Prologue 2

Parfione poussa l’épaisse porte de la cave en déclenchant le crissement poussiéreux des gons, et tandis que les ténèbres s’écartaient devant la lueur de la lampe à pétrole qu’il brandissait craintivement, mille bruissements s’éloignèrent de lui comme autant d’insectes apeurés par cette arrivée aussi subite qu’inattendue. Sous le plafond du cave, les soupiraux ouvraient le faîte du mur sur la rue où la clameur du carnaval faisait vibrer le pavé, mais il semblait au jeune homme tout à fait opportun de profiter de cette distraction des hommes, pour pénétrer l’univers souterrain des secrets que la mairie avait entreposés là depuis des siècles. La lumière de la lampe qu’il déposa sur le rebord d’une table déjà encombrée de cartes et de volumes qu’un ancien employé paraissait avoir essayé de restaurer à une certaine époque, révélait les rayons de toutes les étagères d’où avaient fui les redoutables bestioles de la nuit. Bien qu’il fût audacieux et téméraire, Parfione n’ignorait nullement l’inconvenante indiscrétion que cela aurait représenté de s’immiscer trop profondément dans le secret de ces archives, aussi faisait-il en sorte de ne pas s’intéresser à tous les documents qui se succédaient autour de lui, les actes familiaux et les dépositions que l’on avait choisi de faire tomber dans l’oubli de ces souterrains il y avait de cela des décennies, car il savait précisément ce qu‘il était en train de chercher ; il s‘agissait d‘un document notarial appartenant à la famille Duras, mais dont une copie devait avoir été conservée dans ces archives, car ce n‘était ni plus ni moins que le testament que celui-ci devait contenir, qui l‘intéressait. 


En tournant au coin d’une étagère, ce fut un portée de rats qui s’échappa d’une nappe d’ombre pour disparaître dans une fente que le temps avait creusée entre deux pierres du mur, mais nullement effrayé par ce grouillement, Parfione traversa la rangée sans faire attention aux documents qui s’y trouvaient ; ceux-là étaient beaucoup trop vieux pour être susceptibles de l’intéresser, et même s’ils étaient à peine référencés, et que par conséquent il fallait faire soi-même l’inventaire de tout ce qui était inscrit sur la tranche de chacun pour savoir ce dont il s’agissait, il lui semblait qu’il fallait se fier à un certain instinct dont seuls les plus vieux rats de bibliothèque étaient doués, pour parvenir à trouver son chemin parmi ces dédales de sagesse. Ainsi, ce n’était pas seulement à la nature des documents qu’il fallait se fier, mais surtout à l’atmosphère dans laquelle ils étaient contenus, la qualité du bois qui les supportait, et même l’état des insectes qui les gardait, car selon que ce fût une mite poussiéreuse, un cloporte misérable ou une loche pleine de vomis, le monstre qui s’était fondu au vieux papier avait toujours en lui une part de ce qui y était inscrit. 

Il lui semblait que les codex qu’il voyait luire dans le lointain halo de sa lampe, au dernier rayon d’une haute étagère, pouvaient contenir quelque chose d’intéressant, aussi emprunta-t-il l’escabeau qui se trouvait tout au bout du meuble, aussi silencieusement que possible sur les dalles qui recouvraient le sol, mais une fois qu’il fut arrivé au sommet des marches grinçantes, il dut se débattre contre les nuées de mites qui s’échappèrent subitement de leur recoin de pénombre en lui fouettant le visage de leurs ailes décharnées. Ensuite il écarta une pile de grimoires dont les interstices partirent en poussière en coulissant sur le bois où la poussière était si dense qu’elle avait fini par former une pellicule compacte et visqueuse d’une poudre grise et peu dégoûtante. En tâtonnant dans l’obscurité qui tapissait le coin de l’étagère il écrasa quelques cloportes qui avaient dû se réunir là pour dépérir en secret, mais il ne se trouvait pas de trace du document notarial qui l‘avait amené là, aussi redescendit-il bredouille de son escabeau, la tempe battant comme du feu contre son crâne, car il commençait à douter que sa présence pût passer inaperçue encore bien longtemps, ne fût-ce qu’à cause de la lumière qui devait être trop visible par le soupirail. 

