Chapitre 5

Après s’être frayé un chemin à travers les ronces avec un bâton qu’elle avait arraché à la haie, Cyllène parvint non sans effort au jardin qui avait dû s’ouvrir, autrefois, à droite de la fontaine, et la végétation y était d’autant plus dense et hostile qu’au fil des années les statues avaient servi de promontoire pour les plantes grimpantes qui formaient désormais de larges voûtes pleines d’épines, et desquelles les têtes des dieux grecques émergeaient à peine. A l’aide de son bâton et d’un peu d’agilité, la nymphe essaya de leur rendre un peu de vie en chassant les parasites végétaux, et ensuite seulement elle s’étonna de leur beauté qui se devinait encore derrière l’usure de la pierre, ainsi que de la grande élégance dans laquelle elles étaient taillées ; certes elle ne connaissait pas tout de l’art, et encore moins de la sculpture, mais un peu de sensibilité et de savoir lui étaient suffisants pour réaliser que ces ouvrages ne pouvaient effectivement être que l’œuvre d’anciens maîtres que l’on avait dû payer une fortune. Il se trouvait autour d’elle une demi-douzaine de statues qui étaient toutes un peu plus grandes qu’elle grâce au promontoire couvert de mousse. Curieuse de cet ouvrage, pressée d’oublier le chemin par lequel elle était arrivée jusque là, envers et contre les conseil du vieux Duras qui n’était désormais plus là, Cyllène inspecta chacune des statues en essayant de deviner qui elles représentaient ; ni Apollon ni Narcisse n’étaient difficiles à reconnaître avec le soin particulier que le graveur avait apporté à la grâce de leur visage, et quant à Poséidon il fallait reconnaître la barbe et le trident pour ne pas le confondre avec Zeus ou quelque autre divinité aquatique. 

Continuant de se faire plaisir, Cyllène se dirigea vers la statue au fond du jardin, celle qui comportait d’une part un buste d’homme tenant un rouleau à la main, et d’autre part un corps de cheval sage ; il s’agissait évidemment du centaure Chiron. Quant à celle qui lui faisait face, il fallait arracher le lichen et le lierre qui lui recouvraient son joli corps tout en délicieuses formes, pour s’apercevoir qu’il s’agissait d’une nymphe, probablement une naïade, pensa la visiteuse en jugeant que la chevelure excessivement longue en était une caractéristique. Cependant, la dernière statue, celle qui se trouvait juste à côté de l’entrée du jardin, posa à son esprit un plus grand problème, car non seulement elle ne lui évoqua aucun souvenir de quelque divinité grecque que ce fût, mais en plus ni son visage ni sa posture n’étaient caractéristiques de ce style. D’ordinaire, les personnages de la mythologie étaient représentés droits et fiers, le regard vers l’infini et le corps hésitant dans un mouvement qui permettait aux artistes de déployer toute l’étendue de leur talent d’observateur, or cette statue-là en particulier ne montrait qu’un homme au visage simple et peu esthétique, arborant visiblement une barbe ressemblant à peine à celle d’un philosophe, et des yeux pochés, et son corps n’était pas doté d’une musculature olympienne, de même que sa position était celle du guide montrant une direction du bout de son doigt. 

Cyllène hésita, elle aurait voulu que Monsieur Duras fût avec elle pour qu’il lui fît le commentaire de cette statue qui s’avérait d’autant plus particulière que lorsqu’elle le comparait à celle de Poséidon ou celle d’Apollon, elle trouvait que la différence était flagrante, non pas dans le style qu’avait employé l’artiste pour les réaliser, mais dans le sujet qui avait dû être utilisé. Si les divinités étaient des êtres imaginaires qui avaient nécessité l’emploi de modèles vivants pour en recopier l’image incarnée, l’être que représentait la dernière statue n’avait rien de légendaire, comme si ce n’était pas un acteur qui l’avait incarnée, mais simplement une personne qui aurait désiré avoir sa propre image en statue. Forte de cette déduction qu’elle s’empressa de juger pertinente, Cyllène s’agenouilla sur le sol et se mit à gratter la terre et la mousse à l’aide des pierres les plus grosses et les plus pointues qu’elle trouva à portée de bras, et ce afin de dégager le socle sur lequel elle espérait trouver les restes d’une inscription qui l’aurait aidée à éclaircir ce mystère, mais tout ce qu’elle exhuma à cette occasion, ne fut que vers de terre et racines putréfiées ; seules quelques lettres avaient laissé un sillon d’ombre dans la pierre, formant vaguement le mot « BASILVS », qui restait énigmatique et représentait peut-être le nom de l’anonyme pétrifié. 

