Avant-Hier 1

« Tu as vu comme cette montagne est belle là-bas ? Avec la brume, on dirait qu’elle flotte dans le ciel, et que les nuages qui s’enroulent autour de sa crête sont les neiges éternelles de son sommet. Mais je me demande s’il y a jamais eu de la neige par ici, tu sais, le climat est plutôt sec à partir d’ici, et il fait relativement doux par rapport au reste de la région. C’est peut-être pour cela que les alentours sont dépeuplés ; les hommes se sont rendus compte depuis longtemps que la terre est stérile de l‘autre côté de cette barrière rocheuse, et que les pousses brûlent rapidement sous le soleil de l’été. En fait je serais curieux de savoir ce à quoi ressemble ce paysage en hiver. On dit des régions arides que l’hiver y est très rude et que la neige y tombe en abondance, mais étrangement je ne vois pas le blanc comme une couleur qui serait la bienvenue dans ces paysages, non pas qu’elle se marierait mal aux couleurs de ces champs d’orge et de ces forêts broussailleuses, mais on dirait que la neige ne pourrait véritablement pas tomber par ici, c’est la géographie qui le dit ; tous ces massifs rocheux qui découpent l‘horizon à perte de vue, ces pâturages brunis par l‘intensité du soleil à toute époque de l‘année, ces larges plaines dont la surface ondule sous la chaleur omniprésente dans ce paysage au parfum de nostalgie, mais surtout ces petits patelins aux toits de tuiles rouges qui s‘érigent au creux des vallées, avec leurs hauts clochers pointus qui se font tous écho dès la première heure du matin où le jour fait briller les dorures dont se parent les immensités de blé et de chaume que tu peux voir devant toi, dans n‘importe quelle direction que tu te tournes, j‘ai toujours eu l‘impression en me rappelant de ces décors, qu‘il s‘agit d‘un monde à part, qui vivrait dans son propre temps, et auquel on ne pourrait accéder qu‘en le voulant. A la vérité, je ne suis jamais resté là en hiver, et les gens qui y vivent ne m’ont jamais parlé de la neige, certes j’imagine que dans leur enfance ces braves paysans miséreux, mais attachés à leur pays, ont déjà vu plus d’un flocon tomber sur les vallées qu’ils ont dû visiter alors qu’ils étaient partis faire du commerce dans un lointain village, mais de véritables tempêtes qui noircissent le ciel et blanchissent l’air en inondant le paysage de glace, je ne crois pas qu’ils sachent ce que c’est.

« D’ailleurs, je me demande si cette montagne-là ne me rappelle pas quelque chose, car j’ai déjà dû la voir, il s’agit peut-être de la limite du monde que j’ai visité dans cette région. Je ne te parle pas des innombrables fois où Théophile et moi avions fait le mur pour aller faire notre course de santé au beau milieu de la nuit, mais du temps où j’avais été mobilisé ici même, avec un sac à dos encore plus lourd que toi sur mon dos, et un fusil dans mes mains. Je crois que je me souviendrai éternellement du jour où j’ai reçu ma lettre de mobilisation à la maison ; j’avais eu dix-huit ans deux semaines avant cela, et la guerre n’était pour moi qu’une idée abstraite, quelque chose qui se passait dans un pays lointain et dont les morts n’étaient que des chiffres qui se répercutaient dans les échos que j’en recevais par le transistor. Bien sûr, j’en avais si longuement entendu parler que je connaissais sur le bout des doigts la géographie des pays où la guerre avait sévi, se rapprochant de nous jour après jour, mais le nom de la ville où je devais me rendre m’était, lui, parfaitement inconnu, alors qu’il s’agissait de l’intérieur de mon propre pays ; j’étais appelé à aller me battre pour des horizons qui n’étaient pas les miens, à défendre un ciel sous lequel je n’étais pas chez moi. Tu sais, les enveloppes que l’armée envoyait pour cela étaient encore plus fines que du papier à cigarette, et leur couleur brune qui ne ressemblait à aucune de celles que l’on pouvait recevoir d’habitude, avait l’odeur du café dans lequel étaient restés mariner les mots que l’état-major avait préparés sur leurs machines à écrire, et je me souviendrai toute ma vie de ce que j’ai lu sur la lettre qui est apparue après que j’aie maladroitement ouvert l’enveloppe qui s’était déchirée sous mes doigts tant la qualité en était mauvaise : Albert Hernandez Duval Moreno, je n’avais jamais vu mon propre nom décliné de la sorte, alors lorsque je l’ai lu, je me suis demandé pendant quelques instants si c’était bien de moi qu’il s’agissait. Instinctivement, je me suis retourné vers mon frère qui se trouvait là également, qui avait aussi sa lettre, mais qui ne l’avais pas ouverte, sachant parfaitement ce qui devait se trouver à l’intérieur. J‘étais simplement plus jeune, plus insouciant, et certainement plus exalté et emphatique que lui. Il faut dire aussi que sur le moment, je ne me suis pas rendu compte de ce que cela signifiait ; je pensais que cette convocation équivaudrait simplement à nous rendre à cette adresse d’une ville lointaine dont je n’avais pas encore idée de la localisation, et à exécuter quelques pénibles tâches pour appuyer l’armée régulière, et qu’au mieux nous serions de retour à la maison dans les semaines qui suivraient. Mon frère a sorti un vieil atlas de l‘atelier de mon père, et sur les cartes nous avons cherché cette ville ; enfin l’atlas avait bien une cinquantaine d’années et depuis ce temps Abalo était surtout devenu un petit village, qui se trouvait en réalité à plusieurs centaines de kilomètres au sud. Il y avait bien non loin de ce patelin une petite ville dont je me souvenais avoir entendu le nom aux informations une fois, mais je crois que la seule idée de me contraindre à descendre jusque là-bas, m’était alors si insupportable que je commençais secrètement à élaborer un plan pour déserter au plus vite, mais je n‘en parlai pas parce que j‘étais bien trop fier pour ravaler soudainement l‘excitation que j‘avais ressenti à l‘annonce de notre départ. Je pense que mon frère ne songea pas à cela une seule seconde, mais je me demande s’il savait quelque part au fond de lui, de son courage et de son désir de partir à l’aventure avec moi tout en luttant témérairement pour son pays, que trois semaines plus tard il serait en train d’agoniser dans une marre de sang, le visage à hauteur des bottes des soldats ennemis franchissant les collines couvertes de flammes.

