, qu‘il arriva à l‘entrée de la ruelle dont il chercha le nom, pratiquement en allant à tâtons contre le mur des maisons.

 

De la sorte il trouva la plaque bleue qui était vissée à un coin du mur sur lequel un immense lampadaire jetait son ombre, et il se rendit ainsi compte qu’il s’agissait de la rue des Galions, celle-là même dont l’adresse se trouvait sur la carte que lui avait donnée Emilio ; ce qui signifiait qu‘il ne restait plus à Léandre qu‘à poursuivre encore quelques instants tout en surveillant le numéro des maisons parmi lesquels il espérait trouver rapidement celui qui l‘intéressait, car il imaginait difficilement avec quelle surprise une femme de ce village irait ouvrir sa porte à un inconnu venu de l‘autre côté du pays, et surgi d‘un déluge qui l‘aurait réduit à l‘ombre d‘un prophète ayant trop longtemps erré dans la rue. Pressé par la violence avec laquelle la pluie s’abattait sur lui, Léandre se précipita vers la porte d’entrée portant le numéro qu’il avait cherché, et dont le renfoncement lui offrit un nouvel abri, quoique provisoire ; il n’hésita alors pas un seul instant à frapper à la porte, car avant de monter la marche surélevant l’entrée, il avait eu le temps d’apercevoir de la lumière ainsi qu’une silhouette au travers de la fenêtre qui donnait sur la rue où passait une nouvelle automobile enfoncée dans les flots jusqu‘à la moitié des roues. Le silence s’infiltra à l’intérieur de la maison de la même façon que la gerbe d’eau avait fait jaillir de l‘air froide, et tandis que Léandre entendait les bruits de pas se rapprocher de lui depuis l’intérieur de la maison, un coup de tonnerre se déclencha dans les hauteurs du ciel et resta rouler sur la crête invisible des montagnes pendant de longues secondes, faisant même vibrer l’asphalte sous ses pieds.

 

La porte s’entrouvrit avec crainte et prudence, et la partie d’un indéfinissable visage parut dans l’embrasure qui n’était pas plus grande que l’espace séparant deux gouttes de pluie tombant dans le même temps ; la lueur d‘une paire d‘yeux toisait cependant Léandre avec interrogation, et après quelques instants durant lesquels celui-ci avait commencé à grelotter de froid, la porte se referma dans un subit et dédaigneux claquement, le laissant médusé sur le trottoir qui suintait désormais de sa stupeur et de son abattement. Ne songeant même pas à repartir, car il était devenu impossible de savoir ne fût-ce que l’heure qu’il se faisait en observant la couleur du ciel, Léandre attendit que quelque chose se passât, mais comme l‘automobile du taxi était déjà reparti et ne reviendrait sûrement pas le reprendre, il frappa trois nouveaux coups avec davantage de résolution ; seul un souffle d’hésitation lui répondit dans un premier temps, et quelques secondes plus tard, la voix arrogante et effrontée d’une femme d’âge, aboya à travers la porte :

 

« -Je n’ouvre pas aux étrangers !

-Est-ce que vous êtes Elvire, répondit cependant Léandre tout en s’appuyant sur la porte de façon à se protéger encore un peu plus du déluge, je ne voudrais pas vous déranger ?

-Oui, fit-elle après un temps d’hésitation troublé, maintenant allez-vous-en !

-Je viens de la part d’Emilio !

-Qu’est-ce qu’il fait là lui ?

-C’est lui qui m’a amené ici. »

 

Léandre s’écarta de la porte, et alors qu’il se retrouva à nouveau sous la pluie dont le grondement occulta le grincement métallique avec lequel se déverrouillait la porte, le visage reparut dans l’embrasure, cette fois plus grande, bien que ce ne fût que pour l’examiner une nouvelle fois de bas en haut en s’attardant sur la valise qui avait été déposée dans le coin le moins humide du renfoncement. La tête d’une femme rustre et négligée, mais qui avait dû être belle et élégante à une autre époque, apparut bientôt, tandis que ses petits yeux noirs et fuyants firent plusieurs mouvements, hésitant à moitié puis la convainquant que cela ne pouvait pas être quelque chose de mal, et enfin elle entrouvrit la porte en laissant un passage qui était à peine suffisant à Léandre pour se glisser à l’intérieur d’un étroit vestibule où il fut coincé entre le mur et le corps de cette femme :

 

« -Qui êtes-vous, et que voulez-vous ?

-Je m’appelle Léandre, j’ai juste besoin d’un endroit où passer la nuit. Je suis venu à Abalo pour chercher un membre de ma famille. C’est Emilio qui m’a dit de venir vous trouver.

-Cet Emilio, il n’apportera que des problèmes. »

 

Tandis que son hôte paraissait être en train de réfléchir parmi les échos d’un poste de télévision qui était resté allumé dans une pièce voisine d’où s’écoulait cette discrète lumière orangée qu‘il avait aperçue depuis le pas de la porte, Léandre laissa son attention se faire absorber par une étroite fenêtre grillagée qui ouvrait le vestibule sur l’extérieur, alors qu’il lui avait bien semblé avant d’entrer qu’il ne se trouvait de ce côté de la maison qu’un mur aveugle. Elvire gronda quelque chose d’incompréhensible, et lorsqu’il se retourna vers elle, Léandre remarqua ses cheveux défaits, sa mine déconfite et profondément disturbée sur son visage ridé par la fatigue, voire quelque chose de plus grave et qui aurait ressemblé à un genre de folie. Il s’en inquiéta si bien qu’il était sur le point de se proposer de s’en aller afin de la laisser tranquille, lorsqu’elle sortit de son mutisme mécontent pour lui annoncer qu’elle avait peut-être une solution ; elle ne s’attarda nullement sur la flaque d’eau qu’il avait laissée sous ses pas en entrant, car par ailleurs c’était l’intérieur tout entier de sa maison qui paraissait envahi par l’humidité et régie par l’un des plus complets désordres qui eût pu se trouver dans le foyer d’une mère de famille, et ce fut alors sans retenue qu’elle dévisagea Léandre en lui laissant ces quelques mots énigmatiques :

 

« -Est-ce qu’on ne se serait pas déjà rencontrés quelque part par hasard ?

