Chapitre 7

En dépit de ses apparences de petite vieille acariâtre et revancharde qui ne se serait pas gênée pour terroriser une petite fille si ç’avait été pour lui faire la morale, Madame Duras était certainement la personne la plus sensée et la plus compréhensive du manoir, et même si cela revenait à trahir l’impression qu’elle avait eue le soir de son arrivée, Cyllène trouva en elle une alliée pactisant dans le silence. Non seulement il n’y eut pas la moindre fuite au sujet de son escapade dans le parc, mais en plus Madame Duras n’essaya jamais de savoir ce qu’y avait trouvé la jeune demoiselle ; c’en était à se demander si ces clefs que Cyllène restait contempler de longs moments dans la lumière écrue de sa chambre en les faisant tourner lentement sur le bout de ses doigts, avaient réellement un rapport avec le manoir. Il se pouvait en effet qu’il s’agît simplement de vieilles clefs sans importance qu’un personnage sans rapport avec les mystères qui enveloppaient cette demeure, aurait laissé là sans jamais se douter que ce serait ensuite devenu un véritable trésor. Légèrement rouillées et rayées sur leur extrémités, elles avaient une forme longue et massive, alors que les serrures des portes du manoir étaient plus fines et plus modernes, il semblait que celles-ci avaient été changées dans la dernière décennie, et en effet, lorsqu’elle retourna se promener dans les couloirs de l’étage après s’être assurée qu’elle était seule, Cyllène réalisa rapidement que son trousseau de clefs ne lui servait à rien, car elle ne parvint pas à ouvrir la moindre porte. 

Assurément, Madame Duras n’était jamais discrète à cause de son fauteuil dont les roues émettaient toujours un couinement qui retentissait dans tout le couloir où elle se trouvait, trahissant ainsi sa présence à quiconque se faisait un minimum attentif, et on ne la trouvait que rarement en dehors des chemins qu’elle empruntait habituellement, si bien que le sol de ces couloirs semblait creusé d’un sillon laissé par ses roues, mais l’air de la vieille dame, sévère et fâcheux, voire même un peu voyeur, réprimait rapidement le sourire qui poignait sur le visage de celui qui imaginait quelque chose de drôle à son sujet. Il suffisait en effet de penser quelques instants au sort de cette personne pour se rendre compte qu’il n’y avait là rien de drôle, et que son histoire était certainement celle d’une éclipse et d’une frustration, car aussi gigantesque que fût la demeure où elle vivait, son état ne lui autorisait jamais qu’à en visiter une petite partie, et surtout rien de tout cela ne lui appartenait légitimement ; on se doutait que derrière son nom se trouvait celui d’une jeune fille qui avait autrefois dû épouser Monsieur Duras par intérêts de familles, et qu’en vivant dans l’ombre de ce personnage aussi fier et suffisant qu’elle-même, elle avait fini par s’effacer, même lorsqu’elle avait dû donner naissance à un fils qu’elle s’était ensuite obstinée à cacher tant bien que mal aux yeux du monde. Il semblait définitivement que Madame Duras était avant tout une incarnation de l’humiliation, et que le manoir dont elle portait le nom ne consistait qu’en son tombeau. 

