Hier, 1

Dès que l’averse fut terminée, Léandre sortit de chez lui en bicyclette, pour un premier voyage. La nuit qu’il venait de passer avait été longue, pleine d’angoisses, de remords, mais surtout d’interrogations autour desquelles il avait mille fois essayé de formuler des réponses nourries de ses propres souvenirs, mais à chaque fois les tentatives d’éclaircir cette part d’ombre à la mystérieuse équidistance de sa famille et de son passé, étaient restées aussi vaines que les espoirs dont lui avaient fait part Lily, et qui étaient désormais les objets de son tourment. La tempête avait été très agitée, des quantités phénoménales d’une pluie lourde et sonore s’étaient déversées sur les carreaux de sa fenêtre qui n’avait cessé de résonner de cette reposante rumeur, propice à la méditation, durant toutes les heures de la nuit, berçant comme autant de rêves ses pensées qui l’avaient maintenu éveillé dans ses songes les plus profonds, et si proches de son intimité qu’il lui avait longuement semblé revivre les souvenirs les plus doux et les plus joyeux de son enfance, mais également ceux qui avaient autrefois constitué sa fierté et sa gloire la plus grande sur les affres du destin, mais qui finalement ne suscitaient en lui plus que de la honte, et les anxiétés de l’existence.

 

Léandre s’arrêta à proximité du chemin qui descendait vers la grande plage des pins, cette longue étendue de sable fin que terminait un chaos rocheux plongé dans la mauvaise mer grise de l’hiver ; entre les crêtes écumeuses des vagues que la mer repoussait lourdement vers le rivage, telle un fantôme à moitié disparu, émergeait l’image du phare parmi les brumes précoces où se mêlaient encore les embruns et les traits scintillants de la tempête qui avait eu le temps de s’éloigner vers le large depuis le lever du jour. Tout en observant le soleil déteindre lentement sur ces couleurs qui resteraient trempées durant une longue partie de la journée, puis le vieux phare dont la silhouette ne se démarquait pas encore tout à fait depuis les nuages les plus bas, l’homme exilé chercha son chemin sur les dunes sillonnées de sentiers que découvraient les herbes décolorées, et qu’écartaient les dernières rafales en élançant de blanchâtres vagues sur la nature qui semblait alors un vaste miroir légèrement éblouissant d’humidité au creux des collines, car à l’évidence, le temps depuis lequel Léandre n’était plus passé par là, le ramenait à une époque où il avait seulement commencé à faire la connaissance de Lily.

 

Bien que ce ne fût qu’un peu plus loin qu’il eût autrefois habité alors qu‘il était enfant, dans un village de l’autre côté de ces paysages où la passe entre l’horizon creusé par les vallons et surplombé par les tumultueux nuages aux boursouflures éventrées, était si étroite qu’elle donnait l’impression d’un éloignement infini de cette autre partie du monde, c’était à la personne de Lily qu’il associait ces décors seyant trop mal à la magie de l’été pour ne pas substituer à cette dernière le constant émerveillement des promenades au cours desquelles il avait fait la connaissance de sa fiancée. Il s’agissait d’une personne tendre et rêveuse en compagnie de laquelle il avait arpenté cette côte homérique un nombre incalculable de fois par le passé, mais ces déambulations avaient fini par cesser depuis le jour où tous deux avaient commencé à habiter ensemble, dans cette maison des derniers arrondissements de la ville, à quelque distance des collines depuis lesquelles il était toujours possible de contempler le paysage de cette mer se perdant dans les océans depuis la nuit des temps, cette nuit étrange et pratiquement insondable que seules les lueurs orangées de la ville éclairaient indirectement depuis que le phare avait arrêté de plonger son rayon ovale et scintillant sur les caps et les baies qui découpaient la côte, et dès lors il ne s’agissait plus que d’une mystérieuse silhouette figée dans les rochers mais élancée vers les étoiles, et qui tendait souvent à s’évanouir lorsque le brouillard émanait de l’hiver parfois traversé d’une lointaine et fantomatique corne de brume. Il semblait y avoir toutes sortes de légendes à réinventer dans cet univers de rumeurs qui tombait systématiquement dans une rigidité et une banalité prosaïques, somme toutes décourageantes lorsque Léandre se rendait compte que tout cela ne revenait finalement qu’à quelques rochers couverts d’embruns et de goémon ainsi qu’un phare abandonné qui dominait la plage grise et sinistre dont se servaient les citadins pour parfois aller se baigner l’été, si bien que Lily était réellement la seule merveille qui eût jamais émané de cette tristesse et de ce désespérant sentiment de se trouver au bout du monde, et ç’avait été ainsi que tous deux s’étaient avoués inséparables, au milieu d‘un monde où tout paraissait disloqué et inconsolable.

