Chapitre 6

Fière d’elle et plus confiante que jamais grâce aux clefs qu’elle possédait désormais et dont elle était impatiente de découvrir toute l’utilité, Cyllène finit par se tromper de chemin en ressortant de l’abri de jardin, alors qu’elle s’était finalement décidée à retourner vers l’entrée du manoir. Ainsi, bien qu’il lui eût semblé tourner à gauche puis prendre la deuxième à droite afin de se retrouver à nouveau sur l’allée qui faisait le tour de la demeure, la jeune demoiselle s’était davantage éloignée du manoir dont elle ne voyait plus que la façade qui s’éloignait d’elle à chacun de ses pas, mais elle n’osait pas non plus revenir sur ceux-là, car dès qu’elle revenait en arrière c’était pour face aux massifs de ronciers qui se dressaient en travers du passage et barraient la route avec une farouche combativité ; de longues tiges bien robustes et des épines tranchantes en faisaient de redoutables obstacles qu’il était plus sage de contourner. Le ciel, lorsque la voûte des arbustes difformes le laissaient paraître, s’était obscurci et avait même changé de couleur pour légèrement se violacer, et dans ses plus hautes strates on devinait déjà de légers nuages qui prenaient l’apparence de rides d’écumes sur la surface d’une mer vespérale, signe que les vents d’altitude apportaient toutes sortes de choses, mais cette poétique douceur que Cyllène voulut rester contempler juste le temps de retrouver ses esprits et son chemin, fut interrompu par un nouveau bruit singulièrement tonitruant. Cependant, Cyllène ne se trompa nullement quant à l’origine de ce tonnerre qui retentissait bien trop proche d’elle pour que ce fussent les nuages encore bien trop peu nombreux et disparates dans le ciel, car non seulement il s’agissait d’un bruit plus sec et plus artificiel, mais en plus elle était désormais certaine d’entendre des voix et des cris l’accompagner ; cette rumeur avait l’air de transiter non loin d’elle, de l’autre côté de quelques allées qu’elle pouvait traverser en quelques enjambées si elle faisait attention à rester discrète. 

Cyllène glissa précautionneusement le trousseau de clefs dans la poche de sa tunique et se glissa entre deux fourrés pour se frayer un chemin de fortune très inconfortable vers la prochaine allée, une ligne droite entre deux haies qui avaient des formes étrangement bien entretenues malgré le désordre des feuillages, et dont le sol était d’une terre trop bien battue pour douter de ce qui se passait là ; le bruit qui avait retenti dans tout le parc en se faisant passer pour du tonnerre, était celui d’un chariot que l’on faisait voyager d’un bout à l’autre de la propriété du manoir. D’ailleurs, lorsqu’elle bondit sur le chemin après s’être assurée qu’aucun bruit ne se rapprochait trop d’elle, Cyllène regarda dans la direction du manoir et aperçut effectivement l’arrière d’une charrette tirée par deux chevaux qui avaient laissé l’empreintes de leurs fers sur les ornières creusées par les passages répétés des roues à cet endroit. Après s’être accroupie pour inspecter la trace des épaisses roues dont le grondement s’éloignait désormais si bien qu’il en était devenu inaudible au travers des sous-bois qui devaient désormais l’étouffer, Cyllène voulut lever les yeux pour trouver au loin la façade du manoir ou au moins le toit d’ardoises noir, mais elle ne vit rien d’autre que la végétation du parc, luxuriante et silencieuse, et qui finissait par la confondre dans ce sentiment qu’elle s’était égarée. Elle fit alors quelques pas, hagarde, et déduisit de la direction dans laquelle elle avait vu s’éloigner le chariot, et qui devait être celle du manoir, que pour rejoindre l’entrée de ce dernier c’était par les chemins menant vers l’est qu’il fallait passer. 