Elle disposait cependant de clefs plus intéressantes que celles trouvées par Cyllène, bien que cette dernière n’en fît jamais part à qui que ce fût. Ce fut en sortant d’un repas au cours duquel Monsieur Duras avait eu l’air incommodé par quelque chose qui l’avait obligé à quitter la table plus tôt que prévu, que la vieille au fauteuil roulant était allée trouver la jeune demoiselle pour lui proposer de se rendre dans la partie la plus à l’est de l’aile principale. Même si elle ne songea pas un seul instant à refuser cette proposition aussi spontanée qu’inattendue, Cyllène réfléchit et se rendit compte qu’elle ignorait à peu près ce qui se trouvait de ce côté-là du manoir ; de mémoire elle y trouvait quelques portes un peu plus grandes que dans le reste de l’aile, de vastes pièces ayant autrefois servi à donner les réceptions, ainsi que deux ou trois cabinets dont il émanait une si forte odeur qu’elle aurait juré y tomber nez à nez avec le cadavre d’un ancien officier qui serait resté y mourir sous le poids de la paperasse dont il fallait constamment s’occuper pour être propriétaire d’une si grande maison. Avec la lenteur qu’elle employait malgré elle à se déplacer en fauteuil roulant, Madame Duras s’écarta cependant de ces couloirs que Cyllène connaissait, et au contraire elle emprunta des directions auxquelles celle-ci n’avait jamais fait attention, comme s’il s’était toujours agi de portes dérobées ou de couloirs qui ne s’ouvraient qu’à la guise des maîtres des lieux, car il semblait que cette demeure était pleine de surprises et de découvertes de ce genre. Plus étrange encore, la visiteuse remarquait que ces passages qu’elles empruntaient, se faisaient de plus en plus sombres, bien qu’à aucun moment le sol ne passa sous le niveau de la terre ; les murs de briques épaisses étaient totalement dépourvus de fenêtres, et après le tournant que seul un vieux lustre à chandelles éclairait depuis le plafond, il s’agissait d’un long couloir formé d’une voûte, et au bout duquel paraissait une large porte trapue. 

« Ne t’en fais pas, dit Madame Duras sans que Cyllène parvint à deviner si elle se voulait rassurante, cet endroit n’est pas aussi abandonné qu’il en a l’air, je viens là souvent, pendant que mon mari est au parc. »

Bien qu’une question lui brûlât les lèvres lorsqu’elle se demandait vers où menait cette porte en face de laquelle elles venaient de s’arrêter, Cyllène ne dit plus rien, même lorsque Madame Duras sollicita son aide pour pousser la porte qui avait un certain poids ; elle s‘exécuta en silence, et la vieille en fauteuil passa en premier pour rentrer dans la salle. 

Même s‘il y avait au premier regard davantage de lumière à l‘intérieur que dans les couloirs, la pièce dans laquelle Madame Duras rentrait avec une singulière aisance, en dépit du mauvais état du plancher qui craquait de toutes parts, n’avait pas l’air plus fréquentée que la plupart des autres salles du manoir, dont les propriétaires devaient être les seuls à posséder toutes les clefs. Sous une large voûte de briques rousses, plusieurs fenêtres déversaient une lueur écrue par la poussière, tandis que quelques rivets de fer en travers des vitres, laissaient deviner que c‘était autrefois une série de vitraux qui s‘étaient trouvés à cet endroit, mais d’autre part, les murs contenaient une fraîcheur surprenante, voire même désagréable lorsque Cyllène se rappelait l’été et la touffeur qui s‘épanchaient dans le parc. Quelques instants après être rentrée, alors qu’à côté d’elle Cyllène s’efforçait encore de comprendre dans quel genre d’endroit elle se trouvait, Madame Duras chercha un interrupteur sur le long mur, mais comme rien ne se passa lorsqu’elle appuya dessus, elle s’exclama quelque chose qui résonna brièvement dans la pénombre qui s’écartait tout juste. De la sorte, l’attention ne fut finalement plus attirée ni par les fenêtres dans les voûtes, ni par les lustres désuets qui formaient de sombres lignes en se suspendant au plafond relativement haut, mais davantage par les longues rangées de meubles que l‘allée en face de l‘entrée ainsi que la pénombre se dévoilant à peine, révélaient dans le même élan. La façon dont retentissaient les voix et les bruits dans cet endroit était celle, subtile et légèrement angoissante, qu’avaient de résonner les lieux abandonnés de toute présence humaine depuis des années, aussi Cyllène fut-elle étonnée d’entendre Madame Duras commenter que c’était là qu’elle avait l’habitude de venir afin de lire tranquillement. 