 

On disait de cette plage qu’elle était aux pins car c’était non loin des rochers qui la terminaient que se trouvait une dune particulièrement dense en végétation, et sur laquelle rôdait une ombre vague et indéfinissable dont on disait que c‘était un tapis d‘aiguilles invisibles qui en formait la silhouette, mais pour Léandre, c’était l’endroit le plus lointain jusqu’auquel il avait jamais été marcher en compagnie de Lily, aussi lorsque les sentiers l’eurent mené sur le seuil de cette bute et qu’il se trouva tout proche de la masse grondante du phare autour duquel s’enrobait le vent chargé d’humidité, celui-ci transportait également un léger parfum d’inconnu et d’aventure, comme une étrange et surprenante chaleur qu’il n’avait plus ressentie depuis les souvenirs de son enfance, vers lesquels il avait été guidé par les questionnements de Lily.

 

Souvenir de la veille  

 

Léandre s’était arrêté de pédaler pour descendre la pente tout en sentant l’air glacial lui frôler les joues et siffler tout autour de sa tête qui s’enfiévrait pourtant rien qu’à repenser à ces choses ; il n’avait aucun doute sur le fait qu’il aurait mieux fait de ne jamais retourner vers son passé et se servir de ses fantômes pour trouver une nouvelle forme de salut, mais sûrement était-ce pour Lily qu’il le faisait, et dès lors que c’était à cette fin-là, plus rien d’autre ne comptait d’autre que la certitude d’avoir apporté à l’être aimé les réponses dont elle avait eu besoin. Au-delà la plage aux pins et du phare des capricornes, c’étaient des chemins, des petites routes, des bourgs par lesquels Léandre n’était plus passé depuis l’enfance, celle-là dont il retrouvait pourtant les lieux avec une fidélité telle qu’il se découvrait la conviction de pouvoir retrouver non seulement le chemin de son ancienne maison familiale, mais en outre toutes les adresses qui lui revenaient en mémoire, telle la boulangerie où maintes et une fois il s’était aventuré à dérober des friandises, la pestilentielle droguerie où il avait souvent accompagné sa mère en guise de punition pour fréquenter l’immonde personnage qui avait alors tenu cette boutique, ainsi que la place du marché, au pied de l’église, où il avait parfois vu des dizaines de commerçants et d’artisans rivalisant de stupidité et de vulgarité les jours où ils étaient venus remplir le pavé de leurs étaux, et l’air de la ville de leurs exaspérantes vociférations. Tout cela était désormais tout à fait évanoui, il n’en restait plus qu’une vague vibration dans l’air, car lorsque ce n’étaient pas de simples gens dont certains poussaient devant eux une poussette noire, quelques vieilles personnes arpentaient les trottoirs à son passage, et dont il savait préférer éviter le regard de crainte que l’un d’eux le reconnût ; peut-être ne se trouvait-il pas à plus de dix kilomètres de sa maison, mais déjà était-il le malvenu auprès des anciens qui auraient pu le reconnaître au travers des années, les amers racontars qui avaient entretenu la légende de sa geste damnée au travers des années, alors qu‘il n‘avait été qu‘un enfant, et dont ses propres parents n’avaient eu ni le pouvoir ni l’enthousiasme de le protéger. Revenir sur ses terres natales n’était pas toujours de tout repos, mais comme ce n’était pas précisément là qu’il comptait se rendre et que personne ne l’avait effectivement reconnu, il ne s’attarda nullement à sentir le léger dégoût qui rôdait dans le bourg si familier, pas aussi désagréable toutefois que ce à quoi il s’était attendu en partant ce matin-là, et c’était encore de l’autre côté du village qu’il se rendait.