La chose était plus facile à décider qu’à réaliser précisément, car l’enchevêtrement des ronciers était si dense qu’à plusieurs reprises Cyllène dut sortir de la direction qu’elle s’était donnée pour chercher la piste d’un chemin mieux praticable, même s’il ne s’agissait que de quelques grains de sables répartis entre les herbes de façon à suggérer un sentier qui aurait autrefois existé. Ce que la jeune nymphe avait du mal à imaginer au fil de sa promenade, c’était justement qu’autrefois il avait pu se trouver là de magnifiques parterres de fleurs, de vastes plans d’eaux ainsi que de riches bosquets entretenus par les jardiniers les plus prestigieux du pays, alors que désormais tout cela n’était qu’un labyrinthe planté de mauvaises herbes, des marécages fétides et des jachères éternelles que la nature avait abandonnées aux ombres ; les mots de Monsieur Duras étaient en fait indispensables pour rendre un peu de sa vie à cet endroit, mais quant à savoir si le vieil homme avait idée de ce qui pouvait amener un chariot et des intrus sur sa propriété, rien de ce qui se trouvait dans le parc ne paraissait pouvoir l’expliquer. 
En dépit de ces multiples détours, Cyllène revint dans les pas qu’avait laissés Monsieur Duras dans la terre fraîche d’une allée plus régulièrement fréquentée, car il s’agissait de celle qui allait directement du premier jardin à la cour d’entrée du manoir ; le soir commençait à tomber lorsque la jeune demoiselle, pressant contre sa hanche les clefs dont elle sentait le froid contact du métal, fut de retour au manoir. Soucieuse de dissimuler le secret qu’elle portait contre elle aussi longtemps que possible, et de revenir à l’intérieur de la demeure sans se faire surprendre, elle rasa les murs de la façade, se baissa derrière l’automobile, dont le pare-brise n’avait toujours pas été changé, pour rejoindre les marches de la petite esplanade, et sans prendre gare aux souvenirs qui lui revinrent alors du soir de son arrivée, elle se faufila dans l’entrouverture que le propriétaire des lieux avait dû laissé à son attention, convaincu qu’elle n’aurait pas été longue à lui emboîter le pas. Ce ne fut qu’une fois à l’intérieur, montant quatre à quatre l’escalier puis arpentant prudemment les couloirs qui la ramenaient à sa chambre, que Cyllène réalisa que ç’avait réellement été là la première occasion qu’elle avait eue de franchir le pas de la porte depuis le soir de son arrivée ; elle revit rapidement Monsieur Duras tendre sa main à l’attention de sa mère, comme une réminiscence, mais lorsqu’elle reprit conscience, elle se trouvait au milieu de la coursive du premier étage, à la sortie de l’escalier qu’elle venait de monter sans même s’en rendre compte, et cette brève escapade dans son imagination ne l’aurait pas davantage incommodée, si Madame Duras n’avait pas été là pour y assister.  La vieille lui faisait effectivement face, assise dans son fauteuil, le regard plus gris et plus suspicieux que d’habitude, avec ses doigts tous tordus qui caressaient nerveusement les accoudoirs de sa chaise roulante, elle était certaine d’avoir pris la jeune demoiselle en flagrant délit de quelque chose. Cette dernière resta tétanisée pendant quelques instants, dévisagea la vieille en croyant davantage à un fantôme ou à une hallucination qu’à une présence réelle, mais après avoir touché contre sa hanche la forme de la clef que son adversaire ne pouvait avoir devinée, elle se convainquit que rien ne pouvait lui être reproché, que personne ne pouvait se douter tout le chemin qu’elle avait parcouru, ce qu’elle avait vu et ce qu’elle pensait découvrir, aussi garda-t-elle dans ses yeux le même défi que celui contenu dans le regard de Madame Duras, plus puissante et plus grande qu’il n’y paraissait. Après avoir toussé pour dissiper la gêne de cette rencontre qu’aucune des deux ne devait avoir souhaité, la vieille au fauteuil roulant se retira en souhaitant une bonne fin de journée à Cyllène, et elle poussa ses roues pour disparaître derrière le tournant du couloir le plus proche. L’étrangèr resta encore médusée quelques instants sur le seuil de l’escalier, stupéfaite et trop ravie pour se l’exprimer, de la tournure que venait de prendre cet instant de saisissante angoisse. Désormais peu sûre du chemin qu’elle devait emprunter pour retourner à sa chambre, après s’être tant de fois égarée dans les dédales du parc, Cyllène remonta le couloir principal et prit quelques mauvaises directions, essayant même d’ouvrir deux ou trois portes condamnées, avant de se rappeler précisément la bonne direction ; les nuits d’errance qu’elle avait passées à arpenter chacun de ces couloirs et à répertorier les portes qui ne menaient nulle part pour passer de longues heures à contempler les tableaux les mieux visibles dans la lueur de la lune, avaient fini par lui inspirer une carte mentale de l’étage de l’aile principale, si bien qu’il lui était en réalité difficile de s’y perdre. 
