Prologue 1

En 1603, IyasuTokugawa mettait un terme aux guerres tribales qui sévissaient au Japon depuis le début d’une crise que seule la colère des dieux paraissait avoir pu déclencher. Soutenu par le commerce occidental qui lui avait assuré une domination militaire grâce à l’importation des armes à feu, IyasuTokugawa inaugurait ensuite une paix pluriséculaire à l’intérieur de son pays nouvellement formé, ainsi qu’une amitié riche et inébranlable avec la nation hollandaise. Glorifié par l’histoire des nationalismes nippons, reconnu comme l’un des souverains les plus charismatiques et les plus influents du monde oriental, ce personnage a également conquis une dimension mythologique en entrant dans une guerre idéologique avec l’empereur, ainsi qu’en entretenant une xénophobie puis une autarcie sans faille à la suite des injustices et de la dénonciation du danger que représentaient alors les missions jésuites et les intérêts des puissances occidentales sur le Japon. Il fut également l’auteur de la fermeture la plus incroyable de l’histoire de l’humanité, en décrétant l’interdiction absolue de franchir les frontières de son archipel, dans quelque sens que ce fût. Ses côtes resteraient effectivement inviolées durant plus de deux siècles, jusqu’à ce que le commodore Perry amenât la flotte américaine dans le port de Kyoto. L’histoire retiendra qu’à cet extraordinaire isolement, l’amitié des Hollandais fit figure d’exception dans la mesure où la compagnie des Indes ne cessa jamais ni le commerce, ni les échanges culturels avec les descendants d’IyasuTokugawa. Le sens des affaires et le désintérêt philosophique des Hollandais, étaient autant de qualités appréciées par la dynastie des Tokugawa. 

Les sources documentaires étaient certainement abondantes au sujet d’IyasuTokugawa et de ses fils, ainsi qu’il en avait été de tous les autres illustres acteurs du destin de l’humanité, et si les personnes qui essayèrent ensuite de tracer sa biographie furent un peu moins nombreuses, il en fut une qui y consacra une grande partie de sa vie. Spécialiste d’IyasuTokugawa et de son apport culturel et spirituel à l’univers nippon, Tsuchimi Takamoto était un professeur émérite de l’université de Tokyo, et il donnait plusieurs cours de civilisation médiévale lorsqu’en 1967 un étudiant nommé Kasuchige Nojima sortit de ses rangs en accédant au doctorat. Assidu à la recherche universitaire depuis l’obtention de plusieurs diplômes en lettres et en philosophie, le jeune homme prépara une thèse sous la direction du professeur Takamoto, intitulée « La Compagnie des Indes comme seul pont entre le Japon et la philosophie occidentale : ce que les Japonais ont su monde, et ce que les Hollandais n’ont pas su du reste du monde. »

Malgré les grands espoirs que Tsuchimi Takamoto avait placés en Kasuchige Nojima, la thèse de ce dernier ne fut jamais achevée, et l’étudiant finit même par disparaître du circuit universitaire en 1969, brouillant rapidement les rares pistes qui auraient permis de suivre sa trace jusqu’au Siam, où il rentra en contact avec des cercles intellectuels marginalisés. Aussi occultes et obscurantistes que fussent ses nouveaux partenaires, Kasuchige Nojima vit en eux l’opportunité d’embrasser bien plus de pouvoir et de savoir que le circuit universitaire lui aurait seulement permis de caresser ; on lui fit effectivement miroiter des héritages obscurs et mystérieux, on lui ouvrit les portes de bibliothèques méconnues ou oubliées depuis l’incendie d’Alexandrie et la grande Inquisition, mais en échange de ces privilèges, on lui demanda également de s’acquitter d’un certain travail. 

Le point de départ que l’on donna à Kasuchige Nojima, fut un livre d’alchimie dont il avait déjà rencontré le titre dans plusieurs de ses corpus de recherche, mais la trace qu’il devait désormais chercher, aussi insignifiante que difficile à remonter, était celle d’un inconnu de la grande histoire, qui avait vécu plusieurs siècles auparavant. Le lien entre cet anonyme et le grimoire qui avait voyagé d’un continent à l’autre au cours du dix-neuvième siècle, consistait en une simple signature. Ce que désiraient savoir ses nouveaux maîtres, c’était l’endroit où reposait le corps de ce personnage, et les contacts qu‘il avait eus avec l‘univers des alchimistes. 

Ce fut en 1975 que son destin croisa celui de Basilus Duras. Le nom de ce personnage apparaissait à plusieurs reprises dans les livres que consultait Kasuchige Nojima, mais contrairement à celle d’IyasuTokugawa, l’histoire de Basilus Duras faisait certainement partie des plus dures à reconstituer, car la plupart des documents qui auraient pu s’y référer, avaient été confisqués ou détruits par l’inquisition. Comme ses sombres collaborateurs firent pression sur lui pour aboutir à une biographie aussi complète que possible, et que Basilus Duras semblait avoir été le dépositaire de bien des secrets, deux années de travail et d’allers et venues dans les plus grandes universités du continent, permirent à Kasuchige Nojima d’esquisser son destin hors du commun. 