Elle se releva, s’essuya les mains dans les feuillages, tourna en rond, observa une nouvelle fois la posture athlétique des statues, compara encore cela avec le sujet qui l’intriguait tant, et alors qu’elle était sur le point de se décourager et de laisser cette impression sur le compte d’une futilité de son esprit avant de rejoindre les pas de Monsieur Duras, Cyllène fut frappée du détail qui lui avait échappé ; cela ne pouvait être un hasard si le doigt de ce personnage était pointé vers le manoir, non pas vaguement comme si cela avait été une coïncidence architecturale, mais précisément, comme s‘il avait cherché à désigner quelque chose en particulier sur la façade. Pour s’en rendre compte il aurait fallu lui grimper sur les épaules, ce dont s’interdit la visiteuse de peur de l’ébranler tant l’ouvrage paraissait vieux et fragile, et de toute façon, la direction devait être difficile à suivre en vol d’oiseau tant la ligne que traçait cet index tendu passait par de nombreux ronciers et d’inextricables fourrés. 

Comme il lui semblait que Monsieur Duras était toujours dans les parages tant que la légère brise lui apportait des bruissements qu’elle croyait être ceux de ses pas sur les chemins qui retournaient vers l’entrée du manoir, Cyllène estima qu’il n’était pas encore trop risqué de s’aventurer au-delà de ces jardins où elle avait été laissée en toute confiance ; quand bien même cela fût arrivé elle aurait été bien assez grande pour penser à revenir sur ses pas, et de toute façon le mystère que cette statue pointait du doigt l’avait déjà trop interpellée pour remettre sa curiosité à la prochaine occasion qu‘elle aurait de s’aventurer si profondément dans le parc. Elle se dirigea vers la sortie du jardin et emprunta l’allée dans le sens qui descendait vers la façade de l’aile ouest, et elle dut contourner un grand massif de ronces qui avait éventré les haies broussailleuses, avant de trouver son chemin dans le dédale que les racines des herbes et des arbustes avaient transformé en un marécage qu’il fallait traverser en bondissant d’un talus à un autre, si bien qu’elle finit, de fait, par emprunter une autre direction que celle indiquée par la statue. Celle-ci était de toute façon largement impraticable avec tous les fourrés et les herbes pourries qui l’encombraient de toutes parts ; il était cependant enivrant de penser au nombre de secrets qui avaient dû être ensevelis dans le parc depuis que celui-ci avait cessé d’être entretenu et que la nature y avait repris ses droits. Malgré cela, Cyllène revint à hauteur de l’allée qui longeait la façade, et de la sorte elle crut qu’en continuant de la remonter pendant quelques minutes elle finirait croiser quelque chose d’intéressant. 