 

Souvenir de la veille  

 

Désormais, la petite route qu’empruntait Léandre ne correspondait plus à aucun des souvenirs de son enfance qui ne fût pas encore devenus parfaitement trouble, et pour cause, ce n’était plus que la cachette qu’il était parti retrouver tout au bout de sa mémoire, qui lui importait ; à l’époque où il avait lui-même terminé d’être un enfant, et où il avait parcouru tout ce chemin pour la dernière fois, son intention avait été d’aller aussi loin que possible pour abandonner au sort du monde les quelques fragments de passé dont il avait alors désiré se séparer, mais à l’évidence il ne se serait jamais douté du point auquel il en aurait eu besoin dans cet avenir qu’il n’avait pas pensé poursuivre, mais auquel il était désormais bien soumis. Il se souvenait en effet que l’enfant qu’il avait été, habitué à s’aventurer toujours plus loin que ce que connaissait son imagination, que ce fût avec ou contre son propre gré, avait redoublé de persévérance le jour où il s’était fixé le but d’enfouir cette preuve de son maléfice si loin de son monde que personne, ni lui-même, n’aurait été capable de s’en rappeler de quelque manière que ce fût. Ce n’était pourtant pas ainsi que s’était passé le processus d’épuration de la mémoire qu’il avait pensé avoir savamment mis en place, car les quelques décennies qui s’étaient depuis lors écoulées n’avaient cessé de lui rappeler l’échec total de sa culpabilité, et décupler au contraire la précision avec laquelle il s’était souvenu de cet endroit qu’il n’avait cependant jamais songé à profaner, se convainquant parfois même que la cachette avait fini par être détruite naturellement, et les preuves de son passé emportées dans l’oubli le plus total et irréfutable ; en effet, bien que la direction des souvenirs qu’il empruntait ne fût qu’approximative, Léandre trouvait sur ce passage de nombreuses maisons qui paraissaient avoir été tout récemment construites par-dessus la campagne dont il avait autrefois pensé pouvoir se servir de l’inviolabilité comme d’un bouclier naturel pour sceller ses vices. Il s’arrêta bientôt sur le bas-côté d’une allée qui descendait entre deux collines vers une petite grève dont la langue de petits cailloux gris s’étendait jusque sur le bord d’un pâturage désert, entouré d’un hameau de quelques résidences silencieuses derrière le bruissement de la mer, et qui ne s’étaient pas trouvées là lorsque, étant enfant, il avait également cessé de pédaler sur le sommet de ce chemin pour décréter que ce serait là le lieu de l’oubli où se dessinerait la frontière nord du monde qu’il connaissait ; au pied du chêne plusieurs fois centenaire qui se dressait au milieu de la prairie.

 

Souvenir de la veille

 

Léandre avait fini par descendre le dernier tronçon de la route au bitume lézardé de quelques herbes folles, puis après avoir déposé sa bicyclette contre la vieille clôture de la prairie, il s’était aventuré dans les hautes herbes grasses du pâturage qu’il traversa à grandes enjambées, essayant toutefois de rester aussi discret que possible pour qu’on ne le prît pas pour un rôdeur depuis les fenêtres des maisons qui pouvaient le guetter à moins d’une centaine de mètres aux alentours, puis son périple d’une vingtaine de kilomètres au travers des campagnes aspergées de l’air mauvais de la mer, s’acheva au pied de ce chêne qui n’avait en fait pratiquement pas changé depuis le temps où il en avait fait la cache des souvenirs interdits qui l’avaient poursuivi jusqu’alors, uniquement dans le but de l’accabler de culpabilité, lui avait-il semblé, mais en réalité pour lui laisser ouverte cette porte du destin que Lily lui avait demandé d’ouvrir au nom de leur enfant. Penché vers le sol, accroupi contre la racine la plus saillante du vieil arbre, il commençait désormais à gratter la terre qui avait eu le temps de se renouveler quelques dizaines de fois depuis qu’il l’avait creusée, et comme depuis lors très peu nombreuses devaient avoir été les personnes à fouler le sol de la prairie à cet endroit précis, Léandre se doutait bien que rien de ses trésors maudits ne devait avoir changé de place. Une fois que ses ongles furent chargés de terre et que ses doigts déjà atrophiés par la saisissante froideur du sol n’ayant pas encore tout à fait terminé d’absorber l’eau de la tempête, il dut improviser une pelle à l’aide d’un caillou de forme plate qu’il trouva à portée de bras, et ce fut ainsi qu’il creusa sur plusieurs dizaines de centimètres, déterrant un nombre incalculable de vers de terre dont il craignait que la vermine eût contaminé le bien qu’il avait pourtant voulu intemporel.