« En fait je crois qu‘à l‘instant même où je suis descendu du train et où je suis arrivé sur le quai de la gare, silencieux, désertique et subitement suffoquant, j‘ai compris que la guerre était déjà une réalité dans cet endroit. Ce que mon frère et moi avions ressenti en arrivant par ce qui serait l‘un des derniers trains à desservir le village d‘Abalo, ce n’était pas cette douce chaleur intime dans laquelle nous baignons durant l’été et qui nous exalte jusqu’à avoir envie d’aller à la mer tous les jours, de rester jouer aux cartes jusque tard dans la nuit sous prétexte de prendre le frais, et de toujours tout remettre au lendemain ce que nous ne daignons faire le jour même que nous consacrons au farniente, mais une lourde et obscure touffeur, pire que la plus ravageuse des canicules que nous puissions connaître mais qui là-bas est quotidienne, une brume de moiteur qui nous étourdissait et nous couvrait de transpiration au bout de quelques secondes à essayer de regarder au loin derrière la couleur fondue de l’asphalte qui se désagrégeait en ondulant dans l’air brûlant, c‘était insupportable. Je l’ai compris en croisant les quelques habitants qui erraient dans le minuscule bourg à cette heure-ci, ils avaient tous les yeux baissés, un douloureux silence suspendu au cœur et l’air profondément inquiet ; et pour cause, chacune de ces personnes avait au moins un membre de leur famille à la guerre, celle qui avait lieu de l’autre côté des montagnes qui surplombaient tous les horizons de cet arrière-pays et formaient comme un immense rempart contre l’ennemi grondant de l’autre côté de la frontière. J’ai tout d’abord cru que ces gens-là étaient tourmentés par la guerre et que dans d’autres circonstances ils auraient été de grands philanthropes instruits de la sagesse marginale des terres précieuses mais infécondes sur lesquelles ils vivaient depuis des générations pluriséculaires, et pourtant ils constituaient réellement une population d’ermites constamment préoccupés par leur devenir ; ils savaient qu’une fois revenus de la guerre, leurs fils repartiraient vers la ville chercher du travail plutôt que d’entretenir ces terres inutiles en dehors du temps, que bientôt ces villages qui s‘étendaient au cœur des vallons escarpés oublieraient de se renouveler, et que si ceux-ci n‘étaient pas détruits par la guerre qui tonnait déjà de l‘autre côté des crêtes, ils vieilleraient tout simplement, se remplissant année après année de fantômes qui resteraient hanter les lieux et transformeraient les clameurs et les réjouissances du temps jadis, en un lointain souvenir dans lequel ses derniers habitants n‘étaient alors que des enfants inconscients de la nostalgie dont ils auraient un jour été la cause ; je regardais quelques petits garçons jouer à se lancer un vieux ballon recousu dans l‘entrecroisement de deux ruelles dont le bitume n‘avait jamais été refait depuis sa pose, et je voyais bien que quelque chose avait cessé d‘alimenter l‘harmonie dont ces générations avaient autrefois fait un art de vivre. Au fond, je me doutais que ce n’était pas de la guerre que ces gens-là avaient peur - depuis des générations ils avaient dû en connaître plus d’une qui avait attisé leur haine de cet étranger qui vivait de l‘autre côté de la montagne - mais d’eux-mêmes, et de leur sort indifférent au reste du monde.