En effet, les étagères qui les entouraient désormais qu’elles s’étaient avancées de deux pas dans l’ombre de ces imposants meubles que l’on avait posés là avant de les clouer les uns aux autres sans le moindre souci d’élégance, comme s’il s’était agi d’un lieu que l’on n’aurait jamais destiné à être visité par quiconque, étaient garnis de livres dont plusieurs se trouvaient en de nombreux exemplaires, avec beaucoup d’éditions et de formats différents, ainsi que des épaisseurs et des teintes de poussière qui variaient beaucoup en fonction des strates où ils avaient été thésaurisés. La salle était en réalité bien plus petite que ne le suggéraient les ténèbres lorsque l’on n’y pénétrait que pour la première fois, car il ne se trouvait pas plus de quatre allées comme celle que longeait Cyllène dans le sillage de la vieille au fauteuil roulant qui se retournait régulièrement vers son invitée qui ne recevait rien de ses regards étincelant tous d’une lueur de complicité. Même lorsque Madame Duras lui confia que c’était bien depuis qu’elle l’avait entendue parler de ses petites études littéraires, qu’elle avait songé à l’y introduire le plus discrètement du monde, Cyllène restait bien trop fascinée à parcourir du regard les rayons pleins d’ombre, pour entendre le discours de la vieille. 

Fille de domestique, Cyllène n’avait jamais réellement appartenu aux unvers qu’elle côtoyait et pour lesquels elle se passionnait, et elle n’avait jamais véritablement mis les pieds dans quelque librairie ou bibliothèque que ce fût, à la seule exception des écoles qu’elle avait fréquentées, mais qui n’avaient pas eu la moindre commune mesure avec cet entrepôt du manoir. De son côté, Madame Duras lui faisait le récit des nombreux voyages qu’elle avait autrefois entrepris avec son mari aux quatre coins du continent, et parfois même plus loin, pour s’approprier les héritages en général, et les collections de livres en particulier, qui avaient appartenu à des proches de la famille décédés sans avoir jamais pris le temps de léguer ces trésors à d’autres membres ; il se trouvait que la famille Duras était si étendue que ces cas de figure n’étaient en réalité pas si rares, car seul l’âge avait fini par les dissuader d’entreprendre ces expéditions. Toujours était-il qu’une grande partie des trésors amassés au cours de ces années, avaient été entreposés dans certaines salles inutilisées du manoir, tandis que tous les livres acquis de cette manière avaient été regroupés dans cette salle à l’abri des regards. Instinctivement, Eufra posa la question : 

« -Si vous dites que la plupart des livres est gardée dans cette pièce, où se trouvent le reste ? 
   -Eh bien, fit Madame Duras en s’arrêtant de tourner les roues de son fauteuil, nous en avons fait don à une œuvre de charité. 
   -Ah, répondit Cyllène en mimant un certain enthousiasme, vous auriez pu continuer, je vois que vous avez beaucoup de livres en double. »

Madame Duras en avait profité pour s’arrêter à hauteur d’une étagère qui se trouvait exactement dans le tracé du rayon de soleil que dessinait l‘un des rivets de fer, si bien qu’il était possible d’en découvrir tout ce qui était inscrit sur la tranche des ouvrages, et comme la vieille y plongea sa main pour en ressortir un livre, Cyllène la rejoignit pour regarder par-dessus son épaule ; il s’agissait à première vue d’un roman, car l’ensemble des pages qui défilèrent dans un nuage de fine poussière transparente était composé de gros paragraphes dans une police petite et élégante, mais ce qui retint davantage son attention, ce fut la couverture, flanquée d’une illustration qui paraissait extraite d’une gravure du dix-septième siècle, car elle montrait des êtres étranges et difformes, visiblement humains, mais avec un visage dans le torse et des proportions peu fidèles aux réalités physionomiques. Cyllène frémit et eut un mouvement de recul ; elle ne se sentait pas vraiment choquée à la vue de ces gravures dont elle avait déjà pu en voir quelques-unes du même genre, mais déconcertée par l’intérêt que semblait porter Madame Duras, femme d’apparence strictement raisonnable et lourdement expérimentée en ce qui concernait les choses de la vie et de la réalité, aux choses si glauques que pouvaient fournir les livres les plus farfelus et les moins documentés de l‘histoire. Elle savait par ailleurs que la vérité n’était pas toujours l’essence première des livres. 