 

Ce fut au fond d’une trentaine de centimètres qu’il découvrit l’angle complètement rouillé et même un peu cabossé de la boîte en fer qu’il avait enterrée là un peu plus d’une vingtaine d’années auparavant ; il lui suffit finalement de quelques minutes pour déblayer entièrement le trou du souvenir dans lequel il avait enfoui ce coffre resplendissant d’une magie noire qui n‘avait rien perdu de sa puissance, car à sa seule vue Léandre demeura comme pétrifié. Agenouillé dans la terre devenue à moitié fange dans ses gestes maladifs, il regardait ce pauvre objet qui avait aussi bien survécu que sa mémoire et que le souvenir de ses sentiments les plus désagréables, et il y voyait désormais avec un recul illuminé le reflet de son âme d’enfant, exactement de la même façon que s’il avait été en train d’exhumer un corps auquel il aurait lui-même ôté la vie, et si une âme avait pu s’incarner en un seul objet, il était certain que cette boîte en fer eût pu en être l’exemple. Il se demanda si cela n’aurait pas mieux fait d’en rester là, et, regrettant de ne pas simplement avoir fait disparaître ces preuves à l’époque où il avait encore eu les moyens de les empêcher de se propager jusque dans l’avenir, il se voûta vers l’ouverture de la terre et souleva précautionneusement le coffret qu’il tint entre ses mains tremblant moins d’appréhension que de froid et de fatigue. L’exhumation avait été pratiquée, et comme il était trop tard à la fois pour revenir en arrière et pour retarder encore un peu l’achèvement de cette quête, Léandre ouvrit la boîte en fer dont les gons glissèrent laborieusement.

 

Souvenir de la veille

 

La boîte en fer avait parfaitement réalisé son travail au travers des années, d’absorber l’usure afin de protéger son contenu, qui ne consistait qu’en une petite collection de photographies décolorés, portant des paysages ainsi que des visages dont il n‘osait pas encore soutenir le regard, un ensemble de quelques objets dont Léandre ne s’était étrangement pas rappelés, mais surtout de cette mystérieuse lettre qu’il avait ramenée de son voyage chez Saturne, et dont l’encre ancienne sur l’enveloppe légèrement déchirée et chiffonnée en plusieurs endroits, portait encore l’adresse du personnage. Il posa dans l’herbe mouillée la boîte encore couverte d’une pellicule de la terre qui s’était figée au cœur de la rouille, puis il inspecta l’enveloppe qu’il venait de ressortir du passé, et dont il ne pouvait croire en l’existence, bien qu‘elle fût là, aussi réelle qu‘au moment où il elle avait été reçue dans la maison familiale, aussi improbable que dans le récit que lui en avait fait son père le jour où ils avaient voyagé vers Abalo. La légende voulait en effet que de très nombreuses années auparavant, plusieurs décennies avant la propre naissance de Léandre, Albert, son père, fût mobilisé à Abalo en raison de la guerre qui faisait alors rage à chaque extrémités du pays ; le jeune nouveau soldat avait alors été trouver Saturne le jour de son arrivée pour lui remettre ce billet de la part de son père, en l’honneur peut-être du sentiment d’appartenance à la même famille qui avait infléchi les lois du hasard pour les réunir au milieu de la guerre, ou bien encore comme une sorte de signal que se seraient échangé les anciens à la moindre occasion qu’ils auraient eue de rentrer indirectement en contact. Léandre n’en savait rien, simplement restait-il légèrement interdit face à cette lettre beaucoup plus ancienne et symboliquement importante que ce dont elle avait l’air, menaçante et légère, comme si elle était susceptible de se déchirer davantage et de se désintégrer dans l’air au moindre coup de vent, tant le papier en était fin, mais surtout espérait-il que l‘adresse qui se trouvait écrite dessus et qui était désormais mieux lisible par l‘empreinte que le stylo avait creusée dans la matière de l‘époque, que par la seule encre qui restait encore, à moitié effacée, était toujours celle de Saturne, cet ancien qui possédait sûrement tous les secrets de la famille. Trois, rue des Norias, Abalo.