-Je ne pense pas, répondit aussitôt Léandre avec un peu de gêne, je ne suis jamais venu à Abalo qu’une seule fois, lorsque j’étais enfant. »

 

En effet, les traits lâches et distendus de cette femme dont la noirceur des yeux légèrement en amande contrastait avec une légère teinte de châtaigne dans les cheveux, et qui ne paraissait vêtue que de fichus tant sa robe était fine et inélégante dans des couleurs et des motifs désuets, ne lui rappelait rigoureusement rien pour le moment, et en outre il se doutait qu‘elle fût plus jeune que lui, en dépit de l‘air profondément las et acariâtre dont elle ne parvenait à se défaire. Elle se dégagea finalement du passage et rentra à l’intérieur de la maison en invitant Léandre à la suivre, et ce fut ainsi que tous deux pénètrent cet univers carcéral qui n’avait de chaleureux que les apparences feutrées qu’il voyait dégouliner fébrilement depuis les ombres qu’apportait la lumière tamisée de quelques lampes tremblant dans le puissant écho de la pluie qui tambourinait à l’extérieur, si bien que les sons, les voix et même les pensées étaient complètement mats, et même légèrement assourdis dans ce fracas.

 

« -Qui est-ce que c’est ? Demanda la voix d’un jeune homme depuis la pièce voisine, ça sent le chien mouillé.

-Veuillez m‘excuser, fit alors Léandre à l’adresse d’Elvire, je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il pleuve comme cela, je n’avais pas pris de parapluie. »

 

Elvire ne répondit rien, mais le mena simplement dans la direction d’un couloir qui traversait la maison de part en part, desservant plusieurs pièces dont les épaisses portes de bois étaient toutes si bien closes qu’il n’était même pas possible d’imaginer que cet univers plus étroit et étouffant encore que l’air de Luxie, eût pu comprendre d’autres ramifications. Léandre fut amené sur le seuil d’une porte dont l’ouverture révéla une sorte de petite cour intérieur au milieu de laquelle se trouvait une malheureuse table de plastique ainsi qu’un potager englouti sous les flots, partiellement protégé par les branchages d‘un pommier, et il lui suffit de quelques secondes pour le traverser en suivant les pas d’Elvire qui se déplaçaient agilement sur un chemin qui était pavé au travers des herbes enracinées dans la boue. Il ne posa pas plus de questions qu’il ne comprenait où il était mené de la sorte, et son hôte ne le lui expliqua qu’une fois ouverte la porte de ce qui semblait être une deuxième maison, de l‘autre côté du patio. L’air glissant tout au long du couloir qui s’étendait dans l’ombre en face d’eux, était aussi glacé que le temps depuis lequel plus personne ne semblait avoir habité là, car Léandre remarqua rapidement que les cadres qui se suspendaient aux murs tapissés de rose, reflétaient une couche de poussière les rendant intemporels, tout comme les vieux radiateurs en fonte semblaient contenir le souffle gelé de quelques fantômes. Elvire s’excusa et pria Léandre de l’attendre à cet endroit tandis qu’elle disparaissait derrière une porte blanche qui étouffa le bruit de ses pas ; quelques instants plus tard, un grand claquement retentit dans toute la maison, et le courant fut rétabli. Une faible lumière s’alluma dans l’ampoule à incandescence qui se suspendait au plafond du couloir, et le carrelage orangé s’illumina avec un reflet rugueux, juste avant le retour d‘Elvire dont les traits ne paraissaient plus de la même façon à Léandre, désormais absorbé par le lointain craquement de la pluie qui creusait sublimement le silence dont profitait la sinistre voix d‘Elvire :

 

« -Ici c’est le gîte que je loue l’été, s’il y a des touristes.

-C’est charmant, commenta Léandre sans inspiration.

-Je vous permets de rester là cette nuit, poursuivit-elle sur un ton qui ne cachait plus son cœur contre lequel allait son invitation, mais vous avez intérêt à rester discret. Vous pouvez aussi venir manger avec nous, vous n’aurez qu’à frapper à la porte de l’autre côté du jardin à dix-neuf heures.

-Merci, c’est très gentil à vous.

-C’est bien parce qu’Emilio vous a envoyé. Nous discuterons du prix à table si vous voulez bien vous donner cette peine. »

 

Elvire repartit en claquant la porte derrière elle, car le courant d’air avait menacé de la laisser ouverte dans le froid, et abandonnant Léandre au cœur de cette demeure dont il pouvait déjà mesurer la grandeur rien qu’en écoutant l’amplitude des échos que la pluie diffusait entre les murs ; il n’était effectivement pas difficile de se taire face à la solitude qu’il ressentait dans un endroit pareil et finalement surprenant, car une nouvelle fois cela ne ressemblait à rien de ce à quoi il s’était attendu en se basant sur les souvenirs qu‘il avait gardés d‘Abalo. Même si son hôte n’était nullement concernée par l’histoire qu’il était venu chercher, il se sentait déjà la hâte de lui poser toutes sortes de questions, car il voulait en savoir davantage sur ce village qu’il n’avait traversé qu’à la façon d’un coup de vent soufflant le rideau de la pluie, sans rien en apercevoir d‘autre que de menaçantes ombres.

 

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