« Avant de nous laisser partir pour ce long voyage, nos parents nous avaient confié une lettre avec pour mission de la remettre à un homme qui vivait à Abalo ; nous n’en avions jamais entendu parler mais mon père disait que c’était un de ses lointains cousins, quelque chose comme le fils de sa grand-tante, ou bien le petit-neveu de l’un de ses arrière-grands-parents par alliance, et cela me paraissait si invraisemblable de nous voir appelés dans le même trou perdu que celui où existait un membre isolé et de notre famille très étendue, que je me demandais si cela n’était pas qu’un conte qu’aurait inventé notre père pour que ce ne soit pas qu’avec la mort dans l’âme que nous débarquions sur ces territoires inconnus. Mais une fois que nous étions dans les rues d’Abalo, et quand j’ai vu mon frère sortir cette lettre de recommandation de sa poche, et commencer à chercher l’adresse de ce type, je me suis demandé cette fois si c’était toujours dans le même monde que nous vivions ; certes nous étions tous cousins dans le monde à étendre à l’infini les branches d’une famille, mais comment était-il possible que ce village désolé, si éloigné de tout ce que nous connaissions, abrite un membre de notre famille ? Je n’avais pas prononcé le moindre mot depuis que j’avais été assourdi par le sifflet de la locomotive débordante de vapeur qui nous avait arrachés à nos contrées civilisées, mais tandis que je suivais les pas de mon frère qui suivait les ruelles désertes avec un peu plus d’assurance que moi, je réalisais que la guerre n’était pas seulement les coups de fusil qui retentissaient à travers les montagnes et le tonnerre des avions qui se dérobaient aux nuages, pas tout à fait non plus les ordres d’un lieutenant criant à pleins poumons depuis les hauteurs d’un champ de bataille, mais peut-être davantage le trouble qui me prenait à ce moment-là, l’incertitude permanente du monde dans lequel on avait cru vivre en paix à chaque instant de notre vie, qui devenait une vaste supercherie où tout était angoisse et surprises, et face auquel les individus ne pouvaient que se taire. En effet, mon frère a bien fini par s’arrêter sur le pas d’une porte, au milieu d’une ruelle toute sombre où il faisait enfin frais, tu sais, l’une de ces maisons à la façade si haute et si minérale qu’elles semblent taillées dans une falaise, et alors qu’il sonnait à un petit interrupteur en plastique, je regardais le nom qui se trouvait sur l’enveloppe, encore dans la main de mon frère : Saturnin Alexandre Moreno de la Croix des Saints de San Sebastian. Ce parfait inconnu au nom si démesurément grandiloquent, pouvait-il être un ancêtre de notre humble famille qui vivait à des lieues de là ? J’admirais le courage dont faisait preuve mon frère en allant jusqu’au bout de cette missive à laquelle je n’aurais jamais cru un seul instant ; sa crédulité lui aurait au moins valu le privilège d’entrer en contact avec l’un de ces moribonds autochtones. J’en étais à repenser à l’énigmatique nom de cette personne, lorsque la porte s’est ouverte sur un type étrange, qui ne ressemblait à rien de ce que l’on aurait pu croiser par chez nous, et qui ne m’inspirait pas du tout confiance ; il avait l’œil mauvais et le crâne fortement dégarni sous son béret, malgré son âge visiblement jeune, il devait sûrement être un peu moins âgé que mon père, probablement d‘une ou deux décennies. Nous sommes restés nous regarder pendant quelques instants, le temps qu’il devinât que nous appartenions à ces jeunes pleins de chair à canon qui avaient été mobilisés pour aller faire la guerre, puis il a dit d’une voix qui semblait venir d’un autre pays :

« ‘Qu’est-ce que c’est ?’ J’ai admiré à cet instant la façon dont avait changé l’expression de mon frère, qui semblait alors beaucoup plus proche de mon scepticisme que de la stoïque assurance de mon père au moment où celui-ci nous avait remis la lettre, mais au lieu de se résigner et de s’excuser du dérangement qu’il venait d’occasionner, il a tendu vers lui l’enveloppe sans même se présenter, et avec une sorte d’arrogance qui me mit réellement mal à l’aise, en disant : ‘C’est pour vous Monsieur Moreno’. J’étais littéralement effrayé par ce qu’était en train de faire mon frère, comme si ce Monsieur Moreno avait été un ogre et qu’il allait bientôt nous dévorer, mais au contraire il se saisit de la lettre sans se défaire de son visage circonspect qui nous toisait avec le mépris de ces gens vivant reclus de notre société en se sachant seuls maîtres de ces terres qu‘avaient construites leurs ancêtres, et il a lu si lentement la lettre de notre père, que j’ai eu le temps d’adresser à mon frère un regard qu’il a aussitôt compris ; nous étions sur le point de passer pour des imbéciles.