Après avoir récupéré sa lampe dont il promena le halo d’un rayon à l’autre en inspectant soigneusement les intitulés à moitié effacés qui ornaient la tranche de chacun des ouvrages que les mites et les rats avaient déjà bien entamés, Parfione finit par trouver l’emplacement des testaments qu’il cherchait, mais comme ceux-ci avaient été rangés dans le désordre depuis la dernière fois qu’ils avaient dû êtres consultés, c’était-à-dire entassés rapidement entre deux rayons et noués par un cordon qui avait déchiré la bordure de la plupart des feuillets jaunis par le temps, le travail allait désormais consister à tous les passer en revue. Le tas de feuilles devait bien avoir plusieurs dizaines de centimètres d’épaisseur, et il fut d’autant plus lourd à déplacer que le temps commençait à être compté pour Parfione avant que quelqu’un ne se rendît compte de son intrusion ; il dut défaire rapidement le cordon et se contenter d’un rapide coup d’œil sur tous ces actes dont l’écriture décrivait quelques siècles de vie dans la commune d’Ilnium, pour en arriver aux quelques documents concernant la famille Duras. Il mit de côté les procès verbaux et les déclarations dont la date ne coïncidait pas avec ce qu‘il recherchait, de même que les innombrables donations qu’ils avaient laissées de part et d’autre de la région, et les lègues qu’ils avaient reçus de la part de leur large famille à diverses époques, succédant aux avis d‘endettement et aux menaces de procès, jusqu’à ce qu’enfin se révélât un feuillet relié à la façon des plus authentiques documents du siècle précédent, avec sur ses pages l’écriture noire et savante d’un calligraphe de talent. 

Un cloporte tout sec s’échappa du tas de document lorsque Parfione fit glisser le feuillet dans ses mains, et tandis que le jeune  homme parcourait rapidement toutes les entrées du testament qui avait été signé de la main d’une lointaine parente de la capitale d’un pays frontalier, des bruits de pas se mirent soudainement à retentir depuis les marches de pierre qui se trouvaient de l’autre côté de la porte. Les clameurs joyeuses et insouciantes de la rue devinrent alors aussi silencieuses que le vide qui s’était creusé dans l’esprit de Parfione frappé par l’effroi, car le temps lui avait été bien plus court que ce qu’il avait prévu, mais de toute façon il était trop tard pour se cacher et dissimuler ses fouilles, aussi essaya-t-il avant tout de reconnaître la présence de quelqu’un à travers ce bruit, pour savoir à qui il aurait à faire. 

Un  homme en habit noir, qui tenait quant à lui un chandelier pour s’éclairer, se glissa dans l’entrouverture de la porte et pénétra dans la salle des archives avec sur le visage l’expression d’une surprise qui avait déjà eu le temps de se dissiper depuis qu’il avait aperçu la lumière de la lampe. Aussitôt qu’il vit ses traits un peu bouffis par l’alcool et sa peau trouée de toutes parts par des coups de rasoir trop approximatifs et lassés, Parfione reconnut Monsieur Villette, un des adjoints au maire qui avait dû remarquer la porte de la cave laissée ouverte alors qu’il quittait son bureau. Un sourire contracta son visage et éclipsa ses petits yeux joyeux sous un repli de peau brunie, et tandis qu’il demandait au jeune homme ce qu’il faisait là, ce dernier lui montrait les documents qu’il avait été en train de consulter, lui annonçant ensuite qu’il venait de passer une partie de la soirée à chercher un acte notarial. Celui qu’il venait de trouver spécifiait en effet que la famille Duras avait reçu un héritage une quinzaine d’années auparavant, après le décès d‘une parente polonaise. 


« -Allons Parfione, fit Monsieur Villette avec un signe désapprobateur de la tête, sur quel genre de secret as-tu bien pu mettre la main pour que ta curiosité t’invite en des lieux interdits ? 
   -Là, répondit le jeune homme en désignant un paquet qu’il avait déposé à côté de la porte d’entrée au moment où il était arrivé dans la pièce.
   -Qu’est-ce que c’est, demanda l’adjoint au maire en brandissant son chandelier de façon à éclairer l’emballage cartonné qui avait de grandes dimensions plates et fines, un tableau ? 
   -Exactement, je l’ai trouvé dans le manoir, et je voulais voir si j’avais une chance de trouver son origine dans ces documents. 
   -Et qu’est-ce que ce tableau a de particulier, interrogea Monsieur Villette en apportant précautionneusement le paquet sur la table où il écarta les rouleaux en cours de restauration de façon à faire de la place pour le déballer, pourquoi pensez-vous trouver sa trace dans un testament ?
   -Je préfère ne rien vous en dire, je ne voudrais pas que cela arrive aux oreilles de tous les Duras. »