 

Lorsqu’il se fut relevé et qu’il eut remis l’enveloppe dans la poche de son manteau perlé de l’humidité au travers de laquelle l’avait mené son périple, Léandre s’assura que personne ne l’avait vu à travers champs, et comme il ne savait que faire de ce qui restait dans la boîte en fer, il hésita à la remettre en terre pour se dire que de la sorte les fantômes ne le rattraperaient pas si facilement, mais il se rendit aussitôt compte que cela serait inutile ; non seulement ceux-ci avaient déjà été déchaînés, mais en plus il était désormais tout à fait certain qu’il irait lui-même à leur rencontre, car ce serait sa curiosité, et le devoir, qui le ramèneraient à Abalo. Il prit alors le vestige de la boîte en fer sous son bras, et après avoir rapidement rebouché la tombe violée, il retourna dans le sillon qu’il avait laissé au travers des hautes herbes, et ce fut par ce chemin qu’il sortit de la prairie pour retrouver la bicyclette sur laquelle il remonta après avoir déposé le fruit de son pillage dans le panier qu’il voulait désormais ne plus quitter des yeux un seul instant. Bien que la tempête se fût définitivement éloignée, le chemin du retour fut bien plus pénible, la route était plus tortueuse, plus ardue à grimper, alors que les paysages s’étaient aplatis sous les reflets laissés par la pluie, si bien qu’il ne s’y trouvait rien d’autre que la lointaine silhouette du clocher surplombant le village le plus proche, ainsi que l’irréelle rumeur de la ville au-delà l‘horizon informe, mais sûrement était-ce le poids de ce que transportait Léandre dans la boîte en fer, qui rendait sa progression plus pénible. C’était exactement comme s’il avait été en train de pédaler avec derrière lui, le visage penché sur son épaule, l’ombre d’une jeune fille qui avait cessé d’exister depuis bien longtemps, mais dont la vie aurait vampirisé sa mémoire. Certes cette présence n’avait jamais totalement arrêté de le hanter et en avait-il été toujours conscient, mais désormais elle se trouvait comme revivifiée par le souvenir dont il craignait le rappel ; il ne lui restait plus qu’à aller à la rencontre de Lily afin de lui annoncer la décision de son départ pour Abalo, pour initier ce voyage vers la vérité.

 

Pourtant, alors qu’il était sur le point de ressortir du bourg de son enfance et de redoubler d’effort de façon à perdre le moins de temps possible, une voix l’interrompit subitement, et comme c’était par son nom qu’il avait été appelé, Léandre ne put s’empêcher de s’arrêter sur le bord d’un trottoir où la caravane d’un marchand ambulant venait de refermer ses volets, pour voir cette étrange personne se diriger vers lui d’un pas qu’il trouvait menaçant ; il s’agissait d’une épaisse femme que toutes les apparences reliaient à l’univers de la campagne, au visage rustre et usé, au corps modelé par le continuel épuisement de l’isolation, et à l’attitude résolument autoritaire mais faussement hospitalière. Il regrettait déjà de s’être arrêté, car désormais que cette femme se trouvait à sa hauteur et qu’elle était prête à lui rappeler le point auquel il était le malvenu dans ce village, il ne pouvait plus repartir, comme coincé qu’il était entre les regards du mauvais œil qui commençaient à peine à filtrer au travers des fenêtres des maisons alentours, de vieux bâtiments de brique et de poutres qui s’avançaient vers la chaussée en occultant la faible lumière du soleil. Ce fut dans cette ombre-là que resta la dame aux cheveux et aux yeux gris, lorsqu’elle s’étonna à pleine voix de la présence de cet inopportun visiteur, et puis, ne tardant pas à rappeler à ce dernier l’amitié qu’elle avait eue avec ses parents, elle l’invita chez elle avec une dérangeante spontanéité. 

