Chapitre 4

Lorsqu’ils passaient à table, les Duras dérogeaient à l’habitude que semblaient avoir les gens de leur espèce noble et méprisante de se taire pour laisser parler le bruit de leurs argenteries sur la porcelaine de leurs assiettes, et à l’inverse, souvent ils discutaient de choses aussi insignifiantes que la promenade de Monsieur Duras à travers le parc, ou des lectures qu’accumulait Madame Duras à force de ne rien avoir à faire d’autre de ses journées. Parfois, c’était même à ce que faisait Cyllène qu’ils s’intéressaient, et alors ils lui demandaient de parler de ce qu’elle avait eu le temps d’étudier dans les écoles qu’elle avait fréquentées, ce qu’elle savait de la littérature et des arts, si elle connaissait les mathématiques, et quels étaient les animaux dont elle préférait la compagnie. Peu vexée d’être prise pour une petite fille dans ces dialogues enfantins, la jeune demoiselle en était à livrer sans rougir ses commentaires de l’œuvre épistolaire qu’avait laissée à la postérité un ancien général de la Marine Royale, lorsque sa mère déposa au milieu de la table qui était alors dressée pour quatre personnes, une énorme tête de porc marinée mais peu ragoûtante. Face à cet étrange met dont le jus était juste assez épais pour ne rien laisser paraître des yeux globuleux de l’animal au groin tristement tordu par une grimace de supplice, Cyllène regarda sa mère dont les mimiques trahissaient déjà quelque chose de faux dans son service, et s’étonna de ce plat ; toutes deux avaient toujours été du genre à ne manger que de la nourriture informe qui rappelait aussi peu que possible le corps et la souffrance endurée par l’animal avant d’arriver dans leur assiette. 

Au contraire, Monsieur Duras s’empressa de nouer une serviette à son cou, et tout en se frottant les mains après s’être débarrassé de son monocle, il déclara, enthousiaste : 

« De la tête de porc, mon plat préféré ! »

Sous le regard excessivement dur de Madame Duras qui paraissait vouloir contenir cet élan inconvenant, le vieille homme commença à se servir au grand dégoût de Cyllène qui ne voyait désormais plus de raison pour se gêner de quelque côté de la table que ce fût ; Duras et domestiques pouvaient bien partager leurs défauts en même temps qu‘ils cohabitaient et vivaient l‘un pour l‘autre. Hélène se rassit en s’essuyant les mains sur son tablier qu’elle prit soin de tendre sur ses cuisses, et tout en répondant par politesse à son maître qu’elle était à son service, chacun commença à se servir, et Cyllène fut bien en peine de devoir imiter les autres qui paraissaient plus familiers à la tête de porc. Comme pour dédramatiser ce repas inhabituel auquel la jeune demoiselle avait définitivement du mal à s’accommoder, Monsieur Duras pria cette dernière de continuer sa présentation. Cyllène s’égara alors dans quelques mots bredouillés juste dans le but de retrouver ses pensées, et reprit en parlant justement des animaux, car s’il y en avait beaucoup qu’elle avait fréquentés chez les familles pour lesquelles avait travaillé sa mère, il n’y en avait jamais eu un seul qui lui eût appartenu, mais elle avait cependant pu distinguer en elle une préférence pour les chats qui étaient d’une douceur et d’une oisiveté enviable chez la plupart des êtres humains. Monsieur Duras sourit largement, satisfait de la réponse, et tandis qu’il découpait un nouveau morceau dans sa part de tête, il lui demanda ensuite si elle savait monter à cheval.