A défaut de répondre, Monsieur Villette mit à jour le tableau qui représentait une dizaine d’hommes en costume, tous assis sur des chaises que le peintre avait dû répartir en arc de cercle de façon à ce que chacun des sujets se retrouvât dans la lumière d’une grande fenêtre en forme de voûte, d’où il émanait une lumière qui jetait les ombres d’une bibliothèque sur le sol, couvert de dalles si vertes que le tout paraissait aussi noir que la nuit étoilée. Les murs de la grande pièce où se trouvait cette assemblée, paraissaient effectivement recouverts de livres aux couleurs sombres, mais bien qu’ils eussent les mêmes tons dans leurs vêtements et dans leur regard, les hommes se démarquaient nettement de ce décor étrange. Cette impression était dû à la couleur vermillon de la chemise que portaient quelques uns, et à la pureté du blanc qu’arborait le costume de celui qui s’appuyait sur une canne, légèrement à l‘écart d groupe, et sur le visage duquel transparaissait quelque chose d’anormal, d’inhabituel. 

« Là, le voilà, cria Parfione sans laisser le temps à Monsieur Villette de réfléchir davantage à ce qu’il voyait sur le tableau. »

Le jeune homme venait de poser le doigt sur une ligne du testament qui précisait que la famille Duras venait d’hériter d’un tableau que la comtesse Yvanavitch avait commandé, lequel avait été directement transféré vers la collection privée dont l‘entrepôt se trouvait dans le souterrain du manoir familial. Le sort de la comtesse avait effectivement voulu qu’elle mourût à peine le tableau achevé. Le document précisait également que le tableau en question portait comme intitulé « La Réception extraordinaire de deux conciliateurs ». 

« Je me demande ce qui peut bien t’intéresser de si particulier dans ce tableau. Dis donc, cette fenêtre derrière, j’ai l’impression de l‘avoir déjà vue. »

Monsieur Villette désignait craintivement l’arrière-plan du tableau que Parfione lui retira de la vue avant de le remettre dans le paquet qu’il emporta sous son bras, mais l‘adjoint au maire ne l‘entendit pas de cette façon, et saisit vigoureusement le jeune homme par le bras alors que celui était sur le point de lui fausser compagnie.

« -Eh bien jeune homme, gronda-t-il, je ne te laisserai pas t’en aller si facilement à moins que tu ne me dises ce que tu manigances !
   -Rien de grave Monsieur, il fallait juste que je me renseigne sur l’origine de ce tableau. 
   -Il le fallait, hein, poussa Monsieur Villette en le secouant une nouvelle fois par le bras, pourquoi cela ? Qui t’y aurais obligé ? 
   -Personne enfin, cria Parfione en se défaisant de l’autoritaire entrave, je mène ma propre enquête, et je tenais à ce qu’elle reste secrète !
   -Ce n’était pas une raison pour ne pas demander d’autorisation à quelqu’un, répondit-il sévèrement, tu n’as pas le droit de venir ici normalement, mais si tu veux que je fasse une exception, j’exige que tu me donnes une bonne raison pour que je ferme les yeux sur ton cas !
   -Monsieur, rien n’est simple à expliquer, peut-être serait-il préférable que nous trouvions un arrangement, pour que nous ayons tous les deux quelque chose à gagner dans ce secret. 
   -C’est d’accord, fit alors l’adjoint au maire avec un drôle d’empressement tout en reprenant son chandelier puis en poussant Parfione vers la sortie de la salle, mais à condition que ce soit à moi qu’il incombe de donner les termes de notre contrat. 
   -Oui, répondit faiblement le jeune homme en serrant la toile contre son torse, que me proposez-vous ? 
   -Tu vas devenir mon adjoint, affirma l’adjoint au maire en cherchant à accrocher son regard, pas tout le temps bien sûr, mais tu devras t’acquitter de mes tâches sans discussion lorsque je te le demanderai.
   -C’est injuste, protesta Parfione en fronçant subitement les sourcils mais en prenant soin de ne pas trop élever sa voix dont les échos auraient pu s’échapper de l’escalier qu’ils étaient en train de remonter, je n’ai pas que ça à faire ! Je veux bien vous rendre service, mais sous réserve de la discussion, c’est-à-dire que cela ne me dérange pas excessivement. 
   -C’est entendu, répondit précipitamment Monsieur Villette en lui serrant la main, comme s’il avait craint de perdre quelque chose en prenant trop de temps pour répondre, nous ferons ainsi, je te préviendrai par courrier ou t’appellerai par téléphone. »