 

« -C’est que je suis pressé, objecta Léandre en désignant discrètement la boîte en fer, je ne faisais que passer.

-Peut-être que tu ferais mieux de passer plus souvent, tu n’es pas un étranger, que tu le veuilles ou non.

-Je n’ai pas envie de parler de cela, est-ce que je peux repartir à présent ?

-Personne n’a envie de se rappeler que tu es un assassin, peut-être que tu pourrais te faire pardonner si tu étais plus reconnaissant.

-Oui bien sûr, personne ne comprend rien par ici, comment pourrais-je être reconnaissant ?

-Ça commence comme cela, déclara la grande femme en plongeant son épaisse main dans l‘une des poches de son tablier tâché de plusieurs épaisseurs de terre, puis en en ressortant une grosse pomme de couleur peu appétissante qu‘elle tendit à Léandre, allez petit, prends ça, et pense à passer chez moi un de ces jours. Ce serait un très bon début.

-Vous savez, depuis le temps que j’ai accepté ce qui s’est passé, je n’ai pas besoin d’être consolé. Je n’ai pas besoin non plus de chercher votre pardon.

-Justement, c’est notre regard que tu n’as jamais accepté, alors que tu aurais peut-être mieux fait de rechercher son pardon à elle, ajouta-t-elle en jetant à Léandre un regard qui lui échappa, car c’était à quelque chose d’invisible qui semblait se trouver derrière lui, qu’il était destiné. »

 

Léandre voulut répondre quelque chose, après s’être retourné pendant quelques instants vers l’arrière de sa bicyclette pour voir ce qui avait bien pu attirer une autre attention que celle de ses propres sentiments, mais lorsqu’il revint vers la grosse dame qui l‘avait laissé seul avec la grosse pomme brune dans le creux de la main, celle-là était déjà repartie vers la ruelle la plus proche, probablement celle qui s’était trouvée sur le chemin de ses déambulations, car c’était désormais en chantonnant qu’elle marchait. La constitution mentale de cette personne avait en effet de nombreuses fois été remise en question dans le passé dont se souvenait Léandre, car à cette époque déjà il n’avait jamais été rare, lorsqu’elle n’était pas occupée à enterrer des pommes dans son jardin ou à courir après les chats du village, de la voir errer de rue en rue en parlant dans le vide, s’adressant la plupart du temps à des êtres qui semblaient issus de son imagination, mais qui se promenaient également sur les trottoirs, avaient des raisonnements distincts et même des habitudes dont elle ne manquait jamais d’avertir les gens afin que personne ne les bousculât. Sans être méchante, son attitude dérangeait quelque peu lorsqu’elle cessait de surprendre, et à plusieurs reprises elle avait été envoyée en ville, afin d’effectuer quelque séjour dans un hôpital où l’on avait prétendu pouvoir lui rendre la normalité de son esprit, mais en réalité rien ni personne n’avait jamais pu faire quoi que ce fût pour ces étranges hallucinations dont la foule avait fini par constituer une véritable seconde population au village.

 

Léandre n’était qu’à moitié étonné de découvrir que cette vieille folle vivait toujours, et que ses exubérances avaient continué à la distinguer sans la fatiguer outre mesure, mais ce qui ne lui plaisait cependant pas, c’était le fait de se trouver mêlé à son cette abstraction qui plaçait partout des êtres chimériques dont il n’avait que faire, et de sentir désormais dans son dos l’un de ces fantômes qu’un peu de folie suffisait à révéler.

 

 

 

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