La question parut étrange à Cyllène qui ne sut alors rien faire d’autre que de regarder sa mère, comme si celle-ci avait connu une part de la réponse, mais comme elle ne trouva rien de satisfaisant dans cette posture toujours aussi morne et inexpressive, elle dut se résoudre à avouer qu’étant petite il lui était déjà arrivé de s’occuper de quelques bêtes de moyenne qualité dans une écurie, mais qu’elle n’avait jamais eu l’occasion d’en monter une seule. Comme Monsieur Duras était justement en train d’ingurgiter un peu de vin, sa femme profita de cette courte interruption pour s’interposer dans la conversation dont elle paraissait avoir deviné le but, et elle frappa du poing avant de tonner d’une voix qui surprit les deux domestiques tant elle était cérémoniale et autoritaire :

« -Non ! Il n’en est pas question ! Tu ne loueras pas encore de cheval sous prétexte d’apprendre à la petite ! 
   -Mais, se défendit Monsieur Duras comme un enfant après s’être essuyé les lèvres avec sa serviette, quel mal peut-il y avoir à cela ?
   -Est-ce que tu aurais déjà oublié ce qui s’est passé la dernière fois ? 
   -Diable, s’exclama le vieil homme en faisant des plis de nervosité dans sa serviette dont le bord se rapprochait inexorablement de son cou très maigre, ce n’était qu’une barrière après tout. 
   -Une barrière qui a coûté cher à notre assurance, rectifia la vieille au fauteuil avec un geste d’agacement extrême, sans compter la réputation que le maire nous a assurée auprès des villageois par la suite. 
   -Peu importent ces gueux, cracha Monsieur Duras en paraissant subitement mécontent de son repas, je les plains s’ils ne sont jamais capables de prendre des risques, et encore moins de comprendre que l’on puisse en prendre. 
   -Attendez, intervint Cyllène après avoir observé l’insupportable air de soumission qui sclérosait le visage muet de sa mère, comment est-ce qu’une barrière a pu coûter aussi cher ? 
   -Ce n’est pas la barrière qui compte, fit Monsieur Duras en haussant les épaules, mais les deux ou trois automobiles qui se trouvaient de l’autre côté. 
   -Il y en avait cinq, ajouta Madame Duras en plantant sa fourchette dans sa part de tête, et ce n’était pas de la camelote !
   -Ils n’avaient rien à faire là !
   -Ce n’est pas ce qu’en a dit l’avocat. 
   -Lui aussi était acheté. 
   -Ah oui, comme le dresseur qui avait eu l’idée de mal dresser tes chevaux. 
   -Le diable l’emporte celui-la, je ne veux plus le voir. 
   -Détrompe-toi, tu pourrais lui être reconnaissant, grâce à lui et au ciel nous avons pu compter sur son cousin pour nous sortir de cette situation. 
   -Je ne vois pas de quoi tu parles, sa boucherie chevaline s’est régalée sur notre dos, même lui il a profité de nous te dis-je !
   -Pas du tout, nous avions convenu d’un prix suffisant pour rentrer dans nos frais avec l’assurance. 
   -Ce démon, il faut forcément pactiser avec le diable pour acheter des chevaux à tuer et puis les vendre. 
   -J’aurais pu te le faire manger ton cheval, alors tais-toi un peu !
   -Plutôt mourir.
   -Ne vous en faites pas, intervint à nouveau Cyllène avec dans la voix juste ce qu’il fallait de culpabilité pour convaincre les deux vieux qu’ils étaient ridicules, de toute façon je ne me sentais pas l’envie de faire de l’équitation. »

Finalement, ce fut en silence que chacun termina son repas, et si l’écoeurement de cette conversation servit de prétexte tacite à Cyllène ainsi qu’à sa mère pour ne pas terminer leur assiette de tête de porc, les Duras terminèrent quant à eux de manger avec un appétit si grand que personne n’aurait été surpris de les voir demander à leur domestique s’ils pouvaient finir leur part de tête à leur place. Au lieu de cela, la convenance les en retint, et comme Madame Duras regardait les deux assiettes au creux desquelles il restait encore un peu de tête, elle demanda avec étonnement la raison qui les empêchait de finir. Voyant la gêne qui commençait à poindre sur le visage des deux femmes, Monsieur Duras s’empressa de leur porter secours en claquant subitement des mains, et alors, tout en défaisant le nœud de sa serviette il s’adressa à Cyllène : 