« Quand il est arrivé au bout de la lettre et qu’il commençait à se tâter les poils qui lui durcissaient le menton, je me souviens qu’il nous a dit ceci, avec une voix si dure que nous avons eu du mal à en saisir le ton : ‘C’est pas la peine de m’appeler Monsieur Untel, moi c’est Saturne.’ C’est alors que j’ai compris qu’on ne nous avait pas fait de conte, ni que nous nous étions trompés d’adresse, alors j’ai repris la parole à mon frère, comme si c’était dès ce moment-là que commençait la guerre et qu’on devait se battre à l’unisson, et je lui ai expliqué que nous étions les fils de l’un de ses lointains cousins, et que cette lettre lui était destinée. Je ne sais pas ce qui s’est passé à cet instant, mais Saturne a paru réfléchir, et tandis que mon frère et moi-même étions anxieusement suspendus à son silence, il a cessé de jouer avec son menton, et tout en repliant la lettre, il nous a fait signe de rentrer à l’intérieur de sa maison. Tandis que lui rentrait en laissant ouvert le seuil de sa porte, mon frère et moi nous sommes regardés avec un peu de peur, nous demandant peut-être ce qui aurait pu nous arriver en lui suivant, mais après tout nous étions des soldats désormais, et même des hommes, à deux nous aurions pu nous défendre efficacement face à ce personnage. Nous sommes alors rentrés, et Saturne a eu un surprenant geste de sympathie à notre égard ; puisqu’on était de sa famille, il devait nous accueillir dignement. Mon frère et moi nous sommes à nouveau regardés pour nous mettre d’accord sur ce que nous pouvions répondre à cette invitation, et il se trouve que nous avons passé une remarquable soirée en compagnie de Saturne. Il nous a raconté que lui aussi avait fait la guerre quelques années auparavant, à l’époque où nous n’étions même pas nés, et qu’il comprenait quelle était notre angoisse, notre appréhension du pays face à l’inhospitalité des gens vis-à-vis des étrangers. Il fallait les comprendre ; cette région montagneuse était gravement désenclavée et il était d’autant plus rare d’y voir du monde qui n’en était pas natif, que le train ne desservait ces villages que depuis quelques années et s’avérait être une véritable faillite. Les gens y étaient très pauvres, et leurs terres les abandonnaient petit à petit, alors la guerre ne ferait que les précipiter dans cette misère, car ils s’en trouvaient bien malheureusement au front, et ils n’étaient pas non plus sans savoir que de l’autre côté de la frontière, plusieurs villages comme le leur avaient déjà été bombardés l‘année précédente. Mon frère a bien essayé de lui demander pourquoi ils continuaient à vivre là si tout était si désespéré, et c’est à ce moment-là que Saturne lui a répondu quelque chose qui m’a sidéré et dont je me souviendrai toute ma vie ; ces terres n’étaient pas que de la matière, c’était également l’héritage et toute la sagesse des ancêtres qui avaient vécu là avant eux, et la phénoménale puissance qui en émanait, dans laquelle ils puisaient leur essence depuis qu’ils vivaient là en baignant dans l’univers de leurs aïeux. C’était quelque chose d’incompréhensible pour les étrangers, mais il demeurait dans ce pays un mystérieux sentiment qui rendait incomparable toute promesse  d’une vie meilleure dans un ailleurs où ne se serait pas trouvé ce respectable souvenir des ancêtres, si bien qu’aucun n’avait même à l’esprit l’idée de s’enfuir, quand bien même la destruction les menaçait directement ; leur existence était juste consacrée à autre chose d‘autre que leur propre vie, quelque chose dont ils entretenaient le secret quelque part sur ces terres désertiques qui les auraient peut-être même protégés contre l‘ennemi.

« Il nous a finalement promis que le lendemain il nous accompagnerait au centre de mobilisation qui avait été installé dans l’école du village, puis il nous a offert deux lits dans une petite chambre qui se trouvait sous la charpente de sa maison, et moi je ne savais plus de quelle façon penser à ces gens troublants qui tantôt nous dévisageaient hostilement, comme si nous étions venus de l’autre côté d’une frontière dont nous n’avions pas connaissance, tantôt nous accueillaient comme si nous avions eu les liens d’une amitié d’enfance pour peu que nous fassions partie de leur famille, malgré les nombreux degrés qui nous séparaient et faisaient de notre seul ancêtre commun un illustre inconnu qui était mort au moins un siècle auparavant.