En fait ce qu’elle trouva plus loin relevait davantage de la surprise incongrue que de la révélation, car si c‘était effectivement à l‘endroit qu‘avait semblé indiquer la statue qu‘elle arrivait, à l’intersection du chemin qui menait au jardin et de l’allée périphérique, force était de reconnaître qu’il ne s’y trouvait ni trésor fabuleux ni entrée d’un passage secret, mais au contraire rien qu’un tas d’immondices, de déchets et de décombres qui avaient été abandonnés là, obstruant largement le croisement, et qui avaient fini avec le temps par ne plus former qu’une masse abstraite et très imposante contre la façade du manoir. Cyllène s’approcha de cet amoncellement hors du commun, juste assez pour reconnaître là toutes sortes de meubles en pièces brisées, des poubelles que l’on avait dû déverser là sans précaution, ainsi que des livres déchirés, des ustensiles cabossés, des briques cassées ; tout ce qui avait autrefois pu servir à aménager quelque chose dans l’aile ouest, mais qui s’était finalement avéré inutile. Sur le sol gisait même une paire de volets que le sable et les graviers de l’allée avaient à moitié enfoui tant elle devait avoir été ignorée depuis qu’on l’avait laissée là, probablement en vue d‘être un jour montée sur l’une des mystérieuses fenêtres. 
Presque macabre, cette découverte aurait pu la laisser relativement indifférente si au bout de quelques instants d’observation le bruit aussi singulier qu’inattendu et même saugrenu d’un chat qui était en train de miauler quelque part, n’avait retenu son attention. Cyllène s’arrêta de respirer pour mieux  tendre l’oreille, et guetter le moindre mouvement qui eût pu se manifester dans le tas d’ordures, mais comme elle ne trouvait pas le moindre signe de ce chat invisible qui continuait de se plaindre quelque part, elle dut se pencher, se tordre le cou, déplacer quelques objets du bout du pied, pour finalement se rendre compte que ces miaulements n’avaient rien à voir avec les immondices ; les cris de l’animal venaient de l’autre côté du mur. Cyllène se retourna vers la façade du manoir et s’en rapprocha autant que possible, se colla aux briques brûlantes du mur et écouta tant bien que mal pour s’assurer que c’était bien de l’intérieur que venaient ces intrigants bruits. Désespéré, l’animal semblait appeler à l’aide, mais comme il ne se trouvait là qu’un grand mur infranchissable et que les prochaines fenêtres étaient trop loin sur l’allée et trop hautes sur les briques pour qu’elle eût pu les traverser, Cyllène n’était finalement même pas certaine que ce chat qu’elle entendait, fût autre chose qu’un autre fantôme. Quoi qu’il en fut, aussi longtemps qu’elle resta rôder autour du tas de déchets qui lui barrait le chemin, Cyllène avait désormais la certitude que quelque chose était vivant dans l’aile ouest du manoir. 

Comme il était impossible de toute façon dangereux de faire le tour du tas de déchets et que par conséquent elle ne pouvait s’aventurer plus loin autour du manoir, Cyllène dut rebrousser chemin et revenir au milieu des jardins dont la disposition lui paraissait complètement différente de ce qu’elle avait traversée quelques minutes auparavant, comme si entre temps les racines du parc étaient sorties de terre et que les ronciers s’étaient mus pour dresser sur son passage d’autres barrières qui l’engouffraient dans de menaçantes ombres, ou comme si elle s’était simplement trompée de tournant et qu’elle se trouvait alors sur le chemin d’un autre jardin, plus éloigné encore de l’entrée du manoir. Cette mésaventure ne lui déplut nullement ; il en fallait davantage pour lui inspirer du découragement, et comme elle n’envisageait pas encore d’appeler à l’aide et d’allumer un feu pour attirer les attentions sur elle une fois que la nuit serait tombée, Cyllène s’enthousiasma à l’idée de découvrir plus en profondeur le domaine du manoir. En effet, ces zones du parc étaient si difficiles d’accès que son bâton s’avérait désormais indispensable pour se frayer un chemin à travers les ronciers qui barricadaient férocement le passage, et elle imaginait si mal un vieil homme de l’étoffe de Monsieur Duras en train de se faufiler au cœur de cette dangereuse végétation, qu’il lui semblait être la seule à s’aventurer aussi loin depuis des années. 

Depuis que ses pas crissaient sur le sol désormais constitué d‘une terre sèche et graveleuse, Cyllène avait l’impression d’avoir rejoint un sentier, alors que de toutes parts, et même au-dessus d’elle, la voûte des ronces et des arbustes sauvages et couverts d’épines gonflaient une ombre crépusculaire que les rayons du jour avaient de plus en plus de mal à percer, si bien que la nymphe eut l’impression d’émerger dans une toute autre partie du domaine lorsqu’elle accéda à une novelle partie du parc qui paraissait plus dégagée, alors qu’à quelques dizaines de mètres de là, la façade du manoir était toujours aussi présente et massive, largement disproportionnée. Incapable d’estimer de près ou de loin la distance qu’elle avait ainsi parcourue au travers des fourrés, Cyllène traversa le jardin mais faillit trébucher sur quelques briques qui gisaient au milieu de la clairière, sous un nœud de ronces soudées les unes aux autres par des épaisseurs de mousse qui ne laissaient paraître que l’angle de ces pierres usées par l’humidité. Malgré l’absence de statue et de tout ce qui aurait rappelé la présence passée des êtres humains, il émanait de ce lieu un sentiment étrange dont Cyllène n’avait eu que l’intuition depuis qu’elle était arrivée au manoir, comme si l’âme de ce lieu avait été d’autant mieux maintenue en vie dans l’abandon, et que la nature s’était chargée de la cultiver.