« -Peu importe, jeune demoiselle, si nous ne pouvons pas faire d’équitation, me feriez-vous l’honneur de me tenir compagnie lors de ma promenade dans le parc cet après-midi ? 
   -Je vous demande pardon, demanda l’intéressée sans être certaine d’avoir compris. 
   -Oui naturellement, fit alors Monsieur Duras en se levant de table et en faisant signe à Hélène qu’elle pouvait commencer à débarrasser, cela m’inspire de la peine de vous voir enfermée dans d’obscures activités à longueur de journée depuis que vous êtes arrivée ; les beaux jours arrivent à leur fin et il serait dommage que vous ne puissiez en profiter pour visiter les beautés de la nature qui nous entoure. 
   -Eh bien, hésita Cyllène en roulant des yeux avant de se rendre compte que cette proposition n’intéressait personne d’autre, car sa mère s’était déjà activée à rassembler les couverts tandis que Madame Duras avait disparu en ne laissant d’elle que les grincement de son fauteuil roulant, ce serait avec plaisir, quand partirions-nous ? 
    -Immédiatement, proclama le vieil homme en se dirigeant sans délai vers la porte qui menait au hall d‘entrée, nous n’avons qu’un vêtement à enfiler et nous voilà dehors, les pieds dans l’herbe. »

Une fois à l’extérieur, Monsieur Duras avait remis son pardessus de cuir brun que Cyllène regardait étrangement, sans comprendre que l’on eût pu se vêtir avec autant de précaution pour sortir par si beau temps ; le vieil homme devait vraiment avoir été fragilisé par l’âge pour s’isoler à ce point de l’air pur et doux que la jeune demoiselle respirait en déployant sa poitrine avec volupté. Elle avait gardé sa tunique bleue clair qui lui découvrait ses bras pâles lorsqu’elle se balançait doucement d’un côté puis de l’autre en marchant à travers les jardins dans un état d’abandon qui commençait à faire pitié. Partout autour de la cour sur laquelle était encore rangée l’automobile de sa mère, les herbes folles dispersaient leurs racines dans le gravier et dressaient une haie dans laquelle on devinait le tracé de quelques allées qu’empruntait Monsieur Duras pour se rendre d’une parcelle à une autre, mais aussi loin qu’ils se rendissent ce jour-là, Cyllène ne trouva rien d’aussi harmonieux et admirable que ce qu’avait dû être ce parc à une autre époque. Celui-ci ne manquait pas pour autant de beauté, car elle trouvait que cette nature à laquelle on avait rendu la liberté rayonnait d’un certain charme lorsqu’elle voyait la façon dont les feuillages des platanes et des marronniers filtraient l’intense lueur du soleil, tandis que plus loin, aux abords des bosquets qui avaient autrefois servi de réserve pour la chasse, les chênes avaient grandi et étendu la forêt jusqu’aux jardins les plus excentrés où des marécages s’étaient même formés à la place des anciens bassins au centre desquels on pouvait toujours observer des vestiges de parterres floraux, voire même des statues équestres au pied desquelles Monsieur Duras restait philosopher, disait-il, parfois pendant plusieurs heures. 

Penché sur les détails qui peuplaient ces lieux mais qu’il fallait aller chercher en écartant les herbes et en déracinant la mousse, Monsieur Duras parlait aussi bien de la nature que de ce qu’avait été son parc dans le passé, bien avant sa propre naissance, et au fur et à mesure de leur promenade, Cyllène se désintéressa lentement de ce que le vieux avait à dire de ces fleurs qui continuaient de vivre sous d’autres formes inattendues des décennies après avoir été plantées là, des motifs qu’avaient autrefois formés les haies sauvages qu’ils traversaient, et des propriétés extraordinaires qu’avaient perdues les terres qu’ils foulaient ; ce qui l’intriguait définitivement, c’était le silence qui pesait derrière le bruissement de la brise sur la végétation. Comme Monsieur Duras venait de faire avec elle un grand détour par un jardin dont il restait encore des échelles aux barreaux rouillés et des monceaux défaits par la mousse, Cyllène reconnut au-dessus d’une vaste rangée de pommiers qui plongeait dans l’ombre toute cette partie du jardin, le toit du manoir qui enracinait lui aussi ses murs dans le sol. Tout en essayant de reconnaître de quelle façade du bâtiment il s’agissait, et de quel côté de l’édifice ils se trouvaient, elle interrogea le vieil homme sur cet étonnante absence de bruit de la part des animaux. 