«  -Qui est ce Stanislas Saint-Armand ? demanda Cyllène après avoir lu le nom de l’auteur sur la couverture du livre. 
   -Mon mari, expliqua Madame Duras, a consacré une partie excessive de son temps à plonger son nez dans des documents et des rapports qui racontaient les voyages de grands explorateurs dont aucun historien n’a jamais crédité l’existence. Cela n’a pas tellement d’importance, et c’est une généralité, mais tout au long de l’histoire, il y a toujours eu des imbéciles et des névrosés pour ne pas croire en l’interprétation des mythes, et qui se sont épuisés jusqu’à la mort pour remonter jusqu’à la source d’histoires qu’ils avaient mal comprises. Il a lu tellement de ces balivernes qu’il a dû finir par se convaincre de l’existence de ces choses, comme s’il y avait toujours un continent inexploré quelque part dans le monde. Ce pauvre vieux a peut-être gardé l’usage de ses jambes, mais c’est certain, il n’a plus toute sa tête en échange. 
   -Mais si Stanislas Saint-Armand n’a jamais existé, qui a bien pu écrire ce livre ?
   -A l’évidence, des gens qui avaient intérêt à ce que tout le monde ait peur des choses qui y sont décrites. Malheureusement, mon mari en fait partie. En fait, ce n’est pas totalement par hasard si je t’ai emmenée ici et que je t’ai raconté cela. »

Cyllène dévisagea Madame Duras avec une lueur subitement inquiète à l’idée de savoir que l’on eût besoin d’elle, et après que la vieille eut remis le livre dans l’étagère, elle essaya de lire d’autres noms d’auteurs dans les rayons, ces gens qui avaient accédé à la postérité sans même avoir existé, mais le visage à la fois grave et confident de Madame Duras la rattrapa.

« -C’est un service que j’ai à te demander, rien qu’entre nous deux, parce que tu es la seule depuis des années à pouvoir faire quelque chose pour mon mari sans être sous son emprise. Je veux que tu coupes le téléphone. Je le sais ; toutes les nuits il se lève en se croyant discret, pour rejoindre la salle du téléphone où il passe des heures à communiquer avec des gens bizarres qui parlent de trouver des îles désertes ou de renflouer des bateaux depuis le fond de l‘océan. C‘est tellement ridicule que parfois j‘ai l‘impression qu‘il ne se lève que pour faire semblant de parler avec quelqu‘un. Je ne pourrai pas faire cesser son délire, mais au moins nous pouvons l’empêcher de nuire à sa propre santé. 
   -Oui, ça ne m’a pas l’air d’être très compliqué, il suffirait que je sectionne le cordon, répondit aussitôt Cyllène sans même réfléchir au mal qu’elle pouvait faire, mais où se trouve le téléphone ?
   -A l’étage, dans le troisième couloir à droite de la sortie de l’escalier principal, la porte juste après le tableau représentant la duchesse de Navarre. Sois-y avant lui.
   -C’est d’accord, mais pourquoi ne pas l’avoir fait vous-même, songea à lui demander Cyllène en se rappelant subitement la fois où elle l’avait croisée à la sortie de ce même escalier dont elle parlait, avant de se raviser lorsqu‘elle se souvint qu‘il s‘agissait là d‘un secret. 
   -Pauvre idiote, lui répondit Madame Duras en esprit juste après avoir deviné la question dans le regard de la fille, pourquoi ne pas te donner aussi toutes mes clefs d‘un seul coup ? »

Comme Madame Duras regagnait le silence et roulait désormais vers la sortie de l’allée, Cyllène resta dans l’ombre du rayon en contemplant d’un œil vide le livre qui venait de lui être montré ; il lui semblait qu’à la lumière de ce que venait de lui dire la petite vieille, Monsieur Duras n’était effectivement pas tout à fait sain d’esprit, avec ses manières excessives et légèrement extravagantes, son allure dépassée et ses obsessions. Même si cela lui paraissait extraordinaire de vivre dans un tel endroit du monde, dans une demeure si vaste que l’on y découvrait quotidiennement de nouvelles pièces, il était également assez évident qu’à force d’habiter dans cette maison à la fois si grande et si vide alors qu’il n’y avait que deux âmes pour la peupler, la folie devenait rapidement un élément avec lequel il fallait coexister. Apprendre que Madame Duras s’était retrouvée dans le fond d’un fauteuil roulant après avoir été poussée par son mari du haut de l’un des escaliers de sa propre demeure, n’aurait pas été plus surprenant pour Cyllène, que ce qu’on venait de lui faire savoir. 