Une sorte de tonnerre résonnait dans le lointain, mais cela paraissait trop dur et trop régulier pour un tumulte qui serait tombé du ciel pour annoncer l’orage ; Cyllène ne pouvait non plus en être certaine, car lorsqu’elle levait les yeux vers les nuages qui couvraient de mieux en mieux l’azur et la douceur de l’air, ce n’était que pour voir la voûte de branchages et d’épines qui s’étendait au-dessus d’elle, menaçant de fermer complètement cet endroit à la lumière du jour dans les prochaines années, lorsque l‘on ne pourrait plus en voir autre chose qu‘un impénétrable dôme de végétation. Malgré cette cécité qui ne faisait qu’accroître ses autres sensibilités, elle était certaine que quelque chose approchait, non loin de là, et qu’à l’évidence il n’y avait que pour accéder au domaine du manoir en toute discrétion que l’on pouvait passer par un tel endroit. Comme elle marcha dans la direction du bruit dont elle ne se sentit pas plus proche pour autant, Cyllène finit par sortir du jardin sans véritablement s’en rendre compte, car elle se retrouva bientôt sur l’ancien tracé d’une autre allée qui se perdait encore entre les fourrés, et il lui semblait que si la végétation était pareillement sauvage et désorganisée, ses racines et ses feuillages avaient quant eux fait en sorte de rester convenablement en retrait des chemins et des murs végétaux qui donnaient ses tracés à cette partie du jardin. 

Une fois sortie des terres marécageuses qui avaient paru contaminer une grande partie du parc, Cyllène se fut encore un peu plus éloignée du manoir, mais elle se trouvait alors sur une sorte de piste qui recevait un peu plus de lumière grâce à une large ouverture dans la voûte des branchages, et sur les côtés, l’écartement des gigantesques tiges faisait en sorte de libérer le passage, et ce fut en découvrant ce détail, de même que les ornières qui creusaient le chemin de terre battue et de graviers éparpillés à ses pieds, qu’elle eut l’impression que cet endroit était le lieu de passage plus ou moins régulier de quelques gens discrets qui n’auraient pas pensé recevoir de la visite un jour ou l’autre. Ne voyant pas cela d’un très bon œil, et se disant qu’elle tenait sûrement là la piste de quelques malfaiteurs qui se seraient introduits sur le territoire des Duras, voire même ceux qui auraient lancé la pierre dans le pare-brise de l’automobile de sa mère, Cyllène suivit le chemin sur toute la longueur qu’elle fut capable de parcourir sans se déchirer la peau en frôlant les ronces, et ce fut ainsi qu’elle parvint aux restes d’un petit édifice dont les murs défaits étaient recouverts de lierre et d’immenses champignons. Comme elle n’avait pas la moindre idée de ce dont il pouvait s’agir, et que de loin cette sorte de cabane de pierre pouvait ressembler au corps d’un monstre que l’on aurait abandonné à la pourriture au cœur de cette nature omnipotente, Cyllène resta d’abord en retrait, s’assurant que le grondement était désormais en train de s’éloigner, puis elle s’avança prudemment, jusqu’à être certaine de ne rien entendre émaner de la cache. 
Il se trouvait là une ouverture dont les dimensions révélaient qu’une porte avait autrefois gardé l’entrée de l’endroit qui devait être bien secret ; peut-être qu’à l’époque où il était fréquenté le parc avait eu assez de clarté dans ses artères pour rendre évident le chemin qui menait à cette bâtisse, mais cette dernière était en l’occurrence si bien éloignée et difficile d’accès, pensa Cyllène en s’en rapprochant, qu’elle ne semblait pouvoir contenir autre chose qu’un secret, ou au moins quelque chose d’intéressant. A en juger par l’état des briques et de la mousse qui faisait désormais office de mortier, l’édifice était à peine moins ancien que les statues présentées par Monsieur Duras, mais comme elle hésitait encore à y pénétrer, Cyllène dut se convaincre qu’un si petit bâtiment ne pouvait être autre chose qu’une simple remise dans le contexte d’un parc comme celui qu’elle venait de visiter, et que par conséquent elle n’y trouverait rien d’autre que des outils eux aussi abandonnés. En réalité, une fois qu’elle fit face à l’entrée et qu’elle s’y fut introduite de deux pas, Cyllène réalisa qu’il ne s’agissait pas exactement d’une simple abri de jardin, car à peine y était-elle rentrée qu’elle pouvait voir le sol se dérober sous plusieurs marches qui s’enfonçaient sous terre ; il s’agissait de l’entrée d’un tunnel. Le passage était assez haut de plafond pour laisser passer la jeune demoiselle sans qu’elle eût à baisser la tête, et de part et d’autre du boyau qui s’engouffrait sous terre, les racines assuraient la solidité des parois, en plus des briques qui y étaient encastrées, signe qu’il ne s’agissait sûrement pas d’un passage clandestin, mais au contraire d’un tunnel qui avait été sciemment creusé et aménagé sous les jardins afin de servir régulièrement. 