Basilus Duras avait vécu au dix-septième siècle en France, mais à la suite de sa fréquentation assidue de plusieurs confréries de l’ombre qui lui avaient donné les moyens d’accéder à plusieurs livres d’alchimie puis de les diffuser aux cercles luthériens, l’Inquisition l’avait condamné au bûcher. Gracié au dernier moment par une mission jésuite, il participa ensuite, de près ou de loin, mais en tant qu’esclave, à l’expédition de Cortés au Mexique. Ce fut à partir de ce moment que Kasuchige Nojima perdit la trace de Basilus Duras ; tout juste pouvait-on apprendre sur le journal de bord d’un capitaine de la Marine Royale, qu’il avait pu être tué ou fait prisonnier lorsque le navire qui le ramenait en Espagne, avait été pris par un vaisseau de ligne anglais. Aussi improbable que cela pût paraître, l’histoire de Basilus Duras ne s‘arrêtait pas là, car en consultant les vieux bibliothécaires de l’université de Hong-Kong, Kasuchige Nojima finit par avoir entre ses mains un grimoire datant de l’an 1657, intitulé « Bestiaire de l’Empire Kami, Traité des pratiques alchimiques et de leurs similitudes en tous points des mondes ancien et nouveau. »

Convaincu que cet ouvrage reprenait une partie des précieux écrits qui avaient été détruits par l’Inquisition, Kasuchige Nojima mit tout en œuvre pour se l‘approprier, servit d‘intermédiaire entre l‘université et ses collaborateurs dans diverses affaires de corruption, en vain, mais de la sorte il ne parvint qu’à assombrir son image aux yeux des rares personnes qui le connaissaient encore. Il se trouvait en effet qu’entre temps Tsuchimi Takamoto, parti à la retraite, s’était mis à sa recherche, vraisemblablement alerté par quelque chose dont il aurait voulu prévenir son ancien étudiant, et il fut assassiné à Hong-Kong, à deux rues de l’hôtel où résidait alors Kasuchige Nojima. Ce dernier, craignant d’être compromis et suspecté pour ce meurtre, prit la fuite vers l’Europe où il s’établirait en France pour se faire un nouveau nom en achetant plusieurs magasins de livres anciens ainsi que des collection d’incunables qu‘il enrichirait au fil des années. L’affaire de Tsuchimi Takamoto se laissa rapidement oublier lorsque des liens entre l’ancien professeur et les yakuzas furent découverts, et en 1980, Kasuchige Nojima acheva la rédaction de sa thèse universitaire, dont il ne publia cependant jamais le moindre extrait. 

Toujours en relation avec les cercles qui avaient jusqu’alors orienté ses travaux, le chercheur retrouva soudainement, par hasard, la trace de Basilus Duras, alors qu’il participait à l’inventaire d’une bibliothèque qui venait d’être ravagée par un incendie en Autriche, et dont les propriétaires désiraient revendre ce qui restait de leurs collections. La surprise qui l’attendait là était de taille, dépassant de loin tout ce qu’aurait pu imaginer Kasuchige Nojima, car dans le catalogue de la bibliothèque il trouva une troisième édition du livre de Basilus Duras, mais celle-ci était datée de 1845, et avait été éditée en Russie, soit un peu moins de deux cents ans après la mort présumée de l‘auteur. Par miracle, cet ouvrage-là avait échappé à l’incendie, car même s’il figurait toujours dans le registre de la bibliothèque, il avait été cédé dans les années 1930 aux descendants et héritiers légitimes de Basilus Duras, lesquels vivaient dans une région isolée du sud de la France. 

Voyant là une ultime opportunité d’intégrer enfin le cercle dont il briguait un siège depuis de si longues années passées à fuir constamment, mais aussi de consulter une bonne fois pour toutes le livre de Basilus Duras pour peut-être y trouver l‘héritage d‘un homme qui avait traversé tous les mondes et vécu plusieurs siècles, Kasuchige Nojima se rendit au manoir de cette famille qui avait conservé le précieux ouvrage dans une grande bibliothèque où ne tarda pas à se réunir une partie du cercle, intéressés qu’étaient ses membres par la découverte que venait d‘exhumer l‘apprenti. Durant trois mois, le manoir vécut au rythme de ces personnages de l’occulte que les Duras accueillirent comme des frères, et au terme des investigations, le 5 mai 1982, au cours d’une cérémonie qui se tint dans la propriété des Duras, Kasuchige Nojima fut solennellement introduit dans le cercle.

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