Comme il était définitivement impossible de garder le même regard sur quelqu’un que l’on savait être différent de ce que l’on en pensait, et il sembla à Cyllène que le grain de folie de Monsieur Duras était réel, même en dépit de la sympathie qui les avait liés lors de la promenade dans le parc ; le vieil homme se comportait d’une façon étrange qu’elle n’avait jamais remarquée avant de savoir qu’il fallait y faire attention. Il ne s’agissait pas que de son apparente maladresse qui se manifestait lorsqu’il enfilait des chaussettes dépareillées ou sa veste d’intérieur à l’envers, mais également d’un caractère versatile et relativement imprévisible, qui manquait rarement de le rendre inquiétant. Quelques semaines après qu’il en eut fait la promesse, Monsieur Duras décida d’envoyer la voiture d’Hélène au village pour y faire changer le pare-brise, mais alors qu’il était sur le point de s’y rendre lui-même avec le véhicule, ce fut Madame Duras qui l’interrompit en lui rappelant sans ménagement qu’il n’avait ni assurance ni permis de conduire ; atteint d’un accès de susceptibilité, le vieil homme voulut y envoyer Hélène en personne, mais cette dernière restait introuvable depuis que lui-même l’avait envoyée faire le ménage dans quelques pièces dont il lui avait confié les clefs. Agacé, Monsieur Duras se rendit alors à l’étage pour trouver la salle du téléphone, avec l’intention d’appeler le garage du village qui lui aurait certainement envoyé quelqu‘un pour constater les dégâts, mais le combiné n’était déjà plus qu’un morceau de plastique sans intérêt, car aussi fort que l’on eut pu y coller son oreille, on n’y entendait pas la moindre tonalité. 

Comme fou de rage, enragé comme jamais Cyllène ne l’avait vu, Monsieur Duras se pencha vers le téléphone puis remonta le fil jusqu’au mur où se trouvait la prise, et lorsqu’il découvrit la coupure dans le câble qui pendait dans le vide, juste à hauteur de la plinthe du mur, il poussa un hurlement furieux qui retentit dans toute l’aile du manoir, s’exclamant à en faire vibrer les tasses de thé du petit salon au rez-de-chaussée : 

« Maudits soient ces rats ! Ils me mangent mes fils maintenant ! Hélène ! Où êtes-vous Hélène ? Chassez moi ces rats ! »

Essayant tant bien que mal de ne pas s’amuser de cette scène, Cyllène, qui était restée en la compagnie de Monsieur Duras le temps de cette courte expédition, et se tenait désormais dans le cadre de la porte, regardait les grands gestes désordonnés du vieil homme, et elle attendit de le voir se calmer pour lui suggérer, sans savoir elle-même si c’était là de l’ironie ou le meilleur conseil qui eût été à prodiguer :

« -Vous savez, pour chasser les rats, ma mère serait moins efficace qu’un chat ; est-ce que vous y avez déjà pensé ? 
   -A transformer ta mère en chat, s’esclaffa Monsieur Duras en remettant sur la petite table le téléphone qu’il venait de faire tomber. 
   -Non pas vraiment, juste à adopter un animal qui vous aiderait dans la vie de tous les jours. »

Monsieur Duras ne croyait nullement en cela, et au lieu de répondre il se contenta de hausser les épaules comme un enfant, avant de s’en aller et de disparaître dans un couloir, avortant la tentative de discussion. Cyllène se retrouva alors toute seule à l’entrée de la pièce qui, bien que demeurant relativement petite en regard des autres qu’elles avait déjà visitées, était excessivement grande pour ne contenir qu’un minuscule meuble à téléphone, avec rien qu’un vieux combiné noir et un annuaire probablement périmé, mais qui baignait dans la lumière vive et poussiéreuse d’une grande fenêtre ; c‘en était même à se demander comment il se pouvait que le téléphone eût été installé dans une pièce à part, et si éloignée des salles de vie. Quoi qu’il en fût, Cyllène était contente du travail qu’elle avait fait durant la nuit et en si grande discrétion qu’à l’évidence le vieil homme n’y avait vu que du feu, même si désormais cela scellait vraisemblablement le sort du pare-brise. 

« Peu importe, disait ensuite Hélène au sujet de l‘automobile, elle ne m’est plus d’aucune utilité de toute façon. »

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