Cyllène ne s’y trompa nullement ; lorsqu’elle plaqua sa main contre le mur le plus proche d’elle, ses doigts se posèrent sur un interrupteur qui devait être relié à l’alimentation de la lumière, mais forcément, plus rien ne fonctionnait depuis que l’endroit était tombé en désuétude et que l’électricité n’était plus passée. Estimant qu’il n’y avait toujours pas le moindre risque à s’avancer encore davantage, car ce tunnel-là paraissait bien plus sûr que celui dans lequel elle avait failli s’engouffrer le soir de sa rencontre avec Parfione, Cyllène continua droit devant elle en prenant soin de ne pas lâcher le contact des câbles électriques qui glissaient sous ses doigts comme pour lui servir de fil d’Ariane, et quelque chose comme son sens de l’orientation lui disait alors que la direction qu’elle empruntait était celle du manoir, si bien qu’elle marcha dans l’obscurité de plus en plus épaisse jusqu’à ressentir dans ses entrailles la sensation d’étouffement lui indiquant qu’elle venait de pénétrer dans les souterrains  de la demeure Duras ; à quelques mètres au-dessus d‘elle devaient se trouver les couloirs déserts de l‘aile ouest, ainsi qu‘un peu de l‘âme de la demeure qu‘elle sentait palpiter dans l’éternelle fraîcheur de la terre. Le tunnel quant à lui ne s’arrêtait nulle part ni ne déviait de son tracé rectiligne, et le signe le plus évident de son passage sous le manoir, était la disparition totale des racines entre les briques, car ces dernières étaient désormais intactes sous les doigts de Cyllène, encore soigneusement disposées et rigoureusement agencées, comme si le mur était resté inchangé depuis sa construction.