« C’est vrai, répondit Monsieur Duras avec dans la voix quelque chose d’inhabituel qui n’était pas de la nostalgie, je n’ai jamais vu plus de lapins que d’hirondelles dans ce parc, parce que tous les animaux restent dans les bois, et l’écorce des chênes est si épaisse qu’elle absorbe les échos de leurs cris même pendant la nuit. Et puis, ce sont des êtres sages et respectueux, ils savent que le parc n’est pas un endroit pour eux ; même s’il n’est plus entretenu, les hommes y ont laissé l’empreinte de leur présence depuis des siècles. »

Cyllène acquiesça, elle paraissait finalement indifférente à cette révélation, car elle n’avait alors plus d’attention que pour le faîte du manoir qui rappelait toujours sa présence massive et fantomatique, depuis n‘importe quel endroit du parc ; les deux promeneurs s‘éloignant justement du cœur des jardins pour suivre un chemin qui revenait vers les murs grossiers du bâtiment. Lorsqu’elle s’en fut suffisamment rapprochée pour pouvoir l’observer depuis le sommet du toit jusqu’aux fondations, Cyllène inspecta la longue façade dont l’allée n’était séparée que par des buissons cousus de ronces, elle s’étonna du nombre de briques qui avaient été disposées sur ces pans de murs dont on aurait dit qu’ils courraient d’un bout à l’autre de l’horizon, mais lorsqu’elle s’arrêta au milieu du chemin en plissant les yeux, ce fut pour observer les fenêtres qui étaient beaucoup plus hautes que le sol. Aussitôt, Monsieur Duras lui posa une main étrangement cordiale sur l’épaule, et son regard biaisé par le strabisme que soulignait son monocle chercha brièvement la direction qu’empruntaient les yeux de la jeune demoiselle ; rapidement il regarda à son tour les fenêtres, mais Cyllène était quant à elle troublée par cette main qu’elle repoussait lentement.

Au cœur de cet après-midi doux et frémissant, il lui semblait que l’intérieur du manoir était anormalement sombre au travers de ces larges fenêtres à croisillons blancs qui ne laissaient rien paraître d’autre qu’un reflet éblouissant du soleil. Comme pour ne pas attirer de trop l’attention de Monsieur Duras sur la curiosité qu’elle portait pour cette étonnante demeure dont elle repoussait toujours davantage les limites, Cyllène s’empressa de reprendre la marche, mais le vieil homme la retint encore une fois à cet endroit, de sa voix pure et défaite de tous les protocoles qui paraissaient régir une partie de la vie à l’intérieur du manoir :