« Cela ne faisait pas un jour que je me trouvais dans ce village, et je m’étais déjà attaché à ce Saturne ; il y avait en lui quelque chose de plus que son nom de famille qui me rappelait mon père, et comme si j’avais pu faire l’impasse sur tout ce qui me repoussait en lui, notamment le fait qu’il soit un étranger, je me sentais étrangement proche et familier de lui, par le seul sentiment que j’avais de retrouver en lui quelque chose de la présence de mon père. Je ne sais pas si c’était également le cas pour mon frère, car lui au contraire ne s’était pas résolu à sortir du silence qui nous avait séparés depuis qu’on était partis de chez nous, et moi je n’osais pas lui parler ; il avait l’air d’avoir peur, non pas de Saturne, mais que la mort vienne le chercher. Il le savait bien, mais en fait c’est lui-même qui est allé la chercher lorsque le lendemain, Saturne est venu nous réveiller très tôt pour aller à la mobilisation. Le pain du petit-déjeuner était très particulier par là-bas, je me demande si c’est toujours le même qu’ils font aujourd’hui en boulangerie.

« Depuis que j’étais arrivé dans ce village, je m’étais en quelque sorte interdit de penser et de réfléchir plus que ce qu’exigeait ma survie, c’est-à-dire me livrer à mon sort, exécuter les ordres que je recevrais, en gardant comme résolution de faire tout ce que je pourrais pour rester en vie. C‘est sûrement pour cela que je ne me suis pas posé de question dans l‘école non plus, en fait je crois que je ne me serais jamais attendu à ce que l’on nous confie aussi rapidement notre équipement - à peine remplies les formalités administratives qui nous incorporaient à l‘armée - car nous avons alors été embarqués dans des camions qui nous ont fait quitter le village avec d‘autres appelés venant aussi des quatre coins du pays, et pour dire au revoir à Saturne, j‘ai dû me contenter d‘un signe de tête depuis l‘arrière du véhicule qui nous faisait disparaître dans un nuage de poussière. Saturne, je ne l’ai revu que trois semaines plus tard ; lorsque je me suis retrouvé avec mon frère ensanglanté mais respirant encore sous mes mains qui tremblaient de désespoir mais qui trouvaient encore la force de le soulever, c’est à lui que j’ai pensé en tout premier lieu pour demander de l’aide. Je ne savais même pas s’il était docteur ou s’il aurait pu faire quoi que ce soit pour mon frère qui, je m’en doutais, ne pouvait plus que mourir, mais en me rappelant le jour où nous étions arrivés chez lui et où mon frère avait sonné à sa porte sans être certain que c’était à cet inconnu parmi tant d’autres que nous devions nous adresser alors que nous avions traversé le pays tout entier avec cette hasardeuse lettre pour lui, j’ai réalisé que Saturne avait malgré tout un cœur, alors j’ai traversé les quelques plaines qui séparaient le champ de bataille d‘Abalo, avec mon frère agonisant contre mon corps et son souffle chargé de sang qui me brûlait la poitrine. Évidement lorsque je suis enfin arrivé chez Saturne avec derrière moi une assemblée de villageois impuissants et terrorisés par le tonnerre qui faisait trembler leurs maisons, il n’y avait plus grand-chose à faire pour lui, et malgré les quelques sérums qu’il lui fit boire et les soins rudimentaires qu’il lui administra, mon frère resta incapable de prononcer le moindre mot, et Saturne ne me mentit pas une seule fois ; il allait mourir. En effet, il est mort pendant la nuit qui a suivi, et cela ne m’a étrangement pas autant attristé que s’il avait entièrement disparu, car il me semble qu’une partie de son âme a demeuré en Saturne ce jour-là, parce que tous deux avaient alors rejoint le cercle restreint de ceux que je considérais comme ma famille, et envers qui j’éprouvais de profonds sentiments. Dans ce cas-là, c’était la mort de mon frère qui nous liait, et paradoxalement j’en étais heureux, et je le suis toujours, je crois que même si je n’ai plus jamais revu Saturne par la suite, je ne regrette pas que mon frère soit mort de la sorte, avec lui. Après tout, lui-même n’aurait pas rêvé meilleur trépas, car il a ensuite été enterré avec les honneurs de la république et de notre pays libéré, et il a gagné la fierté de nos parents qui n’ont malheureusement pas longtemps survécu à ce chagrin.

« Tu vois mon fils comme la vie est faite ; d’espoirs en regrets tu ne pourras rien à ton sort, et de toutes les rencontres que tu feras, certaines ne dureront qu’un instant mais elles te seront aussi précieuses que celles que tu avais cru fondamentales et irremplaçables depuis de nombreuses années, n’oublie jamais cela toi non plus.