Cela faisait plusieurs minutes que Cyllène était de nouveau plongée dans le noir complet et silencieux celui auquel il était le plus difficile de s‘accomoder, et même lorsqu’elle se retournait vers le lointain escalier de l’entrée, elle ne percevait plus la moindre source de lumière, tandis que les parois du boyau lui renvoyaient l’écho mat et brutal de sa respiration puis de ses pas qui parvenaient de plus en plus difficilement à rester calmes ; une certaine angoisse irrationnelle, claustrophobe, avait fini par la gagner en dépit de sa certitude de ne rien avoir à craindre dans cet endroit. Cependant, un fin rai de lumière appela bientôt son attention, non pas un signe immédiat de vie qui aurait pratiquement trahi la présence de quelqu’un au bout de ce couloir, mais plutôt la lueur qui émanait d’une boîte que l’on aurait mal refermée après l’avoir abandonnée comme pour se débarrasser de cet éclat compromettant. Cyllène s’en rapprocha prudemment, se baissa, et se rendit compte en inspectant à tâtons les formes de l’objet, qu’il s’agissait en vérité d’une petite caisse en bois, à travers les planches duquel filtrait cette intrigante lumière jaunâtre qu’elle libéra d’un seul coup sur tous les traits de son visage irradié de surprise, à l’instant où elle l’ouvrit. Alors qu’elle s’était attendue à trouver là une banale lampe que l’on aurait oublié d’éteindre pas plus de quelques jours avant cela, ce fut une nuée de lucioles qui jaillit hors de la boîte et se répandit partout autour de son corps pour l’auréoler d’une lumière de reconnaissance, mais alors que la nymphe était sur le point de se laisser transporter vers la fantaisie de l’instant et de se voir entrer en contact avec une seule et même conscience dans le mouvement incroyable de ces insectes aussi minuscules qu’éclatants, le nuage de lumière se désagrégea de façon homogène et se répandit sur la longueur du couloir, glissant bientôt vers le bout du passage, seulement quelques mètres plus loin, que Cyllène partit explorer en se doutant que ce mouvement des insectes trahissait en fait un appel d’air quelque part. 
En effet, la ligne du couloir se courbait immédiatement, et après avoir enjambé les dizaines de boîtes qui encombraient le sol après l’endroit où elle avait découvert les lucioles, Cyllène arriva à un minuscule réduit rempli de caisses en bois, aux dimensions plus importantes, et d’étagères si bien garnies d’une multitude d’autres boîtes, que  tout au fond de cette sinistre antichambre, la porte était devenue pratiquement invisible dans l’épaisseur des murs. Après avoir brassé l’air pour dissiper quelque peu le nuage des lucioles, Cyllène gagna le seuil de la porte dont elle ne devinait les formes que par intermittences, lorsque le mouvement animant les nuées de lumière qui l’entouraient, permettait à la clarté de se frayer un chemin jusqu’à son regard ; c’était effectivement une drôle de chose que de garder les yeux grand ouverts pendant quelques instants d‘éblouissement, de ne voir que la lumière qui la guidait dans ce tunnel paraissant sans fond, mais ce sans jamais rien percevoir de concret, et sur quoi elle eût pu poser la main. En somme, pensait-elle, c’était ainsi que devait rêver un aveugle lorsqu’il se déplaçait dans un monde qui avait toutes les apparences du réel à l’exception de cette lumière qui illuminait le regard mais ne parvenait à éclairer le monde. Sans grande détermination, Cyllène abaissa la poignée en s’attendant à rencontrer la butée qu’elle ne pourrait vaincre qu’en introduisant une clef dans la serrure, mais à son grand étonnement, la porte s’ouvrit sans la moindre résistance, et les gons pivotèrent même jusqu’à ce qu’un rai de lumière émanant de l’intérieur du manoir, pénétrât l’univers confiné des lucioles qui ne s’aventuraient jamais au-delà de leur obscurité maternelle. 

Cependant, la porte ne glissa pas sur plus de quelques centimètres avant de rencontrer un obstacle que Cyllène n’avait pas prévu, et contre lequel elle ne put rien faire, même en poussant de toutes ses forces puis en essayant de glisser sa main dans l’entrouverture pour repousser ce qui bloquait la porte ; tout semblait indiquer que quelque chose se trouvait de l’autre côté, qui aurait été laissé là plus ou moins intentionnellement, mais qui bloquait l’ouverture de toute façon. Découragée par tout le chemin qu’elle avait finalement effectué en vain, Cyllène se résigna à l’idée de revenir sur ses pas pour retourner au manoir par l’entrée principale, mais avant de repartir elle s’accorda quelques instants de repos en s’asseyant sur le couvercle de l’une des caisses qui se trouvaient à sa hauteur. Là, précairement installée à côté d’une étagère contre le froid montant de laquelle elle put s’appuyer de l’épaule, elle inséra son visage fatigué dans le rai de lumière qui fendait l’obscurité depuis l’inviolable entrebâillement de la porte, si bien que ce fut l’air mystérieux et impénétrable de l’aile ouest qu’elle respira pour la première fois ; les âmes poussiéreuses que transportait la paisible atmosphère de ses couloirs déserts se mouvaient juste en face d’elle, à quelques centimètres à peine de sa joue caressée d’une émotion encore inconnue. Il lui semblait en effet que quelqu’un l’appelait de l’autre côté de cette porte tout en la retenant bloquée, à moins que ce fût quelque chose, pensa-t-elle, qui aurait eu les apparences du destin, et qui la convoquait solennellement dans cette partie du manoir qu’il lui faudrait rejoindre en dépit des interdictions morales, des menaces et des impossibilités que le temps avait dressées en travers de son chemin. L’étrange sentiment qui l’appelait était cependant plus fort et plus important que ces choses, mais bien qu’indubitablement le silence fût le seul propriétaire des lieux qui se trouvaient de l’autre côté de cette porte, Cyllène était certaine de ne pas reconnaître la voix de sa conscience dans cet appel irrationnel mais pas mystique pour autant.
De toute façon, se convainquit-elle après être restée méditer face à cette entrouverture qui lui interdisait à peine de se faufiler à l’intérieur du manoir, le temps qu’elle était condamnée à passer à l’intérieur de cette demeure pour assurer la compagnie de sa mère, lui semblait bien trop long et ennuyeux pour s‘interdire de poursuivre cette exploration. Quand bien même cela se serait su qu’elle s’était introduite dans une partie interdite du manoir, pensa Cyllène, elle n’aurait rien risqué de disproportionné par rapport à l’enthousiasme que suscitait en elle l’accomplissement de cette curiosité ; même cette dernière était riche d’un sens que ne manquait pas d’exalter Monsieur Duras en personne lorsqu’il lui rappelait qu’elle marchait dans les pas de sa propre mère, car l’histoire de ce manoir contenait en réalité un peu de ses propres origines, et par conséquent il n’était pas impossible d’y trouver quelques traces inattendues de ses modestes aïeux en allant plus loin.