« -Est-ce que tu ne trouves pas cela magnifique ? 
   -En fait, répondit vaguement Cyllène après avoir passé une dernière fois son regard sur la façade froide, morne et interminable du bâtiment qui était si haut que le soleil devait courber ses rayons pour l’embrasser totalement, il paraît plus grand de l’intérieur, et l’architecture n’est pas très originale. 
   -Non, fit-il à moitié agacé, une demeure digne de ce nom, c’est bien plus que cela. Tu vois, je sais ce que tu penses en ce moment même. 
   -Ah bon, s’étonna Cyllène, qu’est-ce que je pense alors ? 
   -Tu te demandes ce qui se trouve de l’autre côté de ces fenêtres. 
   -Ce n’est pas faux, avoua-t-elle en essayant à nouveau d’apercevoir ce qui se trouvait à l’intérieur du bâtiment malgré sa taille qui ne lui permettait même pas d‘atteindre le rebord de la première fenêtre, mais quoi qu’il en soit je suis certaine de ne jamais avoir été là. 
   -Ce n’est pas étonnant, sourit Monsieur Duras en reprenant le chemin, c’est l’aile ouest, la plus grande partie du manoir. Elle a été condamnée par mon père il y a soixante ans, et toutes les portes pour y accéder sont scellées.
   -Vous savez, depuis que je suis arrivée chez vous, je n’ai pas cessé de me demander pour quelle raison la grande partie de votre manoir est fermée comme cela. Votre femme m’a expliqué que c’est pour préserver un espace qui n’est utile qu’à la vie de tous les jours, parce que vous êtes de vieilles personnes, mais je ne la crois pas. Il y a autre chose, n’est-ce pas ? 
   -Ma femme dit beaucoup de choses, sourit Monsieur Duras en regardant la jeune demoiselle avec un œil complice, je la soupçonne d’essayer de noyer le poisson sur tout ce dont elle ne veut pas parler. 
   -Et vous, tenta Cyllène, vous ne m’en direz pas plus j’imagine. 
   -Qu’est-ce que tu pourrais bien avoir envie de savoir, fit Monsieur Duras en haussant les épaules, il n’y a rien d’intéressant dans cette partie du manoir. Ce ne sont que des couloirs sans plancher et des pièces vides qu’on avait à peine commencé à meubler. Les comptes de ma famille ont tourné court lorsqu’on a essayé d’emménager, personne ne s’attendait à ce qu’il y ait autant de pièces, et plus on arrivait à en meubler, plus on en trouvait d’autres au détour des couloirs. Tout cela m’amusait au début, mais je comprenais avec mes parents que cette maison était devenue folle et qu’elle allait entraîner toute notre famille dans sa propre perte. C’est cela une vraie demeure ; une maison qui a une âme, une âme qu’on ne peut pas voir de l’extérieur. Vraiment, tout est vide là-dedans, il n’y a rien, c’est triste à se suicider. »

Tandis que le chemin qu’ils suivaient s’éloignait du manoir dont les murs se laissaient progressivement engloutir sous de larges masses de ronciers, Cyllène se résignait à voir s’effacer tous les mystères dont elle avait suspecté l’existence dans les autres ailes du manoir, mais la sincérité qu’elle avait sentie dans la voix du vieil homme, ne coïncidait pas avec la présence de Parfione dont elle se rappelait parfaitement. En fait tout aurait parfaitement coïncidé dans les différents échos qu’elle recevait de l’histoire de cette famille et de cette demeure, si ce personnage ne lui était pas apparu au milieu de la nuit ; il était comme un fantôme qui rompait avec la réalité. Ses pensées allaient à sa mère, elle essayait de l’imaginer dans le passé, à son âge, auprès de ce vieil homme qu’elle-même côtoyait, et Cyllène était alors si occupée à la rêvasser dans une déambulation au long de ce chemin qui devait avoir été très différent à l’époque d‘Hélène, qu’elle n’entendait plus tout à fait ce que racontait Monsieur Duras juste à côté d‘elle. Celui-ci venait de se pencher vers un fourré d’où il avait extrait une solide branche sur laquelle il prenait appui pour marcher, tout en continuant de parler de ce qui les entourait, des saisons qui étaient fort agréables, de la couleur des briques qui jaunissait lentement au fil du temps, mais pour rappeler à lui l’attention de la jeune demoiselle qui l’accompagnait de plus en plus à contrecoeur, il dut évoquer l’histoire des statues qui se trouvaient de l’autre côté des haies bordant désormais la grande allée qu’ils remontaient dans la direction d’un ouvrage en granit qui avait la forme d’une fontaine. 