« Les choses n’étaient plus pareilles lorsque je suis retourné sur le champ de bataille ; j’étais comme un autre homme, je me sentais invincible, mais j‘avais également bien plus peur de la mort, et les soldats qui ne portaient pas le même uniforme que moi, c‘était dans les yeux que je les regardais, car il me semblait que derrière chacun de ces visages inconnus, c‘était mon frère qui revivait. Ce ne serait pas mentir que de dire que je faisais alors de la figuration en attendant que les choses se tassent, mais la curiosité a bien fini par changer mon comportement ; une nuit il s’est passé quelque chose d’étrange. Dans la journée, nous avions vu une patrouille de bombardiers passer dans le ciel, dans la direction du nord, et nous n’avions pas observé le moindre mouvement ensuite ; tout était profondément calme dans cette nature que j’avais prise pour alliée et à laquelle je m’étais habitué, car cela faisait bien quatre ou cinq mois que j’avais été mobilisé et que d‘un jour à l‘autre nous découvrions les paysages ravagés d‘Abalo et de ses alentours, à la fois par la guerre et par le temps. Nous nous étions établis à un peu moins d’une centaine de mètres d’un lac, sur les berges d’un marécage, et dans la tente qui nous servait de caserne, alors que le régiment tout entier devait être en train de dormir, moi, alors que comme à mon habitude je réduisais mon sommeil pour profiter de ces rares instants de répit où je pouvais cultiver les souvenirs, j’entendais les plus petits bruissements de la nuit autour de nous, et je crois que si un ennemi ou qui que ce soit d’autre était passé à au moins cent mètres de nous, j’aurais su en reconnaître les pas au milieu des grillons et de la brise nocturne. Pourtant ce sont des chuchotement que j’ai entendus à l’extérieur de la tente, c’était le lieutenant qui s’entretenait avec l’un des soldats dont ç’avait été le tour de garde, et je me doutais au ton grave qu’ils avaient tous les deux en se parlant à voix basse, qu’il venait de se passer quelque chose d’inquiétant. J’ai hésité pendant quelques instants après m‘être relevé de ma couchette en silence, puis lorsque je me suis douté que j’étais le seul de la tente à être réveillé, j’ai pris mon fusil et mon casque, et je les ai rejoints en me présentant. Je leur ai demandé si quelque chose n’allait pas, et alors le lieutenant s’est lissé la moustache, il a paru préoccupé et m’a répondu qu’il s’était passé quelque chose de bizarre dans la clairière d’à côté. Le guetteur, le lieutenant et moi-même sommes alors retournés vers cette vaste prairie qui borde le grand lac depuis les berges duquel on aurait pu voir les toits sur la colline d’Abalo si la nuit n’avait pas été si profonde, et quand je me suis retrouvé au clair de lune, avec autour de moi cette immensité d’herbes hautes grouillantes de bruissements qui m‘exaltaient un peu trop pour me concentrer justement, je n’ai pas tout de suite compris où avait voulu en venir le lieutenant, car je ne voyais rien qui paraissait anormal. C’est alors que l’auteur de la découverte, un type du nord de quelques années plus vieux que moi, a empoigné son fusil, et de sa baïonnette il a désigné quelque chose qui se trouvait étendu sur le sol, et dont la large silhouette noire écartait lourdement les brins d’herbe. Je me suis d’abord frotté les yeux, puis j’ai regardé partout autour, dans la direction des bois qui encerclaient la clairière sur plusieurs centaines de mètres, puis le lieutenant m’a fait un signe de tête affirmatif ; c’était le corps d’un soldat ennemi. ‘Ce n’est pas tout, a ensuite rajouté le guetteur en ramenant son fusil sur son épaule, il y en a plein sur toute cette étendue, j’en ai compté une trentaine pour l’instant.’

« J’étais à la foi stupéfait de n’avoir rien entendu de ce qui avait pu se passer alors que j’étais resté parfaitement à l’écoute de tous les bruits dans la nuit, et terrifié à l’idée de ce qui nous serait arrivé si ces soldats étaient arrivés jusqu’à nous. J’ai brièvement examiné celui qui se trouvait à mes pieds, et j’ai juste vu qu’au premier abord il ne portait absolument aucun indice quant à la manière dont il avait pu tomber raide mort à cet endroit, exactement comme tous les autres corps que nous avons trouvés cette nuit-là. Je me demande encore ce qui s’était passé ; l’état-major n’en rendit pas le moindre compte-rendu, et les corps furent rapidement abandonnés, on a dû en jeter une cinquantaine dans le lac avant que le jour se lève. Il fallait juste n’en parler à personne, on craignait à la fois les représailles de l’ennemi et l’affolement du régiment. Je me demande si cette clairière n’était pas simplement maudite.