Visiblement peu appliquées à profiter de la liberté qui leur avait été offerte, les lucioles étaient allées se réfugier dans les recoins de la petite antichambre pour s’y fondre dans l’ombre où elles s‘évanouiraient peut-être à tout jamais, et Cyllène s’en serait retournée dans l’obscurité du tunnel qui l’aurait directement ramenée dans le parc, si justement cette faible lueur qui émanait encore d’un petit essaim réfugié au pied d’une étagère, n’avait pas attiré son attention à cause de quelque chose qu’il faisait briller de manière étrange. Avec un geste de la main qui essayait de dissiper les ténèbres sans effrayer les insectes lumineux, la nymphe s’avança vers le coin de la pièce et surprit le grouillement des lucioles derrière la boîte en carton qui les avait abritées sous une série de petits objets sans importance. Il se trouvait là toutes sortes de pots de confiture plus ou moins vides, des caisses entières remplies de vêtements et même quelques vivres sans valeur, mais Cyllène découvrit également, discrètement suspendu au rebord d’un gobelet qui contenait plusieurs dents ainsi que des mèches de cheveux, un trousseau de clefs étincelantes. Avec une exclamation de surprise et de joie, Cyllène s’empara du petit anneau auquel était attaché une dizaine de grosses clefs dont le poids total lui pesait tout de même sur les phalanges, et comme elle prit soin de remettre les boîtes telles qu’elle les avait trouvées en arrivant, elle espéra ne pas avoir dérangé les lucioles dont elle recevrait peut-être la bénédiction, bien que celles-ci ne fussent pas déterminées à s’aventurer de plus de quelques mètres dans le tunnel qui demeurait terriblement sombre sur plusieurs dizaines de mètres. 

Tout en se remettant à marcher vers l’entrée du passage, Cyllène passait en revue les clefs qui glissaient désormais sous ses doigts avec le délicat tintement d’un trésor qu’elle aurait longuement attendu ; bien qu’en réalité ce trousseau eût pu appartenir à n’importe qui l’aurait laissé à cet endroit dans le but de revenir le chercher plus tard, et qu’il eût pu s’agir des clefs de toutes autres choses qui n’auraient rien eu à voir avec le manoir, Cyllène n’avait pas le moindre doute sur le fait que ces clefs servaient à ouvrir bon nombre des secrets qui se trouvaient à l’intérieur de la demeure, et que grâce à elles elle serait bientôt capable de déverrouiller certaines portes et de découvrir de nouveaux couloirs, voire même d’avoir accès aux autres ailes du manoir, et de partager un peu du pouvoir qu‘avaient les Duras sur les serrures. Même si malgré ces virulents espoirs elle devrait se rendre compte que ces clefs lui étaient inutiles, Cyllène était désormais, et de façon certaine, mieux prévenue face au sort et aux portes qu’elle n’avait pas su franchir jusqu’alors.

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