Ce ne fut qu’en pénétrant dans la chambre imbibée de son odeur et de sa propre présence, que l’évidence surgit devant elle en même temps que son image se refléta dans le miroir de son secrétaire, et Cyllène eut à peine le temps de refermer la porte derrière elle, avant de se retrouver face à son reflet ; elle se vit couverte de restes des ronces qu’elle avait arrachées, d’épines, la chevelure entièrement défaite et voilée de toiles d’araignées, les bras éraflés de longues stries rouges, mais surtout sa tunique était déchirée de toutes parts, et par endroits les lambeaux de tissus qui en avaient été arrachés, révélaient des endroits de sa peau que l’on aurait dits indécentes dans un milieu comme celui des Duras, or c’était précisément dans cet état-là que la vieille l’avait surprise au détour de sa rêverie. Cyllène tomba sur la chaise la plus proche du miroir dans lequel elle continua de s’examiner avec un empressement qui lui interdisait cependant de commencer à réparer les dégâts, et après s’être frappée le front en retenant une exclamation de rage, elle se rendit compte que personne, et encore moins la vieille Duras, ne pouvait s’y tromper ; l’état dans lequel elle se trouvait ne pouvait que trahir la trop grande curiosité à laquelle elle avait succombé en visitant le parc. Comme elle ne faisait alors même plus attention ni aux clefs qu’elle avait trouvées au terme de ce périple qu’elle avait entrepris bien innocemment, ni à la façon dont elle devrait un jour justifier de la façon dont elle avait maltraité sa tunique bleue clair pour en faire un haillon, Cyllène se dépêcha d’amasser ce qu’il fallait de vêtements propres et de soins du corps, pour se préparer à aller se laver pour faire disparaître au plus vite les traces de cette escapade, bien qu’elle ne pût rien faire en ce qui concernait la vision que Madame Duras venait d‘avoir d‘elle.  La salle d’eau de l’étage se trouvait au milieu d’un carré de pièces condamnées, et pour s’y rendre il fallait remonter le couloir jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la partie est du parc, puis passer devant une dizaine de portes avant de tourner à droite, un parcours que Cyllène emprunta avec une grande prudence et beaucoup de précaution, et chaque tournant devenait pour elle une cachette dont elle se servait habilement pour se cacher de l‘éventuelle venue de quelqu‘un, que  ce fût l‘un des Duras ou bien sa propre mère. Cette peur était si vive en elle qu’elle mit une demi-douzaine de minutes à parcourir ce chemin qu’elle faisait ordinairement en une ou deux minutes, alors que la seule présence qu’elle avait jamais croisée dans ces couloirs était la sienne, lorsqu’elle se reflétait dans une fenêtre ou dans les miroirs de la salle d’eau lorsqu’elle en ouvrait la porte. Il s’agissait à l’évidence d’une pièce dont l’installation avait été improvisée entre des murs de taille standard, car toute la tuyauterie était apparente, et les trous dans le plancher, qui permettaient aux tuyaux de rejoindre le réseau de la demeure, étaient à peine colmatés par du ciment dont quelques gouttes s’étaient répandues sous les tapis jetés là trop rapidement pour satisfaire un certain bon goût. La baignoire posée dans un coin, le grand évier trônant sous un miroir que l‘on avait cloué au travers d‘une plaque de carrelage mural, le bidet, les toilettes, une étagère, quelques placards , tout paraissait avoir été installé sans la moindre inspiration, et les ouvriers qui s’en étaient occupés devaient même avoir eu bien d’autres choses à penser le jour où on leur avait demandé de transformer cette petite pièce en salle d’eau ; il en résultait une étroitesse et une praticabilité qui ne réjouissait pas vraiment, mais Cyllène n’en avait que faire lorsqu’elle se jeta dans la baignoire après s’être déshabillée comme une folle, pour précipiter le jet d’eau glacée sur sa peau.