« Enfin, j’ai fini par rentrer chez moi, et même si je n’avais pas pu voir Saturne une dernière fois avant de partir, Abalo ne m’a pas manqué pendant des années. Bien sûr il y avait encore beaucoup de tristesse lorsque je suis arrivé à la maison, car contrairement à moi qui était resté sur le champ de bataille et m’étais fait une raison pour le deuil de mon frère, ma famille avait dû subir sa disparition par le biais d’une lettre que leur avait envoyée l’armée à travers le papier fin de leurs enveloppes, si bien qu’il me semblait qu’un monde tout entier nous séparait lorsque j’ai reposé mes valises sur le quai de la gare de ma ville, tandis que ma mère m’étreignait. C’est une bien étrange période que celle que j’ai traversée alors ; je passais des journées entières tout seul, à me demander qui j’étais par rapport aux gens de ma famille auprès de laquelle j’avais passé toute ma vie d‘avant, alors qu’une seule rencontre de quelques heures avec Saturne m’avait permis de tisser le même lien, et surtout quel était le sentiment que j’éprouvais suite à la mort de mon frère, car je voyais bien que ce qu’il y avait dans mon cœur lorsque j’y repensais, n’avait rien à voir avec la tristesse qu’ils ressentaient eux. Et puis surtout, mon père ne m’a jamais demandé si sa lettre à Saturne était bien arrivée, pas plus que j’ai su ce qu’elle contenait ; il n’en a même plus jamais été question, Saturne paraissait avoir disparu, exactement comme s’il avait été le conte que j’avais soupçonné mon père d’avoir inventé pour ne pas m’inquiéter, si bien que je craignais de voir là une machination qui aurait été orchestrée autour de notre arrivée à Abalo, ou bien que la mort de mon frère les aurait bouleversés au point qu‘ils en auraient un peu perdu de leur lucidité. De toute façon mes parents n’ont pas vécu bien longtemps dans cette peine, et je n’avais pas encore vingt ans quand ils sont morts, et je dois dire que cela ne suscita pas davantage de peine en moi, j’avais bien senti depuis que j’étais revenu de la guerre, que nos relations ne seraient plus exactement les mêmes qu‘à l‘époque où j‘étais encore leur enfant. Cela m’a peut-être arrangé d’éluder ces situations gênantes.

« Peu après mon retour en ville, j’ai repris contact avec mon ami, Théophile. Lui n’avait pas été mobilisé parce qu’il a une malformation au coeur, mais je crois que nous n’avions jamais été aussi proches qu’à partir du moment où il a pleinement réalisé qu’il aurait pu me perdre, de la même façon que mon frère était mort. C’est ainsi, on dirait que le spectre de la mort a l’extraordinaire pouvoir de souder les gens entre eux. Nous avons alors passé beaucoup de temps ensemble, à nous redécouvrir, à nous raconter nos récits, et une fois que la guerre a été finie, nous sommes tous les deux retournés à l’université. Même si c’est avec lui que j’ai parlé pour la première fois des cadavres du marécage, les batailles et les fantômes d’Abalo semblaient déjà bien lointains dans ces jours insouciants qui annonçaient le nouvel ordre mondial comme la vie que j’entreprenais alors. Comme une grande partie de ma famille était morte de la guerre et de ses tourments, il ne me restait plus que mes amis vers qui me tourner, et c’est auprès de ceux-ci que j’ai appris pourquoi je ne m’étais pas tant attristé de la mort de mon frère ; il m’avait protégé, et moi je savais qu’il était parti en paix. C’est ainsi que j’ai retrouvé Pilar, une ancienne amie de lycée que je n’avais pas revue depuis que nous avions passé notre examen de fin de cycle, c’était un peu avant que je parte pour la guerre. C’est dans ces circonstances-là que, grâce à moi, Théophile et Pilar se sont rencontrés. Enfin, tous deux l’auront nié jusqu’au bout, mais je suis certain qu’ils sont tombés amoureux l’un de l’autre dès le premier regard. Ils s’entendaient si bien que ça n’aurait pas pu être autrement de toute façon. Et puis, les années d’après-guerre ont été je crois les plus aisées du siècle, tout est allé très vite, j’ai rencontré ta mère et nous avons attendu longtemps avant d’avoir un enfant, si bien que le hasard a fait que Pilar a accouché de toi la même année que Pilar de Mathu. Malheureusement, c’est également à la fin de cette époque que les choses ont commencé à se gâter ; la crise économique, les injustices, et surtout Pilar, pauvre d’elle, elle a perdu la vie en la donnant à son fils. Théophile s’en est fait la plus grande peine de sa vie, et là où je l’admire, c’est dans le fait qu’il ne s’en soit jamais caché, élevant son fils tout seul et continuant à me considérer comme l’ami qui lui avait présenté l’amour de sa vie. Tu ne te rappelles probablement pas des fois où nous sommes allés manger chez lui et où tu as fait la connaissance de Mathu, vous deux étiez alors bien trop jeunes pour vous en souvenir, et puis ce n’était pas forcément quelque chose de marquant. Toujours est-il que Théophile et Mathu sont repartis depuis quelques années, ils se sont installés dans une petite ville de cette région pour un meilleur travail paraît-il. Nous n’avions pas eu de nouvelles d’eux depuis lors, jusqu’à ce qu’ils nous téléphonent cet hiver pour nous inviter à venir passer quelques jours chez eux pendant l‘été. J’en étais très heureux, mais comme je n’osais pas vraiment accepter cette invitation, c’est le fait que le village où j’avais été mobilisé ne se trouve qu’à quelques dizaines de kilomètres de là où ils vivent, qui m’a convaincu de partir ‘en vacances’ chez mon ami. Dire que je ne suis jamais revenu ici depuis la guerre…Je ne sais pas ; peut-être que j’espère retrouver Saturne ou revoir ces paysages, tout simplement, ou faire un pèlerinage pour mon frère. Finalement, c’est un peu la même chose que pour mon frère ;  ce n’est pas le fait de me sentir rapproché de quelqu’un de proche par d’improbables circonstances qui m’émeut, mais celui de retrouver quelque chose de familier là où je ne voyais que l’hostilité d’un univers qui ne pouvait vouloir de moi. Tu vois ces paysages, ces larges massifs et cette brume de chaleur, ces forêts à perte de vue dès que tu sors de la route ? Vivre ici à longueur d’année serait un enfer, mais en même temps, comment ne pas se réjouir de la mélancolie que suscitent ces décors désertiques ?