Incrédule, Cyllène l’imita pour s’asseoir sur le rebord de la fontaine recouverte de lierre et de mousse, mais ce fut avec attention qu’elle écouta l’histoire de Monsieur Duras qui lui montrait effectivement des visages de pierre et des mains aux veines de lierre qui dépassaient de la cime des haies désordonnées. Il semblait que ces êtres silencieux qui peuplaient le parc, avaient été taillés à Florence de nombreux siècles auparavant, et qu’ils avaient valu une fortune à l’époque où ils avaient été commandés par la famille Duras qui avait alors connu son époque la plus faste, car c’était là un temps où le manoir n’était pas encore sorti de terre. Ces statues étaient tombées dans l’oubli à mesure que le manoir s’était accaparé toutes les attentions et que le parc avait été laissé en friche ; la végétation avait clôturé un à un les passages pour se rendre à ce fabuleux trésor dont le vieil homme était désormais le dernier dépositaire du secret, et même si Cyllène se sentit honorée d’être ainsi la seule personne étrangère à la famille à être au courant de l’existence de ce trésor à ciel ouvert, il lui semblait que les révélations de Monsieur Duras étaient de plus en plus déplacées à l’égard de la simple fille de domestique qu’elle était. 

C’était à l’évidence d’ami à amie, voire presque en confident, qu’il s’adressait à elle en dehors du manoir, mais comme ils se trouvaient toujours sur le domaine, il en profita pour lui réciter le nom de toutes les divinités grecques qui étaient représentées dans les statues qui paraissaient bien mornes et fatiguées de l’autre côté des haies ; chacune semblait avoir une histoire bien particulière que Monsieur Duras connaissait sur le bout des doigts, exactement comme si c’était lui-même qui avait présidé à leur création, alors qu’il ne s’agissait que d’histoires héritées de ses parents en même temps que le domaine. Il était curieux également de remarquer qu’au cœur de cet univers où le vieil homme plaçait pratiquement tout ce qui lui tenait à cœur sous le prétexte de la dignité et de la noblesse de la famille Duras, il n’y avait pas eu une seule occasion au détour de laquelle Monsieur Duras pût parler de son père ou de sa mère en tant que tel ; c’était à peine si Cyllène pouvait se les représenter dans le temps ou imaginer le manoir sans ce vieillard qui était pourtant plus proche de la fin que du début de sa vie. Comme quelques nuages étaient apparus pendant cette conversation, et que les ombres glissaient désormais sur le corps vieillissant des statues qui les entouraient toujours dans le plus grand silence qu’un lointain et imperceptible grondement troublait cependant, le vieil homme se leva et annonça qu’il avait un pressentiment ; il n’était selon lui pas très prudent de prolonger la promenade, car il lui semblait qu’un orage était sur le point d’arriver. 

Perplexe, Cyllène se leva à son tour et, même si elle commençait à regretter de ne rien avoir mis sur sa tunique qui laissait finalement couler trop de froid sur ses bras nus, elle regarda vers le ciel puis vers les horizons qui étaient cependant coupés bien courts à cause de la hauteur des haies et du manoir encore tout proche, pour finalement se retourner vers Monsieur Duras et lui demander s’il était certain de cela. 

« -Sans aucun doute, assura le vieil homme en pointant quelque chose dans le ciel, il y a des vents qui ne trompent vraiment pas. 
   -Alors nous allons déjà rentrer ? 
   -Tu peux bien rester regarder les statues si tu as retenu le chemin pour revenir à l’entrée du manoir. 
   -Oui bien sûr, répondit Cyllène avec une sorte d’enthousiasme gêné, je vous rejoindrai.
   -C’est parfait dans ce cas. A tout à l’heure. »

Appuyé sur son bâton qui ployait légèrement sous son poids, Monsieur Duras se retira du petit jardin cerné de haies, et comme il était sur le point de disparaître sous la voûte de ronces tandis que Cyllène cherchait déjà le passage le plus court vers les statues toutes proches, il se retourna et l’interpella une dernière fois : 

« -Au fait, je crois que c’est par ici que ta mère aimait venir se promener aussi. 
   -Ma mère, répéta Cyllène sur un air d’interrogation après s’être rendu compte que Monsieur Duras avait également ce souvenir dont Hélène était venue parler avec elle un matin, elle se promenait dans le parc ? 
   -Oui, une grande partie de son temps. Il lui est plusieurs arrivé de se perdre, faites attention à ne pas en faire de même. 
   -J’y veillerai. »
 

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