Pressée de se débarrasser de toutes les saletés que le parc avait amassées sur elle, et ainsi de faire disparaître tout ce qui la compromettait déjà, la jeune demoiselle se sentait redevenir la petite fille innocente et prête à n’importe quoi pour tout nier de ce qui la rendait coupable et fuir la punition, mais rapidement le fracas du jet d’eau sur la paroi de la baignoire, envahit son esprit et rendit muette la moindre de ses tentatives de penser à quoi que ce fût. Bien qu’elle eût déjà eu l’occasion de se laver à quelques reprises dans cette salle d’eau, Cyllène fut surprise de rester attendre plusieurs minutes sous l’eau sans se défaire de cette terrible froideur ; cela devait faire des années que personne n’avait rempli le ballon d’eau chaude, mais peut-être cela n’était-il pas plus mal si Monsieur Duras ne se faisait pas à l’idée d’entretenir des fantômes dans sa demeure. Alors Cyllène contracta douloureusement ses muscles transis par le froid, et comme elle saisit le bloc de savon qui était posé sur le rebord de la baignoire, elle put se frotter le corps tout entier avec cette chose toute dure qui arborait les couleurs de plusieurs mycoses. Arrivée à ce stade, ce n’était plus pour se laver que Cyllène restait sous la douche, mais plutôt parce que le mouvement de va-et-vient de sa main sur sa peau, réveillait lentement en elle une idée qui ne l’avait pas encore frappée depuis qu’elle avait croisé le chemin de Madame Duras à la sortie de l’escalier ; elle en était désormais à se demander comment il se faisait que cette vieille en fauteuil roulant s’était retrouvée à l’étage du manoir, alors que la demeure ne comportait aucune installation pour rendre cela possible.  D’un seul coup, Cyllène coupa l’arrivée d’eau dans le robinet qui alimentait sa douche, et tout en se jetant hors de la baignoire puis en se frottant la peau avec une serviette si dure qu’elle crut devoir s’arracher l’épiderme pour se défaire de l’insupportable odeur du vieux savon, elle revit l’air évasif et secrètement coupable de Madame Duras qui n’avait selon toutes vraisemblances, pas prévu de se faire voir alors qu’elle s’était introduite dans l’étage du manoir par un biais qu’elle devait vouloir  garder pour elle seule. Si cela se trouvait, pensait Cyllène en enfilant les vêtements qu’elle avait rassemblés lors de son passage par sa chambre, le regard qu’elles avaient toutes deux échangé sur le seuil de l’escalier, avait été le tacite reflet d’un accord qu’elles avaient passé en vertu du secret qu’elles venaient de surprendre en l’autre ; elle ne dirait rien de Madame Duras à l’étage du manoir, pas plus que cette dernière ne parlerait de l’état dans lequel elle l’avait vue à son retour du parc. Pas plus de curiosité excitée que de chantage révélé, et chacune des deux avait à gagner dans le silence de l’autre, à ceci près que Cyllène disposait quant à elle de ses premières clefs, qu’elle brûlait d’impatience d’essayer, même si c‘était pratiquement par du vol qu‘elle lest avait obtenues. Avant de ressortir de la salle de bain, encore toute bleue et grelottante, elle se pencha vers la tunique déchirée de toutes parts qu’elle avait laissée traîner sur le sol, afin de récupérer le trousseau qui était resté dans la poche. 

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