« Je reconnais peu à peu tous ces paysages, rien n’a changé, ils évoquent toujours la même chose pour moi, je me demande si les villageois aussi sont toujours pareils. J’espère qu’ils continuent à vivre paisiblement et que l’exode qu’ils redoutaient ne s’est pas produit. C’est vrai, peut-être que les gens par ici n’ont pas été contaminés par cette soif de mondialisation et ce rêve de départ, et qu’ils ont trouvé tout autant de bonheur dans la bonté de leurs terres natales, mais c’est peu probable n’est-ce pas ? Plus personne ne voudrait vivre ici de nos jours s’ils ont vu à quoi ressemble le monde par ailleurs avec leurs téléviseurs. En voyant au loin ces clochers resplendissants et ces bourgs disséminés à travers la campagne, je me dis que ça n’a pas pu se produire, et qu’ils sont tous encore bien vivants. Il n’y a pas eu de guerre depuis, il ne s’est rien passé par ici, comme si le temps était littéralement figé entre ces montagnes ; cela ne me surprendrait même pas d’apprendre qu’il n’y a eu aucun décès depuis le nombre d’années que je ne suis pas revenu. Dire qu’Abalo est encore un peu plus loin vers le sud, et que ces terres se multiplient encore dans cette direction, et s’étendent même au-delà de la frontière. Les villageois étaient très xénophobes à l’époque, mais cela n’était pas lié à la propagande, c’était une haine ancestrale entre ces deux populations de chaque côté de la frontière, forcément, en vivant tous isolés à ce point-là, sans tout à fait être rustres, ils ne font confiance qu‘à eux-mêmes et se soucient peu de ce qui se passe dans le monde. Pour eux, l’autre versant de ces montagnes, c’est déjà un monde opposé à celui qu’ils connaissent.

« Tiens, je ne me souvenais pas qu’il y avait ce viaduc ici, alors que je me rappelle bien la rivière. Pourtant ça m’a tout l’air d’une construction relativement ancienne, elle n’a pas pu apparaître entre temps. C’est vrai je n’y ai pas passé beaucoup de temps, mais ce genre d’endroit est toujours riche en surprises, c’est pourquoi je ne me lasserai jamais d’en être fasciné.

« Nous arrivons enfin à Luxie, mais ce n’est pas chez Théophile que nous avons rendez-vous avec lui, c’est au théâtre, nous irons voir une pièce tous les cinq. Cela s’intitule ‘Europe ou le Destin de Thèbes par Cadmos‘, c‘est une tragédie contemporaine, mais j‘espère que nous pourrons prendre le temps de discuter avec Théophile, depuis le temps. Il n’y a que lui pour inventer ce genre de circonstances afin de passer une soirée avec quelqu’un qu’il n’a pas vu depuis si longtemps, vraiment, il adore toujours autant le théâtre. Mais ne vous en faites pas, il a une grande maison à présent, et il pourra tous nous accueillir sans problème. Oh mais je vous en supplie, faisons-nous discret, ce n’est pas parce que l’heure sera aux réjouissances qu’il faudra nous imposer dans son foyer ; gardons un minimum d’étiquette. Et puis Léandre, même si tu ne te souviens pas de Mathu, tu devrais bien t’entendre avec lui. »

(suite)

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