Aussitôt qu’ils furent sortis de l’escalier et que Monsieur Villette eut refermé à clef la porte du souterrain, celui-ci s’empressa de disparaître quelque part dans les locaux de l’hôtel de ville qui était étrangement désert et silencieux, à tel point que l’on aurait douté de le savoir encore ouvert aux habitants. Avant de s‘en aller, Parfione s’assura que personne ne l’avait vu passer par la porte des souterrains, et après être passé devant les bureaux désertés par les employés puis avoir traversé le petit hall d’accueil d’où la secrétaire s’était absentée, il put disparaître à son tour dans la rue et se mêler à la joyeuse agitation qui brassait l’air tiède de la soirée dans une remuante cacophonie d’ivresse. Les murs des bâtiments jaunis tremblaient derrière le passage du défilé parcouru par l’inexplicable liesse de ce jour barbare où les hommes et les femmes se confondaient derrière un costume qui les amusait ; il semblait à Parfione qu’il était le seul à savoir profiter de cette indifférence générale pour tirer ses propres intrigues de la grande comédie qui se répétait alors dans le petit monde de ces petites villes arriérées. Ce n’était pas exactement là qu’il avait grandi, se répétait-il, et même s’il n’était pas moins connu que tout autre habitant, il lui semblait que sa présence ou son absence revenait chacune au même en ce qui concernait les participants à la fête. Il se trouvait beaucoup du monde qu’il connaissait parmi ces ivrognes opportuns et ces notables peu soucieux de leur notoriété, et surtout il y avait là un grand nombre de ses amis et de jeunes filles de sa génération, qui auraient tous renoncé à un peu plus de leur dignité pour crier son nom au milieu de la foule et l’attirer à eux pour lui faire enfiler un autre costume, mais comme précisément ce soir-là il ne désirait pas être mêlé à eux, Parfione fit en sorte d’éviter les rues par lesquelles passait le défilé, rasant les murs et tenant le cadre contre lui, soigneusement protégé de la lumière du jour par l’emballage qui crissait sous la crispation de ses doigts. 

Grâce à ce qu’il fallait de sang-froid et de discrétion, Parfione put s’éloigner de la fête et parvenir à des ruelles où la cacophonie des instruments et des chants ne lui parvenait plus que comme de sourds échos mélancoliques, mais comme le risque n’était toujours pas éloigné de croiser le chemin d’un retardataire ou d’un simple passant qui aurait voulu savoir ce qu’il tenait si précieusement contre lui, il ne s’attarda pas davantage dans les faubourgs. Dans les minutes qui suivirent sa fuite de l’hôtel de ville, Parfione sursauta deux ou trois fois en entendant tout près de lui retentir les ordures qu’un chat de gouttière fouillait dans la poubelle d’un quartier, puis il tenta d’échapper à l’ombre que la lueur naissante d’un réverbère faisait courir sur le bitume, mais ce qu’il redoutait plus encore, c’était le sentiment d’avoir constamment une présence maléfique et inquisitrice derrière lui, exactement comme si l’un des personnages du tableau qu’il transportait clandestinement s’était émancipé de la toile pour se matérialiser et traquer sa conscience. Cette impression était en fait si poignante et si troublante qu’au bout d’un moment Parfione dut s’arrêter de marcher pour rejoindre le fond d’une ruelle où il s’assit au pied d’un muret pour regarder autour de lui et s’assurer que personne ne le surveillait, avant de déballer à nouveau le tableau et se convaincre que rien de cet univers fictif n’avait transpiré dans la réalité. 

Rien de ce qu’il avait fait à cette toile n’était de toute façon passable de regret ou de mauvaise conscience, car le seul fait d’avoir négocié sa liberté avec Monsieur Villette qu’il avait en quelque sorte corrompu, était en soi certainement plus grave et condamnable que le seul emprunt qu’il avait effectué, car sa destination était désormais le Manoir Duras, à l’écart du village derrière les collines boisées, et c’était là qu’il allait remettre le précieux objet à sa place. Parfione se remit en marche vers la sortie du village sans plus se soucier des regards pernicieux qui écartaient un rideau à la moindre fenêtre que l’on aurait crue déserte, et dans sa son esprit il faisait en sorte de se remémorer l’intitulé de ce tableau ; il se sentait fier de l’avoir découvert, mais surtout il était désormais certain qu’il était la propriété de la famille Duras. Les chemins qui menaient au domaine de cette dernière étaient scabreux et angoissants pour ceux qui n’avaient pas l’habitude de se déplacer à pied au travers des broussailles, à cette heure où la distinction n’est plus très nette entre les chiens et les loups qui hantaient les sous-bois. 

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